Les Vieux Fourneaux, tome 6 (Lupano & Cauuet)

Il est des séries et des auteurs qui en très peu de temps sont devenus des incontournables. Je range « Les vieux Fourneaux » dans cette rubrique puisqu’il aura fallu moins de cinq ans pour qu’elle attire l’attention d’un large lectorat. Et oui ! C’est en 2014 que débarquaient pour la première fois Mimile, Pierrot et Antoine dans les bacs des libraires. Trois vieux potes de toujours aujourd’hui labellisés « Seniors » par la société. Leur vie est derrière eux mais ils sont bien décidés à croquer à pleines dents les années qui leur restent à vivre. Puis nous [lecteurs]… on est sur les charbons ardents une fois par an… quand la sortie d’un tome des « Vieux fourneaux » se profile. Et le cru 2020 ne déroge pas à la règle.

tome 6 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2020

Avec le décès de Fanfan, le QG de « Ni Yeux Ni maître » est sur la sellette. Les héritiers de la vieille anarchiste comptent récupérer leur alléchante part d’héritage… et le plus vite sera le mieux ! Pierrot ronge donc son frein à l’idée que ces vautours prennent possession des lieux mais il est attendu sous d’autres cieux… ceux de la Guyane en l’occurrence. Mimile s’y est installé et a invité ses vieux potes à passer quelques jours de vacances. Antoine est ravit de pouvoir aller réchauffer ses rhumatismes sous un soleil plus généreux… Pierrot lui ronchonne de tout ce chambardement que le voyage implique. Mais avant d’arriver à bon port, il y a quelques surprises intermédiaires à gérer. A l’aéroport, Pierrot apprend notamment qu’il est fiché « S » …

« – Je lis : « identifié comme activiste de la mouvance d’Ultra-gauche. »

– Hahaha ! Je t’en foutrais, moi, de la mouvance ! A mon âge, c’est davantage de la traînance que de la mouvance. Mon dernier forfait était d’ailleurs l’arrachage d’un détecteur de mouvance dans les chiottes du bar Le Rami, dans le 18è… »

Le rythme de la série est trouvé depuis quelques tomes déjà et ne relâche plus désormais (excepté le tome 3 que je trouvais un peu mollasson). Au programme de ce sixième tome, il y a de l’humour et du sarcasme, de la franche camaraderie et des retrouvailles, du militantisme et de l’altruisme, de la vraie belle mauvaise foi et la trogne bougonne de Pierrot, les tatouages de Mimile, l’accent « so british » d’Errol et la joie contagieuse d’Antoine, des pluies diluviennes et le grand soleil de Guyane… j’en passe. Autant d’ingrédients différents qui font le sel de cet univers.

Le ton du scénario de Wilfrid Lupano est enlevé et plein de bonne humeur ; c’est là la marque de fabrique de la série. Cette ambiance joyeuse sert d’appui pour aborder des sujets de fond bien plus sérieux. Ici, il sera question d’écologie. Pollution et déforestation servent d’appui pour faire une pique bien placée au système capitaliste. Le propos critique dégomme les pratique de pillages des richesses minières des pays au détriment de tout : de la vie, de l’écosystème, de la santé des indigènes…

La patte graphique de Paul Cauuet est très fidèle elle aussi à l’atmosphère de la série. Malgré le dépaysement qui nous extrait de la piaule parisienne de Pierrot ou des campagnes du sud-ouest de la France, on est là comme chez nous dans la forêt tropicale guyanaise, à pagayer sur le Maroni. Et à se moquer ouvertement de ce pauvre Pierrot qui a bien du mal à s’adapter à son nouvel environnement.

Du bon, de la poilade et un discours très gauchiste comme j’aime. A lire !

Les vieux Fourneaux (série en cours)

Tome 6 : L’Oreille Bouchée

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Paul CAUUET / Scénariste : Wilfrid LUPANO

Dépôt légal : novembre 2020 / 56 pages / 13 euros

ISBN : 9782505083368

Aduna (ByMöko)

ByMöko © Soleil Productions – 2020

Il y a ce qu’on voit, qui est là, face à nous. Puis il y a ce qui est, immatériel, presque irréel… mais qui existe… intuition indicible. Une dichotomie entre le concret et l’abstrait. Entre le réel et l’irréel qui se répondent en écho… s’équilibrent et forment un tout.

