L’Eté Diabolik (Smolderen & Clérisse)

Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016
Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

L’été d’Antoine devait être tranquille. Routinier. Sa mère et sa sœur en voyage en Irlande, il se retrouve en tête à tête avec son père. Ce dernier, un ingénieur qui travaille dans une usine fabriquant des turbines, est un homme très investi dans son travail. Souvent absent, il parvient pourtant à se libérer un peu de temps pour assister au tournoi de tennis que son fils remporte haut la main.

Pourtant, un incident émaille la cérémonie de la remise de prix. Le père de l’autre finaliste le prend à parti. Un mauvais perdant, c’est ce que tout le monde conclu. Puis, il y a cette rencontre fortuite le soir-même lorsque, installé à la table d’un prestigieux restaurant local, le père d’Antoine est interpellé par un homme qu’il a croisé lors d’un déplacement professionnel. Puis il y eu cette course poursuite dangereuse en pleine nuit sur les routes sinueuses de la côte. Il y eu la rencontre avec juan, cette fille mystérieuse et si attirante.

Non décidément, cet été 1967 ne ressemblait à aucun autre été. Antoine avait 15 ans. Les événements étranges qui se sont succédés en très peu de temps et qui se sont soldés par la disparition de son père, Antoine ne les a toujours pas digérés au point que 20 ans plus tard, Antoine en ait fait un livre, comme une catharsis… comme une vaine tentative de reconstituer le puzzle de ces quelques jours qui ont fait de sa vie un chaos.

Double-sens, double personnalité, double jeu… les reflets que le miroir de la vie nous renvoient sont parfois trompeurs. A tel point qu’il est nécessaire de prendre le temps de s’arrêter pour les examiner à la loupe. Voir les incohérences, les comprendre ou les gommer. Raisonner. S’apaiser.

L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016
L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

Double jeu comme cet effet qui nous prend dès qu’on ouvre l’album. Le livre nous force à ouvrir le livre d’un autre, la fiction s’empare du récit. « Antoine Lafargue », son nom s’étale sur cette couverture épurée où apparaît la mention « récit » et indique un nom d’éditeur « Editions Clairville »… Clairville… du nom de cette localité où se déroule l’intrigue de « L’Eté Diabolik », mais ça, on ne le comprend qu’ensuite.

Double personnalité, du moins c’est la question que l’on se pose à force de voir le narrateur empiler les incohérences dans le comportement de son père. Et cet adolescent avec lequel Antoine commence à lier amitié ne semble pas si sincère qu’il en a l’air. En fait, dans ce microcosme, chacun semble tirer des ficelles qu’Antoine n’est pas en mesure de comprendre. Thierry Smolderen jette son jeune héros dans la fosse aux lions. Il dresse le portrait d’un adolescent tranquille qui se retrouve confronté à des événements qui le dépassent, qui se contente de relever les fausses notes dans le comportement de son entourage et qui n’a de cesse de relativiser la situation… car nous savons tous que notre imagination peut être notre pire ennemie. Etape par étape, le scénariste électrise son scénario et nous met – lecteurs – sur le qui-vive. On cherche la petite bête, tendus, à l’affût de l’indice qui nous mettra sur la voie… et on se noie de la même manière que le narrateur. On se noie… mais dans une délicieuse intrigue qui nous aimante. On hésite face à ces faux-semblants qui n’en sont peut-être pas, on se raisonne à l’idée d’être trop suspicieux. Comme on se projette dans ce personnage ! C’est diabolique.

Il faut dire que Thierry Smolderen met le paquet pour semer le trouble. Il est question d’espionnage industriel, de sentiments, de dépucelage, d’absence, de mort, d’étranges coïncidences et de références nombreuses à d’autres littératures. Car ce personnage masqué s’inspire en premier lieu des fumetti des sœurs Angela et Luciana Giussani. Mais la figure du justicier masqué nous renvoie à tant d’autres, à commencer par Fantomas.

« La vérité, c’est que les masques de la fiction ne cessent de se glisser dans la danse macabre de l’actualité. Aujourd’hui, les attentats du 11 septembre et les décapitations postées sur Internet font le bal avec les Avengers d’Hollywood ; hier Diabolik hantait les coulisses de l’assassinat de Kennedy et de ses légendes urbaines ; avant-hier, Fantomas, Nosferatu et le docteur Caligari faisaient la ronde autour de la Grande Guerre… Et si l’on devait remonter toute la généalogie de ces masques, qui nous proposent une interface portable et intime, capable de nous connecter personnellement aux forces globales de l’actualité, on aboutirait au premier d’entre eux, qui en a déjà tous les attributs : Harlequin Faustus, Harlequin Criminel, le super-héros des pantomimes anglaises, qui électrifiait les scènes londoniennes au début du XVIIIe siècle » (extrait de la postface de Thierry Smolderen).

Les illustrations d’Alexandre Clérisse contribuent grandement à nous plonger dans cet univers sixties. Là aussi, les références abondent. Le dessinateur puise généreusement et respectueusement dans le Pop Art. David Hockney, Andy Warhol, James Rosenquist… de l’ambiance graphique où l’auteur pousse son trait jusque dans le moindre accessoire, de la pochette d’un vinyle de Procol Harum jusqu’à la « robe Mondrian » d’Yves Saint-Laurent.

PictoOKPictoOKAprès « Souvenirs de l’Empire de l’atome », le duo d’auteurs formé par Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen nous scotche une fois de plus. Un must !

Les chroniques : Noukette, Stephie, Hélène, Pierre Darracq.

Cet album a reçu le Prix des lecteurs Ouest-France (Quai des bulles) et le Prix de la BD Fnac 2017.

L’Eté Diabolik

One Shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Alexandre CLERISSE
Scénariste : Thierry SMOLDEREN
Dépôt légal : janvier 2016
168 pages, 21 euros, ISBN : 978-2205-07345-4

Bulles bulles bulles…

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L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

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Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 25 janvier 2017.

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Je vous invite à découvrir les autres trouvailles présentées par les bédéphiles embarqués dans l’aventure :

Sabariscon :                               Moka :                                  LaSardine :

Hilde :                                           Karine:) :                                 Saxaoul :

Syl :                                               Blandine :                                Noukette :

Jérôme :                                            Gambadou :                         Mylène :

Leiloona :                                        Bouma :                                 Stephie :

Marguerite :                                   Caro :                                         Mélo :

Soukee :                                          Amandine :                               Nathalie :

Estelle Calim :                                  Sandrine :

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Sweet Tooth, volume 3 (Lemire)

Lemire © Urban Comics – 2016
Lemire © Urban Comics – 2016

Depuis 2009, l’humanité est rongée par un mystérieux mal. Des enfants hybrides naissent tantôt avec des bois, tantôt avec de la fourrure, une nouvelle espèce mi-homme mi-animale. En parallèle, les hommes sont décimés par une épidémie qui se répand à une vitesse vertigineuse. Attaque chimique ? Intervention divine ? Nul ne le sait, quoi qu’il en soit, sur Terre, c’est le chaos. Les morts jonchent les rues partout sur la planète et les survivants tentent de trouver des solutions alternatives pour enrayer le phénomène. Des milices armées barricadent les villes pour empêcher l’intrusion d’étrangers et éviter ainsi la contagion. Des bases de l’armée deviennent des tombeaux à ciel ouvert pour les enfants hybrides, laboratoires de l’horreur où les enfants sont disséqués, étudiés, catalogués afin de trouver les causes du virus et mettre au point un remède. Le monde est devenu hostile. Les hommes, effrayés par la perspective que leur race va disparaître, sont capables de toutes les abominations.

C’est dans ce contexte qu’est né Gus. Premier enfant hybride. Sa naissance coïncide avec l’apparition du virus. Il a vécu les premières années de sa vie dans un bois avec son père, méconnaissant tout de ce qui se passe partout sur Terre. Mais un jour, son père meurt, emporté par la maladie. Pour survivre, Gus doit donc sortir du bois. C’est là qu’il rencontre Jepperd, un homme désabusé, un prédateur solitaire qui ne pense qu’à combattre pour assurer sa propre survie. Jepperd va prendre Gus sous son aile. Pour Jepperd, Gus est « Gueule sucrée ». Ce dernier ayant entendu parler d’une réserve où les enfants hybrides seraient en sécurité, Jepperd décide d’y accompagner l’enfant. Mais nombre d’embûches jalonnent leur chemin et de leur long périple va naître une profonde amitié.

