Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste (David B.)

David B. © Soleil Productions – 2019

On commence par la mise en bouche que l’on trouve sur le site de l’éditeur avec un pitch qui met l’eau à la bouche : « Sous couvert d’une enquête pleine de références et de folie imaginative, David B. aborde avec magnificence, intelligence et humour le surréalisme, mouvement artistique du XXe siècle.

André Breton, le fondateur du mouvement, est bien démuni : il n’a plus de femme dans sa vie, ses compagnons surréalistes sont partis ou ont été exclus et surtout, il lui semble qu’il a perdu ce qui faisait l’âme du surréalisme. Il engage donc son ami, le détective Nick Carter, pour enquêter et retrouver cette chose indicible qui lui aurait été volée. Nick Carter va parcourir le temps et l’espace dans un entrelacement de décors fantastiques, de personnages tortueux, de femmes fatales, de situations périlleuses, de crimes et de machines extraordinaires pour remettre la main sur ce qu’André Breton appelait « l’or du temps ». »

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Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste – David B. © Soleil Productions – 2019

Comment David B. parvient à faire cohabiter un personnage de fiction (le détective Nick Carter créé par John R. Coryell) et les protagonistes du mouvement surréaliste ? Ça tient au talent, mes amis !

« Nick Carter et André Breton » n’est pas une bande-dessinée en tant que telle : il n’y a pas le découpage séquentiel habituel d’un gaufrier et pas de phylactères non plus. Le scénario se développe en voix-off. Il légende les illustrations qui sont toutes présentées en pleine page.

Extrait de la Préface

Après une rapide présentation, le narrateur (Nick Carter) explique comment il a été amené à enquêter. Il retrace ensuite la chronologie de ses investigations. Par sa voix, David B. pioche dans l’histoire du mouvement surréaliste et les œuvres qui le compose. Des clins d’œil graphiques au jeu du cadavre exquis, aux formes qui coulent et autres membres aux proportions distendues, corps à tiroirs, damiers, spirales, lignes droites, lignes brisées, des objets fous, des animaux métamorphosés… on trouve nombre de références aux toiles surréalistes. J’avoue, il y a beaucoup beaucoup de choses à côté desquelles je suis passée sans trop savoir à quelle toile ou quel artiste les raccrocher. Mais j’ai reconnu un peu de Dali, de Magritte, Desnos, Prévert, Aragon, Eluard, Tanguy… tous ces artistes qui ont rejoint le mouvement avant de s’en éloigner. Cela donne un fatras graphique que seul David B. pouvait dompter. Son trait si particulier convient à merveille.

Non content de réaliser ce tour d’équilibriste, David B. injecte des événements historiques dans l’enquête en projetant de-ci de-là des éléments issus du parcours de chaque surréaliste croisé dans l’enquête. Il place également des personnages secondaires de l’univers de Nick Carter, poursuivant ainsi leur éternelle rivalité.

Une enquête biscornue et pleine de dynamisme. Des rebondissements saugrenus. Des créatures fantasmagoriques. Il est difficile de décrire cet album et les voies empruntées par l’enquête. Tout est farfelu, métaphorique… délicieux.

Et si vous n’avez jamais lu David B., filez de ce pas dans votre librairie préférée et achetez « L’Ascension du Haut Mal » ! Bon sang ! C’est un must !! 😉

 Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste
One shot
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur & Scénariste : David B.
Dépôt légal : novembre 2019 / 56 pages / 20,90 euros
ISBN : 978-2-3020-07898-7

Ada (Baldi)

Il y a quelques mois, j’avais découvert Barbara Baldi avec « La partition de Flintham » … Je n’ai pas accroché comme je l’avais espéré avec son premier graphique mais j’en ai savouré la force qui émane de son dessin et la profondeur de ses personnages. Il se dégage d’eux une fragilité qu’ils recouvrent d’un voile de pudeur et une nostalgie qu’ils bordent en cherchant à aller de l’avant. Il m’avait manqué très peu de choses – lors de cette lecture – pour entrer pleinement dans l’univers de Clara, la jeune pianiste. J’étais restée spectatrice de la vie de cette femme, attendant avidement le moment où je trouverai enfin une place à ses côtés et entendre les voix de chaque personnage, les frottements de tissus, les mélodies qu’elle joue sur le piano à queue… Ce moment n’est jamais arrivé.

