La Maison de la Plage (Vidal & Pinel)

Une maison en bord de mer. Les volets sont clos. Le temps a déposé une délicate couche de poussière sur les meubles depuis les dernières vacances. A travers les persiennes, le soleil cherche à caresser les lattes du parquet. Rien ne bouge dans ce monde de silence.

Vidal – Pinel © Marabout – 2019

Mais les vacances sont là et elles ont charrié ses habitants de l’été. Maîtres des lieux, cette maison est leur île. Leur point de ralliement pour quelques semaines. Dans cette maison bat le cœur de leurs plus beaux souvenirs. Les frères et sœurs, les cousins et les cousines s’y retrouvent avec joie. Elle est la mémoire de l’enfance de certains, de ces moments pétillants et heureux. Elle est le nid des espoirs d’une vie heureuse. Cette maison de famille est le trait d’union entre tous.

Chaque été est différent. Ils y reviennent chaque année. Un peu plus grands. Un peu plus matures… un peu plus vieux. Cet été-là sera le premier sans Thomas et celui de la grossesse de Julie.

A ses côtés, il y a Coline. Manon, Pierrot et leur fils. Richard, Jean-Loup et leurs épouses. Et Oncle Albert. Pour tous, ce sera un été particulier. Leur dernier été dans la maison de la plage. L’été des vérités qui se disent et des secrets qui se dévoilent.

Déguisé en Gros Barbu, c’est Jérôme qui a glissé cet album sous mon sapin. Un album que je n’avais pas vu sortir en librairie. Et pour cause : les dernières années ont été plus compliquées que les autres. De fait, je ne suis allée en librairie que ponctuellement… et je n’ai pratiquement pas surfé sur la toile pour vous lire.

Un album qui est tombé à point nommé. Il est capable de vous cueillir à l’endroit exact où vous vous êtes posé, avec votre baluchon d’émotions en vrac et d’idées-chiffon… et de vous poser là, au beau milieu des membres de cette famille fictive, pour vivre avec eux cet été 2018 qui ballotte leurs cœurs de sentiments épars. Des sentiments emmêlés et un peu étourdis, des sentiments qui se bousculent entre la joie de se retrouver, la tristesse provoquée par le décès de l’un d’entre eux, le bonheur promis par une naissance à venir et la perspective qu’il s’agit de leur dernier été dans cette maison.

Séverine Vidal mène tous ces thèmes avec brio et rebondit parfaitement de joies en peines. Tantôt amusé, tantôt grave, le ton se pose sans secousses d’un sujet à l’autre et nous touche, nous emporte dans la mélodie de la vie. Les mots sonnent juste, les émotions s’expriment à bon escient et les rires des personnes raisonnent aux oreilles du lecteur. La plume de cette autrice est pleine de promesses et me donne encore plus envie d’aller plonger dans ses « Petites marées » (aux éditions Les Enfants Rouges) que j’ai tenues en main plus d’une fois avant de les reposer. « La Maison de la Plage » est aussi un récit gigogne qui nous emmène sur des chemins narratifs surprenants.

Victor L. Pinel avait déjà collaboré avec la scénariste à l’occasion du troisième tome de la trilogie des « Petites Marées ». Graphiquement, il réalise ici un travail tout en douceur.  Il y a beaucoup de rondeurs et d’espièglerie dans le trait et la palette de couleurs choisie nous plonge dans un été printanier doté d’une chaleur agréable. Il illustre le quotidien de cette petite famille avec beaucoup de tendresse et campe un décor apaisant.

Un petit délice à lire sans modération.

La Maison sur la Plage (récit complet)
Editeur : Marabout / Collection : Marabulles
Dessinateur : Victor L. PINEL / Scénariste : Séverine VIDAL
Dépôt légal : avril 2019 / 176 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-501-12237-5

Jack et le Jackalope (Ced & Mino)

« Bienvenue à Serenity, la ville de Richie Revolver, la Légende de l’Ouest. »

Jack est un petit bonhomme plein de vie. Il est joyeux et plein d’imagination. Son rêve serait que son père soit fier de lui. Et pour ça, il voudrait lui montrer qu’il est aussi courageux que lui. Ce qui n’est pas facile, car son père est un cow-boy respecté de tous. Le « grand Richie Revolver » est un héros… une vraie légende dans l’Ouest !

