NoBody, Saison 1 – tome 4 (De Metter)

tome 4 – De Metter © Soleil Productions – 2018

Dernier volet de la tétralogie lancée il y a 18 mois par Christian De Metter.
La psychologue mandatée pour l’expertise est parvenue à établir un lien transférentiel avec cet homme au passé trouble. Agent gouvernemental, flic, détective… ce dernier a vu tour à tour sa carrière l’amener à plusieurs reprises à endosser un rôle, à manœuvrer sous une fausse identité.
Du jour au lendemain, cet homme a arrêté ses activités. Enquêter sur des crimes, faire tomber des malfrats ou courir après un tueur en série… il n’en a plus eu envie. Il s’est fait oublier, a refusé les sollicitations du FBI, de la Police. Il s’est rangé, s’est marié. Doué en mécanique, il a ouvert un garage automobile, de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards à la fin du mois.

Et puis 2008 est arrivé et ce jour maudit où on l’a retrouvé dans la cuisine de sa maison. Sans même attendre que la Police le questionne, il a reconnu d’emblée le meurtre. Il s’est ensuite muré dans le silence, mettant en échec les deux thérapeutes successifs qui se sont présentés à lui. Le juge a retenté en envoyant un dernier psychologue qui pourrait établir un profil du détenu. Beatriz Brennan connaît le dossier et les impasses de ses prédécesseurs. Mais avec elle, cet homme mutique et imposant a parlé. Il lui a expliqué le parcours qu’il a emprunté de ses 20 ans à aujourd’hui, de son premier contact avec le FBI jusqu’à ce crime dont il s’accuse.

Dès le premier tome de cette saison qui compte quatre albums, Christian De Metter a coincé son lecteur dans ce tête-à-tête improbable. Tout nous pousse à poursuivre la lecture et tenter de comprendre les motivations de cet homme que l’on sent tantôt oiseau de proie, tantôt poupée de chiffon d’un système qui l’a dévoré et broyé sa vie.

Un bras de fer psychologique mené entre une jeune psychologue et un homme à la carrure de légionnaire. On ne cesse de se poser la question de la part de vérité que contiennent ses propos. Dans quelle mesure maquille-t-il les faits pour que les choses tournent à son avantage ? Et elle, dans quelle mesure perçoit-elle ses mensonges et ce qui est pure sincérité ? Le lecteur observe ce jeu de dupes, ne sachant plus qui est le chat et qui est la souris. Dans cette scène du présent qui se déroule en 2008 dans une pièce sécurisée d’une prison dédiée à leurs rencontres [et durant lesquelles l’homme est constamment menotté à la table, ce qui ne laisse supposer la dangerosité de l’homme], l’ambiance est calme et semble glisser – à mesure des rencontres – vers la confidence. Christian De Metter veille pourtant à maintenir cette électricité inhérente à la tension qui émane des personnages. Bien qu’ils semblent en confiance désormais, l’un des deux est sur le qui-vive. Lequel ?

Entre chaque tome, l’attente. L’envie de reprendre le fil de l’histoire et « d’entendre » cet homme raconter son histoire. Les pièces du puzzle s’emboîtent une à une sans que l’on puisse avoir un aperçu de l’ensemble avant ce tome final.

Depuis le premier tome, je me suis retrouvée prise dans les filets du scénario. Cet homme est-il coupable ou innocent ? J’ai oscillé en permanence entre ces deux cas de figure. Ce dernier opus vient apporter la réponse et nous donne les derniers – mais essentiels – éléments pour dévoiler les dernières zones d’ombre. La première saison est terminée, vous pouvez y aller confiants.

Les autres tomes sont sur le blog.

Nobody

Saison 1
Episode 4/4 : La Spirale de Dante
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : Christian DE METTER
Dépôt légal : avril 2018
78 pages, 15.95 euros, ISBN : 978-2-3020-6881-0

Bulles bulles bulles…

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Nobody, saison 1 – tome 4 – De Metter © Soleil Productions – 2018

Je suis un autre (Rodolphe & Gnoni)

Rodolphe – Gnoni © Soleil Productions – 2018

Peppo et Sylvio, des frères jumeaux, passent leurs vacances d’été en bord de mer. Chaque année, ils reviennent sur ce coin de Méditerranée qu’ils connaissent par cœur. A force d’y venir chaque été, ils sont ici comme chez eux et repèrent le moindre changement. Habituellement, Peppo et Sylvio ne se quittent pas d’une semelle malgré des goûts parfois différents. Quand le premier prend plaisir à paresser et à regarder les jeunes femmes sur la plage, le second préfère de loin aller pêcher mais en dehors de ça, impossible de les distinguer tant ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau.

Cet été-là, ils remarquent que la maison Borg, jusque-là inhabitée, s’anime. Ils observent de loin la nouvelle propriétaire s’installer, une jeune peintre dont la beauté n’échappe pas à Peppo. Très vite, Peppo fausse compagnie à Sylvio pour passer du temps avec la belle Edwige. Très vite, il tombe amoureux.

Mais un beau matin, Peppo découvre que son amante a été poignardée. Il court prévenir la Police mais en revenant sur les lieux du meurtre, il s’aperçoit le couteau qui était planté dans la poitrine d’Edwige a disparu… Quelques heures plus tard, Peppo retrouve le couteau ensanglanté dans un des tiroirs de sa commode. Pour lui, il n’y a pas l’ombre d’un doute : c’est Sylvio qui a tué Edwige. Le bras de fer entre les deux frères ne fait que commencer.

Voilà un thriller bien étrange et assez décevant. J’ai tout d’abord été surprise par le dessin de Laurent Gogni qui m’a réjoui le temps de quelques pages et puis le charme s’en est allé. Les couleurs de l’été, différents éléments (les maillots de bains féminins par exemple) qui nous font vite comprendre qu’on est dans les années 20. Il y a une quiétude qui flotte dans l’air, une insouciance aussi. Et puis sitôt que les personnages sont en place et qu’on commence à les voir agir, le dessin semble écrasé, incapable de porter ses personnages. Il les effleure alors qu’il faudrait inciser. Il les caresse alors qu’il faudrait un peu de nervosité. Ça manque de rides, de rictus et de regards en coin. Ce dessin est trop discret pour créer quelques émotions chez le lecteur. On devrait être électriques, tendus et suspicieux… et pourtant nous voilà confortablement installés dans un canapé à regarder les personnages parler et se déplacer.

