J’aime le Natto (Blanchin Fujita)

Blanchin Fujita © Hikari Editions – 2017

Qu’est-ce donc que le Natto ?? Un plat traditionnel du Japon. Et le onsen ?

En 2008, Julie Blanchin Fujita fait un voyage de deux semaines à Tokyo. Le séjour est motivé par une rencontre avec des scientifiques japonais, première étape d’un projet qu’elle souhaite mener à terme et qui l’emmènera en Antarctique. Elle est rapidement fascinée par la ville et y revient en octobre 2009 dans l’idée d’y rester une année. Alors qu’elle a déjà embarqué pour le Japon, elle apprend que les subventions qu’elle attendait ne lui sont finalement pas accordées. Malgré tout, elle s’installe à Tokyo… elle restera 6 ans.

L’auteure consacre le premier chapitre de ce carnet de voyage à une courte biographie qui relate son parcours de sa prime enfance à son entrée dans la vie active. Débutée en 2004, cette dernière met du temps à se mettre en place. Alors plutôt que de rester les bras croisés à ne rien faire, Julie Blanchin Fujita prend son sac à dos. Bolivie, Guyane, Amazonie… chaque destination est l’occasion de suivre une équipe d’experts (biologistes, ingénieurs écologues, ONG…) dans leurs missions et de témoigner de leur travail dans un album. Elle est donc habituée aux décalages horaires et curieuse de découvrir les us et coutumes d’autres pays. Résultat…

… Une découverte de Tokyo entrainante ! Julie Blanchin Fujita partage avec générosité sa connaissance de la capitale japonaise. De la gastronomie aux moyens de transports, des activités de loisirs à l’attention des tokyoïtes pour leur environnement… on a l’impression de partager ces pages avec un guide passionné par son sujet. L’auteure est visiblement quelqu’un de très avenant qui n’a aucun souci pour lier rapidement connaissance. Du coup, elle saisit les bons plans et les opportunités au vol, se crée rapidement un réseau (amical et professionnel) et partage un quotidien visiblement sans temps morts. On est loin des circuits touristiques, on se balade à ses côtés en toute confiance et on savoure chaque page, chaque instant. Petits commerces de quartiers, onsen (thermes), bars de karaoké, vernissages, architecture intérieure des appartements, habitudes culinaires… Julie Blanchin passe tout au crible non sans une certaine nostalgie des années où elle vivait à Tokyo.

Elle parvient même à nous faire nous extasier devant l’ingéniosité des WC japonais ou face à ces festivaliers qui se rendent aux emplacements indiqués pour fumer leur cigarette. La scénariste fait naître l’envie irrésistible de se détendre avec un ofuro, de manger des sushis, bref… de sauter dans un avion en partance pour le Japon et voir de nos propres yeux cette capitale aussi fascinante.

La vie au quotidien et la culture populaire japonaise avec ses rituels. Un art de vivre en société à la fois raffiné, délicat et plein de bon sens. Des wagons réservés aux femmes aux heures de pointe en vue de limiter les attouchements, des trottoirs très bien aménagés pour que les non-voyants circulent en toute sécurité, des individus qui font preuve de solidarité et affichent un calme olympien même en cas de très forte secousse sismique.

L’ouvrage est entièrement bilingue (français et japonais). L’ambiance graphique m’a pourtant fait hésiter avant d’accepter de me lancer dans la lecture. Un trait sec et nerveux faisant évoluer des personnages souvent filiformes et à l’allure souvent dégingandée, le fouillis apparent des planches, une manière de faire cohabiter différentes couleurs entre elles… autant d’éléments qui ne m’attiraient pas particulièrement. Pour d’autres raisons (trop de rondeurs dans le trait et toujours cette impression de fouillis ambiant), j’avais mis beaucoup de temps à ouvrir un album de Florent Chavouet…. Chavouet, le nom est lâché. J’ai associé le travail de Julie Blanchin Fujita à celui de Florent Chavouet. Tout d’abord parce que le fond et la forme de leurs ouvrages sont proches [pour Chavouet, je pense essentiellement à « Tokyo Sanpo » et « Manabé Shima »] : des anecdotes du quotidien, des illustrations qui se glissent de ci de là avec naturel et une démarche artistique qui consiste à partager sa propre expérience. Sans compter la bonne humeur, quelques jeux de mots, une complicité forte avec le lecteur. Pourtant, je trouve qu’il n’y a aucune redite. Julie Blanchin Fujita témoigne avec spontanéité de son expérience personnelle. Des récits aussi différents que complémentaires.