Pourtant, l’intensité de son dessin m’a saisie. La manière dont elle crée les textures, la profondeur des regards, les contrastes entre les couleurs, la façon dont elle joue avec l’ombre et avec la lumière et l’impact des silences narratifs sur l’ambiance graphique sur l’ensemble. Tout autant de détails qui campent une atmosphère enveloppante et intrigante.

Baldi © Ici Même Editions – 2019

Et arrive « Ada » , le second roman graphique de l’autrice italienne. L’intrigue se déroule en Autriche durant la Première Guerre Mondiale. On est en été 1917, à Gablitz. Le soleil se couche, laissant la nuit envahir progressivement la campagne. Le brouillard avait patiemment attendu cette occasion pour gonfler le torse et prendre ses aises. Plongée dans l’obscurité, la forêt semble plus immense encore. Dans le noir, l’impression d’isolement entre la maison d’Ada et le reste de l’humanité est décuplée.

Ada rentre du bois pour pouvoir nourrir le feu, qu’il ne meurt pas pendant la nuit. « Adaaaa !!!! » . Son père beugle. Eternel insatisfait, il reproche à sa fille de mettre trop de temps pour faire ses corvées. Le Thénardier est attablé et attend qu’elle le serve. Elle a les yeux gonflés de fatigue tandis que les siens à lui sont déformés par la colère. Le male dominant règne sur sa maisonnée. Le visage fardé de couperose, il distribue directives et insultes, se bâfre et vomit son aigreur sur sa fille unique. Cela rend odieux ce tête-à-tête cruel.

« Mains lestes et tête basse, c’est tout ce dont tu as besoin. Alors dépêche-toi… »

Ada trouve pourtant la force de supporter cela. Elle se réfugie dans son jardin secret. Elle se dérobe au regard de son père dans un endroit qui n’appartient qu’à elle et dont il ne sait rien. Une échappatoire qu’elle trouve dans une petite cabane cachée dans la forêt où un petit vase accueille quelques fleurs de saison. Le cabanon est un lieu de quiétude. Ada s’y ressource pour quelques minutes ou quelques heures. Elle y a ses outils : pinceaux, peintures, carnets, toiles… Ada s’évade en couleurs pour mieux affronter la dure réalité.

Quelle triste vie que celle d’Ada. Par la force des choses, la jeune femme se retrouve prise au piège dans un quotidien où elle ne peut s’épanouir. Quelques notes d’espoir nous laissent présager que la vie d’Ada peut prendre un tournant radical mais l’espoir est ténu… il se devine dans les touches de couleurs déposées sur les toiles qu’elle peint. Ces instants suspendus susurrent la promesse que des jours meilleurs sont à venir. Chant des sirènes ?

Barbara Baldi pose tantôt le récit sur les scènes avec le père, tantôt sur les brefs instants de liberté qu’elle s’accorde. Un chaud-froid permanent. Deux facettes de sa solitude : l’une subie, l’autre désirée. Et le fragile équilibre ne tient à rien. C’est un château de carte qui peut se casser d’un simple battement de cils. La violence paternelle semble attendre le moindre faux pas pour éclater bruyamment, brutalement.

En ancrant son héroïne dans la toile historique tourmentée de la Première Guerre Mondiale, Barbara Baldi renforce le sentiment d’insécurité. La situation peut être bousculée d’un instant à l’autre… et empirer. L’atmosphère est électrique. Mais Ada reste paisible, sa présence rassure. Une force tranquille. Un personnage fictif qui offre à l’autrice italienne une opportunité de rendre hommage à Egon Schiele (contemporain et ami de Gustav Klimt). La référence à leurs œuvres surgit dans le récit de Barbara Baldi au moment opportun et donne une dynamique nouvelle à l’intrigue. La veine graphique de son récit s’accorde avec les œuvres des deux peintres expressionnistes – cités plus haut. Des teintes sable, bois, doré et rouge donnent l’échange avec des verts, des bleus et marrons soutenus. La manière d’utiliser les contrastes entre ombre et lumière guide l’œil dans les illustrations. Des photos retouchées d’un coup de peinture Photoshop, de grandes séquences muettes, des illustrations en pleines pages invitent le lecteur à modérer sa vitesse de lecture. On savoure, on prend le temps de contempler, on mesure la tension de chaque instant et l’importance de chaque geste.

Je vous invite réellement à lire cet ouvrage si ce n’est pas déjà fait !