Il n’y a pas qu’au niveau des illustrations que cela a péché pour moi. Le scénario manque de discrétion dans le sens où on voit venir les choses, sapant tout effet de surprise possible. En devinant à l’avance où Rodolphe voulait nous emmener, j’ai vu les personnages manœuvrer de façon grossière, presque théâtrale, afin de nous conduire maladroitement vers un retournement de situation qui était annoncé plusieurs pages à l’avance.

Un trait trop timide pour porter l’intrigue, un scénario prévisible… et un résultat décevant, surtout avec un auteur aussi aguerri que Rodolphe aux commandes du scénario. Certes, on sent bien que le personnage principal est sur le fil mais l’artillerie lourde qui l’entoure m’a donné l’impression qu’il n’était qu’un pantin. Une histoire qui, pour moi, manque de crédibilité et de finesse.

Les chroniques de Bidib et de Stephie.

Je suis un autre

One shot
Editeur : Soleil
Dessinateur : Laurent GNONI
Scénariste : RODOLPHE
Dépôt légal : janvier 2018
144 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-302-06634-2

Bulles bulles bulles…

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Je suis un autre – Rodolphe – Gnoni © Soleil Productions – 2018

En attendant Bojangles (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Le carrelage en noir et blanc fait un grand damier dans le couloir de l’appartement, un amoncellement de lettres qui n’ont jamais été ouvertes (et ne le seront jamais) forme une sculpture atypique dans l’entrée, le poster de Claude François transformé en cible de fléchettes… seul le vieux buffet de la salle-à-manger dévoré par le lierre manque à l’appel.
… Musique…
Sur la platine, un vinyle est déposé puis le diamant est posé sur le sillon. Les danseurs sont prêts. Ils attendent les premières notes. Après quelques secondes, la voix de Nina Simone s’élève. Elle chante son Mr Bojangles. Ils s’élancent. Georges et sa femme rejouent inlassablement cette danse et inlassablement ils se réchauffent à la flamme de leur amour.
La journée commence, leur fils dort encore. Dans le couloir, Mademoiselle Superfétatoire, la grue de la famille, donne des coups de becs sur la porte pour réveiller l’enfant et venir lui dire bonjour. Pris par leur danse, ses parents n’ont pas fait attention à l’heure… L’enfant va encore être en retard à l’école.
Quant au meilleur ami de la famille, adorablement surnommé l’Ordure, il viendra ce soir à la fête.

C’est en lisant quelques chroniques alléchantes que je me lançais, en mars 2016, dans la lecture du prometteur « En attendant Bojangles » d’Olivier Bourdeaut. Pleine d’attentes, je dévorais ce roman sans coup férir et en sortais ravie quelques heures plus tard.

En revanche, je ne me rue jamais sur les adaptations par peur d’être déçue… à moins de ne pas connaître l’œuvre originelle. Mais il y a toujours des exceptions à la règle [ce mois-ci j’en ferai deux] surtout lorsque les artistes aux commandes sont Ingrid Chabbert et Carole Maurel [elles m’avaient touchée avec le superbe « Ecumes » il y a quelques mois].

Adaptation réussie ! On y est. On retrouve cette jolie famille et cette place parmi eux. L’ambiance graphique offre une chaleur inespérée grâce à des tons dominants qui oscillent entre le sépia et le vert pistache. Quelques scènes font intervenir des teintes plus toniques, plus chaudes encore ; c’est la fête, le rire, le bonheur. On accueille à bras ouverts l’originalité délirante de cette petite famille, on passe de la gaieté à la mélancolie en un battement de cils. La mère que son époux renomme chaque jour. Chaque matin, elle est une autre. Chaque jour elle tente trouver un équilibre entre son excentricité et ses envies de femme.

Bipolarité, schizophrénie, les médecins l’avaient accablée de tout leur savant vocable

S’adapter à la maladie. Trouver sa force dans cette fragilité. La contourner. Rire d’elle et des instants saugrenus qu’elle impose. Tenir, danser, s’aimer, relativiser, s’aimer. C’est dans cette cellule qu’un enfant grandit entre deux mondes : celui très discipliné de l’école et celui plus sémillant de la maison.

Pas besoin d’avoir lu le roman pour savourer cette adaptation. Bien sûr, l’album ne reprend pas tout mais notre mémoire vagabonde sans cesse vers les souvenirs de ce que nous avions lu pour les replacer dans l’album. Et pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas l’œuvre d’Olivier Bourdeaut, voilà une belle invitation à la lecture.

Beau, drôle, touchant, rempli de bonne humeur, de légèreté malgré le sujet de fond. A lire assurément.

Une lecture faire en compagnie de Noukette.

Petite pépite partagée à l’occasion de la BD de la semaine que l’on retrouve [premier mercredi du mois oblige] chez Moka !

En attendant Bojangles

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : novembre 2017
104 pages, euros, ISBN : 978-2-36846-109-9

Bulles bulles bulles…

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En attendant Bojangles – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Ces jours qui disparaissent (Le Boucher)

Le Boucher © Glénat – 2017

Il a 20 ans, il est acrobate dans une petite troupe de cirque. Il aime Gabrielle du fond du cœur et il considère ses amis comme la prunelle de ses yeux. Orphelin à l’âge de 4 ans, il a été adopté. Son père adoptif est mort suite à un AVC mais avec sa mère et sa sœur adoptive, ils forment une famille qui rien ni personne ne pourrait séparer.

Il s’appelle Lubin.