Visible et invisible, à l’instar du titre de cet ouvrage.

Aduna – monde visible est un monde diurne. L’agir, le vivre, les faits, l’ordre établi. Des masques que l’on fabrique pour les cérémonies rituelles au respect des anciens, chacun est à sa place et contribue à l’harmonie de la communauté.

Auduna – monde invisible laisse la place à la nuit. L’onirique, le fantastique. Le ressentir. Aux fantômes, aux mythes et aux légendes. L’invisible respecte l’harmonie entre les hommes et la nature. Le respect de l’âme des défunts, des esprits, des trowos et du divin.

L’Afrique. Continents de cultures et de traditions orales.

ByMöko nous livre ici un prolongement de l’univers qu’il avait retranscrit dans son premier album : « Au pied de la falaise » publié en 2017 [et dont vous trouverez ici le site consacré à l’univers ici]. Avec « Aduna » , l’auteur interprète et nous décode quelques coutumes africaines, des thèmes présents dans le premier récit.

« Mawu Lisa est le dieu créateur, il est le tout. On ne peut le représenter, à la fois féminin et masculin, immensément grand et minusculement petit, ici et là. Il n’interfère plus avec ce monde depuis qu’il l’a créé. Mais pour celui qui sait ouvrir l’œil, il reste quelques vestiges de sa présence : la beauté et la poésie en seraient une trace… »

Petit recueil de thématiques (masques, case, baobab, les personnalités qui font office de pilier dans les villages, les fétiches…) qui nous explique simplement la teneur de quelques codes sociaux africains. Des illustrations muettes et des doubles pages qui se répondent en écho ; à gauche, des vignettes illustrent le quotidien et sont complétées d’un texte explicatif tandis qu’à droite, une illustration en pleine page.

Un album broché au format à l’italienne et relié à la suisse. Dans ses couleurs douces et terreuses, ByMöko nous entraîne dans une plongée délicieuse… l’occasion de se sensibiliser à l’âme africaine. A l’instar de son premier album, on invente les couleurs nous-même, doucement guidé par la présence de l’auteur. On retrouve des figures que l’on avait croisé dans « Au pied de la falaise » et on revoit le chemin qu’Akou [personnage principal du premier album] nous avait invité à emprunter. Une bonne chaleur inonde ces planches. On avance doucement, précautionneusement. On découvre, on apprend, on baigne dans quelque chose qui est à la fois bienveillant et qui nous sensibilise à une culture qui est très différente de la nôtre.

Très belle initiation à la culture traditionnelle africaine. Un petit bijou d’album.

Aduna – Monde visible / Monde invisible

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : ByMöko

Dépôt légal : novembre 2020 / 40 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782302081772

Carbone & Sicilium (Bablet)

« Manger, boire, dormir et copuler. Il y a entrave à l’individu quand ce dernier ne peut pas assouvir ces besoins fondamentaux. Pour être complet, il faudrait que l’humain soit à chaque instant libre d’écouter ses pulsions primaires, mais aussi de se conformer aux lois de la société qui le contraignent dans le but de préserver la paix sociale et de ne pas nuire à son prochain. C’est un paradoxe qu’il ne peut résoudre. »

Bablet © Ankama Editions – 2020

Au début, il n’y avait rien si ce n’est une intelligence artificielle balbutiante, un pâle ersatz des figures robotiques aperçues dans les meilleures œuvres de science-fiction. Les laboratoires de la Tomorrow Foundation ont travaillé d’arrache-pied sur le projet, ne comptant pas les heures, rêvant juste de voir leurs rêves devenir réalité. C’est ainsi que Carbone et Silicium ont pu voir le jour. Deux intelligences artificielles nouvelle génération et destinées à devenir des personnels hospitaliers au service d’hommes et de femmes âgés, malades et/ou isolés.