Jack cherche donc le moyen de prouver à son père qu’il peut lui aussi faire de grandes choses. Jack a alors l’idée de capturer un animal légendaire. Il décide de partir chasser le Jackalope. C’est le début d’une grande aventure pour Jack !

Voilà un album bourré d’humour. Le scénario de Ced est d’une fraicheur désarmante. Il nous place très vite dans la vie du petit héros en herbe. Il nous fait découvrir un personnage intrépide, facétieux et doté d’une répartie désarmante. L’entêtement de ce jeune garçon à trouver un moyen pour épater son père prête à sourire avec tendresse et à l’encourager inconsciemment dans son projet. Aveuglé par sa folle entreprise, il n’entend pas les propos rassurants de son père qui l’invitent à la patience. Ce côté têtu de Jack est une vraie locomotive pour la narration et le voir faire en permanence des pieds de nez au destin pour parvenir à ses fins crée des situations très amusantes.

Au dessin, Mino croque avec beaucoup de bonne humeur les aventures de l’enfant polisson. Il réalise des trognes impayables, exagérant les émotions des personnages pour mettre en valeur chaque scène, chaque rebondissement. Le trait est dynamique et les couleurs vives choisies pour le compléter créent un univers où la bonne humeur domine.

L’album est une belle surprise. Non content de proposer une aventure originale, il aborde le sujet des rapports père-fils avec justesse.

Jack et le Jackalope (one shot)
Editeur : Makaka
Dessinateur : MINO / Scénariste : CED
Dépôt légal : septembre 2019 / 94 pages / 17 euros
ISBN : 978-2-367960-92-0

Farmhand, tome 1 (Guillory)

 

Aux Etats-Unis, une nouvelle forme d’agriculture a vu le jour depuis un peu plus de deux décennies. Révolutionnant le secteur de l’agriculture et de la science, l’exploitation de Jedidiah Jenkins a pris le risque de prendre un virage radical quant aux procédés agricoles habituels. Cette ferme avant-gardiste est une vraie manne financière pour l’exploitant et la région dans laquelle elle est implantée. Elle fait pourtant grincer des dents.

« Jedidiah Jenkins est agriculteur, mais il ne cultive que des organes humains « plug-and-play » à croissance rapide capable de réparer les corps. Perdre un doigt ? Besoin d’un nouveau foie ? Il a ce qu’il faut. Malheureusement, les étranges substances qu’il utilise ont quelques effets secondaires. Dans les profondeurs du sol de la ferme familiale Jenkins, quelque chose d’effrayant a pris racine et commence à grandir. » (synopsis éditeur).

Pour ceux à qui le nom de Rob Guillory ne dit absolument rien, je vous renvoie à l’excellentissime « Tony Chu » , série totalement foutraque récompensée en 2010 d’un Eisner Awards.

Si Tony Chu était capable « de retracer psychiquement la nature, l’origine, l’histoire et même les émotions de tout ce qu’il ingurgite » (extrait de ma chronique des cinq premiers tomes), Rob Guillory imagine cette fois une nouvelle forme d’aberrations puisque l’homme serait parvenu à greffer de l’ADN à différentes espèces végétales… Bras, nez, cœur sortent donc naturellement de terre au rythme des floraisons. Ce cheptel inespéré de membres et d’organes permet ainsi de réparer à volonté les corps meurtris. Un postulat de départ génialement terrifiant. Mais quel est donc l’étrange rapport que Rob Guillory peut avoir avec la bouffe ?? Schizophrénie médiatique ? Angoisse de la malbouffe ? Symptôme post-traumatique du scandale de la vache folle ? … Je suis hyper généreuse côté suppositions…

L’auteur est cette fois seul aux commandes et livre une série totalement déjantée. Retour aux sources et retrouvailles. Milieu rural et défiance. Secret de famille et héritage maudit. Le thriller se met en place sur fond de critique sociale. La « fermaceutique » est la parfaite métaphore pour se lancer dans une critique acerbe de nos sociétés capitalistes aveuglées par l’appât du gain. On se pose évidemment la question de savoir quel est le revers de la médaille à cette thérapeutique hors-norme.