Un jour, lors d’un spectacle, Lubin chute. Sa tête heurte le sol en premier mais il parvient à se relever rapidement et finit son numéro. Avant la fin du spectacle, Lubin est de nouveau sur pieds. Plus de peur que de mal… en apparence. Lubin va rapidement se rendre compte que les choses ne sont plus tout à fait les mêmes. Quand il se couche le soir, il ne se réveille pas avant le surlendemain. Et cela se reproduit systématiquement. Jusqu’au jour où Lubin s’aperçoit que durant ses « absences » , c’est un autre lui-même qui se réveille et qui agit. Lubin ne garde aucun souvenir des agissements de son double. Après le trouble, Lubin tente de trouver des solutions. Il laisse un mot à cet autre lui. La réponse, il la verra au réveil. Une vidéo. Les deux Lubin prennent alors l’habitude de communiquer par vidéo interposées. Ils se présentent, expliquent leurs journées, leurs centres d’intérêt. Jusqu’à ce que la présence de l’imposteur se mette à parasiter la vie de Lubin. Il perd son travail, sa petite amie et peu à peu, le temps lui échappe. Cet autre lui ne se contente plus de lui prendre son corps un jour sur deux mais sur des périodes de plus en plus longues.

J’ai l’impression de disparaître

Ouch !

Ça faisait un moment que je n’avais pas été captivée à ce point par un album. Des coups de cœur, j’en ai eu, je ne dis pas le contraire. Mais de là à être totalement absorbée par la lecture au point de ne pas voir le temps passer… ça faisait un moment.

Là, je dois dire que Timothé Le Boucher m’a espantée. Quand j’ai acheté l’album, j’ai feuilleté. Disons que ce que j’ai vu à ce moment-là correspondait mal à l’idée que je m’en faisais. L’album a ainsi végété pendant un mois dans ma bibliothèque, en attendant sa lecture.

Quand je l’en ai sorti, je pensais me lancer pour quelques pages. Il était tard. Je voyais ça comme une petite mise en bouche avant de le reprendre le lendemain, à partir du début. L’histoire s’ouvre sur ce fameux spectacle où le personnage principal chute. Je n’ai pas compris de suite qu’il s’agissait d’un spectacle alors ces cinq premières pages muettes, ces jeux d’ombres et de lumières dans lesquels le costume blanc dénote sur un décor minimaliste fait de noir charbon et de violet foncé. Je n’ai pas compris que dans cette chorégraphie où l’on voit Lubin danser face à son costume (ce dernier semble vivant), il y a là comme une prémonition… comme un présage de ce qui va arriver. Il y a le corps… et l’esprit.

J’ai tout de même mis un peu de temps à me faire à ces silhouettes trop nettes, à ces décors trop bien rangés, ces lignes droites, ces aplats uniformes.

Et puis j’ai côtoyé un peu Lubin, je l’ai accompagné jusqu’à sa première nuit… suivie de son premier réveil… deux jours plus tard. Intriguée, j’ai continué, oubliant l’heure, les choses à faire, les sonneries du téléphone (mais qu’il sonne donc, je rappellerai !). Et j’ai été la première surprise en refermant le livre. Car si Lubin n’a plus la maîtrise du temps qu’il vit, moi je n’avais plus la notion du temps qui passe.

Schizophrénie ? Dédoublement de personnalité ? Manipulation ? Toutes ces questions fusent pendant la lecture. Je vous rassure de suite, les réponses nous sont apportées et l’on referme l’album en étant repu et satisfait.

D’autres questions fusent, sous-jacentes, troublantes. Des questions liées à l’histoire, à ce personnage en détresse qui voit sa vie lui échapper dans les mains d’un autre lui. Ça doit être quand même assez dérangeant de savoir que l’on vit et que l’on agit dans un état de conscience qui nous est étranger. Lubin ne garde aucun souvenir de ce fait son double si ce n’est un rangement un peu plus méticuleux de son appartement, une gestion plus sérieuse de ses papiers et démarches administratives. Mais c’est une bien maigre compensation que de pouvoir « vivre » un jour sur deux, puis un jour sur 10, puis…

Troublant et désagréable cette conscience que le cerveau n’a besoin que d’un simple déclic dû à un choc, un traumatisme ou que sais-je encore, comme si on appuyait sur un interrupteur pour que les connexions se fassent autrement et que d’un coup d’un seul, la personnalité se modifie ou pire, s’efface.

Coup de cœur ! « Ces jours qui disparaissent » n’est que le quatrième album de Thimoté Le Boucher… assurément un auteur à suivre.

Tentée par Faelys, je vous renvoie vers sa chronique.

Ces jours qui disparaissent

One shot
Editeur : Glénat
Collection : 1000 Feuilles
Dessinateur / Scénariste : Timothé LE BOUCHER
Dépôt légal : septembre 2017
192 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-344-01332-8

Bulles bulles bulles…

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Ces jours qui disparaissent – Le Boucher © Glénat – 2017

C’est déjà le dernier mercredi du mois, c’est donc chez moi que ce pose le rendez-vous de « la BD de la semaine » et je vous accueille toujours avec autant de plaisir. Pour découvrir les pépites des lecteurs :

Khadie :                                 Sabine :                                LaSardine :

Natiora :                                  Mylène :                                  Jérôme :

Moka :                                       Saxaoul :                                 Blondin :

Bouma :                               Blandine :                                 Estelle Calim :

Noukette :                                       Caro :                                      Stephie :

Amandine :                                  Sandrine :                                 Soukee :

Madame :

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Chroniks Expresss #33

Bandes dessinées : Cette ville te tuera (Y. Tatsumi ; Ed. Cornélius, 2015), Les Mutants, un peuple d’incompris (P. Aubry ; Ed. Les Arènes – XXI, 2016), Miss Peregrine et les enfants particuliers, volume 2 (R. Riggs & C. Jean ; Ed. Bayard, 2017).

Jeunesse : Trois aventures de Léo Cassebonbons (F. Duprat ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Les Echoués (P. Manoukian ; Ed. Points, 2017), Rien ne s’oppose à la nuit (D. De Vigan ; Ed. Le Livre de Poche, 2013), Women (C. Bukowski ; Ed. Grasset, 1981), Temps glaciaires (F. Vargas ; Ed. Flammarion, 2015), Les Jours de mon abandon (E. Ferrante ; Ed. Gallimard-Folio, 2016).

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Bandes dessinées

 

Tatsumi © Cornélius – 2015

Tokyo. Plongée au cœur d’une société en plein mal-être.