Pendant plus de dix ans, Carbone et Silicium ne verront rien d’autres que la géographie des quatre murs du laboratoire où ils ont été créés. Et malgré leurs nombreux voyages dans les dédales innombrables du réseau informatique, ils n’ont jamais vu de leurs yeux la vie à l’extérieur. Consciente de la frustration et de la souffrance causées par cette situation, l’équipe du laboratoire organise un voyage durant lequel Carbone et Silicium resteront sous leur surveillance. Malgré tout, les deux androïdes parviennent à leur faire faux bond. Tandis que Carbone est rapidement interceptée, Silicium leur échappe. « Ils mènent alors chacun leurs propres expériences et luttent, pendant plusieurs siècles, afin de trouver leur place sur une planète à bout de souffle où les catastrophes climatiques et les bouleversements politiques et humains se succèdent… » (extrait du synopsis éditeur).

Après son très remarqué « Shangri-La » en 2016, Mathieu Bablet revient avec un récit d’apprentissage et d’anticipation très consistant. Que ce soit la psychologie des personnages, les réflexions de fond sur l’humanité et son devenir, la cohérence de l’ensemble et surtout (surtout !) la créativité dont il fait preuve pour le traitement graphique du récit… tout tout tout mérite au moins un petit coup d’œil… au mieux une lecture attentive si les extraits que vous allez attraper en feuilletant vous donnent envie d’aller plus loin.

« – C’est bizarre : quand cette personne parle, elle fait appel à mon sentiment de repli identitaire et à ma peur de l’autre.

– Oui, c’est un politicien. 

– Incroyable… c’est au-delà de toute logique. Donc, c’est normal que lorsqu’il me parle, il exacerbe ma colère et ma peur ?

– Non, justement. Dans ce genre de cas, il faut éviter le piège et utiliser ta raison et ton intellect, pas tes émotions. »

En construisant plusieurs ambiances graphiques pour nous guider dans la lecture, Mathieu Bablet nous embarque dans le futur, toujours plus loin vers ce lointain demain. Il nous raconte un des scénarios possible de ce que pourrait devenir l’humanité. Et ce n’est pas forcément beau à voir… car comme souvent, l’Homme y est l’acteur de sa propre perte. Pessimiste ? Oui, mais sans lourdeurs inutiles ; le propos est intelligent et fort bien construit. Déjà-vu ? Oui dans d’autres œuvres de fiction si ce n’est que l’auteur parvient à inventer et nous offre un nouveau regard, à la fois très personnel mais surtout, très universel. Je crois que cet album a la trempe de ces ouvrages qui sont capables de passer les années sans revêtir un cachet vieillot qui les fige dans une époque, une pensée collective propre à une génération ou un courant littéraire. Le fond comme la forme de « Carbone & Silicium » en font une œuvre intemporelle.

On y voit le talent et l’énergie que l’humanité mobilisent pour courir à sa propre perte. Au cœur de cette fiction, une projection croyable. L’univers est cohérent, le rythme narratif entrainant. Les deux personnages principaux sont dotés de personnalités complexes, ils sont touchants, intègres. Deux robots bien plus humains que la plupart de nos congénères. Deux créatures qui nous interpellent, nous surprennent. Carbone et Silicium s’émotionnent, se bouleversifient, s’opposent, se déchirent… mais ils s’aiment, se questionnent, se détestent pour leurs si grandes différences eux qui sont pourtant nés dans le même sein scientifique. Ils s’amourachent pourtant à chacune de leurs rencontres. Cette romance offre la touche d’espoir nécessaire pour illuminer ce récit d’anticipation. L’amour est toujours possible, cela donne de l’élan alors que toutes les données devraient pourtant inciter ces deux androïdes – émotifs, empathiques et dotés d’une faculté d’analyse redoutable – à se débrancher.

L’humanité est capable du meilleur comme du pire. Et dans tout ce pire, cela vaut la peine de sauver le meilleur, le bon, le doux. Solidarité, entraide ne seront jamais des mots dépourvus de sens.