J’ai perdu l’habitude de chroniquer une série tome par tome. C’est que, au bout d’un moment, si je trouve intéressant d’ouvrir l’échange sur un one-shot, un tome de lancement de série complète, je ne vois plus l’intérêt – pour un lecteur – de partager son ressenti détaillé sur un tome d’une série déjà bien avancée. Alors certes, il y aura toujours des personnes qui verront un intérêt à savoir qu’une série se poursuit et que la qualité est toujours au rendez-vous. Certes. Mais une série, n’est-ce pas aussi un univers à prendre en compte dans son ensemble ? Et puis, oser écrire sur l’album central d’une série qui compte… je ne sais pas… trente tomes !… quel intérêt ? Bonjour la figure de style. Bonjour l’exercice d’équilibriste pour ne pas spoiler ! Bref, je n’aime pas « saucissonner » une série et je fais allègrement l’impasse sur les chroniques qui se l’autorisent. Mais comme il y a toujours des exceptions à la règle…

« Sweet tooth » est une série de Jeff Lemire initialement pré-publiée dans des revues comics. Les quarante épisodes ont ensuite fait l’objet de cinq intégrales parues entre 2009 et 2013 aux Etats-Unis. Pour la France… il a fallu attendre 2015 pour que la série soit traduite. Un projet éditorial suivi par Urban Comics. Décembre 2015 – décembre 2016. Un an pour proposer « Sweet tooth » au lectorat francophone. Une trilogie consistante qui nous téléporte dans un monde post-apocalyptique dans lequel on est en alerte. A l’affut du moindre rebondissement, on s’inquiète rapidement pour les personnages et cela ne va pas en s’améliorant à mesure qu’on s’approche du dénouement.

Au début pourtant, le périple semblait simple : un homme, un enfant, un environnement hostile. Déjà, la relation privilégiée qui s’instaure entre l’adulte et le gamin est un point d’ancrage auquel on s’accroche. Cette relation est la petite flamme d’humanité sur laquelle repose tout le récit. Au fil des pages, des personnages secondaires viendront épauler le duo Jepperd-Gus. Leur périple est fait de haltes, imposées ou choisies, temps de répits ou temps de tension, temps de repos ou de réflexion. Des horreurs, ils en croiseront ; sur ce point, on dépasse largement le cadre de la fiction pour s’ancrer dans quelque chose qui nous est bien trop familier : les camps où sont parqués les enfants hybrides n’ont rien à envier – dans l’horreur – aux camps de concentration des nazis. C’est un album photo de la bêtise humaine et de ce que l’homme peut créer de pire (fanatiques, despotes, fous, désespérés…) et une incroyable quête pour la survie. Jeff Lemire montre un monde dans un état déplorable, un monde qui court à sa perte, il imagine le devenir de l’humanité de façon pessimiste. Il intègre à son scénario des références religieuses et mythologiques qui donnent une toute autre dimension au récit, le rendant à la fois plus profond et plus mystérieux encore.

Graphiquement, Jeff Lemire me fait décoller. Ses personnages ont une expressivité incroyable malgré l’imprécision apparente qui tape l’œil quand on feuillète « Sweet Tooth ». Par contre, je trouve important de préciser que certains passages peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs ; c’est violent, il y a du sang et des cervelles qui explosent, une série à mettre dans les mains de lecteurs avertis. Le travail de José Villarrubia me fait même apprécier la couleur sur les dessins de Jeff Lemire que pourtant je préfère en noir et blanc.

PictoOKPictoOKUne trilogie magnifique qui, je l’espère, deviendra un classique dans les années à venir.

Chroniques sur le blog : tome 1 et tome 2.

… Et mon petit doigt me dit que vous n’avez pas fini d’entendre parler de cette série puisque Jérôme présente le premier volume aujourd’hui. Sa chronique en cliquant sur ce lien.

la-bd-de-la-semaine-150x150Pour ce mercredi, les pépites des lecteurs de la « BD de la semaine » sont chez Noukette !

Sweet Tooth

Volume 3
Trilogie terminée
Editeur : Urban Comics
Collection : Vertigo Essentiels
Dessinateur / Scénariste : Jeff LEMIRE
Dépôt légal : décembre 2016
384 pages, 28 euros, ISBN : 978-2-3657-7941-8

Bulles bulles bulles…

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Sweet Tooth, volume 3 – Lemire © Urban Comics – 2016

Chroniks Expresss #29

Pour atteindre le bout de ce mois hyper-speed, je me suis octroyée une pause. J’ai levé le pied sur les lectures… et mis le point mort sur les chroniques. Reprise en douceur avec une présentation rapide des ouvrages qui m’ont accompagnée en décembre.

Bandes dessinées & Albums : Cœur glacé (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2014), La Vie à deux (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2016), -20% sur l’esprit de la forêt (Fabcaro ; Ed. 6 Pieds sous terre, 2016), Hélios (E. Chaize ; Ed. 2024, 2016), Tête de Mule (O. Torseter : La Joie de Lire, 2016).

Jeunesse : La Vie des mini-héros (O. Tallec ; Ed. Actes Sud junior, 2016).

Romans : Les Grands (S. Prudhomme ; Ed. Gallimard, 2016), Pas assez pour faire une femme (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Le Garçon (M. Malte ; Ed. Zulma, 2016).

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Bandes dessinées

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2014
Dal – De Moor © Le Lombard – 2014

Il a la trentaine et une vie de couple qui connaît des hauts et des bas mais dans l’ensemble, ils ont trouvé leur équilibre. Il a un travail prenant au service Relations Presse d’un grand groupe.

Pourtant, son inconscient ressent tout autre chose. Il se sent seul bien qu’entouré d’amis et est taciturne. Ses pensées morbides l’envahissent, la mort est devenue une pensée quasi permanente. Il ne trouve pas de sens à la vie et pour apaiser ses angoisses, il est suivi pas un psychiatre en thérapie.

Les deux facettes de sa personnalité prennent le relais. Un passage pour le côté lumineux, un passage pour son côté sombre. Il vit sur un fil tel un équilibriste, il tente de trouver du sens à sa vie et un sens à l’humanité. Finalement, cet homme a tout pour être heureux… en apparence. A l’intérieur de lui gronde un mal-être important et rien de ce qui se présente à lui n’est en mesure de l’aider à trouver les réponses à ses questions.

Le pitch m’a tentée. J’imaginais un scénario bien monté pourtant, cet album se lit de façon linéaire. Il reprend de nombreux constats maintes et maintes fois formulés. Une lecture qui passe et qui assomme. Un narrateur qui a finalement peu de choses à dire, à penser. On doute qu’il parvienne un jour à assumer ses opinions.

pictobofLa fin tombe comme un couperet… c’est finalement le seul passage qui interpelle réellement le lecteur.

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2016
Dal – De Moor © Le Lombard – 2016

« Qu’est-ce que l’amour ? Peut-on vivre en couple aujourd’hui ? Qui croit encore à la vie à deux ? Johan De Moor et Gilles Dal nous livrent leur vision brillante, déstabilisante et loufoque sur ce sujet universel. » (synopsis éditeur)

C’est cet article du Monde qui m’a permis de repérer ce titre (au passage, vu les similitudes entre la couverture de cet ouvrage et « Cœur glacé », je me suis dit qu’il y avait peut-être un lien entre les deux). On retrouve le même postulat de départ que dans l’album précédent : le narrateur trouve la vie absurde. Il retourne ses opinions dans tous les sens pour tenter d’entrapercevoir une vérité à laquelle il pourrait adhérer pour aller mieux.  Quoi que, s’il est un concept qui met tout le monde d’accord, c’est bien celui de l’Amour. A n’importe quel moment de sa vie, un homme peut être englué dans la pire des situations ou transcendé par une joie intense, l’Amour viendra dans un cas comme dans l’autre transcender celui qui ressent ce sentiment et lui permettre de donner du sens à ce qu’il vit.