Stéphane Beaujean a réalisé une très belle préface qui explique à la fois le contexte social de l’époque et réalise une fine analyse de la démarche de l’auteur. « Dans les nouvelles qui suivent, Yoshihiro Tatsumi s’attarde plus précisément sur les relations entre hommes et femmes. Il témoigne de la mort du désir sexuel, de son dévoiement par le capitalisme et la modernité dans une civilisation en proie à une urbanisation étouffante ».

Cet album est le premier volume de l’anthologie des œuvres du Yoshihiro Tatsumi (« Une vie dans les marges »), il contient 23 nouvelles crées dans les années 1960 et 1970. Les histoires sont dures, brutales mais comme elles sont toutes assez courtes, le lecteur n’a pas le temps de s’apitoyer réellement sur un personnage. On traverse une succession d’avortements, de fœtus dans les égouts, de suicides, d’adultères. On voit des individus qui s’abrutissent au travail pour ne pas penser. Une ville inhospitalière. Des hommes désabusés, des femmes aigries et autoritaires et entre les deux, la communication est souvent en panne. Une sexualité à la fois contrariée, étouffée et pour d’autres, totalement débridée et pulsionnelle. C’est à la fois malsain et totalement affligeant, au point qu’on plaint ces gens en souffrance.

On sort un peu sonné de la lecture de ce gekiga mais tout de même, n’hésitez pas à le lire si vous en avez l’occasion.

A lire aussi : la présentation de l’album sur le blog de l’éditeur.

 

Aubry © Les Arènes-XXI – 2016

Service de pédopsychiatrie de l’Hôpital Sainte Barbe à Paris. Le pavillon Charcot accueille des adolescents âgés de 12 à 14 ans. Crises d’angoisse, tentatives de suicide, décompensation, overdose… les motifs d’hospitalisations sont multiples mais ils ont tous un point commun : leurs parents sont totalement dépassés par la « crise d’adolescence » et incapables d’aider leurs enfants à y faire face. Psychiatre, éducateurs spécialisés, infirmiers… assurent la prise en charge durant des séjours qui durent de quelques jours à plusieurs mois.

Pauline Aubry quant à elle est graphiste ; elle a repris par la suite ses études au CESAN, une école de BD. En 2013, elle sollicite son amie Camille, pédopsychiatre à Sainte-Barbe, pour savoir s’il est possible de faire un reportage BD sur le service. La réponse est positive mais en échange, il lui est demandé d’animer un atelier BD à destination des jeunes patients du service.

Un album à mi-chemin entre l’autobiographie et le reportage, entre la découverte des problématiques propres à l’adolescence et la démarche cathartique. Car pour adapter son atelier au public qu’elle va côtoyer, Pauline Aubry se remémore sa propre adolescence (état d’esprit, relations familiales, hobbies…). Elle va animer au total 8 séances d’atelier (de novembre 2013 à mars 2014). L’album est ponctué par ces repères chronologiques. Pour le reste, l’auteure relate l’ambiance de chaque séance d’atelier, et montre comment le service de pédopsychiatrie s’organise (profil des ados, travail d’équipe, méthodes de travail, liens avec les familles…). Entre les séquences de reportages, l’auteure fait remonter les souvenirs et décortiquent les informations qu’elle a reçues en faisant le parallèle avec sa propre adolescence.

Pour être honnête, cette BD est parfaite pour se sensibiliser sur la prise en charge des adolescents fragiles (manifestant des troubles du comportement, ayant des conduites addictives et/ou qui se mettent en danger). Je vois bien ce medium être utilisé dans des groupes de parole d’adolescents. Par contre, pour les personnes qui connaissent déjà ces services hospitaliers en pédopsychiatrie, ça fait vraiment redite. Globalement, je baigne un peu trop dans ce milieu professionnel. Je suis au contact quotidien avec la clinique, les thérapeutes, les éducateurs, les publics… en permanence en train d’écouter des gens parler de leurs vies, de leurs échecs, de leurs angoisses… Bref, un livre pour réviser les bases…

Vu aussi chez : Sabariscon, Joëlle, Tamara.

 

Riggs – Jean © Bayard – 2017

Les enfants particuliers recueillis par Miss Peregrine sont en cavale. Ils fuient les Sépulcreux et les Estres qui tentent de les capturer afin de pouvoir pratiquer d’obscures et de traumatisantes expériences en laboratoire. Dotés de pouvoirs surnaturels, les Enfants Particuliers vivaient jusqu’à présent – pour les plus chanceux d’entre eux – sous la protection d’ombrunes bienveillantes, sortes de nurses qui leur assurait le gîte et le couvert mais aussi la possibilité de mieux connaître les pouvoirs de chacun et … d’accepter d’être différents des autres enfants.

Mais l’avenir des Particuliers et compromis. Miss Peregrine ayant été blessée lors du dernier affrontement avec les Estres, les Particuliers qu’elle avait pris sous son aile décident d’aller demander de l’aide à d’autres ombrunes afin que Peregrine soit sauvée. Ils prennent la direction de Londres avec toute l’appréhension de se jeter délibérément dans les griffes de leurs adversaires. Pire encore, Londres est plongée dans les affres de la Seconde Guerre Mondiale.

C’est suite à la sortie de l’adaptation cinématographie de « Miss Peregrine… » que nous avions découvert, mon fils et moi, cet univers fantastique. Sitôt sorti de la salle de cinéma, nous avons voulu découvrir l’adaptation BD de la série (avant de lire éventuellement les romans originels). Profitant de la réédition du premier volume (Editions Bayard – Collection BD Kids), nous avons pu découvrir des détails et des interprétations qui étaient différentes de la vision de Tim Burton voire qui étaient totalement absente du film.

Les personnages sont intéressants, élaborés et cohérents. L’univers fascine, les motivations questionnent et les desseins des « méchants » n’est pas sans rappeler les agissements des nazis (d’ailleurs certains ont brodé sur leur uniforme une croix gammée).

Une série agréable à lire et qui sait capter notre intérêt. Loin d’être un récit incontournable ou un coup de cœur, les albums permettent de passer un bon moment de lecture et j’ai très envie de découvrir le troisième et dernier tome de cette histoire.

