Le Boiseleur, tome 1 (Hubert & Hersent)

« En ces temps fort lointains habitait dans la ville de Solidor un jeune apprenti sculpteur du nom d’Illian » …

Illian travaille chaque jour dans l’atelier de Maître Koppel. Ce dernier, un homme acariâtre et avare, a fait signer à Illian un contrat d’apprentissage extrêmement contraignant. Si Illian rompt le contrat, il devra rembourser l’intégralité des frais qui ont été engagés pour le former. De plus, partant du principe que le gîte et le couvert sont proposés au jeune apprenti, Illian ne perçoit aucun salaire pour le travail qu’il réalise. Et il croule littéralement sous la tâche !

Illian n’a que peu de temps libre pour se consacrer à son passe-temps favori : se promener dans les rues de Solidor pour écouter les chants des oiseaux exotiques. Chaque habitant détient au moins un oiseau. Les beaux jours, les cages sont suspendues aux poutres extérieures des maisons. Les rues sont un charivari de couleurs et de chants mélodieux… cela suffit à faire le bonheur du jeune homme. Malheureusement, sans revenus, Illian n’a pas les moyens de s’acheter un oiseau. Il décide de sculpter un rossignol et de le peindre. Il aura ainsi tout loisir de le contempler quand il se couche le soir. Lorsque Maître Koppel constate que son apprenti se divertit ainsi, il sort de ses gonds… L’intervention de sa fille calme la fureur du maître mais les conséquences de cette découverte vont avoir un effet inattendu sur la ville et ses habitants.

Hubert revient avec un magnifique conte écologique. Touche-à-tout, l’auteur montre une nouvelle fois qu’il est éclectique dans les sujets qu’il aborde. Il peut aussi bien se pencher sur les troubles psychiques ( « La Chair de l’Araignée » ) que le Paris des années 30 au travers d’une série polar pétillante ( « Miss pas Touche » ), de frivolité ( « Monsieur désire ? » que je n’ai pas chroniqué) ou d’homosexualité avec l’excellent « La nuit mange le Jour » ). Puis il y a eu l’inclassable série « Beauté » (également non chroniquée) réalisée avec les Kerascoët… Sans compter les albums qu’il a réalisés en tant que dessinateur et/ou coloriste et qui sont les résultats de ses collaborations avec Jason, David B., Tronchet, Frédéric Richaud, Zanzim, Lewis Trondheim, Bertrand Santini, …

L’intrigue du « Boiseleur » est à l’origine une nouvelle écrite par Gaëlle Hersent. Cette histoire lui est venue il y a quelques années. Le texte a finalement été retravaillé avec Hubert pour devenir plus complet, plus dense. Au final, cette petite histoire de sculpteur est devenue grande puisqu’elle se développera en un triptyque.

Il est question d’un jeune adulte qui fait ses premières armes dans la société. On s’indigne pour lui des conditions de travail oppressantes qui sont les siennes. Lui, ne se révolte pas. Ne conteste pas. Ne se plaint pas. Il est jeune, sans expérience, mais pas sans opinions. C’est là le rôle de la voix-off que de nous décoller du factuel pour avoir un regard critique sur les événements. Le personnage principal prend sa revanche en profitant de rares instants de liberté qu’il parvient à s’aménager : ses excursions en ville sont de réelles bouffées d’air pour lui comme pour nous. On y trouve-là toute l’ambiance d’un conte ; poésie, rêverie et sensibilité.

Hubert prend délicatement la main de son lecteur pour lui permettre de construire ses repères. Les codes sociaux qui ont cours dans cette cité nous sont dévoilés progressivement. L’angle de vue que le scénariste développe nous invite à une réflexion sur la société de consommation et le rapport qu’on nourrit avec notre environnement. Les oiseaux de l’album sont une métaphore. Les « objets » de consommation sont différents de ceux que l’on peut avoir pourtant, il y a un socle commun dans les dérives que cela induit. Ça dérape dans l’excès, comme si l’homme était incapable de se réguler sans goûter à l’excès. Les centres d’intérêts collectifs passent d’une mode à l’autre sans aucune transition ni demi-mesure.