« On fait partie de l’humanité superflue. C’est comme ça. »

Critique de la société et du système capitaliste qui la gangrène, « Carbone & Silicium » nous invite à traverser les décennies, les siècles même. Un récit riche et complexe où il sera question de politique et d’Etat policier. D’enjeux commerciaux, du marché de la concurrence et de société de consommation. De privations de libertés, de domination d’une espèce sur une autres, d’une économie sur une autre, d’un peuple sur un autre. De sentiments et d’émotions. D’environnement et de réchauffement climatique. De voyages dans la matrice, de virtuel et de réel, de rêve et de réalité… du rapport que les individus ont à l’écran et de la place croissante qu’il prend dans nos interactions sociales. Du rapport à la société, à l’Autre et du rapport que l’on a avec soi-même (assumer son ego). De libre-arbitre, de désirs, de fusion, d’entraide.

On attrape le fil du récit sans jamais trop parvenir à le lâcher pourtant, j’ai eu besoin de faire plusieurs pauses durant ma lecture… avec parfois une difficulté à la reprendre. « Carbone & Silicium » est loin d’être une lecture légère. C’est un récit qui fascine d’autant plus qu’il soulève des questions essentielles sur l’Homme et sa nature intrinsèque… allant parfois jusqu’à imaginer des solutions extrêmes et radicales aux impasses dans lesquelles l’humanité s’est nichée. Pourtant, on ne sort pas abattus et démoralisés de cet album, on le referme avec la certitude d’avoir ouvert une fenêtre sur un monde en devenir. Un monde imparfait, bancal, tordu… mais un monde fictif qui peut se corriger. La lecture terminée, la réflexion se poursuit. Bablet fait bouger les lignes avec ses réflexions éthiques et métaphysiques. Il nous interroge, nous interpelle… l’ouvrage est finalement assez interactif… il met les neurones au boulot !

« Pour être complet, il faut être seul. Pas de société, pas d’entraves. »

Voyage aux côtés de créatures directement sorties de la Matrice. Certes, c’est une vision cafardeuse de ce que pourrait être demain. Visions cafardeuses qui disposent pourtant de belles respirations : graphiques (bien évidemment avec des illustrations superbes que l’on a tout loisir de contempler durant de nombreux passages muets), puis cette romance improbable des deux androïdes qui est très bien pensée. L’optimisme est ténu mais suffisant pour nous tenir accroché à l’album. Dernier point : le récit propose une réflexion constructive sur les points de butée et les maux de nos sociétés actuelles. Bref, il y a largement de quoi se mettre sous la dent. Cerise sur le gâteau : l’ouvrage se referme sur une superbe postface d’Alain Damasio… Fichtre ! Du premier mot au dernier point… « Carbone & Silicium » vaut le détour !

Carbone & Silicium (récit complet)

Editeur : Ankama / Collection : Label 619

Dessinateur & Scénariste : Mathieu BABLET

Dépôt légal : août 2020 / 250 pages / 22,90 euros

ISBN : 979-10-335-1196-0

Dans la Forêt sombre et mystérieuse (Winshluss)

Winshluss © Gallimard – 2016

Angelo est un gamin d’une dizaine d’années. Curieux de tout, il se passionne pour les animaux, les insectes… et aimerait plus tard devenir zoologiste. Il vit dans une famille banale en tous point de vue : un grand frère en pleine crise d’adolescence, une petite sœur qui n’en est qu’au stade des areuh-areuh, un père qui entame son sevrage tabagique et une mère attentionnée. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ce n’est qu’une sale nouvelle tombe sur la petite famille : la grand-mère maternelle d’Angelo a été victime d’un malaise cardiaque et les médecins sont très pessimistes sur son pronostic vital.

« Moi, je vous le dis, un monde sans Mémé, ça serait trop nul !!! »

Dans la Forêt sombre et mystérieuse – Winshluss © Gallimard – 2016

Ni une ni deux, la famille saute dans la voiture avant qu’elle… enfin… tant que… bref, vous voyez quoi… ils vont rendre visite à la grand-mère tant qu’elle est encore de ce monde. Profitant d’une petite halte sur une aire de repos, Angelo explore les environs à la recherche d’un spécimen rare qu’il pourrait capturer. Il s’apprête à mettre la main sur un dinosaure quand soudain – un drame n’arrivant jamais seul – il s’aperçoit que sa famille a repris la route… sans lui ! Le voilà seul, livré à lui-même et totalement paniqué ! Pour les rejoindre, il décide de couper à travers la… et se perd complètement.