 

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Jeunesse

 

Duprat © La Boîte à bulles – 2017

Léo Cassebonbons est un petit garçon comme les autres : espiègle à souhait, naïf et spontané, il est dans cet âge où chaque chose se questionne et à chaque question sa réponse. Souvent, les conclusions auxquelles il aboutit sont sans concession pour les adultes qui l’entoure.

Cet ouvrage est une intégrale de trois albums de « Léo Cassebonbons » précédemment édités aux Editions Petit à Petit : « Chou blanc pour les roses », « Demandez la permission aux enfants » et « Mon trésor ».

Le premier tome regroupe des petits gags de quelques pages. Anecdotes du quotidien, à l’école ou en famille. Les scénettes sont de qualité inégale et rares ont été celles qui m’ont arraché un sourire.

Le second emmène la famille en vacances et c’est, pour le lecteur, l’occasion de découvrir davantage les proches de Leo, à commencer par sa tante et sa cousine. Délaissant l’historiette pour proposer une histoire complète, François Duprat s’amuse à rebondir de personnage en personnage. J’ai préféré cette seconde partie à la première, l’humour fonctionne mieux et rare sont les épisodes où il retombe comme un soufflet.

Le dernier tome de cette intégrale est aussi le cinquième et dernier tome de la série (publié en 2006). Après, est-ce que l’arrivée de la série à La Boîte à bulles va donner lieu à de nouveaux albums (on l’a déjà vu pour « L’Ours Barnabé ») ?? Quoiqu’il en soit, cette troisième partie est pleine de tendresse et propose des situations réalistes. La majeure partie de l’histoire se passe à l’école et le scénario propose de réfléchir aux relations entre des filles et des garçons âgés d’environ 8 ans et aux rapports de force qui peuvent se tisser entre eux. La question de l’amitié est au cœur du récit et notamment celle qui concerne les enfants de sexes différents. Pas évident à cet âge !

J’ai bien failli ne pas parvenir au bout du premier tiers de l’album. Et puis finalement le personnage principal est un petit bonhomme bien sympathique. Pour autant, la série n’a jamais fait de vagues et je ne pense pas qu’elle me laissera un souvenir ému.

 

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Romans

 

Manoukian © Points – 2017

On est en 1991. Virgil est moldave, Assan et Iman – le père et la fille – sont somaliens, Chanchal est bengladais… tous sont des immigrés. Tous ont traversés des épreuves pour échouer en France, dans l’espoir d’une vie meilleure. Tous ont fui la misère, la guerre, la peur, les ruines, leurs morts, la famine… pour venir respirer l’air d’un eldorado européen. Mais arrivés à destination, ce sont d’autres épreuves qui les attendent. Les squats, la faim, les coups, les humiliations… pas tout à fait les mêmes que les maux de leurs pays mais au fond, pas si différentes. Et puis les hasards de la vie ont fait qu’ils se sont rencontrés, qu’ils se sont entraidés. Entre eux, des liens d’amitié forts se sont tissés. Envers et contre tous, unis, ils ont tenté de poursuivre leur chemin. A plusieurs, on a moins peur que tout seul. Ensembles, on retrouve une dignité, une identité, une raison de vivre.

Pascal Manoukian est journaliste grand reporter. Pendant 20 ans, il a couvert les conflits qui embrasaient la planète. Puis, non content de témoigner dans les médias, il publie « Le Diable au creux de la main » en 2013 avant de livrer « Les Echoués » son premier roman paru initialement en 2016 aux Editions Don Quichotte.

Un livre dur, sans concessions, qui témoigne en premier lieu de la violence de ces trajets de la peur qui transporte des hommes comme on transporte du bétail. Enfermés dans une cale, entassé dans une benne, recroquevillés dans une cabine… entassé par dizaines parfois par centaines, ils traversent des pays et des mers au risque de leur vie. Les coups pleuvent, les réprimandes, la soif, la faim et la peur alourdissent leurs maigres bagages. Un traumatisme.

Arrivés en France, le calvaire continue. Contraints à supporter la clandestinité, ils dorment dans des conditions effrayantes ; vieilles usines désaffectées où grouillent les rats, caravanes remplies d’odeurs de pisse et de détritus, trous creusés à même la terre et j’en passe. Alignés comme des sardines à l’aube, regroupés par nationalités, droits comme des « i », ils attendent dès l’aube le passage d’un employeur qui – ils le savent – va les payer au lance-pierre. Mais même sous exploités, c’est mieux que les conditions de vie dans lesquelles ils vivaient avant de faire le voyage. « C’est comme ça ici, les pauvres s’en prennent aux pauvres ».

Un roman coup de poing, superbe. Des notes d’espoir et des plongées dans l’enfer nous font faire les montagnes russes. Un cri révoltant qui donne l’impulsion pour se mobiliser et tendre la main à ces exilés. Mais par où commencer ?

Extraits :

« Avant, en Moldavie, il adorait les chiens et détestait les mulots. Mais, depuis son arrivée en France, beaucoup de choses s’étaient inversées. Ici, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur » (Les Echoués).

« Depuis son arrivée en France, personne ne l’appelait plus jamais par son prénom, et il n’aurait jamais imaginé qu’avec le temps il puisse lui-même l’oublier. C’est ça aussi, l’exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d’une vie et qui brusquement s’effacent jusqu’à ne plus exister pour personne » (Les Echoués).

« Aujourd’hui, le premier analphabète venu prenait une arme et parlait au nom d’Allah. Ça donnait à l’islam une bien mauvaise haleine » (Les Echoués).

 

De Vigan © Le Livre de Poche – 2013

Fin janvier, Delphine De Vigan découvre le corps de sa mère. Un suicide. Sa mère avait 61 ans.

L’auteure décide alors de raconter sa mère. Un roman cathartique pour comprendre, s’approprier les choses, intégrer sa mort, donner du sens à sa douleur.