« Tu sais ce que dit papa. Les prétextes sont comme les trous du cul. Tout le monde en a un »

Le dessin est hyper expressif et l’humour délicieusement grinçant. Il emprunte aux mangas le côté excessif des expressions et gestuelles des personnages pour en exagérer les mimiques qui servent le comique de situation. Les couleurs acidulées font monter l’adrénaline des scènes d’action. Des détails graphiques sont à attraper dans chaque case : messages de panneaux signalétiques, étiquettes diverses, autocollants et annotations variées renforcent le côté loufoque et cynique de cet univers vitriolé.

Rob Guillory surfe sur les sujets d’actualité et les tord pour montrer les dérives cauchemardesques les plus farfelues auxquelles on pourrait arriver. En espérant que cette dinguerie reste pure fiction !

Quoi qu’il en soit, ce tome de lancement de « Farmhand » promet une suite très prometteuse.

Farmhand
Tome 1 (série en cours)
Editeur : Delcourt / Collection : Comics
Dessinateur / Scénariste : Rob GUILLORY
Dépôt légal : septembre 2019 / 160 pages / 15,95 euros
ISBN : 978-2-413-01658-8

La Tendresse des Pierres (Fayolle)

Tandis que les arbres sont habillés de leur manteau de fleurs, un groupe se réunit à un carrefour important de la vie d’un homme. Difficile de savoir si la route qu’il empruntera après ce virage sera ou non sinueuse. En attendant, sa fille observe. Elle déplie les faits. Elle les scrute et se les approprie. Elle explique la raison pour laquelle la famille et les amis de son père sont venus pour le soutenir. Car en ce beau jour de printemps se déroule une cérémonie bien particulière. Ce rassemblement est destiné à soutenir un homme, hommage d’affection. Il enterre un de ses poumons.

« Papa assistait avec nous à l’enterrement d’une partie de son corps. Certains reniflaient dans leur mouchoir. D’autres suivaient le cortège sans vraiment réaliser qu’un morceau de mon père venait de disparaître et que peut-être, bientôt, on lui retirerait d’autres bouts de son corps, jusqu’à l’enterrer tout entier. Il semblait lourd ce poumon déclaré malade et désormais inutilisable. »

Sa fille est à ses côtés. Elle est le témoin impuissant de ce changement en ce jour particulier et durant les mois à venir. Elle assiste à la transformation lente mais radicale de l’homme imparfait qui l’a vu naître, qui l’a élevée. A sa manière et avec pudeur, elle parle de la maladie qui s’immisce dans leur quotidien. Marion Fayolle taira les noms barbares des diagnostics et des symptômes qui en découlent. Elle fait voler en éclats les murs des centres hospitaliers et expose cette tragédie familiale à ciel ouvert. A grands coups de métaphores graphiques, elle décrit la maladie et son cortège de mots/de maux. Elle transforme le corps médical en une grande armée blanche qui prend possession des lieux, elle les met en scène dans d’imposantes mises en scène comme s’ils faisaient leur entrée sur la scène d’un théâtre… comme s’il s’agissait de cérémonies rituelles d’un peuple étranger. Une armée qu’il est impossible de repousser. Une armée de médecins qui impose sa présence aussi nécessaire qu’intolérable.

Face à l’armée des hommes et femmes en blanc, la famille doit constamment réaménager, réorganiser et repenser la place et les habitudes de ses membres. Un chamboulement émotionnel. Quel espace reste-t-il à l’intimité ? Y a-t-il encore une possibilité de croire en une rémission quand les corps des uns et des autres sont sans cesse livrés au regard des soignants ? Des corps qui se contiennent, des corps qui voudraient parfois s’étreindre mais qui – par pudeur – n’osent pas, n’osent plus.

Le corps du malade quant à lui continue sa lente transformation… tout comme le regard de l’entourage qui n’a d’autre choix que d’accepter l’inacceptable. Il s’agit d’intégrer malgré soi les changements qui marquent le corps déjà affaibli de leur proche et accentuent les plaies de son âme. Son identité devient trouble. La maladie le fait devenir autre, il dévoile une autre personnalité.

Le crabe est là. Marion Fayolle ne le nommera pas. Elle se contentera de montrer les ravages causés par ses pinces toxiques. Le crabe ronge de l’intérieur et tue à petit feu.

