Le grand Voyage de Rameau (Phicil)

Cette rentrée est toutafé folle et côté sorties BD, il y a de jolies pépites… Alors on résiste, on résiste à cette envie de boulimie de lecture. On y arrive plus ou moins puis voilà qu’arrive le dernier né du papa de « Georges Frog » et là… on sait bien qu’il ne faut même pas chercher à lutter. Juste s’installer confortablement et se laisser emporter dans une aventure dont on sait déjà qu’elle sera délicieuse.

Phicil © Soleil Productions – 2020

Le peuple des Mille Feuilles est une tribu de petites créatures. Elles vivent en harmonie avec la nature, au rythme lent des saisons. « Depuis toujours, ils entretenaient un rapport de respect avec ce qui compose le grand tout, car chacun d’eux formait ensemble une famille inséparable. » Encore bouleversés par un drame survenu il y a mille lunes, les sages du peuple des Mille Feuilles veillaient aux respects des traditions ainsi qu’à celui des interdits pour protéger la communauté. Parmi eux, celui de ne pas sortir de la forêt. Un jour pourtant, la jeune Rameau, fascinée par le peuple des géants et leurs inventions, transgresse les règles et s’aventure au-delà de la lisière.

Prise sur le fait, la sanction est sans appel. Elle est condamnée à l’exil et contrainte de quitter la communauté des Mille Feuilles.

« Tu vivras désormais en exil. Mais si tu regrettes tes actes et que tu souhaites revenir au sein de la communauté, alors tu devras prouver ta bonne foi. Pour cela, il te faudra découvrir par toi-même pourquoi ces géants que tu aimes tant ont le cœur malade. Et pourquoi ils dont le mal autour d’eux. »

Bannie, Rameau prend la route en direction de la Ville Monstre que nous – humains – appelons communément Londres. Le cœur de Rameau est un peu chiffon de devoir quitter les siens mais plein d’une énergie nouvelle. C’est avec joie et excitation qu’elle s’élance en direction de Londres. Le vieil ermite des Mille Feuilles a décidé de l’accompagner dans son périple.

Jolie épopée qui prend vie grâce à la plume rêveuse de Phicil. Son dessin illustre à merveille cette épopée incroyable qui se déroule en pleine époque victorienne. Son scénario mélange magie et réalisme. Il superpose un monde imaginaire à notre monde, laissant ainsi entendre que de belles choses se terrent toujours même quand tout semble gris.

« Reste calme, petite grenouille, ce qui est défavorable à l’instant peut se retourner l’instant d’après. Chaque chose est à sa place dans l’univers et chaque chose arrive au moment où elle doit arriver… quand les causes et les conséquences sont mûres pour se rencontrer. »

Il sera ainsi question d’ambitions, d’illusions, de désillusions, des conséquences du développement industriel et du capitalisme, de rêves d’enfant, de peurs, de maux de l’âme et de maux du cœur, d’émancipation, d’échecs et de réussites… Tout cela, c’est par le biais de la quête insensée du personnage principal (la petite Rameau) que nous allons l’appréhender. Elle est innocente, insouciante, rêve de beau et de paillettes… totalement candide, elle se frotte au monde adulte… un monde dont elle ne connaît ni les codes, ni les enjeux… ni même ce qui motivent tous ces humains à mener des vies folles pour atteindre des objectifs qui semblent finalement bien futiles : entasser des biens sans réelle utilité, atteindre la notoriété pour satisfaire une forme de narcissisme puérile…

Dans cette quête, on croise plusieurs personnages historiques (la Reine Victoria, Beatrix Potter, Oscar Wilde…). L’auteur ouvre alors une petite fenêtre de leur vie… ce laps de temps où leurs actes et la direction qu’ils ont prises a influencé la suite de leur existence. Le refus d’un mariage arrangé, la décision de se consacrer à l’écriture ou d’entrer en politique… autant d’orientations que les individus peuvent prendre sans savoir pour autant si c’était pour eux une bonne direction à prendre… et qui influenceront le destin de notre petite héroïne.

« Le grand voyage de Rameau » est un récit initiatique entraînant et accessible à tous (petits et grands). Qu’ils sont bons ces ouvrages qui nous permettent de garder notre âme d’enfant tout en aiguisant notre regard sur le monde.

Le grand Voyage de Rameau

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur & Scénariste : PHICIL

Dépôt légal : septembre 2020 / 216 pages / 26 euros

ISBN : 9782302090170

Le bel Âge (Merwan)

Merwan © Dargaud – 2020

Violette, Leïla et Hélène.

Une brune, une blonde, une rousse.