Ainsi, elle revient sur l’enfance de Lucile, sur ses 8 frères et sœurs et ses parents, George et Liane. Très tôt, Lucile se démarque par sa beauté tout d’abord. Liane lui fera d’ailleurs faire de nombreuses séances de photos ; enfant, Lucile deviendra l’égérie de plusieurs marques, son visage apparaît sur les grandes affiches dans les couloirs du métro, dans les rues de Paris… la ville où elle a grandi. Lucile se fera aussi remarquer pour son côté sombre et mystérieux. Très tôt, elle s’est repliée dans son silence, préférant observer les autres que de participer à leur conversation. Elle échappe aux autres, secrète. Elle se soustrait au tumulte de la vie familiale. A l’adolescence, déjà habituée depuis longtemps à l’effervescence de la vie, aux amis qui passent, aux cousins qui partagent leur vie de famille le temps d’un été, Lucile se désintéresse de sa scolarité, fume ses premières cigarettes, vit ses premières relations amoureuses. Elle tombe enceinte à 18 ans ; pour ses parents et ceux du père de son enfant, l’avortement est inenvisageable. Leur mariage est organisé. Lucile se réjouit d’être la première de la fratrie à quitter le cocon familial, elle se réjouit de pouvoir enfin créer son cocon à elle, elle s’éloigne de cette famille et de ses drames familiaux déjà si nombreux, si douloureux, si lourds à porter.

Huit ans après, elle quitte son mari et refait sa vie. Peu de temps après, les premières crises surviennent. Une alternance entre des phases maniaques et de profondes périodes de déprime. Il faudra près de 10 ans pour qu’elle reprenne le contrôle de sa vie. Entre temps, plusieurs séjours en psychiatrie, des tentatives de thérapie inefficaces, une camisole chimique qui la tasse avant qu’elle ne rencontre un médecin psychiatre en qui elle a confiance. Mais pendant ces 10 années, elle s’est laissée submergée, ballotée entre hystérie et aboulie, incapable de s’occuper d’elle et de ses deux filles. En racontant sa Lucile, Delphine De Vigan s’approprie à la fois l’histoire de sa famille, celle plus personnelle de sa mère et la sienne.

Delphine De Vigan enquête sur sa mère, sur la vie qu’elle a menée. Pendant longtemps, du fait qu’elle a grandi dans une grande fratrie puis, par la suite, du fait de ses choix de vie, sa mère a vécu entourée… en communauté. Jusqu’à ce que la maladie prenne le dessus. Delphine De Vigan plonge dans les écrits que sa mère a laissés mais elle replonge aussi dans ses propres journaux intimes qu’elle a tenu pendant toute son adolescence. Elle est allée questionner ses oncles et tantes, son père, ses grands-parents, les amis de sa mère, sa sœur, ses cousins… Elle croise tous ces témoignages et tente de rassembler les pièces du puzzle pour comprendre les raisons qui ont amené sa mère à se réfugier dans la maladie et l’incapacité de cette dernière à prendre le dessus.

Parentalisée très jeune, abusée, noyée dans la masse de la fratrie, séduite par l’alcool et la drogue… autant de morceaux d’une vie cassée. Jusqu’à la chute, la folie, la bipolarité, les lubies et les phobies. Une mère dépassée, déboussolée mais surtout une femme qui a vécu toute sa vie sur un fil, en proie au moindre coup de vent qui provoquera la rechute.

Un livre où l’intime est dévoilé, où la douleur tisse un fil rouge qui relie chaque période de la vie. Un livre écrit avec une chanson d’Higelin en tête et qui lui vaudra finalement son titre… rien ne s’oppose à la nuit… un livre pour pardonner, écrire pour s’approprier le deuil. Entre le passé de sa mère et sa propre histoire, Delphine de Vigan parle aussi de son rapport à l’écriture.

Magnifique. La suite (« D’après une histoire vraie« ) m’attend.

 

Bukowski © Grasset – 1981

Charles Bukowski a écrit « Women » à la fin des années 1970. Au rythme d’un roman par an (parfois deux), il se penche une nouvelle fois sur son rapport à l’écriture, son gout prononcé pour l’alcool, les femmes, la débauche… Son aversion pour les autres, les conventions, …

Il se met en abîme, se montre sous son meilleur jour par l’intermédiaire de son double de papier, le taciturne Henry Chinaski.

« Chinaski ne quitte son lit que pour faire une lecture de poésie – d’où il revient généralement avec un chèque (pour le loyer, l’alcool, le téléphone) et une femme (pour le lit) » (…). Ici, profitant honteusement de sa notoriété, de son charme et de sa grosse bedaine blanche de buveur de bière, Chinaski/Bukowski fait des ravages dans les rangs du sexe opposé. Ici, aussi, les femmes font craquer Bukowski » (extrait quatrième de couverture).

Quelques longueurs pour moi où l’on retrouve les thèmes de prédilection de l’auteur : l’alcool, sa relation chaotique aux femmes, les jeux (paris sur les courses hippiques), l’écriture de ses textes, les séances de lecture de ses poèmes dans des lieux publics. J’ai eu beaucoup de mal à terminer ce recueil.

 

Vargas © Flammarion – 2015

Le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est appelé par un de ses confrères pour venir observer l’appartement d’une vieille dame qui se serait suicidée. L’activité de la brigade des homicides étant calme, Adamsberg demande à Danglard, son lieutenant, de l’accompagner. Le corps de la morte git dans la baignoire et l’absence de lettre d’adieu interroge les enquêteurs tout autant que l’étrange inscription qu’elle aurait dessinée sur le meuble de la salle-de-bain. Arrivés sur place, Adamsberg et Danglard observent, supposent et ouvrent déjà de nouvelles hypothèses.

Quelques jours plus tard, dans l’appartement d’un autre suicidé, Adamsberg et Danglard retrouvent le même signe inscrit à la hâte sur une plinthe de son salon. Peu à peu, des similitudes apparaissent entre ces deux enquêtes, des nouveaux cas de suicidés et d’autres dossiers plus anciens. Elles vont conduire Adamsberg et son co-équipier sur les bancs d’une association qui fait revivre Robespierre et les événements de la Révolution française ainsi qu’un mystérieux voyage en Islande, une expédition vieille de plusieurs décennies.