Le trait naïf de la dessinatrice se pare de couleurs douces pour illustrer des scènes inédites et inattendues. Sa poésie parvient à atténuer la douleur et la tristesse de la voix-off. On assiste ainsi au mouvement d’une jeune adulte qui, avec ses yeux d’enfant, voit son père disparaître lentement. Un douloureux travail de deuil est à l’œuvre. Avec son double de papier, l’autrice montre comment elle trouve sans cesse des raisons d’aimer son père autrement. Elle exprime son désir de lui pardonner ses erreurs passées. Inconsciemment, par amour, elle fait le deuil de son père tel qu’il a été et accepte pleinement cet Autre qu’il devient.

« Mais maintenant qu’il était devenu une personne fragile, j’avais envie de prendre soin de lui et préférais remettre à plus tard mon envol. Je voyais, dans sa transformation, une opportunité de le rencontrer. Parce qu’en réalité, il demeurait un vrai mystère pour moi. C’était un homme insaisissable, souvent absent et au tempérament très dur. La maladie venait mettre un grand coup dans sa vie. Tout s’écroulait. C’était triste mais j’étais convaincue que ça allait le rendre meilleur, que tout irait mieux entre nous, maintenant que tout allait mal pour lui. S’il avait failli mourir mais qu’il n’était pas mort, c’était que la vie lui avait donné un sursis pour qu’on aille à la rencontre l’un de l’autre. »

En se détachant du factuel, l’autrice laisse ses émotions guider le scénario. Les doutes, les excuses, les étonnements et les personnalités de chacun sont ainsi placés au cœur du récit. Outre les stigmates physiques de la maladie, on assiste aus changement dans la dynamique d’une famille, à la redistribution des rôles de chacun. Il y sera aussi question de régression, de dépendance, d’empathie… tout une métamorphose insidieuse qui marque les cœurs et les esprits. C’est enfin l’occasion aussi de faire le point d’une relation parent-enfant complexe.

« Si j’avais dû trouver un élément pour symboliser mon père, j’aurais choisi les pierres. (…) les rochers qui piquent les pieds si on leur marche dessus sans chaussures. Ceux qui sont recouverts d’aspérités. Ceux qui râpent, qui coupent, qui sont agressifs et froids. (…) Souvent, je me suis entaillé les doigts en m’accrochant trop à lui. J’espérais trouver un endroit plus doux dans la complexité de ses reliefs mais en général, je mettais les mains là où il ne fallait pas. C’était très compliqué de trouver une position confortable contre lui. Ça pouvait arriver par hasard, mais c’était rare. »

Troublant, singulier, touchant et fascinant, cet album est une réelle invitation à poursuivre l’exploration de l’univers artistique de Marion Fayolle

La chronique de Moka.

 

La Tendresse des Pierres
One shot
Editions Magnani
Dessinateur / Scénariste : Marion FAYOLLE
Dépôt légal : octobre 2013 / 144 pages / 25,90 euros
ISBN : 978-2-9539817-9-7

Babybox (Jung)

Un cœur saigne là-bas en Corée du Sud. C’est celui d’une mère contrainte d’abandonner son nourrisson. Pourtant, sa décision est prise. Elle ne peut élever cet enfant et se rend dans cette ruelle déserte pour déposer son bébé dans la trappe prévue à cet effet… son anonymat est garanti et de l’autre côté de la babybox, elle est certaine que des gens vont faire le nécessaire pour que sa fille ait le meilleur avenir possible.

Un déchirement que Claire n’a jamais ressenti dans sa chair. Jusqu’à ce qu’un accident de la route terrasse sa famille. Elle enterre sa mère et va traverser de longues semaines en espérant que son père sorte du coma.

Pour répondre à des exigences administratives, Claire doit fournir plusieurs documents. Elle n’a d’autre choix que de chercher dans les affaires de sa mère. C’est ainsi qu’en triant ses affaires, Claire découvre une boîte cachée au fond d’un placard. C’est en l’ouvrant qu’elle apprend qu’elle a été adoptée.

« En un instant, comme un missile qui serait venu détruire notre maison, j’ai tout perdu, tout ce que j’avais, tous mes repères, tout ce en quoi je croyais. »

Faire face au deuil et découvrir l’existence de son adoption sont deux nouvelles consécutives qui provoquent un réel raz-de-marée dans la tête de Claire. Du jour au lendemain, elle plaque tout. Boulot, copain… Tout. Et s’il n’y avait la présence de son petit frère de 10 ans, Claire aurait certainement commis l’irréparable. Lors de son combat contre cette tristesse dévastatrice, Claire décide de se rendre en Corée du Sud, à la recherche de ses origines… et de tout un pan de son identité.