Trois jeunes filles aux caractères différents, aux parcours hésitants, aux blessures qu’elle peine à panser, à l’avenir qu’elles hésitent à construire. Des doutes, du manque de confiance… toutes ces questions qui surgissent quand on bascule de l’adolescence à l’âge adulte.

Toutes les trois ne se connaissaient pas avant que Leïla ne passe une petite annonce pour rechercher des colocataires. Lorsque Violette et Hélène se présentent à la porte le jour de la visite, elles accrochent assez vite. Ensemble, elles vont doucement emprunter le chemin de l’âge adulte… celui de la maturité.

C’est la couverture de cette intégrale (qui regroupe les trois tomes de la série) qui m’a invitée à la lecture. Ça et le fait que j’ai lu il y a quelques temps « La Mécanique Céleste » (Merwan m’avait fait forte impression sur ce titre).

Pourtant, sitôt entrée dans « Le bel Âge » … j’ai eu des doutes sur le plaisir que j’allais trouver à le lire. Le quotidien de ces adulescentes, leurs préoccupations parfois futiles et ce dessin si proche de celui de Bastien Vivès m’ont mis en difficulté… il m’aura fallu quelques dizaines de pages pour m’y sentir bien et écarter mes aprioris. Car il n’y a rien de simpliste dans le scénario de Merwan. Rien n’est cousu de fil blanc. Et oui ces filles incarnent parfaitement cet âge de tous les possibles, de tous les doutes, de toutes les contradictions. Elles incarnent à leur manière cette façon de faire face à la tempête existentielle qui souffle en elles. Quand l’une sera entière, l’autre sera plus mesurée. Quand l’une sera forte, l’autre restera campée sur ses positions tandis que la dernière feindra l’indifférence. Et elles s’échangent ces rôles comme la pluie s’efface face au soleil et peu à peu parviennent à affirmer leurs choix… à assumer leur personnalité.

Merwan ouvre délicatement cette fenêtre sur leur vie et raconte avec justesse le chemin qu’elles vont suivre. Nous allons les suivre pendant un an. Douze mois… une poussière de temps dans une vie et pourtant, ce sera une année charnière pour ce trio d’amies. Entre leurs études, les petits boulots nécessaires pour payer le loyer, quelques jalousies, les peines de cœur, les conflits familiaux… une année qui les ballote et les fait tanguer entre joies et peines, entre doutes et certitudes.

A la sortie des tomes de la série (en 2012 et 2014), j’avais hésité à me les acheter. J’avais reposé, rebutée par les visuels de couverture qui me piquaient sérieusement la rétine. Puis c’est vrai qu’à feuilleter, je concluais rapidement que ce dessin (trop proche de celui de Bastien Vivès que j’apprécie pourtant) n’avait rien à me faire découvrir de nouveau. Il aura donc fallu que Dargaud décide de regrouper tout ce petit monde dans cette intégrale et que je tombe en amour pour cette couverture tout de bleu vêtue.

Le Bel âge (one shot)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : MERWAN

Dépôt légal : septembre 2020 / 248 pages / 25 euros

ISBN : 978-2-205-08664-5

La Saveur du Printemps (Panetta & Ganucheau)

Panetta – Ganucheau © Jungle – 2020

Quand il était plus jeune, Ari adorait aller dans l’atelier de la boulangerie de son père. Sentir l’odeur du pain chaud, aider son père à la préparation du pain et des pâtisseries, sentir la chaleur du four… tout cela était sa petite madeleine de Proust. Puis les années ont passé et l’adolescence a pointé le bout de son nez avec tout le cortège des questions existentielles qu’elle traîne dans son sillage. Et maintenant que ses études au lycée touchent à leur fin, Ari a d’autres envies qu’il ne cerne pas réellement. Il voudrait partir habiter en ville et s’installer en colocation avec ses amis. Il veut fuir cette vie toute tracée qui s’offre à lui, quitter ce cocon familial pourtant si harmonieux. Il rêve de vivre de sa musique avec le groupe qu’il a monté avec des amis… mais tout cela est balbutiant. Il n’est si sûr de tout ce qu’il voudrait…

Il sait pourtant que son père souhaite qu’il reprenne le commerce familial. Ari décide donc en premier lieu de trouver quelqu’un capable de le remplacer à la boulangerie pour pouvoir quitter le nid l’esprit tranquille. C’est ainsi qu’il rencontre Hector lorsque ce dernier postule pour travailler à la boulangerie. Peu à peu, une amitié forte naît entre les deux jeunes hommes. Une amitié teinte de sentiments amoureux.