Graphiquement, le travail de Johan De Moor est beaucoup plus abouti. On retrouve le même angle d’attaque : des pages où fourmillent des illustrations contenant un double degré de lecture. Dans cette narration à deux vitesses, on saisit vite le cynisme des propos de Gilles Dal. Il décortique le sentiment amoureux et le passe au scanner des représentations sociales. La culture, les valeurs qu’on nous inculque en grandissant…

La question, au fond, est la suivante : d’où vient cette culture dans laquelle nous baignons ? On l’attribue souvent au cynisme mercantile, à ce capitalisme qui serait prêt à tout pour vendre. L’idée est la suivante : le système créerait l’instabilité amoureuse et tous les rituels qui vont avec pour faire tourner la machine économique. Mais ce raisonnement est un brin paranoïaque, car pour un peu, il reviendrait à prétendre que le système a créé le froid pour vendre des radiateurs ou a créé la nuit pour vendre des matelas.

Décortiquer, examiner à la loupe les penchants de chacun pour au final en arriver à une conclusion assez logique sur le couple : l’échange est la condition sine-qua-none de la relation. Cet ouvrage m’a fait penser à une sorte de documentaire dans lequel convergeraient différents points de vue : économique, philosophique, psychanalytique… Les auteurs semblent faire un procès d’intention amusé à l’encontre du sentiment amoureux. Au final… malgré le ton décalé, c’est un peu plombant.

pictobofUn livre auquel je n’ai pas accroché. L’ambiance graphique – plutôt expérimentale – fini par écœurer. Un album qui poursuit logiquement la réflexion de « Cœur glacé ».

 

Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

« Un cowboy recherché dans tout le Far-West pour avoir imité Jean-Pierre Bacri. Des playmobils. Un auteur de bande dessinée qui va manger chez une tante qu’il n’a pas vue depuis quinze ans. Un débat littéraire. Quelqu’un qui est gravement malade. Des indiens. Des poursuites à cheval sans cheval. Une histoire d’amour entre Huguette et l’étron. Des cartes de catch. La sagesse d’un grand chef. Un supermarché » (synopsis éditeur).

Réédition d’un ouvrage paru en 2011 et qui était épuisé chez l’éditeur. Fabcaro se joue, se moque, critique cynique et qui fait mouche de la société. On se perd entre présent et imaginaire. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui est imaginaire ? Est-ce ce cowboy déjanté qui rêve d’une société absurde telle que nous la connaissons, perdue entre consumérisme et débats politiques stériles ? Est-ce cet auteur happé par son inspiration et qui s’identifie à ce cowboy décalé qui « se tape sur la fesse plus fort que nous » ? Qui parodie qui dans ces scénettes qui s’enchaînent au point de nous faire perdre la tête ?

-20% sur l’esprit de la forêt - Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
-20% sur l’esprit de la forêt – Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

Un album drôle mais décousu. Une succession de gags qui ont du potentiel mais qui s’arrêtent vite, trop vite… la plupart font irruption de façon saugrenue. Un album drôle mais que je n’ai pas été en mesure de lire d’une traite. Quarante-six petites pages qui font réfléchir mais que l’on prend, que l’on repose, que l’on reprend… difficile d’en voir le bout. Un ouvrage où imaginaire et réel se mélangent. Des allers-retours incessants entre un western loufoque et un univers réaliste ubuesque. Un truc où la fiction s’emmêle les pinceaux avec la vie de l’auteur. Qui raconte quoi ? Impossible d’en avoir la certitude mais comme à son habitude, Fabcaro se moque, critique et tire à vue sur les idées préconçues et les grandes aberrations de notre société.

PictomouiÇa pique et ça gratte à souhait, ça jette de l’huile sur le feu et pourtant, je sors déçue de cette lecture.

 

Chaize © Editions 2024 - 2016
Chaize © Editions 2024 – 2016

« Un soir lointain, le soleil fige sa course et se pose sur l’horizon. Plongé dans un crépuscule sans fin, le Royaume décline et désespère.

Un jour, un voyageur se présente à la Cour ; il persuade le Roi d’aller jusqu’au Soleil pour le prier de reprendre son cycle. Alors, le Roi se met en route, à la tête d’une longue procession. Page après page, ils se heurtent à des obstacles qui réduisent le nombre des pénitents, et seuls sept d’entre eux atteindront finalement le sommet où repose Helios… » (synopsis éditeur).

Je ne connaissais pas le travail de cet artiste jusqu’à ce que le festival BD de Colomiers ne lui consacre (cette année) une exposition.

Bijou. Voyage silencieux dans cet album où tout se devine, tout se comprend grâce à l’observation. Monde merveilleux, nouveau, magique, triste, captivant, inquiétant. La première lecture est semblable à une exploration. On scrute davantage les personnages avant de remarquer les détails des paysages qu’ils traversent. Faune et flore sont gigantesques comparés à eux. Puis, en fin d’album, l’auteur fait les présentations. Chacun de ses petits personnages a un nom voire une fonction. Alors fort de cette connaissance, on reprend la lecture… on repart une nouvelle fois.

Hélios - Chaize © Editions 2024 - 2016
Hélios – Chaize © Editions 2024 – 2016

En double page, les illustrations d’Etienne Chaize qu’on ne se lasse pas de regarder, de scruter. On y revient sans cesse. On cherche le personnage que l’on avait aperçu précédemment : où est-il ? que fait-il ? qu’est-il devenu ? L’album est court mais le dépaysement est grand.

PictoOKJe vous recommande cet ouvrage.

 

Torseter © La Joie de Lire - 2016
Torseter © La Joie de Lire – 2016

Tête de mule est le septième et dernier fils d’un roi. Ce roi refuse de vivre seul, il est incapable de se séparer de tous ses fils en même temps, « l’un d’entre eux devait toujours rester avec lui ». Mais un jour, les six frères de Tête de mule sont partis ensemble ; ils espéraient chacun trouver une épouse. Tête de mule quant à lui devait rester au château pour tenir compagnie à son père. Ce dernier demanda également à ses aînés de trouver une femme à leur plus jeune frère.

Les frères finirent par trouver un château où vivaient six princesses. Ils les demandèrent en mariage. Sur le chemin du retour, les six couples croisèrent un troll qui les changea en pierre. Apprenant cela, Tête de mule supplia son père de le laisser partir. A contrecœur, le roi accepta et Tête de mule partit secourir ses frères.

« Tête de mule » est un conte. Il en reprend les rouages, les codes, la poésie, la magie. Tête de mule est un héros… mais il a ceci de particulier qu’il est le parfait portrait de l’anti-héros : il n’a pas la force pour déplacer une montagne, sa monture est un vieux canasson qui fait la moue quand on lui parle d’aventure, il ne part pas combattre de dragon mais le hasard placera pourtant sur sa route une princesse à délivrer.

Øyvind Torseter, auteur norvégien, s’amuse et fait de drôles de farces à son personnage. Il le malmène et l’oblige à faire appel à la ruse pour déjouer les pièges.

Ouvrage original face auquel je suis pourtant restée spectatrice. Lu d’une traite sans pour autant ressentir la moindre inquiétude pour le personnage. Conte moderne qui m’a dérangée par son rythme et ses rebondissements. Graphisme qui m’a gênée : pourquoi les femmes sont-elles représentées avec tous les attributs de la féminité (sans aucune vulgarité) et les hommes sont-ils des personnages anthropomorphes ? Le trait enfantin nous trompe, nous dupe. Je crois qu’il me faudra prendre un peu de recul avant d’en comprendre les finesses…

J’avais repéré ce titre chez Noukette et puis… Noukette s’est transformée en mère Nawel et m’a offert cet OVNI. Lisez sa chronique !

Pour les curieux, la fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Jeunesse

 

Tallec © Actes Sud Junior - 2016
Tallec © Actes Sud Junior – 2016

Grandir. Apprendre. Qu’est-ce que la vie au final et qu’est-ce qui fait son sel ? Qu’est-ce qui fait que l’on est unique ? Pourquoi les autres sont fiers de nous alors que l’on a l’impression de faire des choses si banales ?