Graphiquement, Gaëlle Hersent pose un regard tendre sur le jeune artisan. Elle l’enlace de douceur, s’attarde sur sa mine concentrée lorsqu’il sculpte ou qu’il peint, elle prend le temps de travailler les expressions de son visage. On lit en lui comme dans un livre, son visage s’illumine ou se renfrogne comme celui d’un enfant. L’autrice s’arrête généreusement sur son cadre de vie et propose régulièrement de grandes illustrations en pleine page. Ces dernières nous offrent ainsi tout loisir de découvrir les ruelles animées de Solidor avec ses poutrelles traversantes reliant les maisons, ses vérandas suspendues qui s’agrippent aux façades, ses oiseaux exotiques qui égayent la ville. On aimerait pouvoir y déambuler, le nez en l’air. Le dessin de Gaëlle Hersent est sublime et regorge de détails.

Très jolie surprise que cet album. Vivement la suite !

 Le Boiseleur / Tome 1 : Les Mains d’Illian (triptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Métamorphoses
Dessinateur : Gaëlle HERSENT / Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07778-2

Nils, tomes 1 et 2 (Hamon & Carrion)

Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2016

Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2017

Ça fait plusieurs semaines que je n’ai pas réussi à faire germer la moindre graine. Et pour être honnête, ça fait longtemps que je n’ai plus rien vu pousser nulle part… C’est comme si la nature était en panne.

Un monde se meurt. Plus rien ne pousse, la terre est devenue stérile et depuis des lunes, plus aucun ventre n’est fécondé.
Les hommes s’inquiètent d’autant plus que l’hiver approche et que la famine apparaît de plus en plus comme une menace. C’est dans ce contexte que Nils parvient à convaincre son père de l’emmener chercher un faucon. Cela fait des années que Nils attend ce moment.
Le père et le fils se mettent en route. Ils vont traverser des régions désertes où la nature s’est déjà repliée en prévision de l’hiver qui approche. Mais si la quête de l’un est de trouver enfin son faucon, le paternel lui a en tête d’utiliser ce voyage pour continuer ses recherches et tenter de comprendre pourquoi la nature s’est déréglée.
En chemin, les deux hommes vont rencontrer un clan de femmes guerrières, des êtres élémentaires et les soldats d’un royaume qui est parvenu à créer des machines de guerres indestructibles.

Les légendes nordiques, ça vous tente ? Jérôme Hamon nous invite à explorer une mythologie fascinante sur base d’une quête. Cela a tout d’une épopée d’héroïc-fantasy me direz-vous… et je ne vais pas démentir. Antoine Carrion réalise de généreuses planches sur lesquelles la nature a le premier rôle. Ce décor gigantesque nous fait voyager dans les neufs mondes, aller à la rencontre d’Yggdrasil et côtoyer des dieux, chahuter un peu la magie et manier les armes… le tout rythmé par de belles rencontres que les personnages font en chemin.

Le scénario nous montre toutes les qualités du personnage principal (bravoure, intégrité, conviction…) qui entreprend cette quête ; il est dépourvu de toute ambition personnelle, de toutes arrière-pensées. Il n’a pas d’autre objectif que celui de sauver sa planète. Le premier tome prend le temps d’installer cet univers où les légendes et les superstitions ont la part belle, si l’on peut tranquillement découvrir les personnages qui vont être amenés à jouer un rôle dans les événements à venir. Le premier tome prend le temps de nous montrer les différentes voies qu’il va emprunter et poser un personnage sur chaque piste empruntée par l’intrigue. Le premier tome est prenant, prometteur. On croit partir-là pour une belle série d’aventure (en appréhendant toutefois le fait d’être en présence d’une série assez longue…).