« La saveur du printemps » est récit plein de fraicheur. Pour leur premier roman graphique, Kevin Panetta (scénariste) et Savanna Ganucheau (dessinatrice) mettent les petits plats dans les grands. Loin de nous noyer dans les remous tumultueux de l’adolescence, ils ont su trouver le ton adéquat pour aborder leur sujet de façon douce sans en faire quelque chose de mièvre. On est surpris de découvrir un personnage principal en plein questionnement mais pas en pleine rébellion. Ses relations avec ses parents sont harmonieuses et bourrées de complicité. Quant à son mal-être, même s’il est réel, il ne nous enfonce pas dans un marasme qui colle à la peau et engluerait personnages et lecteurs dans des méandres narratifs stériles.

Alors oui, il est question d’une quête identitaire, de savoir quoi faire de soi et de sa vie. Difficile de ne pas aborder ces questions dans un récit qui place au cœur de son intrigue un personnage adolescent. Les auteurs ont su trouver le La pour pouvoir parler à la fois du « mood » adolescent et des humeurs si versatiles qui le chahutent. Le personnage est dans cet entre-deux ; il n’est plus un enfant mais il n’est pas encore entré pleinement dans l’âge adulte. Ari cherche sa place et souhaite donner un sens à sa vie. Il est au printemps de sa vie. C’est aussi le moment idéal pour laisser éclore de nouvelles amitiés et se laisser surprendre par la fraicheur d’une rencontre amoureuse. Les auteurs manient tout cela avec beaucoup de talent et d’humour.

On pourra s’étonner de la douceur extrême du récit qui évolue dans des teintes vert émeraude. Elles aident à maintenir un sentiment de quiétude durant toute la lecture. Le dessin est d’une grande lisibilité et riche en détails graphiques qui contribuent à rendre cette tranche de vie crédible. Le fait que les auteurs complètent le scénario de références musicales et les mélangent à l’univers culinaire renforcent d’autant le réalisme de l’univers. On salive en permanence. Je me suis facilement laissé porter par l’ambiance. J’ai apprécié le fait que l’intrigue soit si délicate et qu’elle ne nous fait pas faire les montagnes russes avec nos émotions. La réflexion n’en est pas moins dénuée d’intérêt.

En bien des points, cet album m’a fait penser à « Cet été-là » réalisé par les cousines Tamaki. La période de l’adolescence y est traitée avec la même justesse et la même sensibilité. Une lecture qui offre une parenthèse et nous accueille à bras ouverts dans son univers.

La Saveur du Printemps (One shot)

Editeur : Jungle

Dessinateur : Savanna GANUCHEAU / Scénariste : Kevin PANETTA

Traduction : Mathilde TAMAE-BOUHON

Dépôt légal : juin 2020 / 368 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-822-23044-5

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3

In Waves (Dungo)

« In Waves » . Voilà un album que j’ai repéré très vite après sa sortie grâce à mon libraire. Totalement emballé par sa lecture, il m’a déposé l’ouvrage entre les mains en même temps qu’il me le recommandait chaudement. J’avoue qu’à ce moment-là, j’étais assez dubitative face à cette ambiance graphique… face à ce trait presque effacé, timide, (trop) discret. Mon libraire m’a déjà fait lire des albums improbables vers lesquels je ne me serais pas tournée si ce n’était pas lui que me l’avait conseillé. Le dernier en date : « Mister Miracle » , un comic book mettant en scène un super-héros [en collants] dépressif… mais brillant dans les combats qu’il mène [toujours cette éternelle lutte du bien contre le mal]. Avouez tout de même qu’il n’y a pas pléthore de super-héros [en collants moulants] dans mon petit @Bar à BD… Un super-héros [en collants] qui m’a donc plutôt emballée… il n’y a bien que mon libraire qui soit capable de m’embarquer aussi loin de ma zone de confort. Donc quand il m’a dit que j’allais adorer « In Waves » … forcément… ça méritait réflexion. Pas de bol, c’était au moment de la rentrée littéraire et j’ai botté en touche ; j’avais déjà prévu d’autres achats et, comme tout le monde, j’ai un banquier (f)rigide. Ça m’a chiffonnée [non pas cette question de (f)rigidité bancaire mais le fait de ne pas pouvoir me permettre d’acheter cette chaude recommandation du libraire].

Pendant les semaines qui ont suivi, ça m’a travaillé. En décembre, le banquier avait meilleure mine alors je me suis décidée acheter « In Waves » . Pas de bol, il était en rupture chez l’éditeur ! Qu’à cela ne tienne, le FIBD d’Angoulême se profilait fin janvier 2020, impensable que l’éditeur n’ait pas relancé une parution à cette occasion d’autant que l’album était dans la sélection du FIBD. Évidemment, je suis partie d’Angoulême sans l’album… préférant me laisser porter par de magnifiques trouvailles dans la bulle des Indé.