Trois chroniques amies pour vous permettre d’aller plus loin : Noukette, Marilyne et Mes Echappées livresques. Sans compter celle de Capitaine Kosack sur le site Cases d’Histoire.

 Ada (récit complet)
Editeur : Ici Même
Dessinateur & Scénariste : Barbara BALDI
Traduction : Laurent LOMBARD
Dépôt légal : février 2019 / 120 pages / 24 euros
ISBN : 978-2-36912-051-3

L’Ecolier en bleu – Chaïm Soutine (Grolleau & Legars)

Au printemps de l’année 1942, Chaïm Soutine quitte Paris avec Marie-Berthe, sa compagne, pour fuir les rafles. Chaïm est un peintre juif russe. Ils trouvent une chambre à louer dans le petit village de Champigny-sur-Veude (Indre-et-Loire). La présence des troupes allemandes et le fait que certains villageois sont un peu trop bavards obligent le couple à changer de logement régulièrement.

Bien que la présence des soldats allemands soit moindre, Chaïm ne parvient pas à s’apaiser. L’angoisse d’être arrêté décuple les douleurs causées par l’ulcère qui le ronge. La douleur crée sur cet homme au contact abrupt une carapace. Regard acéré et mâchoires crispées. Cisaillé de douleur, sa carrure imposante se contracte, l’obligeant à se voûter par moment.

La première fois que Marcel Varvou le voit, Chaïm lui fait tellement forte impression qu’il prend ses jambes à son cou… pensant qu’il a affaire à un ogre. Jusqu’à ce que Chaïm et Marie-Berthe s’installent dans une des chambres de la ferme de ses parents. Marcel va apprendre à connaître Chaïm et rapidement, il va l’apprécier. L’enfant profite de chaque occasion pour être à ses côtés, à le regarder peindre et à l’écouter raconter ses histoires de jeunesse. Une histoire d’amitié est en train de naître entre un peintre exilé et un enfant.

Avant de refermer l’album, Fabien Grolleau a pris le temps d’écrire la genèse de cette bande-dessinée. Il explique comment l’idée leur est venue de réaliser un album sur Chaïm Soutine, une courte biographie du peintre russe et un compte-rendu des rencontres qu’ils ont eu l’occasion de faire en allant à Champigny-sur-Veude. Dans ce livret inséré en annexe, le scénariste corrobore que l’on pressentait : les auteurs ont tissé un peu de fiction aux faits historiques pour construire la narration.

« L’écolier en bleu – Chaïm Soutine » n’est pas une biographie en tant que tel. L’album aborde les deux dernières années de vie du peintre russe. On couvre ainsi les années 1942 et 1943 qui correspondent à une période d’errance clandestine. Soutine fuit le régime nazi et se réfugie en Touraine avec sa nouvelle compagne. Apeuré à l’idée d’être arrêté puis déporté, affaibli du fait de son ulcère, frustré de ne plus parvenir à peintre, Chaïm Soutine est aux abois lorsque le récit commence. On ressent toute la tension qu’impose la présence lorsqu’il surgit dans une pièce. Son attitude frustre, son regard glacial qui surplombe son imposante carrure et certainement son accent russe qui écorche et rend rêches les mots qu’il énonce lorsqu’il parle en français… tout cela, nous pouvons le percevoir durant la lecture.

L’écolier bleu (tableau de Chaïm Soutine)

Une juste alchimie existe entre le récit et les illustrations. L’un l’autre se répondent en écho. Nous glissons d’une émotion à l’autre, de ces moments où Chaïm perd pied, aveuglé par l’angoisse, torturé par la douleur ou exalté lorsqu’il peint. On voit le sentiment de quiétude que lui apporte son exil en Touraine. Progressivement, il quitte l’espace clos des chambres qu’il loue pour s’apaiser au contact des autres, de la nature. Il consacre davantage de temps à la peinture. On voit enfin, et surtout, comment l’homme et l’enfant s’apprivoisent et tissent les liens de leur amitié. Une après-midi d’hiver, Soutine demande à Marcel de poser pour lui. Un tableau naît : « L’écolier bleu »

Le dessin légèrement charbonneux de Joël Legars installe très vite l’ambiance et crée une approche presque magnétique entre le lecteur et l’histoire. Il y a beaucoup de rondeur et de tendresse dans son trait mais il sait aussi être plus incisif par moment. Pour cela, un simple jeu d’ombres ou de couleurs est nécessaire à l’illustrateur. Des rouges peuvent soudain surgir pour matérialiser une forte crise d’ulcère ou une angoisse débordante. Des couleurs plus ternes marqueront la morosité tandis qu’une généreuse luminosité peut envahir un long passage pour installer la convivialité d’un moment et la sensation de bien-être ressentie par le peintre lorsqu’il compose ou qu’il se met en contact avec la nature.