Olivier Tallec pose un regard tendre et amusé sur l’enfant et son environnement. L’enfant, ce petit-être innocent et souvent naïf qui perçoit la réalité à sa façon… Petit humain qui apprend chaque jour et nous montre avec franchise que le monde des adultes est trop souvent alambiqué. Petit bout d’homme que l’on tire généralement de son monde imaginaire pour lui demander de ranger, d’écouter, de partager…

PictoOKL’enfant est ce petit-héros. Ce qui nous apparaît être un petit progrès est généralement une grande étape pour lui. Un livre pour faire rire les petits et titiller les grands qui ont malheureusement oubliés leur part d’enfance. Un album jeunesse découvert grâce à Noukette.

La fiche de l’album sur le site d’Actes Sud Junior.

 

Romans

 

Prudhomme © Gallimard - 2016
Prudhomme © Gallimard – 2016

« Guinée-Bissau, 2012. Guitariste d’un groupe fameux de la fin des années 1970, Couto vit désormais d’expédients. Alors qu’un coup d’État se prépare, il apprend la mort de Dulce, la chanteuse du groupe, qui fut aussi son premier amour. Le soir tombe sur la capitale, les rues bruissent, Couto marche, va de bar en terrasse, d’un ami à l’autre. Dans ses pensées trente ans défilent, souvenirs d’une femme aimée, de la guérilla contre les Portugais, mais aussi des années fastes d’un groupe qui joua aux quatre coins du monde une musique neuve, portée par l’élan et la fierté d’un pays. Au cœur de la ville où hommes et femmes continuent de s’affairer, indifférents aux premiers coups de feu qui éclatent, Couto et d’autres anciens du groupe ont rendez-vous : c’est soir de concert au Chiringuitó. » (synopsis éditeur).

Couto est un personnage inventé. C’est avec lui que le lecteur va découvrir le parcours d’un groupe de musiciens qui a bel et bien existé (Le Mama Djombo) et les événements qu’a traversés la Guinée-Bissau depuis les années 1970 (dictature, coup d’état, nouvelle dictature, soulèvement de la jeunesse bissau-guinéenne…). Toute une histoire, tout un récit. Enrichissant.

Mais la découverte tient avant tout de ce premier contact avec une plume, celle de Sylvain Prudhomme. Atypique. Une écriture qui claque, qui vibre, qui ne lâche rien puis, dans une même phrase, une écriture qui s’adoucit, caresse, réconforte. Une écriture tonique que l’on entendrait presque respirer. Une écriture qui colle à la semelle de son personnage, Couto, un homme d’âge mûr qui a déjà bien roulé sa bosse. Avec lui, on observe le cœur des événements : le passé d’une nation qui a conduit nombre d’hommes à fuir le pays, le bouillonnement qu’elle vit dans les années 2010. Il est aussi question de musique, de passion, d’un groupe qui rencontre son public, d’un groupe qui se laisse porter par le succès, éternelle surprise d’entendre une salle pleine à craquer scander le nom de chaque musicien. Et puis la gloire s’en est allée comme elle est venue ; elle n’a laissé aucune amertume. Ce qui a été vécu l’a été pleinement, sans regrets… ils ont engrangés les souvenirs pour des décennies. « Les Grands », c’est ainsi que la nouvelle vague de musiciens locaux appellent respectueusement cette génération d’artistes qui a prouvé que tout était possible, que la musique de Guinée-Bissau n’a pas de frontières.

PictoOKTrès belle découverte que je dois à Framboise !! ❤

 

Benameur © Actes Sud - 2015
Benameur © Actes Sud – 2015

« Quand Judith rencontre Alain, elle découvre à la fois l’amour et la conscience politique. Cette jeune fille qui a grandi en oubliant qu’elle avait un corps est parvenue de haute lutte à quitter une famille soumise à la tyrannie du père pour étudier à la ville. Alain est un meneur, il a du charisme et parle bien, il a fait Mai 68. Si elle l’aime immédiatement, c’est pour cela : les idées auxquelles il croit, qu’il défend et diffuse, qui donnent un sens au monde.
Bref et intense, ce récit est celui d’une métamorphose : portée par l’amour qu’elle donne et reçoit, Judith se découvre un corps, une voix, des opinions, des rêves. L’entrée dans le monde de la littérature, de la pensée, de l’action politique lui ouvre un chemin de liberté. Jusqu’où ? » (synopsis éditeur).

Jeanne Benameur peint une nouvelle fois le portrait d’un personnage égaré, en proie au doute. Au centre du récit, une jeune femme raconte la période qui marqua un tournant dans sa vie, celle où des décisions importantes doivent être prises. La romancière nous la présente comme un personnage solitaire qui progressivement, va s’ouvrir aux autres et apprendre à leur faire confiance. Elle se découvre, elle lâche doucement la main de l’enfant et devient une femme capable d’accepter ses forces comme ses points faibles.

PictoOKLa plume de Jeanne Benameur nous emporte dans un tourbillon de vie. Le combat entreprit par son héroïne, les doutes qui l’assaillent et la force qu’elle tire de sa propre expérience donnent du rythme à ce récit. L’ouvrage se lit vite (96 pages) pourtant, on a le temps d’investir cette héroïne des temps modernes. En toile de fond, le mouvement étudiant post-68 sert de décor à ce récit.

La chronique de Noukette.

 

Malte © Editions Zulma - 2016
Malte © Editions Zulma – 2016

Il vient de nulle part, d’une cabane dans la forêt où il a vécu durant son enfance avec sa mère. Enfant presque sauvage, enfant qui a grandi dans le silence, enfant à qui sa mère n’a rien appris si ce n’est à survivre dans la nature. Lorsqu’elle meurt, le garçon quitte le nid et part découvrir le monde.

Son chemin est fait de haltes. La première, il la passera dans un hameau de quelques âmes. Garçon de ferme, c’est l’étranger que l’on a fini par accepter. Il sortait à peine de l’enfance. Lorsqu’il quittera ce lieu, il aura appris à travailler la terre, il se sera familiariser avec le langage, avec la pensée, avec la religion et les traditions. Pourtant, toute sa vie il restera quasi mutique. Lorsqu’il quitte le hameau, il est adolescent. Puis il rencontrera Brabeck « l’ogre des Carpates ». Cet homme le prendra à son tour sous son aile et se chargera d’une autre partie de son éducation. Puis, nouvelle séparation, nouvelle perte… nouveau deuil et le Garçon reprend sa route, au hasard des croisements de sentiers, au hasard des caprices de la vie. Au détour d’un virage, c’est la vie d’Emma qu’il heurte. Celle-ci le recueillera inconscient, le soignera puis en fera son frère, son confident… son amant. La Première Guerre Mondiale obligera ces deux âmes sœurs à se séparer, du moins physiquement. Autre ambiance, autres rapports, autres enjeux. Le Garçon est jeté malgré lui dans l’horreur, retour à la vie sauvage. Son allié est son instinct.

Un récit bouleversant, prenant, fascinant. Le Garçon, être fictif et mutique qui se nourrit d’air, d’amour, de musique. Enfant parmi les adultes, il semble être à la merci du moindre souffle de vent qui passe, tributaire des autres pour survivre, il passe sa vie à s’adapter. Il s’adapte à la vie sauvage, à la vie des tranchées, à la vie de bohème, à la vie des salons parisiens… Caméléon parmi les hommes, il scrute et observe. Son silence est une énigme, à la fois carapace et prison, c’est à la fois son identité, sa force et ce qui le conduit à sa propre perte.

Le Garçon, c’est un concentré d’émotions à l’état brut. Le Garçon c’est celui qui, sans le demander, invite ceux qui le côtoient à se montrer tels qu’ils sont, sans artifices, sans mensonges. Le Garçon, c’est cet être nu qui demande à ce qu’on l’aide à grandir, c’est celui qui reçoit, qui progresse mais qui a besoin du regard de l’autre pour utiliser à bon escient son expérience. Le Garçon, c’est l’enfant permanent, l’innocence, la beauté, la force.