« Gloups ! Maintenant, il fait nuit… Maintenant, j’ai la trouille. »

Winshluss délire avec un jeune aventurier en herbe à qui il fait vivre une épopée complètement loufoque ! Mort de trouille face à l’abandon (il a purement et simplement été oublié par ses parents dans un lieu cossu de banalité), l’enfant n’a d’autre choix que celui de se réfugier dans son monde imaginaire pour limiter le traumatisme. Il surfe à plein régime sur les chemins hasardeux de la vie et s’adapte à la vitesse de la lumière aux situations auxquelles il va être confronté… situations plus improbables les unes que les autres de son aventure fantastique. Ne pouvant compter que sur lui-même, le personnage va de surprise en surprise. Winshluss s’éclate et mêle à ce récit diverses références directement sorties des contes populaires de notre enfance (reprenant ainsi un concept qu’il avait maitrisé avec brio dans « Pinocchio » il y a de ça 12 ans… déjà !!!). Puis l’auteur improvise, fait des pirouettes narratives folles pour retomber sur ses pattes. Parfois, j’ai eu l’impression que Winhluss se faisait lui-même surprendre par ce récit imprévisible. Impossible donc, une fois la lecture commencée, de deviner les tours et les détours par lesquels on va passer mais c’est bon… bien bon !

Le ton est espiègle et aborde tout en finesse des sujets comme le respect de l’environnement, les effets délétères de l’industrialisation, la mort, l’ambition, le courage, la séparation… Fichtrement riche ce scénario ! Les péripéties et les rebondissements se succèdent et le petit bonhomme qui tente d’avancer dans la vie tient à lui seul tout le poids de l’album sur ses petites épaules. On ne se perd pas et Ôh surprise, ce récit est accessible à un large public (pas de scènes de pénétration, pas de viol de Blanche Neige par Sept Nains Vicieux… non, le dessin est épuré, soft mais pas au point d’être conventionnel. Non, un « soft » qui pétille de malice et que petits et grands pourront apprécier.

Petit album qui fait du bien et permet de déconnecter. Vivifiant donc.

Dans la Forêt sombre et mystérieuse (one shot)

Editeur : Gallimard BD

Dessinateur & Scénariste : WINSHLUSS

Dépôt légal : octobre 2016 / 160 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-07-065570-0

Et il foula la terre avec légèreté (Ramadier & Bonneau)

Un couple dort. Ils sont enlacés, nus. Ils se touchent même lorsque le sommeil les emporte sur des rivages imaginaires différents. Le désir est là. Il tisse un lien invisible entre eux. Il aimante leurs corps l’un à l’autre. Se toucher. Se caresser. S’embrasser. Se lécher. Le langage du corps se passe de mots.

Mais lui doit partir. Son sac est prêt. Il doit prendre la voiture, s’éloigner. Monter dans ce ferry qui l’éloignera plus encore. Puis continuer à avaler les kilomètres. Jusqu’en Norvège. Entre leurs deux corps, la distance est maintenant conséquente.

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Ethan a été appelé pour le travail. Un nouveau gisement pétrolier a été découvert et il doit l’étudier. Loin de ses habitudes, loin de son mode de vie, Ethan découvre avant tout un lieu. Une ambiance. Une luminosité nouvelle qui donne à son nouvel environnement une teinte inédite.

« Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter. »

Là, non loin du cercle polaire, il verra pour première fois une aurore boréale. Il embrassera de son regard la nuit et son ciel immense constellé d’étoiles. Il savourera le calme des lieux et cette impression que le temps est suspendu.

Ethan profite de son séjour pour apprendre quelques rudiments de vocabulaire, se sensibiliser à la culture norvégienne et au mode de vie des habitants de la région. Et ce qu’il va découvrir va lui plaire… lui plaire énormément…