Et puis dans le second tome, patatras ! Passées quelques planches, le récit s’accèlère. Les trajectoires des uns croisent (un peu trop vite) les trajectoires des autres, sans aucune transition ni variations de couleurs. Si encore il y avait eu des teintes de couleurs qui marquaient la différence, nous indiquant que nous revenons vers tel ou tel personnage… mais non. On saute d’une action à l’autre, d’un lieu à l’autre car bien sûr, tous ces événements se passent au même moment à différents points de la planète. L’équilibre du premier tome se casse même si l’intrigue reste cohérente. Les choses s’agitent trop, le récit ne se pose pas assez sur certaines scènes (nous privant ainsi de détails qui auraient été bénéfiques). On recolle les morceaux soi-même, on tisse nous-mêmes les fils narratifs qui sont suggérés (on se trompe rarement heureusement). En fin de tome, je suis égarée. Je croyais partir pour une longue saga et je n’en suis plus si sûre. Le récit pourrait s’arrêter là, sombre dénouement mais plausible. Cela dit, je doute que la série soit terminée mais je pourrais tout à fait me contenter de cette conclusion.

Un tome 1 qui allèche, un tome 2 qui ébouriffe beaucoup trop. Je suis perplexe.

Nils

Tome 1 : Les Elémentaires
Tome 2 : Cyan
Série en cours
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur : Antoine CARRION
Scénariste : Jérôme HAMON
Tome 1 – dépôt légal : mai 2016 / 52 pages, 14.95 euros, ISBN : 978-2-302-04848-5
Tome 2 – dépôt légal : novembre 2017 / 50 pages, 15.50 euros, ISBN : 978-2-302-06491-1

Bulles bulles bulles…

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Nils, tomes 1 et 2 – Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2016 et 2017

Ma vie dans les bois, tome 1 (Morimura)

Morimura © Akata – 2017

En 2005, saturé par la vie citadine, lassé de cette vie matérielle et consumériste, l’auteur décide de tout planter et d’aller vivre à la montagne avec sa femme.

Ne sommes-nous pas tous épuisés, à force de bosser jusqu’au ras-le-bol ? A-t-on vraiment besoin de toutes ces choses pour être heureux ? (…) Repartons de zéro, en nous installant dans une montagne inexplorée avec nos corps comme seules richesses.

Petit monsieur qui approche la soixantaine et à l’aspect bonhomme et avenant, Shin avant pourtant tout du japonais sédentaire, bedonnant et incapable de faire quoi que ce soi avec ses mains… excepté des mangas. Têtu comme une mule et malgré le scepticisme amusé de sa femme, il finit par trouver l’endroit idéal pour mener à bien son projet. Un endroit loin de tout et qui n’a de valeur aux yeux de personne.

L’aventure commence avec bien peu de chose et bien peu d’outils. En compagnie de Hime, son Terre-Neuve, Shin se met au travail. Il opte alors pour un mode de vie en autarcie, s’en remet aux caprices de la nature et au cycle des saisons. La nature a désormais peu de secrets pour lui. Fruits, légumes, insectes… il apprend peu à peu compléter ses propres connaissances en observant la nature et en faisant tout pour vivre en harmonie avec la faune et la flore.

Shin Morimura a réalisé un témoignage frais, intéressant et tout à fait original. Je me suis un moment posée la question de savoir si c’était une autofiction, une sorte de délire dans lequel l’auteur se projetait. Jusqu’à ce que j’arrête de me la poser en me disant, dans un premier temps, que la réponse n’apportait rien de plus comparée au plaisir de lire ce tome et puis… Peu à peu, les détails, les anecdotes, cet entêtement presque maladif de l’auteur à défricher et à déboiser une grande parcelle du terrain qu’il a acheté, à terrasser, à bâtir sa maison en bois, à aménager l’intérieur et ses alentours, à commencer à penser autrement son alimentation… on se dit que tout cela est vrai. Qu’on a là une matière autobiographique dans les mains et on ne peut qu’admirer – un peu époustouflés – ce que cet homme a entrepris.

C’est le genre de manga qui me réconcilierait presque avec les mangas ; cela fait quelques années déjà que je n’en lis presque plus car j’ai l’impression d’y lire un peu toujours la même chose (surtout pour les mangas de petit format). Côté graphique aussi, j’ai l’impression que les dessins des albums asiatiques pourraient presque être transposés d’un album à l’autre sans que j’y voie de différence.