PictoOKPictoOKCe roman de Marcus Malte, c’est une expérience à faire. C’est un récit intemporel. C’est l’histoire de l’homme, de la Guerre, de l’Amour, de la Littérature, de l’Amitié… C’est un livre que l’on a envie d’engouffrer pour en connaître le dénouement… c’est un livre que l’on ne veut pas terminer parce qu’on s’y sent bien. C’est un livre que l’on referme à des heures tardives… C’est un roman incroyable. C’est un coup de cœur.

La Tristesse de l’éléphant (Antona & Jacqmin)

Antona – Jacqmin © Les enfants rouges – 2016
Antona – Jacqmin © Les enfants rouges – 2016

Il s’appelle Louis. Il est orphelin, potelé et, pour cette raison et parce qu’il porte des lunettes, il a toujours été le souffre-douleur de ses camarades de pension. Rien dans ce monde ne semble décidé à lui apporter de la chaleur, de l’affection, du rêve. Rien, si ce n’est ce rendez-vous annuel qu’il ne raterait pour rien au monde, lorsque le cirque Marcos s’installe.

Je ne devais mes rares moments de joie qu’à la venue du cirque Marcos dans ma ville. Le grand chapiteau me permettait de m’évader. Les numéros proposés me mettaient des étoiles dans les yeux. Une grande messe obligatoire telle une bouffée d’oxygène

Au beau milieu de la troupe, à côté de la belle dompteuse d’éléphant, Louis remarque très vite la présence d’une petite fille de son âge. Elle s’appelle Clara. Il prend l’habitude de fuguer chaque soir de l’orphelinat pour venir la rejoindre, veillant à respecter l’horaire du couvre-feu. De ces rendez-vous nocturnes, une amitié naît. Puis un jour, Clara dû partir, sa troupe de saltimbanques ayant d’autres engagements. Elle reviendra dans sept mois et d’ici là, Louis et Clara se font la promesse de s’écrire. Ce lien épistolaire est une promesse d’amour entre deux êtres qui ont trouvé l’âme sœur.

Dès le début, une accroche. Dès la première planche, on sait que ce livre va faire mouche, frapper en plein cœur, résonner plus que de raison. Dès les premières phrases, on se pose sur l’épaule du narrateur, suspendu à ses lèvres, gourmands d’entendre la confidence qu’il s’apprête à faire.

Nicolas Antona a besoin de bien peu de mots pour que l’on trouve la bonne intonation, que l’on entende la voix de son personnage. Un personnage que l’on découvre solitaire par la force des choses, complexé, triste. Enfant, il contient sa douleur sans rien laisser transparaître. Petit bourgeon atrophié qui se métamorphose grâce à la plus belle des rencontres. On découvre l’éclosion des sentiments, l’amitié puis les sentiments. Une petite flamme s’allume en lui et l’aide à supporter ce quotidien d’institution, toutes ces brimades et ces humiliations dont il est l’objet. Une main se tend vers lui, il la saisit et nous transporte. Il nous raconte sa vie et, en s’appuyant sur le son de sa voix qui s’affirme à mesure qu’il grandit, qu’il murit, on vit par procuration l’émergence et l’épanouissement de sa vie affective. Il n’est que déclaration d’amour, il n’est qu’admiration et respect pour la femme qu’il a choisi d’aimer.

Nina Jacqmin au dessin sublime la narration et lui apporte une touche poétique inespérée. Le trait est rond, les tons dominés par du gris laissent apparaître de ça de là des touches de couleurs qui nous envahissent. Bleu, rouge, rose… et la présence délicate d’un jaune poussin presque délavé qui flotte dans l’air, timide, discret mais qui impose la chaleur diffuse d’un effet sépia dans tout l’album. Au final, on a l’impression d’un charivari de couleurs entraînant, apportant de la légèreté, de la gaité… On sent le bonheur du personnage. On est connecté à ses émotions. On est frappé par les coups durs que la vie lui réserve. Touché en plein cœur. Terrassé.

PictoOKPictoOKCoup de cœur. J’ose espérer avoir trouvé les mots pour vous donner envie de lire, j’ose espérer vous avoir convaincu que cet album est pour vous… Je vous invite à la lecture, convaincue que vous ne serez pas déçus.

La chronique de Sabine.

Extraits :

« On ne faisait rien d’autre que parler, surtout elle qui était bien plus dégourdie et extravertie que moi. Je voyageais à l’écoute de ses pérégrinations. Mais plus que cela, je m’évadais dans ses yeux » (La tristesse de l’éléphant).

« La vie, c’est des étapes…
La plus douce, c’est l’amour,
La plus dure, c’est la séparation,
La plus pénible, c’est les adieux,
La plus belle, c’est les retrouvailles » (La tristesse de l’éléphant).

La Tristesse de l’éléphant

One shot
Editeur : Les Enfants rouges
Collection : Mimosa
Dessinateur : Nina JACQMIN
Scénariste : Nicolas ANTONA
Dépôt légal : janvier 2016
76 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-35419-082-8

Bulles bulles bulles…

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La tristesse de l’éléphant – Antona – Jacqmin © Les enfants rouges – 2016

Les découvertes des autres lecteurs des « BD de la semaine » :

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Moka                                      Saxaoul                                            Nathalie

Mylène                                            Sylire                                         Leiloona

     Gambadou                              Estelle Calim                                  Blandine

     Jérôme                                      LaSardine                                Antigone

Noukette                                   Sabine                                         Jacques

           Marguerite

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Chroniks Expresss #27

Romans : Les Ecureuils de Central Park sont tristes le lundi (K. Pancol ; Ed. Le Livre de Poche, 2011), L’Amie prodigieuse (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2015), Théâtre intime (J. Garcin ; Ed. Gallimard, 2003), Le Monde entier (F. Bugeon ; Ed. Rouergue, 2016), Un Paquebot dans les arbres (V. Goby ; Actes Sud, 2016).

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Romans

Pancol © Le Livre de Poche – 2011
Pancol © Le Livre de Poche – 2011

Joséphine cherche à écrire son second roman et ne sait quelle décision prendre quant à sa relation avec Philippe, le mari de sa sœur défunte. Hortense commence une formation dans une prestigieuse école de stylisme londonienne, Zoé apprend à vivre loin de Gaétan, Henriette rumine sa colère, Marcel file l’amour parfait avec Josiane et Junior, leur bambin surdoué. Shirley cherche l’amour et Gary s’émancipe. La rénovation de sa loge a rendu Iphigénie radieuse…

De nouveau, tout foisonne, tous s’agitent, tous se cherchent, se trouvent et se perdent en chemin.

Dernier volume de la trilogie « Joséphine Cortès ». J’avais cette curiosité de connaître quelles étaient les épreuves que Katherine Pancol réservait à ses personnages qui m’ont accompagné durant l’été.

J’ai eu grand plaisir à les retrouver, à les côtoyer mais… des longueurs parfois, des agacements car la romancière traine en route et fait même intervenir quelques nouveaux personnages en faisait revenir d’autres vis-à-vis desquels on ne faisait pas grand cas. J’ai trouvé que Katherine Pancol fait languir le lecteur pour peu de choses. Certains passages sont de l’ordre du superflu, ils meublent… ils meublent quoi au juste ?? Il y a pourtant fort à faire avec le vivier de personnages déjà existant d’autant que les nouveaux protagonistes apportent bien peu de choses au récit.

Un roman étonnant que j’ai investi de façon inégale : une première partie agréable qui nous permet de reprendre l’histoire là où on l’avait laissée dans le tome précédent (« La Valse lente des tortues »). Puis une partie centrale qui se perd dans des considérations parfois inutiles. Le dernier tiers de l’ouvrage en revanche va vite, saute d’un personnage à l’autre, dénoue des situations compliquées, remet des tensions dans les rapports, sème le doute puis tout se dénoue en un battement de cils.

Spécial, légèrement déçue… pas tant par la conclusion (à laquelle je m’attendais fortement) mais sur la construction du récit de cet ouvrage en tant que tel. Dans l’ensemble, une saga que j’ai plutôt appréciée mais… voilà… c’est une bonne lecture de vacances.

Mon avis sur les précédents tomes.

 

Ferrante © Gallimard – 2015
Ferrante © Gallimard – 2015

 » «Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout : et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.»
Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu’elles soient douées pour les études, ce n’est pas la voie qui leur est promise. Lila abandonne l’école pour travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition.  » (synopsis éditeur).