Pour cette huitième enquête du Commissaire Adamsberg (les sept précédentes sont également sur le blog), Fred Vargas reprend les mêmes ingrédients, les mêmes personnalités qu’elle continue de développer, le même goût prononcé pour le suspense, le même humour qui permet de décaler les tensions en douceur. Ma fascination et ma sympathie pour le personnage principal est bel et bien là et j’ai un réel plaisir à lire chaque nouvel opus de l’univers Adamsberg. J’ai beau être maintenant familiarisée avec l’écriture de Fred Vargas, je me laisse à chaque fois surprendre par les rebondissements narratifs et je suis toujours étonnée au moment du dénouement.

Cette année, le neuvième roman de cette saga est sorti. Intitulé « Quand sort la recluse », il est d’ores et déjà dans ma PAL et fera sans aucun doute partie de mes lectures de l’été prochain.

 

Ferrante © Gallimard – 2016

« Olga, trente-huit ans, un mari, deux enfants. Un bel appartement à Turin, une vie faite de certitudes conjugales et de petits rituels. Quinze ans de mariage. Un après-midi d’avril, une phrase met en pièces son existence. L’homme avec qui elle voulait vieillir est devenu l’homme qui ne veut plus d’elle. Le roman d’Elena Ferrante nous embarque pour un voyage aux frontières de la folie » (synopsis éditeur).

Olga m’a fait penser à Elena, l’héroïne de « L’Amie prodigieuse » (chroniques sur ce blog) qui fait l’actualité littéraire d’Elena Ferrante (vivement le quatrième et dernier tome qui devrait sortir en début d’année 2018).

Olga m’a fait penser à Elena… en plus agaçante, en plus pathétique, en plus déprimante… en pire.

Olga m’a rapidement été antipathique et j’en suis même venue à me dire que sa séparation conjugale est méritée. C’est même surprenant que ce genre de femme ait trouvé chaussure à son pied du côté affectif.

Olga n’est pas allé jusqu’à provoquer chez moi une crise d’urticaire mais j’ai rapidement soufflé, râlé d’être si têtue dans mon obstination à terminer ce roman. Et puis zou, il a volé alors que j’étais en plein milieu d’une page, même pas capable de terminer le chapitre en cours.

Le titre du roman était prémonitoire. J’ai abandonné Olga à ses angoisses, à ses manies, à ses lubies et je suis loin de regretter ce choix.

Le Perroquet (Espé)

Espé © Glénat – 2017

Elle me fait rire, elle me fait peur… ça dépend des moments.

Les crises d’angoisses, les bouffées délirantes… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Les périodes d’aboulie, les périodes de déprime, de pleurs… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Petites bribes de vie directement sorties des souvenirs de l’auteur, « Le Perroquet » raconte – avec des mots d’enfant – le quotidien aux côtés d’une maman psychotique. C’était dans les années 1970 et si le dispositif de soins a aujourd’hui changé, la souffrance de ces malades reste la même, tout comme celle de leurs proches. Un récit intemporel.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

L’émotion remplit chaque page de cet album. L’auteur fait revivre l’enfant qu’il était. Guidé par des souvenirs marqués d’émotions, il livre des anecdotes poignantes de cette période de sa vie. Tout ce qu’il a éprouvé durant ces moments douloureux où tantôt sa mère partait, emmenée par des ambulanciers, tantôt elle revenait complètement sédatée et après des semaines d’hospitalisation en secteur psychiatrique… et avec toute l’incompréhension des événements que peut avoir un enfant de 8 ans.

C’est peut-être un peu grâce à tout ça que maman va un peu mieux des fois… elle sourit… ça me fait drôle quand elle est comme ça, j’essaie d’être le plus transparent possible. Je dis oui à tout pour ne pas la perturber.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

Pour tenter de comprendre, l’enfant s’appuie sur son ressenti. Il observe, il décode et tente de trouver des réponses aux questions qu’il n’ose pas poser aux adultes qui l’entourent. En revanche, la souffrance de sa mère, il la perçoit totalement. Pour permettre au lecteur de ressentir le trouble de l’enfant et l’atmosphère si particulière qui planait chez lui, Espé s’aide des couleurs. L’artiste n’a retenu que peu de coloris pour raconter sa colère, sa tristesse… mais aussi l’étonnant calme qui s’installait par moments. Rouge, vert, bleu et un peu de marron, rien de plus.

Il est aussi question de la culpabilité d’un enfant. Cet enfant a 8 ans et des discussions que les adultes ont eues en sa présence lui ont permis de comprendre que la maladie de sa mère a le même âge que lui.

Son baby-blues s’est transformé en grosse dépression.

Il rend hommage à cette femme devenue mère à 19 ans. A son compagnon qui avait le même âge qu’elle. Certes, ils n’étaient plus des enfants mais il était encore un peu tôt pour être pleinement des adultes. Cette grossesse prématurée est venue tout précipiter. C’était en 1974. A l’époque, il était encore mal vu d’enfanter en dehors des liens du mariage et encore plus mal perçu quand on habite à la campagne, que tout le monde se connait et que la religion impose son jugement. A la campagne, une fille-mère est un outrage pour sa famille. Un blasphème. L’avortement est inévitable. Alors le jeune couple fuit, se trouve un refuge puis se marie. La famille désapprouve mais l’enfant se développe dans le ventre de sa mère. Il naîtra, il n’est pas un enfant unique, la maladie est sa jumelle.

Je me dis que si papy avait réussi à faire ce qu’il voulait, maman ne serait pas malade à cause de moi.

Sa culpabilité est présente, souvent tapie dans les recoins ; il la contient mais parfois, elle explose, elle le rattrape et le dévore. Et puis sa mère lui manque. Alors pour évacuer toutes ces pensées qui tournent dans sa tête, l’enfant s’est réfugié dans un exutoire : le dessin.

« Le Perroquet » est la preuve que l’on peut parler simplement de la schizophrénie, tout comme on peut parler simplement des troubles bipolaires en montrant leur impact sur le quotidien de ceux qui sont concernés. Enfant témoin, enfant spectateur… enfant farouche totalement intimidé par les maux et leurs manifestations. Une maladie insidieuse, invisible, qui ne fait pas de bruit et se terre au fond du corps et de la tête de sa mère et qui surgit sans crier gare. Le témoignage poignant d’une enfance en manque d’amour, d’un quotidien déréglé par la maladie psychique. Une claque. A lire.