Ce témoignage m’a plus, parce que l’optimisme et la bonne humeur qu’il contient sont contagieux. Parce que l’auteur repense totalement nos modes de vies qui sont calqués les uns sur les autres. Il bouscule ce métro-boulot-dodo qui n’épanouit finalement plus grand monde. Il jette par la fenêtre tout ce qui est lié à la société de consommation : profit, rentabilité, propriété, consommation, surconsommation…

Sur un coup de tête, il décide donc de donner vie à sa nouvelle vie. Ses mains de mangakas et son corps de citadin vont être mis à rude épreuve. Et la manière dont il réagit face aux imprévus m’a séduite autant que la joie presque enfantine qu’il ressent lors qu’il arrive à la force du poignet à faire sortir sa maison de terre… et tout le reste.

Habituellement, je ne lis pas de mangas (pour des raisons qui seraient bien trop longues à expliquer). Me voilà pourtant invitée par Jérôme à lire… l’idée étant de remuer un peu mes aprioris. Défi lancé, défi relevé, défi réussi. Je vous invite à lire la chronique de Jérôme.

Autre chronique en ligne : celle de Bidib.

Ma vie dans les bois

Tome 1 : Ecoconstruction
Série en cours
Editeur : Akata
Collection : Akata – Seinen
Dessinateur / Scénariste : Shin MORIMURA
Dépôt légal : août 2017
144 pages, 7.50 euros, ISBN : 978-2-36-974230-2

Bulles bulles bulles…

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Ma vie dans les bois, tome 1 – Morimura © Akata – 2017

Les Vieux Fourneaux, tome 4 (Lupano & Cauuet)

Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Cet été-là, Antoine a accompagné Sophie durant toute la tournée du spectacle de marionnettes « Le Loup en slip » . Bien qu’Antoine ne soit pas parvenu à soutirer à Sophie des informations sur le père de Juliette (son arrière-petite-fille), il est tout de même ravi d’avoir passé du temps en famille… mais ses vieux os ne sont pas mécontents de retrouver un bon lit et les copains du bistrot du village. Par contre, pendant son absence, une espèce protégée a eu la mauvaise idée de venir s’installer dans le champ de Berthe. Et le champ de Berthe, c’est exactement l’endroit où Garan-Servier avait prévu de faire ses travaux pour agrandir son usine.
Alors voilà que les zadistes sont arrivés en renfort sur le site de Garan-Servier ! Et ce n’est pas les gens du coin qui vont s’en plaindre… Sauf peut-être Antoine qui voit d’un mauvais œil ce violent coup de frein à la reprise de l’activité économique de la région. « Moi j’ai fait ma véranda plein sud et… », « Pis c’est mon coin à champignons le bois de chez Berthe » , « sans compter que les nouveaux employés ne viendront pas à La Chope » … Autant de faux arguments qui chauffent suffisamment les oreilles d’Antoine pour que ce dernier décide d’aller s’expliquer avec les « rastaquouères » écolos.

Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Wilfrid Lupano passe au karcher des sujets d’actualité épineux et dont les médias font leurs choux gras. L’auteur décape, défrise, déride et décale ces questions de société à coup d’humour déjanté et un brin alcoolisé. Protection de l’environnement, migrants, délocalisation, relance économique, désert médical… et puis sans l’amouuuur, le tableau ne serait pas complet ! L’ambiance pourrait être électrique mais jamais ô grand jamais on se crispe ou on se lasse. C’est limpide, cinglant comme on aime et surtout, plein de bonne humeur. Parfaitement dans la continuité des tomes précédents, peut-être un poil plus affirmé, un scénario plus mordant et plus que jamais engagé. La qualité de chaque tome est réelle. Le scénariste est d’une lucidité aussi affutée qu’un couteau, fait fuser les répliques avec beaucoup de naturel. Les personnages sont plus vivants que jamais et on leur envie leur sens de la répartie. Il y a très peu de temps morts dans cet album mais on n’a pas l’impression d’être bombardé de rebondissements alambiqués qui seraient difficiles à répertorier. Bien au contraire, ces cinquante-quatre pages filent à la vitesse de la lumière et la fin de ce tome tombe comme un couperet et annonce un cinquième tome… que j’attends déjà avec impatience.

Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Paul Cauuet s’applique à dessiner ces silhouettes qui ne répondent à aucun des canons de la mode. Méticuleusement, il s’applique sur les rides et les bedaines, les cheveux hirsutes, les trognes improbables animées par des moues, des rictus, des bouches en cœur ou des grimaces de colère. Les illustrations nous réservent toujours une place de choix pour observer cette bande de sympathiques énergumènes se battre avec les aléas de la vie, se harpouiller et se serrer les coudes.

Ce quatrième tome est vraiment excellent. On retrouve le panache qui m’avait fait tant apprécier la série au premier tome. Une critique sociale loufoque que l’on a plaisir à lire et à relire.

Une belle lecture commune avec Sabine. Je vous laisse d’ailleurs avec les mots de Sabine qui sans nul doute en parlera mieux que moi.

Une lecture que nous partageons pour le rendez-vous de la « BD de la semaine » qui s’est posé [deuxième mercredi du mois oblige] chez Stephie !

Les Vieux Fourneaux

Tome 4 : La Magicienne
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Paul CAUUET
Scénariste : Wilfrid LUPANO
Dépôt légal : novembre 2017
54 pages, 11.99 euros, ISBN : 978-2-5050-6542-5

Bulles bulles bulles…

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Les vieux fourneaux, tome 4 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2017

Rapide Blanc (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2006
Blanchet © La Pastèque – 2006

Rapide-Blanc, c’est un village qui fut construit au début des années 1930. L’idée est venue suite au projet de construction du barrage hydroélectrique du même nom. La Shawinigan Water and Power, qui finançait la construction du barrage, a jugé nécessaire que les employés de la centrale et du barrage habitent à proximité des équipements. C’est ainsi que fut décidée la construction de ce village d’autant que ce Rapide-Blanc est un lieu totalement isolé, en pleine forêt et aucune route ne permettait de s’y rendre.

On avait construit une église, une petite station de ski, un magasin général…, bref, c’était un véritable village en miniature.

C’est par train que l’on pouvait se rendre à Rapide-Blanc, la ligne ferroviaire fut construite elle aussi à cette occasion. D’une centaine d’habitants en 1934, il comptait environ 240 habitants au moment de sa déconstruction. Car en 1971, lorsque les progrès technologiques ont permis d’automatiser la centrale de Rapide-Blanc, il ne fut plus nécessaire que les ouvriers de l’entreprise habitent à proximité. L’entreprise affecta donc ses employés sur d’autres postes. Et tous ces habitants qui avaient construit leur vie à cet endroit furent convier à reconstruire leur vie ailleurs…

Dans les années soixante-dix avec l’arrivée de l’automatisation, le village a été démantelé. Aujourd’hui, il n’y reste que sept ou huit maisons en brique. Un village fantôme, comme on en trouve des dizaines sur le bord des rivières du Nord québécois.

S’inspirant d’une histoire réelle, Pascal Blanchet nous raconte la courte vie de Rapide-Blanc, un petit village d’une province située au nord de Montréal. A l’instar du « Noël de Marguerite », « Rapide-blanc » n’est pas une bande dessinée à proprement parler mais plutôt un album illustré. Vu la qualité, je suis certaine que vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Guidé par une poignée de couleurs, le lecteur s’échappe dans cet album laconique où les mots se glissent comme dans un chuchotement.

« Montréal. Ce soir-là, on allait prendre des décisions ».

Un récit qui se développe de façon tout à fait originale, nous invitant à nous appuyer sur la couleur et les lignes qui brisent les planches et créent des contrastes visuels absolument fascinants.

Marron – Blanc

Il neige à gros flocons dans la ville silencieuse. Dehors, la vie s’endort peu à peu. Les badauds rentrent chez eux pour se glisser au chaud. Dans un building, alors que tous les employés ont quitté leurs bureaux, le gardien fait sa ronde silencieuse. Au dernier étage, une réunion importante rassemble les membres du conseil d’administration.