Elena Ferrante consacre un premier chapitre à décrire un fait : le personnage pricnipal (Elena) apprend que son amie d’enfance a disparue et a pris soin de ne rien laisser derrière elle (ni photo, ni objet lui ayant appartenu… rien). La nouvelle ne la surprend pas, le personnage s’étonne même que son amie ait mis autant de temps à prendre cette décision. La recherche de quelques vestiges (lettres, photos, objets…) pouvant témoigner de cette amitié la conduit à faire l’amer constat qu’elle ne possède rien, exceptés ses souvenirs, pour attester que cette amitié a bel et bien existé. Elle décide donc de coucher sur papiers ces années qu’elles ont traversées ensemble. Cette démarche d’écriture la ramène plus de 50 ans en arrière, alors qu’elles étaient encore camarades de classe en Primaire. Le premier tome de cette série (qui devrait en comporter quatre) couvre un peu moins de 10 années de leur vie.

Le récit nous installe rapidement dans le quotidien des deux fillettes, en plein cœur d’un quartier populaire de Naples. Nous sommes dans les années 1950, les enfants courent dans les rues, au gré de leurs jeux tandis que les mère sont au foyer, les pères au travail. Des « guerres de clans » enfantines, on passera aux premières jalousies puis aux premières amourettes. Des fillettes puis des jeunes filles qui ne sont pas préparées à ce qu’elles vont vivre, mal équipées pour la vie de femme qui les attend. Entre rivalité et solidarité, Lila et Elena vont tenter de trouver un sens à leur vie. Les possibilités sont réduites : entre suivre la voie toute tracée par leurs parents ou oser lutter un peu pour pouvoir poursuivre les études, dans ces années-là, l’enfant n’a pas réellement son mot à dire.

PictoOKTrès belle chronique sociale qui s’amorce avec « L’Amie prodigieuse » et suivie du « Nouveau nom » (lecture prochaine), Elena Ferrante signe-là une saga passionnante et prometteuse.

Les chroniques de Framboise, Coline, Noukette, Valérie, Eimelle.

 

Garcin © Gallimard - 2003
Garcin © Gallimard – 2003

« C’était un après-midi d’été de la fin des années soixante-dix, dans le théâtre à ciel ouvert de Petit-Couronne. Je venais de rencontrer Anne-Marie, qui, dans Le Cid, interprétait la fière Infante. Pendant les répétitions et les ultimes réglages sous un soleil déclinant, une ombre vint s’asseoir à mes côtés, sur les gradins, et en silence me prit la main. C’était Anne Philipe, dont je ne saurai jamais si elle venait, ce jour-là, applaudir sa prometteuse fille de vingt ans ou se souvenir de l’immortel Rodrigue d’Avignon.
Peut-être n’ai-je écrit Théâtre intime que pour répondre, longtemps après, à cette question restée en suspens. Qui jouait sur scène, ou plutôt qui voyait-on jouer ? Quel cœur battait sous cette longue robe d’Infante : une fille sans père ou la fille d’un mythe ? La jeune femme que j’aimais ou celle qui, dans la lumière des projecteurs, déjà ne m’appartenait plus ?
Dans les coulisse de ce Théâtre intime, où le rideau s’ouvre sur L’Annonce faite à Marie et tombe sur L’Alouette, il y a aussi trois enfants qui sourient. Ils appartiennent à la première génération pour laquelle le père tutélaire d’Anne-Marie est déjà une image floue, une légende à la dérive, un Cid qui lentement s’éloigne de la mémoire collective. J’ai voulu, à ma façon, les leur restituer. » (Jérôme Garcin, présentation éditeur).

Dans ce roman autobiographique, Jérôme Garcin revient avec nostalgie et tendresse sur sa vie, les quelques années qui ont précédés sa rencontre avec Anne Philipe, la mère d’Anne-Marie qui deviendra sa femme. On sent l’émotion poindre dans les mots, on se fascine par une telle maîtrise du verbe, on entre dans l’intime sans toutefois violer l’intimité de l’auteur, on sent les émotions, les frissons et les sentiments. On comprend le respect qu’il voue à celles qui ont influencé sa vie, à celles qui ont permis qu’il devienne l’homme qu’il est devenu, qui ont permis cette maturité, qui lui ont apporté cette sérénité à l’égard de son art… cette assurance dans son jeu d’écriture. Il est aussi question de son rapport à l’écriture, de son rapport à la lecture et aux auteurs, de sa fascination pour Stendhal…

On entre dans cette lecture comme on entrerait dans une pièce éclairée à la bougie. On s’installe dans cet huis-clos propice à la confidence. On l’écoute, glanant au détour de chaque phrase le mot qui nous permet de ressentir à notre tour, de voir les paysages, de percevoir l’atmosphère de certains lieu. On assiste à la rencontre avec Anne Philipe, on profite de leur complicité, jusqu’à ce qu’entre, comme par effraction, la fille de la romancière. Cette dernière se prénomme Anne-Marie.

Cette apparition conquérante, à la Jeanne d’Arc, dans un appartement où tout était luxe, calme et volupté, venait de mettre à bas, en un instant, les idées simples et fausses que, depuis l’adolescence, je m’étais faites des femmes. La fille d’Anne sortait du vieux cadre doré, acquis par héritage, où était enfermée l’image conventionnelle de l’épouse, de la fiancée ou de la maîtresse. La preuve : rien, chez elle, ne répondait au vocabulaire usuel. Elle défiait mon dictionnaire portatif et ma grammaire stendhalienne. Il aurait fallu inventer des mots pour obvier aux négations : elle n’était pas d’une beauté académique ; elle n’était pas d’une grâce aimable ; elle ne ressemblait pas aux filles de son âge ; elle n’était pas caustique, attendrissante, fière, libertaire, coquine, légère, narquoise, elle était tout cela ensemble, mais à la puissance dix. J’étais amoureux.

PictoOKJ’étais réticence à lire cet ouvrage, réticence même après avoir lu la préface de l’auteur. Sceptique, peu encline à lire ce que je pensais être une énième déclaration d’amour. Et puis… au fil des pages… je me suis laissée embarquer et ce, malgré quelques longueurs.

Extrait :

« À l’adolescence, je préférais m’identifier à Stendhal qu’à Julien Sorel, et à Flaubert qu’à Frédéric Moreau. Mes héros étaient les créateurs, pas leurs personnages, si séduisants, juvéniles et fraternels fussent-ils. C’est étrange : j’aimais davantage tenir la plume de l’auteur vieillissant que l’épée du jeune premier. Je recopiais dans un grand cahier les phrases des autres que je faisais miennes. Ce n’était pas un recueil de citations, c’étaient mes pensées sur la mort, mes troubles religieux ou mon désir des femmes exprimés avec une clarté, une rigueur et une pudeur auxquelles j’aspirais. Rien ne distinguait donc la lecture de l’écriture. » (Théâtre intime)

Bugeon © Editions du Rouergue - 2016
Bugeon © Editions du Rouergue – 2016

Ce samedi-là d’été, Chevalier rentre en fin d’après-midi de l’usine. Il a été appelé pour réparer une panne sur une machine. Seul sur sa mobylette sur les routes de campagnes, il profite des premières vagues de fraîcheur qui marquent la fin d’une journée de chaleur.

Il n’y avait que Chevalier pour avoir un engin pareil, refaire les pièces une à une, à mesure que le temps les bousillait, et personne d’autre pour se balader dessus sans honte, avec le casque sans visière, la barbe au vent et les bottes aux pieds.

Doublé par une voiture lancée à pleine vitesse, il se rattrape de justesse sur le bord de la route et reprend son chemin. Quelques instants plus tard, il tombe nez-à-nez avec la même voiture, retournée sur un côté, cabossée, fracassée. Un virage prit à une vitesse excessive a eu raison du conducteur. Chevalier décide de venir en aide aux passagers du bolide. Il parvient à extraire de la carcasse déglinguée deux femmes – une jeune et une plus âgée – et le conducteur. Pendant l’opération, il s’entaille salement le crâne et se déboite l’épaule. Assailli par la douleur, il finit par s’évanouir et se réveille le lendemain à l’hôpital. Mais ici, personne n’a vu arriver la jeune femme. Cette dernière a disparu et avec elle, la mobylette de Chevalier ainsi que sa veste et tous les papiers qu’elle contenait.