Puis le mois de février est arrivé. On n’était pas encore à imaginer qu’un confinement se mettrait en place quelques jours plus tard… et tenter de positiver dans ce contexte en y voyant l’opportunité de disposer d’un peu plus de temps pour lire. Voilà donc ce roman graphique.

Dungo © Casterman – 2019

Se poser.

Les occasions de le faire sont multiples.

Parmi ces opportunités plurielles, qui ne s’est jamais assis sur une plage pour regarder la mer béatement, en silence ? Avouez qu’il y a quelque chose de fascinant dans le mouvement des vagues… dans cette petite écume qui se dépose sur le sable… dans les va-et-vient de l’eau. Simplement profiter du spectacle des marées, se laisser bercer par les clapotis de l’eau, la dentelle travaillée par l’écume, le roulis es vagues… Aj Dungo cale son rythme narratif sur le mouvement de l’eau, se laissant – par moments – submerger par ses émotions avant que celles-ci ne se recroqueville pour laisser la place à une forme de sérénité.

 « Les surfeurs ont toujours trouvé refuge dans l’eau. »

Pendant plusieurs années, Aj a vécu une relation forte avec Kristen. Au début, ils se cachaient des parents de sa compagne. Aj lui rendait visite le soir, en catimini, juste pour le plaisir de voler quelques minutes au temps, juste pour le plaisir de s’enlacer et contempler l’immensité étoilée. Ils étaient blottis l’un contre l’autre, dans la chaleur de l’autre, lové dans un recoin de la maison pour ne pas être aperçus. Comme des ados. Kristen était malade et devait suivre des soins assez lourds. C’est peut-être la raison pour laquelle ses parents étaient aussi stricts… restreindre ses sorties pour éviter qu’elle ne s’épuise inutilement. Ils se sont aimés follement. Elle s’est éteinte en 2016 des suites d’un cancer.

Dans ce récit autobiographique, Aj Dungo fouille dans ses souvenirs. Il attrape ses émotions, sa douleur et ses sensations pour les poser sur papier. Que l’histoire d’amour qu’il a partagée avec Kristen ne soit pas oubliée.

 « La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne. Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

Au travers de ce récit intime, Aj Dungo retrace aussi toute l’histoire du surf, une passion qu’il a partagée avec Kristen. Ces passages didactiques s’immiscent dans le récit et apparaissent dans des tons sépia. Ils apportent au récit une respiration. Des parenthèses qui écartent le pathos, l’atténuent… Une ponctuation dans le témoignage cathartique de l’auteur.

Le reste du temps, le dessin s’habille de bleus-verts aux dégradés divers. Le trait est sobre, il contient très peu de détails. Un sourcil, un sourire, le pli d’une étoffe, un lacet défait, un bouton… rares sont les détails graphiques qui sont apportés pour enrober le récit. Ce qui donne du relief à ce dernier, c’est la sonorité du scénario. La narration n’est qu’une voix-off… un long monologue qui se réchauffe au contact d’un souvenir joyeux ou vacille, nostalgique et bouleversé, lorsqu’il s’arrête sur un moment douloureux. Aj Dungo force parfois la porte de sa mémoire capricieuse, quand il cherche à retrouver la chronologie exacte ou les contours précis d’un instant qui échappe à sa mémoire.

On sent sa tristesse, on sent que l’absence de sa compagne l’affecte. On sent tous ces sentiments qu’il a encore pour elle, qui parfois l’encombrent, qui parfois le bercent… heureux d’avoir vécus ces moments-là au côté de Kristen. L’amour de sa vie est décédée.

« J’ai fini par trouver les mots que je cherchais. « Cela vient par vagues. » C’est une réponse un peu lapidaire mais juste. Le vide est constant. Mais le chagrin du deuil n’a pas de forme propre. Il va et il vient. Il demeure imprévisible. Il naît d’une tempête au loin, au plus profond de l’océan. A l’abri des regards, en faisant gronder les flots. »

Touchant, émouvant, doux, la simplicité du graphisme s’oublie très vite et je e suis finalement laissée porter par ce récit et ses ressacs, ses remous et bercements.

Chroniques à lire : Autist Reading, Moka, A propos de livres.

In Waves (roman graphique)

Editeur : Casterman

Dessinateur & Scénariste : Aj DUNGO

Traduction : Basile BEGUERIE

Dépôt légal : août 2019 / 376 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-203-19239-3

Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600