Orange – Marron – Blanc

Une nouvelle couleur entre dans la danse. La veine graphique s’enrichit, se réchauffe. Nous – lecteurs – on est ressorti dans la rue, dans la nuit. Les façades marrons sont austères et contrastent avec la blancheur de milliers de flocons blancs qui dessinent des constellations dans le ciel. On est au pied d’un immense gratte-ciel, telle à une petite fourmi. Nos yeux suivent ces lignes droites qui fusent vers le ciel, fascinante architecture. Tout en haut, on devine une petite lueur au dernier étage. On monte le long de la façade, on monte irrémédiablement, croisant les flocons qui tombent lentement, et on se rapproche de la lueur. On s’arrête face à la baie vitrée du dernier étage. Les derniers rayons du soleil se brisent sur les vitres. A l’intérieur, un homme est debout devant la fenêtre. Il attend. L’air rogue. Son nez aquilin et ses yeux cernés lui donnent un air de rapace. Il est vieux, bedonnant. Son costume est parfaitement ajusté, la couleur de sa cravate est assortie à la pochette placée dans la poche extérieure de sa veste. Il regarde Montréal qui dort à ses pieds. Il domine. Derrière lui, les membres du conseil d’administration sont assis autour de la table de réunion.

Gris – Marron – Orange – Blanc.

On traverse la baie vitrée. Dans la salle de réunion, la tension est palpable. Les hommes débattent. La décision qui se profile est -elle en mesure d’ébranler l’avenir de cette société prospère ? Pascal Blanchet c’est emparé de cette histoire, il la cerne, prend le temps de l’installer, d’en suggérer toutes les ramifications (économiques, humaines, technologiques…). Il lance de grandes lignes sur les planches, pose son sujet, va à l’épure. L’ambiance graphique rythme le récit et aide à poser la voix-off. L’auteur joue avec les lignes droites, les angles et les courbes des silhouettes pour déplier lentement la chronologie des faits. L’atmosphère électrique est largement suggérée ; les ombres s’étirent le long des murs et accentuent les difformité des silhouettes.

Marron – Orange – Blanc – Gris.

La tension est palpable. Seule les lumières extérieures semblent éclairer la pièce immense.

Marron – Orange – Gris – Blanc.

Le verdict tombe. Le « Rapide-Blanc Power Plan ». Une nouvelle centrale hydroélectrique va être construite à un endroit stratégique.

« – Le seul moyen de s’y rendre, c’est par le train.
– Alors, comment va-t-on l’opérer cette centrale ?
– Faut construire un village où logeront les employés et leurs familles.
– Mais vous n’y pensez pas !? Les coûts mon cher, les coûts !
– C’est la seule façon.
– Y’a quoi dans les alentours ?
– RIEN. C’est perdu en plein bois.
– Mais comment faire accepter à des employés d’aller vivre là !? »

Gris – Beige – Marron – Orange.

Des appels sont lancés. Les spécialistes sollicités. Les architectes chargés de proposer un projet.

Gris – Beige – Marron – Orange.

Quelques mois plus tard, les ouvriers du bâtiment sont à l’œuvre.

Marron – Orange.

En 6 ans, un village sort du sol. Une gare. Un barrage. Une centrale…

… Rapide-Blanc est inauguré.

Orange – Beige – Gris.

Maintenant, la vie reprend ses droits. Les décisions ont influencé la vie de plusieurs familles. Ces dernières s’adaptent à leur nouveau cadre de vie. L’ambiance est plus légère. Les couleurs s’éclaircissent. Les lignes sont moins aguicheuses, elles se tordent, s’amusent. Le bal des camions et des cartons a lieu et très vite après les premières installations, le village s’anime. « Bonjour » « Bonsoir » pour saluer le voisin, les liens se tissent. La vie agite ce coin d’ordinaire si paisible. Les femmes sont coquettes. Les hommes ont remonté les manches de leurs chemises, les cols sont légèrement ouverts. Une impression de bien-être flotte.

Beige – Orange – Gris.