« Le Monde entier » est le premier roman de François Bugeon. Je ne serais certainement pas allée vers ce roman s’il n’y avait eu la chronique de Framboise et s’il n’y avait eu les 68 premières fois.

Tout part d’un accident et du fait qu’un homme, à première vue assez insignifiant, n’avait décidé de venir au secours des blessés. Dès lors, son quotidien est bousculé. Après un court passage à l’hôpital, il rentre chez lui et accepte bon gré mal gré de se reposer le temps de sa convalescence. L’histoire se déroule sur un laps de temps assez court – une petite semaine – mais les événements se succèdent et chamboulent totalement les habitudes de ce célibataire empâté. François Bugeon mène parfaitement la danse et son scénario nous prend dans le tourbillon des imprévus qui vont se produire. On y voit un homme qui traversait jusque-là une vie assez morne mais dont il se satisfaisait lorsque soudain, la vie se met à le surprendre, à le fouetter, à le secouer un peu et à lui faire quelques pieds de nez. Habitué à saluer machinalement son voisin, il se retrouve à partager un repas avec lui, à en aider un autre qu’il regardait du coin de l’œil, à héberger une jeune femme. A la femme qu’il aime en silence depuis son adolescence, il formule toute la rancœur qu’il a sur le cœur. Quant aux attentions qu’on lui prête – et dont il ne faisait pas grand cas jusqu’alors, il s’étonne même de parvenir à les voir.

PictoOKAvec simplicité, l’histoire se déplie et l’homme se métamorphose. Lui – qui jusque-là veillait à rester à sa place pour ne pas encombrer ses pairs – se plait à interagir, à dire, à penser de manière différente. Il réfléchit à son célibat, au lien qu’il a avec sa mère, aux amitiés qu’il a tissées, aux sentiments… Il dit enfin les choses, se débarrasse des non-dits et des poids qui le lestent, il obtient des réponses et voit le regard des autres se poser différemment sur lui… et ça le grandit. Superbe roman.

Goby © Actes Sud - 2016
Goby © Actes Sud – 2016

« Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le cœur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants fait voler la famille en éclats, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine. À l’âge où les reflets changeants du fleuve, la conquête des bois et l’insatiable désir d’être aimée par son père auraient pu être ses seules obsessions, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, et préserver la dignité de ses parents, retirés dans ce sanatorium – modèle architectural des années 1930 –, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres. » (synopsis éditeur)

Je dois cette découverte à mes acolytes. Entre rires et sujets plus sérieux, on trouve toujours le moyen d’en revenir à nos lectures. Le fait de les avoir « entendue » parler de ce roman m’a doucement conduit vers l’envie de le lire à mon tour. C’est également pour moi l’occasion de découvrir la plume de Valentine Goby.

Très vite, j’ai trouvé ma place au côté de Mathilde. D’abord fillette au début du récit, nous allons la voir grandir, passer l’adolescence et entrer timidement dans sa vie d’adulte. Timidement et douloureusement. La maladie vient en effet la priver de ses parents et l’obliger à prendre des responsabilités qui ne sont pas celles d’un enfant de son âge. Pour éviter de sombrer dans la dépression et dans la pauvreté, Mathilde va devoir se faire violence et trouver des solutions alternatives, en attendant de passer son diplôme qui lui permettra de travailler.

Une réflexion sur le sens de la famille, le sens du lien qui nous unit à nos proches. On ne peut qu’être impressionné de la détermination de cette femme à maintenir coûte que coûte le lien entre les différents membres de sa famille. Elle s’évertue à éviter le morcellement, l’éclatement de la cellule familiale… tandis que les siens semblent se laisser dériver, du moins dans un premier temps.

Un état des lieux de la France des années 1950 encore très dépendants des us et coutumes d’un autre temps. C’est aussi l’arrivée de la Sécurité sociale et des premières garanties données aux travailleurs. C’est également une réflexion sur certaines institutions et leur rigidité, une description des services sociaux de l’époque à faire pâlir, des assistantes sociales si distantes et si autoritaires qu’on remercie on ne sait quelle prise de conscience (autre que celle que ce type d’interventions était totalement inadapté) d’avoir permis au métier d’évoluer, un regard sur la guerre d’Algérie et le mouvement d’indépendance qui s’ensuivit. C’est aussi une réflexion sur le racisme, l’émancipation, le rôle des familles d’accueil, les représentations sur les « tubards » et leur rejet systématique de la société.

PictoOKPictoOK« Un paquebot dans les arbres » est un témoignage touchant, sincère, un cri. Le parcours d’une famille unie qui, à cause de la maladie, est passée de l’opulence à la misère.

Les chroniques de Véro et de Saxaoul.

Extrait :

« Depuis 1952 la chute est lente et continue, toute joie infectée de mélancolie. Mathilde a beau lutter contre l’image récurrente, tenter d’y substituer des visions de secours, une danse avec Jacques, un sourire de Paulot, l’existence lui semble une pièce aux fenêtres murées » (Un Paquebot dans les arbres).

Pereira prétend (Gomont)

Gomont © Sarbacane – 2016
Gomont © Sarbacane – 2016

Pereira est veuf. La tuberculose a emporté sa femme avait même qu’elle puisse donner naissance à un enfant.

Pereira est journaliste. Responsable de la page culturelle d’un quotidien portugais – journal conservateur et catholique -, il sait qu’on le laisse libre d’organiser comme il l’entend ses rubriques. Une liberté relative toutefois puisqu’à cette époque, le Portugal est en pleine dictature salazariste et les agents de la censure veille. L’armée est dans les rues et les passages à tabac des opposants au régime se font en place publique. Mais Pereira s’accommode de la situation, sélection les sujets de l’actualité culturelle selon son bon sens, se protège sans faire de vague. Metro, boulot, dodo.

Un jour cependant, son regard tombe sur l’article d’un jeune homme tout juste diplômé de la Faculté de philosophie pour son mémoire qui a trait à la mort. Pereira contact cet homme, un certain Francesco Monteiro Rossi, et l’engage en tant que pigiste pour qu’il rédige des nécrologies d’auteurs. Mais Pereira ne peut pas publier les chroniques que Francesco rédige. Les écrits sont subversifs, enflammés… de réels pamphlets… des petites bombes à retardements. Plutôt que de le congédier, Pereira va se lier d’amitié pour ce militant et tenter de l’aider, à sa manière. Au contact du jeune révolutionnaire, Pereira va peu à peu prendre conscience du contexte social et politique dans lequel s’enlise son pays. Une prise de conscience tardive, risquée, qui vient chambouler sa triste routine et, peut-être, l’aider à enlever quelques œillères et quelques vieilles peurs aujourd’hui sans fondement.

Adaptant le roman éponyme d’Antonio Tabucchi (publié en 1994 en Italie), Pierre-Henry Gomont nous fait revenir au Portugal vers la fin des années 1930, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. A cette époque, Salazar apporte son aide et son soutien à Franco ; à l’intérieur du pays, on sent la tension. Certains se replient et étouffent leurs convictions (c’est le cas du personnage principal) tandis que d’autres tentent la révolte (Francesco, le jeune pigiste, incarne la jeunesse révolutionnaire). Pierre-Henry Gomont s’aide de couleurs chaudes, les ocres et les rouges qu’il utilise pour la mise en couleur illustrent parfaitement la canicule sous laquelle Lisbonne étouffe durant cet été 1938. Cette ambiance graphique renforce d’autant les tensions et permet au lecteur de mieux se représenter l’atmosphère électrique du moment, où chaque citoyen est sur le qui-vive, suspicieux et méfiant, craignant la délation.