Le scénario de Jung est une voix-off, solitaire, profonde et nostalgique. Quelques rares échanges directs apparaissent ça et là mais ils nous sont généralement rapportés par le filtre de la narratrice qui trie les informations auxquelles le lecteur a accès et les rempli d’une charge émotionnelle importante. On est totalement tributaires de sa pensée, on est bringuebalés comme elle par le doute et tenaillés par cette énorme tristesse trop lourde pour elle.

Un dessin aussi doux qu’une caresse. Une ambiance graphique léchée et légèrement charbonneuse où les personnages évoluent très souvent sur des fonds de cases totalement vierges, sans décor, faisant comprendre que le personnage est totalement absorbé par ses pensées. Son trouble est si grand qu’elle fait abstraction de tout ce qui se passe autour d’elle, plus rien n’existe. Et ce rouge qui pique de ci de là les planches pleine de cette palette infinie de gris… comme si le noir et et le blanc rivalisaient pour savoir lequel des deux parviendrait finalement à l’absorber. Elle est comme un fétu de paille qui se laisse balloter entre les ténèbres et la vie. Ce rouge qui rappelle l’héroïne à son enfance et au fait que sa fleur préférée et depuis longtemps le coquelicot. Le rouge du sang de l’accident, du sang de la coupure. Le rouge choisit pour teindre ses cheveux. Le rouge, enfin, de la douleur de certains souvenirs, de la chaleur du feu, de la couleur de la cuisine sud-coréenne… Le rouge en autant de déclinaisons possibles.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet album malgré l’impression de déjà-vu. Il y avait là comme une familiarité avec le récit mais aussi avec son personnage central. Quelque chose qui m’a ramenée en permanence à « Couleur de peau miel » (lu avant le blog, je n’ai donc pas consacré de chronique à cette série) ainsi qu’au « Voyage de Phoenix » qui sont deux récits dans lesquels Jung abordait déjà les sujets de l’adoption, de l’histoire douloureuse de la Corée et de la quête identitaire.

Magnifique récit relatant la quête identitaire d’une jeune femme.

La chronique de Noukette.

 Babybox
One shot
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : JUNG
Dépôt légal : septembre 2018 / 156 pages / 18,95 euros
ISBN : 978-2-302-07118-6

Manolis (Glykos & Antonin)

En 1922, Manolis a 7 ans lorsque les troupes turques entrent dans le village de sa grand-mère. Armés de sabres et de fusils, ils n’épargnent rien sur leur passage. En quelques heures, le village est laissé à l’état de ruine… les corps des habitants gisent par terre, certains sont à l’agonie tandis que d’autres sont passés de vie à trépas. Les hommes, pour la plupart, ont été égorgés. Les femmes ont été violées. Les survivants quant à eux sont rassemblés en troupeau tremblant sur la place central du village, la tête courbée en signe de soumission.

« A cause de la guerre et des hommes qui la font (…), un coin de rêve peut devenir en quelques instants un lieu de cauchemar. »

Jusque-là, Manolis ne connaissait les affres de la guerre que par le qu’en-dira-t-on, les messes basses des adultes et les jeux des enfants de son âge.

« S’il y avait la guerre, je la laisserais pousser… »

En l’espace d’à peine une demi-journée, l’enfance heureuse de Manolis n’est plus qu’un lointain souvenir.

Jusque-là, il s’épanouissait entre amour familial et traditions culturelles. Son cœur faisait de drôles de pirouettes à la vue de Nevra, son ventre se régalait des loukoums achetés au marché et les jours passaient à relever des défis d’enfants ou à aider à la maison.

Puis la guerre s’installa dans le quotidien sans avoir pris la peine de s’annoncer…

… laissant derrière elle son cortège de familles meurtries, endeuillées, éparpillées aux quatre vents.

Vint alors la nécessité de fuir pour se mettre en sécurité, échapper au conflit, au génocide. Migrer loin des troubles. S’exiler. Immigrer. Etre contraint de vivre dans un lieu impropre à la vie quotidienne. Vivre en communauté, par grappe… entassés dans des salles de classes qui ont été réquisitionnées pour contenir le flot d’étrangers. Se heurter à une nouvelle culture, une nouvelle langue. Devoir s’intégrer pour survivre. Mendier. Pleurer aussi pour décharger un peu de cette souffrance qui dévore le corps et l’esprit.