Les jupes évasées, les tailles de guêpes. Les vinyles. Soirées conviviales. Le dessin nous plonge dans les années 1950, les formes s’arrondissent davantage, le design vintage des meubles caractérise cette période. Les formes sont libres. Les temps de repos est mis à profit pour aller pêcher, chasser, jouer au curling en hiver, danser aux bals en été. Un lieu où il fait bon vivre.

PictoOKTrès belle tranche de vie qui nous pousse loin du documentaire. Pourtant, on est là dans le récit d’une histoire vraie. Incroyable cette prétention qu’ont les chefs d’entreprise d’agir comme si leurs employés étaient prêts à tout accepter… Et c’est bien ce qui se passe pourtant ! Des salariés qui vont travailler dans un endroit improbable et… quelques décennies plus tard, quittent malgré eux l’endroit où ils ont fait leur vie parce que ces mêmes têtes pensantes – celles-là même qui ont le pouvoir de décider où placer leurs intérêts économiques – décident qu’il n’y a plus besoin de main d’œuvre à Rapide-Blanc et attendent de tous qu’ils aillent travailler sur un nouveau site, avec la même docilité que lors de leur arrivée…

Un album à lire !

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage avec les bulleurs des « BD de la semaine ». Nous nous sommes donné rendez-vous chez Moka cette semaine !

Rapide-Blanc

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Pascal BLANCHET
Dépôt légal : octobre 2006
156 pages, 22,20 euros, ISBN : 978-2-922585-43-3

Bulles bulles bulles…

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Rapide-Blanc – Blanchet © La Pastèque – 2006

Les disparus du phare -Peter May

9782812610646« La première chose dont je suis conscient est le gout du sel. Il emplit ma bouche. Envahissant. Pénétrant. Il domine mon être, étouffe mes autres sens. Jusqu’à ce que le froid me saisisse. Qu’il me soulève et me serre entre ses bras. Il me tient si fermement que je ne peux bouger. A part les tremblements. Intenses et incontrôlables. Et, quelque part dans mon esprit, je sais que c’est une bonne chose. Mon corps essaye de produire de la chaleur. Si je ne tremblais pas, je serais mort. »

Il était une fois : un phare, une île battue les vents, une mystérieuse disparition un siècle plus tôt, un homme amnésique, des abeilles, une adolescente chamboulée, une identité perdue ….

Il était une fois une nature sauvage, balayée par les éléments… Une nature hostile mais d’une beauté à couper le souffle….

Il était une fois un homme qui se réveille sur le sable, un homme meurtri, par quoi, par qui ? Un homme qui ne sait plus qui il y est. Un héros entouré de mystère et dont la vie semble être menacée…

Il était une fois une réalité sordide, terrible, qui peu à peu, se dévoile au fil des pages…

Il était une fois un cri lancé sur les enjeux contemporains. Une alerte. Forte. Qui secoue. Une urgence, celle de la préservation de l’environnement…

Il était une fois une intrigue habile qui entraine le lecteur vers des horizons lointains, un brin effrayants….

Il était une fois ce polar un poil écolo ! Toutafé formidable et incroyablement maitrisé, qui se lit dans un souffle et qui laisse une empreinte forte dans les esprits !

 

« Rien, absolument riens depuis que j’ai fini échoué, à demi conscient, sur Traigh Losgaintir, n’a de sens. Mon amnésie. Mon échec à trouver le moindre indice sur mon identité, à part mon nom, même dans ma propre maison. Mon aventure avec Sally. Le livre sur le mystère des îles Flannan que je n’écris pas. Les ruches de la route du Cercueil. Mon bateau disparu. Et maintenant quelqu’un tente de me tuer. Et quelqu’un d’autre intervient pour me sauver la vie. Le poids de tout cela est tout bonnement écrasant. »

 

J’ai drôlement aimé ! Autant pour cette histoire pleine de rebondissements que pour le cadre superbe où se déroule ce polar impossible à lâcher une fois commencé !

A découvrir indéniablement pour un très joli moment de lecture…

 

gplelle

 

Les disparus du phare, Peter May, Le Rouergue Noir, 2016.