Le contexte socio-politique utilisé vient également exacerber les tiraillements et questionnements du personnage principal. On le découvre prudent, effacé, enlisé dans sa vie et ne parvenant pas à faire le deuil de sa défunte épouse. Il est abattu et on remarque rapidement qu’il a abandonné toute idée de lutte. S’il désapprouve l’orientation prise par le gouvernement de Salazar, il n’en dit rien et pire, pour un journaliste, il n’a rien à en dire, ne cherche pas à se renseigner. Il préfère éluder et s’excuse maladroitement de n’être qu’un journaliste affecté à une rubrique culturelle. La rencontre avec le jeune pigiste va venir redistribuer les cartes et changer la donne. Peu à peu, il va entendre ce que lui disent les personnes qu’il est amené à côtoyer. Francesco tout d’abord, la compagne de Francesco ensuite, son ami prêtre… une dernière rencontre avec un médecin philosophe viendra poser la dernière pierre ou, si vous préférez, viendra enfoncer le clou. La métamorphose du héros est déjà en marche. La question est de savoir s’il l’acceptera lui-même, s’il acceptera la prise de risque que cela sous-tend et s’il parviendra à quelque chose qui lui soit à la fois constructif et satisfaisant.

Pierre-Henry Gomont accompagne la réflexion de son personnage avec nombre de métaphores graphiques. La conscience de Pereira prend la forme de petits bonhommes qui symbolisent chacun un trait de sa personnalité. Tantôt colérique, tantôt apathique, tantôt réfléchi… on mesure l’ampleur des conflits intérieurs qui l’anime. Et face à cette effervescence, le personnage constate avec violence à quel point il souffre de solitude. Et en cette période historique mouvementée, il est délicat de lier de nouvelles amitiés car le moindre faux-pas peut détruire le fragile château de cartes sur lequel il a construit sa vie.

PictoOKPictoOKUne claque. Un album sérieux, grave même que l’on regarde avec les yeux d’un personnage touchant, sincère. L’utilisation permanente d’une pointe d’humour permet de profiter d’une savoureuse remise en question, une métamorphose. On profite également de superbes planches où Lisbonne sert de décor aux déambulations diverses et variées de cet homme, où la ville est un personnage à part entière tant elle nous marque de sa présence. Attention, pépite !

Les chroniques de Moka, Jérôme, Noukette.

Extraits :

« – La nostalgie de quoi ?
– De toi, de moi, de nos 20 ans… Tu sais, sa jeunesse au aussi sa mèche sur le front, son idylle avec la jolie Maria.
– Je n’aime pas ça. Au début, c’est une forme douce de mélancolie. Et après, c’est la douleur sourde de ta solitude » (Pereira prétend).

« Un jour, il faudra que tu trouves ta place parmi les autres, mon amour. Ce jour-là, il faudra la défendre et être moins gentil » (Pereira prétend).

Pereira prétend

One shot

Adapté du roman d’Antonio TABUCCHI

Editeur : Sarbacane

Dessinateur / Scénariste : Pierre-Henry GOMONT

Dépôt légal : septembre 2016

160 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-84865-914-5

Bulles bulles bulles…

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Pereira prétend – Tabucchi – Gomont © Sarbacane – 2016

La Balade de Yaya, tomes 1 à 9 (Omont & Marty & Girard & Zhao)

Chine, 1937.

Nous sommes à Shanghai au moment où les Japonais lancent leur offensive contre la Chine. Peu à peu, les troupes japonaises s’imposent dans les grandes villes, contrôlent les points stratégiques du pays. Peu à peu, elles s’éloigneront des villes pour contrôler également les campagnes, les hameaux… les endroits les reculés. Face à cette invasion, la population chinoise prend peur et cherche à rejoindre des lieux plus sûrs, sollicitent les proches qui pourraient les accueillir. Dans ce mouvement, les parents de Yaya projettent de rejoindre Hong Kong où un membre de leur famille peut les héberger. Mais avant tout, il faut trouver un moyen de locomotion pour quitter Shanghai. L’histoire débute lorsque Yaya accompagne son père au port. Pendant qu’il paye leurs billets, Yaya furète à droite et à gauche, curieuse de tout. Pipo, son oiseau, l’accompagne et profite de la balade tout en étant posé sur l’épaule de sa petite maîtresse. Soudain, elle entend un air de musique joué au piano. Fascinée, elle se laisse guider par la mélodie qui la conduit dans une salle de banquet. Elle prend place à côté du pianiste puis, n’écoutant que son instinct, elle se met à jouer. La musique transcende cette fillette qui doit passer un concours de piano le lendemain, première étape vers une grande carrière de pianiste… elle en est convaincue. Quelle n’est pas sa déception lorsqu’elle apprend le soir même qu’elle ne pourra passer le concours. En effet, la guerre menace la Chine et les parents de Yaya préfèrent partir avant que le conflit n’éclate. Triste et en colère de ne pas pouvoir passer son concours, Yaya décide de fuguer.

En même temps, dans le quartier pauvre de Shanghaï, Tuduo réveille son petit frère à l’aube. Tuduo, si jeune mais déjà si marqué par la vie, la pauvreté et les coups de Zhu, décide de mettre son jeune frère à l’abri. Peu après y être parvenu, les bombes se mettent à pleuvoir sur la ville. C’est dans les décombres que Tuduo rencontre Yaya. Les deux enfants vont devoir apprendre à survivre seuls.

« La Balade de Yaya » est une série jeunesse et pourtant, la complexité et le sérieux des thèmes abordés donnent de la profondeur à cette histoire. On est face à un récit d’aventure captivant, contenant de nombreux rebondissements et contrairement à l’idée que l’on peut avoir d’un univers qui s’adresse à des enfants, on est confronté à la cruauté des hommes, à la dure réalité de la guerre… Jean-Marie Omont ne cherche pas à enrichir son récit de faux-semblants, il ne ménage pas son jeune lecteur et malmène même un lecteur plus âgé. Pourtant, si la réalité est crue et si l’on peut être surpris que Yaya – la petite héroïne – parvient à échapper au pire [presque par miracle], cette série nous emporte dans un élan de bonne humeur. Le dynamisme des personnages, leur pugnacité, rend la lecture entraînante. A chaque fin de tome, la question ne se pose pas. On ferme l’ouvrage tout juste achevé et on prend le suivant pour poursuivre l’aventure. Chaque protagoniste a une personnalité propre et des motivations personnelles dans cette course en avant qui est engagée. Pour autant, le récit est structuré et cohérent et quand bien même chacun tente de tirer profit de la situation, tous convergent finalement vers un même point : la réalisation de leurs idéaux. En toile de fond, le contexte historique [l’invasion de la Chine par les troupes japonaises] met en exergue l’obstination des personnages à parvenir au terme de leur épopée.

D’autres éléments enrichissent le récit puisqu’il sera également question de l’exploitation forcée et de trafics d’enfants, de génocide, de maltraitance, de corruption, de cupidité, d’abandon, de mensonges, d’orphelins, d’œuvres caritatives… Une trame narrative riche qui aborde la guerre sous toutes ses facettes et montre les pires penchants de l’Homme. Le récit est sublimé par les illustrations de Golo Zhao. Chaque dessin est une petite merveille. Un travail à l’aquarelle, des couleurs douces et chaudes la plupart du temps, l’ambiance graphique évite au lecteur de ressentir la lourdeur des événements que doit traverser l’héroïne. Les planches de ces petits formats à l’italienne sont lumineuses, les fonds de cases hyper fouillés jusqu’au moindre détail d’un accessoire. Le trait rond de Golo Zhao est un régal et s’accorde parfaitement à la bonhomie et à la bonne humeur des deux personnages principaux (Yaya et Tuduo).

PictoOKPictoOKMagnifique série jeunesse qui plairait aux enfants comme à leurs parents. Je vous invite à découvrir cette petite pépite.

La chronique d’Enna (série), de Jérôme (tomes 1 à 6, tomes 7 à 9) et celle de Bidib (tome 1).

La Balade de Yaya

Série en 9 tomes

Editeur : Feï

Dessinateur : Golo ZHAO

Scénaristes : Jean-Marie OMONT, Charlotte GIRARD & Patrick MARTY

Dépôt légal : de janvier 2011 à mars 2015

864 pages, de 8,50 à 8,90 euros le tomes

Bulles bulles bulles…

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La Balade de Yaya, série en 9 tomes – Omont – Marty – Girard – Zhao © Editions Feï – 2011 à 2015