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, l’armée turque de Mustafa Kémal écrase l’armée grecque, bien décidée à reconquérir son pays démantelé. « Manolis » est le récit poignant d’une guerre fratricide entre deux communautés (turque et grecque) qui cohabitaient jusque-là au quotidien. L’histoire de Manolis, c’est la conséquence de ces guerres balkaniques qui a aboutit à la « Grande Catastrophe » … ce chambardement fou qu’a subit l’Asie Mineure dans les années 1920.

Cet album est l’adaptation du roman d’Allain Glykos, « Manolis de Vourla » publié en 2005 aux éditions Quiquandquoi. Il met en lumière, à hauteur d’un enfant de 7 ans (le père d’Allain Gylkos), toute l’incompréhension que la population grecque a pu avoir à l’égard de la situation. Au cœur des terres, la population n’a pas su/n’a pas pu anticiper/imaginer la guerre avec le peuple turque. Et pour l’enfant narrateur, c’est l’incompréhension qui domine face à ces rancunes tenaces entre deux peuples qui vivaient jusqu’alors côte-à-côte.

Le propos est simple et sincère. La petite voix de l’enfant se met vite à nous raconter les faits. On l’entendrait presque se confier à notre oreille, dire sa peine, sa peur, sa naïveté. Raconter comment il a été balloté le long des routes de son pays… des routes qu’il se plaisait à prendre à dos d’âne et qui sont, en un battement de cil, devenues des prisons à ciel ouvert. Des mouroirs où les hommes tombent d’épuisement à force de marcher et de subir de mauvais traitements. Des routes jalonnées de corps que personne n’a pris le soin d’enterrer – faute de temps – et dont les mouches se délectent.

Le propos est parfois simpliste mais il suffit de se rappeler qu’il s’agit-là du témoignage d’un petit enfant de 7 ans pour chasser les désagréments des ellipses narratives. Le récit fait la part belle, malgré le contexte historique, à la poésie et à l’imaginaire puisque l’enfant n’hésite pas à s’échapper dans son monde pour apaiser sa peine. Il se réchauffe en faisant remonter quelques souvenirs à sa mémoire comme ces pentes dévalées dans une carriole de fortune en riant à gorge déployée, ces après-midis passés aux côtés de sa grand-mère ou l’histoire d’Ulysse qu’il n’avait de cesse de lire et de relire… Un récit fragile, à fleur de peau. La sensibilité est présente à chaque page, tout comme ce refus obstiné de plier sous le poids de la fatalité.

Le travail d’Antonin au dessin est d’une douceur incroyable. Le trait est fluide. Il campe à la fois les décors de cette Grèce de l’époque et les trognes expressives des personnages, nous permettant de ressentir beaucoup d’empathie pour chaque protagoniste… et cette envie folle de serrer le personnage principal dans nos bras pour le réconforter et le mettre à l’abri. Les illustrations sont tantôt sombres, tantôt elles dorent à la lumière du soleil, collant ainsi à l’état d’esprit du narrateur qui oscille constamment entre cette peur sourde qui l’oppresse et l’envahit… et l’insouciance de l’enfance qui le remplit après avoir entendu les paroles rassurantes de sa grand-mère avec qui il fait l’expérience de l’exode.

« Manolis » est l’histoire du père de l’auteur (scénariste). Elle raconte le courage d’un enfant désireux de retrouver ses parents, un enfant qui a besoin de l’amour des siens pour grandir, un enfant désireux d’apprendre à lire et à écrire, de faire des études…

« Je veux apprendre. Peut-être cela m’aidera-t-il à mieux comprendre ce qui nous est arrivé. »

Cette histoire de guerre et d’exode a un siècle. Elle est malheureusement toujours d’actualité… Hier les Juifs, les Grecs, les Arméniens… des drames qui se rejouent aujourd’hui inlassablement.

Manolis 
One shot
Editions Cambourakis
Scénariste : Allain GYLKOS
Dessinateur : ANTONIN
Dépôt légal : mai 2013, 192 pages, 20 euros
ISBN : 978-2-36624-040-5