Le fait de découvrir quelques planches et la lecture du synopsis avaient poussé ma curiosité au point de vouloir faire cette lecture. Très jolie découverte. Un album que je recommande chaudement.

L’Écolier en bleu - Chaïm Soutine (one shot)
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Joël LEGARS / Scénariste : Fabien GROLLEAU
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 18 euros
ISBN : 978-2-36846-184-6

Magritte – Ceci n’est pas une biographie (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Le Lombard – 2016

Un chapeau melon ! Qui eût cru qu’un jour, moi, Charles Singulier, je m’abandonnerais à la fantaisie d’acheter une futilité de ce genre. Et avec plaisir, qui plus est.

Charles Singulier s’apprête à recevoir une promotion. Voilà de quoi réjouir n’importe quel homme. Alors l’homme Singulier s’offre une petite coquetterie la veille de son avancement. Et Charles Singulier, lui si ordonné, si sérieux, lui qui s’est organisé une vie si convenue, si fade… se met à observer d’étranges phénomènes. Un miroir qui reflète la réalité de façon singulière, des objets qui lui résistent… et ce chapeau melon qu’il ne parvient plus à retirer de sa tête. Sans compter cette étrange apparition, prémonitoire, qui lui assure que …

C’est à cause de lui ! Tu n’aurais jamais dû mettre son chapeau ! Maintenant, ça ne va plus s’arrêter…

… et confier une mission à Charles Singulier. Celle de saisir les secrets du monde de Magritte…

Magritte, Ceci n’est pas une biographie – Zabus – Campi © Le Lombard – 2016

Thomas Campi recrée à merveille l’univers absurde et poétique de René Magritte. Ici et là surgissent dans les dessins de l’illustrateur des tableaux du peintre. Les tableaux se fondent à merveille dans les décors, nous surprennent, nous amusent. Les personnages de Magritte prennent vie et croisent le chemin de notre singulier personnage. « Les chasseurs au bord de la nuit » se sont cachés en embuscade pour l’intercepter, des hommes qui pleuvent sur la ville, la lune qui se niche dans un arbre ou bien encore le visage de son interlocutrice qui prend l’apparence d’un corps de femme dénudé.

Vincent Zabus de son côté décline son postulat de départ comme une réelle épopée. Le personnage principal subit plus qu’il n’agit et la situation complètement folle dans laquelle il est jeté l’amène de rencontres en rencontres. Il accepte tout, s’élance tête baissée dans l’inconnu et cela permet au scénario de nous faire vivre cette aventure tout en nous sensibilisant à l’univers du peintre surréaliste. A l’instar du « héros » , le lecteur se lance tête baissée dans ce jeu de piste aussi drôle que captivant dans le seul but de percer le mystère… ou du moins de percevoir où les auteurs souhaitent nous conduire. Personnellement, je me suis laissée mener par le bout du nez avec délectation, faisant fi de ma curiosité à intervalle régulier pour observer une scène, détailler une case, revenir en arrière pour reprendre le train du récit et retarder d’autant le moment fatidique où j’arriverai au bout de ma lecture. Percerais-je le mystère ?

Moi, je veux installer le soupçon dans ce qui paraît familier… Faire hurler le quotidien !

Quelques éléments de la vie de Magritte sont donnés, nous partageons quelques pages avec quelques-uns de ses contemporains et vraiment…

… vraiment je suis grande fan du travail de ce duo d’auteurs. Un émerveillement. Chaque occasion de lire un de leurs albums est à prendre. Dépaysement garanti. Etre touchée tant par le fond que par la forme, et de de façon quasi systématique, c’est rare.

J’ai lu également : « Macaroni ! » et « Les Petites gens » …

Les chroniques de Noctenbule et du Chat Pitre.

Magritte

– Ceci n’est pas une biographie –
One shot
Editeur : Le Lombard
Dessinateur : Thomas CAMPI et aussi ce site
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : novembre 2016
64 pages, 14.99 euros, ISBN : 978-2-8036-7027-7
L’ouvrage sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Magritte, Ceci n’est pas une biographie – Zabus – Campi © Le Lombard – 2016