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Mathilde Ramadier a construit un récit tout en douceur. Beaucoup de sérénité dans les propos qui n’hésitent pas à se dérober au regard, à quitter le devant de la scène pour permettre aux lecteurs de savourer les illustrations, le « décor » magique de ce coin du monde. Elle installe un personnage principal solitaire et ouvert à tout. Il semble désireux d’apprendre, cherchant à aller à l’avant des rencontres, entendre ce qu’on a envie de lui transmettre. Il a envie de faire ce pas de côté ; il est à l’écoute de ce que son corps lui murmure. Quel est donc ce désir inconnu qui vibre en lui ? Il boit à grandes gorgées cet air nouveau, il se remplit de ce monde nouveau… et toutes les perspectives que cela lui offre. Il y a ici comme une facilité entre les personnages à se mettre en lien, à sympathiser, à parler ouvertement et franchement. Comme une spontanéité saine dans les rapports humains. Beaucoup d’humilité aussi dans les personnages secondaires que nous rencontrerons. Ces derniers portent à leur terre natale un amour incroyable et sans limite. Ils ont cette fierté d’être nés sur cette terre magique dans laquelle leur mémoire, leurs convictions, leur façon d’être au monde sont profondément enracinées. Ils clament et assument pleinement leur identité.

La scénariste emploie un ton didactique réellement doux. Je l’avais déjà vu faire dans « Berlin 2.0 » mai ici, elle a gagné en doigté dans la manière d’aborder les choses et de traiter son sujet… et il ne me semble pas que cela soit dû à la pagination de « Et il foula la terre avec légèreté » ; car bien que plus conséquente, l’épaisseur de cet ouvrage ne fait pas tout. On sent davantage de maturité dans le propos. Davantage de profondeur et d’empathie. Elle donne les clés de compréhension pour nous permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de ce pays et ce à différents niveaux (sociologique, environnemental, philosophique, tradition…). Mathilde Ramadier ouvre également une réflexion pertinente sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. Elle montre explicitement quels sont les enjeux économiques et environnementaux… et forcément, qu’on est là dans un cas de figure complexe et inextricable : comment préserver ce cadre de vie harmonieux lorsque les compagnies pétrolières ont jeté leur dévolu sur les gisements pétroliers qu’il détient ? Le pot de terre contre le pot de fer… et un réel esprit critique sur les déviances des sociétés de consommation.

Le dessin légèrement charbonneux de Laurent Bonneau va à ravir à ces paysages. Il leur donne une légère immatérialité et une intensité incroyable ! Il impose l’imprécision, amputant ses illustrations de détails dont d’autres se seraient gavés, comme s’il était trop respectueux pour dévoiler leurs détails et donnant l’impression d’une nature à la fois préservée et pudique. La nature rayonne de bleus pastel tandis que les scènes du quotidien flottent dans une légère teinte violacée, leur donnant une pointe de nostalgie hésitante et renforçant l’impression de quiétude. J’ai beaucoup vu passer les ouvrages sur lesquels Laurent Bonneau a travaillé ; nombreuses sont les chroniques qui m’ont donné l’envie de découvrir ce talentueux artiste et voilà enfin que je fais le pas… et ce que je découvre est réellement à la hauteur de mes attentes.

Superbe, réflexif, introspectif, humain, mature… Et il foula la terre avec légèreté est tout cela à la fois. Lisez-le 😉

Les chroniques : Jérôme, Noukette, Sans connivence, Linetje, Jean-François.

Et il foula la terre avec légèreté (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Laurent BONNEAU / Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2017 / 168 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-7548-1215-3

Le Boiseleur, tome 1 (Hubert & Hersent)

« En ces temps fort lointains habitait dans la ville de Solidor un jeune apprenti sculpteur du nom d’Illian » …

Illian travaille chaque jour dans l’atelier de Maître Koppel. Ce dernier, un homme acariâtre et avare, a fait signer à Illian un contrat d’apprentissage extrêmement contraignant. Si Illian rompt le contrat, il devra rembourser l’intégralité des frais qui ont été engagés pour le former. De plus, partant du principe que le gîte et le couvert sont proposés au jeune apprenti, Illian ne perçoit aucun salaire pour le travail qu’il réalise. Et il croule littéralement sous la tâche !