Les chroniques de Stephie, de Noukette et d’Yvan.

Extraits :

« J’ai entendu un cri. (…) On aurait dit le cri d’un animal blessé… mais c’était maman… elle était par terre… elle hurlait » (Le Perroquet).

« Ça fait 8 ans que je grandis et qu’elle me manque. (…) Ça fait 8 ans que j’attends des câlins de maman » (Le Perroquet).

Quelques albums sur le thème de la bipolarité : « Une case en moins » d’Ellen Forney, « Journal d’une bipolaire » d’Émilie Guillon, Patrice Guillon et Sébastien Samson, « Cachés » de Mirranda Burton (qui aborde de façon plus large les pathologies psychiques)…

Le Perroquet

One Shot
Editeur : Glénat
Dessinateur / Scénariste : ESPÉ
Dépôt légal : février 2017
154 pages, 19.50 euros, ISBN : 978-2-344-01269-7

Bulles bulles bulles…

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Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

En attendant Bojangles (Bourdeaut)

Bourdeaut © Finitude - 2016
Bourdeaut © Finitude – 2016

« Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser les mouches avec un harpon. Il m’avait montré le harpon et une mouche écrasée ».

Ce gamin-là a eu une vie peu commune. Fils unique, il tentait – le jour – de mener une vie d’élève modèle, faisant de son mieux pour suivre les apprentissages. Sitôt rentré chez lui, il retrouvait un univers fantastique, aux côtés de ses parents. « Sur le sol de l’entrée, les grandes dalles noires et blanches formaient un jeu de dames géant. Mon père avait acheté quarante coussins noirs et blancs et nous faisions de grandes parties ». Il menait d’interminables conversations avec Mademoiselle Superfétatoire, la grue que ses parents ont ramenée d’Afrique. Il faisait des compétitions de sauts sur le canapé du salon – sa mère étant à la fois son adversaire et son entraineur -, des leçons de « chiffre-tease » avec son père, des moments à se picorer d’amour, à manger à pas d’heure… Et que dire des invités constamment présents à la maison pour des soirées endiablées ? des courses dans le couloir de l’appartement ? du vieux téléviseur affublé d’un bonnet d’âne ? des parties de fléchettes sur le poster de Claude François ?… et Mister Bojangles tournait en boucle sur le vieux tourne-disque pendant que lui, admiratif, regardait ses parents danser dans le salon.

Un quotidien difficile à retranscrire tant il est original et atypique, tant l’amour que se vouent les différents protagonistes ajoute une petite étincelle supplémentaire et permet au lecteur de devenir membre à part entière de cette petite famille. Olivier Bourdeaut a créé une ambiance unique, forte, folle et la complicité qui unit l’enfant à ses parents installe dès la première page du roman une convivialité qui va permettre au lecteur de s’installer confortablement à leur côté.

L’histoire nous est racontée par deux narrateurs : le premier est un enfant âgé d’une dizaine d’années. Il raconte parfois assez naïvement – mais avec une tendresse incroyable – la vie de ses parents, sa vie avec eux et la manière dont ces derniers enchantent son quotidien. Grâce au couple parental, il y a quelque chose de magique et de fantastique dans les expériences que l’enfant peut vivre, dans les rencontres qu’il a l’occasion de faire. Tout cela l’influence forcément et forge son identité en devenir. Il s’appuie sur la prestance et le charisme d’un père protecteur, trouve l’amour et le réconfort dans le regard d’une mère totalement excentrique (pour ne pas dire folle).

Le second narrateur est le père. Il a mis fin à son activité professionnelle pour devenir écrivain et, par la même occasion, pouvoir rester chez lui avec sa femme. Des chapitres entiers se glissent ainsi dans le récit de l’enfant, reprenant de-ci de-là des extraits de ses écrits (autobiographiques). Ces longs passages en italiques nous permettent d’avoir une autre vision de la situation, un autre recul sur cette femme/mère/amante qui rythme le quotidien, le rend drôle, attrayant, ludique, surprenant. Georges – le père – témoigne avec humour de cette vie festive et mouvementée qu’ils mènent. Éperdument amoureux de sa femme, il chérit la complicité qui existe entre eux.

Joie, bonheur et insouciance rythment cette vie de famille que la douce folie de la mère épice en permanence. Les deux récits entremêlés (celui du père et celui du fils), les variations d’humeur de l’héroïne et l’imaginaire de l’enfant sont quelques éléments narratifs qu’Olivier Bourdeaut emploie à bon escient. Des moments d’euphorie aux instants de tristesse, de l’amour à la colère incontrôlable, des soirées festives aux déambulations dans les couloirs d’un hôpital psychiatrique… l’histoire est riche en rebondissements et ne manque pas de surprendre le lecteur. Piqué par la curiosité, le lecteur dévore avidement les pages de ce succulent roman.

PictoOKCe livre est un beau pied-de-nez à la routine et diffuse son lot de bonne humeur. « En attendant Bojangles » est le premier roman d’Olivier Bourdeaut.

Les chroniques de Jérôme, Noukette, Véro, Sido, Leiloona, Natiora.

Extrait :

« Ils volaient mes parents, ils volaient l’un autour de l’autre, ils volaient les pieds sur terre et la tête en l’air, ils volaient vraiment, ils atterrissaient tout doucement puis redécollaient comme des tourbillons impatients et recommençaient à voler avec passion dans une folie de mouvements incandescents. Jamais je ne les avais vus danser comme ça, ça ressemblait à une première danse, à une dernière aussi. C’était une prière de mouvements, c’était le début et la fin en même temps. Ils dansaient à en perdre le souffle, tandis que moi je retenais le mien pour ne rien rater, ne rien oublier et me souvenir de tous ces gestes fous » (En attendant Bojangles).

En attendant Bojangles

Roman

Editeur : Finitude

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Dépôt légal : janvier 2016

ISBN : 978-2-36339-063-9