Illian n’a que peu de temps libre pour se consacrer à son passe-temps favori : se promener dans les rues de Solidor pour écouter les chants des oiseaux exotiques. Chaque habitant détient au moins un oiseau. Les beaux jours, les cages sont suspendues aux poutres extérieures des maisons. Les rues sont un charivari de couleurs et de chants mélodieux… cela suffit à faire le bonheur du jeune homme. Malheureusement, sans revenus, Illian n’a pas les moyens de s’acheter un oiseau. Il décide de sculpter un rossignol et de le peindre. Il aura ainsi tout loisir de le contempler quand il se couche le soir. Lorsque Maître Koppel constate que son apprenti se divertit ainsi, il sort de ses gonds… L’intervention de sa fille calme la fureur du maître mais les conséquences de cette découverte vont avoir un effet inattendu sur la ville et ses habitants.

Hubert revient avec un magnifique conte écologique. Touche-à-tout, l’auteur montre une nouvelle fois qu’il est éclectique dans les sujets qu’il aborde. Il peut aussi bien se pencher sur les troubles psychiques ( « La Chair de l’Araignée » ) que le Paris des années 30 au travers d’une série polar pétillante ( « Miss pas Touche » ), de frivolité ( « Monsieur désire ? » que je n’ai pas chroniqué) ou d’homosexualité avec l’excellent « La nuit mange le Jour » ). Puis il y a eu l’inclassable série « Beauté » (également non chroniquée) réalisée avec les Kerascoët… Sans compter les albums qu’il a réalisés en tant que dessinateur et/ou coloriste et qui sont les résultats de ses collaborations avec Jason, David B., Tronchet, Frédéric Richaud, Zanzim, Lewis Trondheim, Bertrand Santini, …

L’intrigue du « Boiseleur » est à l’origine une nouvelle écrite par Gaëlle Hersent. Cette histoire lui est venue il y a quelques années. Le texte a finalement été retravaillé avec Hubert pour devenir plus complet, plus dense. Au final, cette petite histoire de sculpteur est devenue grande puisqu’elle se développera en un triptyque.

Il est question d’un jeune adulte qui fait ses premières armes dans la société. On s’indigne pour lui des conditions de travail oppressantes qui sont les siennes. Lui, ne se révolte pas. Ne conteste pas. Ne se plaint pas. Il est jeune, sans expérience, mais pas sans opinions. C’est là le rôle de la voix-off que de nous décoller du factuel pour avoir un regard critique sur les événements. Le personnage principal prend sa revanche en profitant de rares instants de liberté qu’il parvient à s’aménager : ses excursions en ville sont de réelles bouffées d’air pour lui comme pour nous. On y trouve-là toute l’ambiance d’un conte ; poésie, rêverie et sensibilité.

Hubert prend délicatement la main de son lecteur pour lui permettre de construire ses repères. Les codes sociaux qui ont cours dans cette cité nous sont dévoilés progressivement. L’angle de vue que le scénariste développe nous invite à une réflexion sur la société de consommation et le rapport qu’on nourrit avec notre environnement. Les oiseaux de l’album sont une métaphore. Les « objets » de consommation sont différents de ceux que l’on peut avoir pourtant, il y a un socle commun dans les dérives que cela induit. Ça dérape dans l’excès, comme si l’homme était incapable de se réguler sans goûter à l’excès. Les centres d’intérêts collectifs passent d’une mode à l’autre sans aucune transition ni demi-mesure.

Graphiquement, Gaëlle Hersent pose un regard tendre sur le jeune artisan. Elle l’enlace de douceur, s’attarde sur sa mine concentrée lorsqu’il sculpte ou qu’il peint, elle prend le temps de travailler les expressions de son visage. On lit en lui comme dans un livre, son visage s’illumine ou se renfrogne comme celui d’un enfant. L’autrice s’arrête généreusement sur son cadre de vie et propose régulièrement de grandes illustrations en pleine page. Ces dernières nous offrent ainsi tout loisir de découvrir les ruelles animées de Solidor avec ses poutrelles traversantes reliant les maisons, ses vérandas suspendues qui s’agrippent aux façades, ses oiseaux exotiques qui égayent la ville. On aimerait pouvoir y déambuler, le nez en l’air. Le dessin de Gaëlle Hersent est sublime et regorge de détails.

Très jolie surprise que cet album. Vivement la suite !

 Le Boiseleur / Tome 1 : Les Mains d’Illian (triptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Métamorphoses
Dessinateur : Gaëlle HERSENT / Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07778-2