Tentez donc ! Je mets ma main à couper que vous aussi, vous apprécierez cette ambiance entrainante et la bonne humeur continue dans chaque page.

La chronique de Jérôme.

J’aime le Natto

One shot
Editeur : Hikari
Dessinateur / Scénariste : Julie BLANCHIN FUJITA
Dépôt légal : mai 2017
232 pages, 18,90 euros, ISBN : 978-2-36774-112-3

Bulles bulles bulles…

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J’aime le Natto – Blanchin Fujita © Hikari Editions – 2017

Pause (Fabcaro)

Fabcaro © La Cafetière – 2017

Comment rebondir après le succès de « Zaï Zaï Zaï Zaï » ? Comment parvenir à réaliser un album qui soit aussi bien accueilli par le public, qui soit aussi percutant en termes de contenu… ? Comment faire quand la page blanche vous renvoie chaque jour son vide intersidéral ?

Fabcaro est livré à lui-même et n’a plus aucun garde-fou. Le public est conquis, les éditeurs lui donnent carte blanche et que le sujet qu’il propose soit totalement loufoque ou on ne peut plus sérieux, il est désormais en roue libre. Un excès de confiance dont il devrait se réjouir et pourtant, cela a sur lui l’effet inverse… Il cherche et tente de forcer les idées de scénario à sortir mais il ne peut constater que rien ne vient. A croire que le succès de son dernier album l’a pris de court et que la consécration artistique ne fait que renforcer ses angoisses.

Habitué de l’autobio (« Steak it easy », « Carnet du Pérou »…), il donne pourtant l’impression d’arriver au bout de ce qu’il acceptait de raconter de lui-même et s’est entiché de l’effet de surprise provoqué par « Zaï Zaï Zaï Zaï ». Quoi de plus normal que de vouloir retrouver ce plaisir d’inventer une intrigue de toutes pièces ? Quoi de plus grisant de se laisser porter par les rebondissements – versant par ailleurs dans une critique piquante de la société de consommation et de ses travers – qu’il était parvenu à inventer.

Rebondir … mmhh… pas évident.

– Et si l’inspiration revenait pas ? T’y as pensé ?
– Ah Ah, t’es fou ça revient toujours ça…

Pause – Fabcaro © La Cafetière – 2017

Page blanche. Trouver un sujet à attraper, pas de thème, pas de trame, foutraque et foutoir, il cherche, creuse, cherche un os à ronger, n’en trouve pas, en trouve un et le laisse, tente, cherche… hésite. Ce qui au final donne lieu à un album hybride proposant une succession d’anecdotes du quotidien entrecoupées d’idées plus ou moins fructueuses, plus ou moins subtiles… d’idées fantaisistes qui ne l’intéresse parfois pas.

C’est plutôt une sorte de carnet de route de cette période un peu flottante…

Un album très agréable à lire et malgré les difficultés rencontrées par Fabcaro, il y a ici une bonne humeur dont on profite à chaque instant. L’autodérision est le meilleur moyen de contourner le problème et bien que l’auteur semble conclure qu’il n’a plus rien à dire… ce n’est pas l’impression qui domine en sortant de cette lecture.

Noukette a bien aimé également ; je vous laisse lire sa chronique.

Pause

One shot
Editeur : La Cafetière
Collection : Corazon
Dessinateur / Scénariste : FABCARO
Dépôt légal : avril 2017
64 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-84774-025-7

Bulles bulles bulles…

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Pause – Fabcaro © La Cafetière – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Noukette :                                 Enna :                                        Enna :

Mylène :                                  Jérôme :                                   Blandine :

Sabine :                                Amandine :                                 Antigone :

Natiora :                                Gambadou :                                   Hélène :

Ludo :                                        Laeti :                                         Sophie :

Jacques :                                   Caro :                                      Karine :

Fanny :                                    Faelys :                                       Bouma :

EstelleCalim :                              Soukee :

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Le Travailleur de la nuit (Matz & Chemineau)

Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

Destin peu commun que celui d’Alexandre Marcus Jacob. Il fit sa première traversée en mer à 11 ans en tant que mousse et à 12 ans, il embarque en tant que timonier sur un navire des messageries maritimes. Il débarque clandestinement de son poste pour fuir un pédéraste, ce qui lui vaudra sa première peine pour désertion à l’âge de 13 ans. La même année, il repart pour une nouvelle traversée et découvre que ce n’est pas sur un baleinier qu’il a embarqué mais sur un bateau de pirate. Sa quatrième traversée sera également la dernière ; une maladie contractée en Afrique le prive de tout espoir de remettre un jour le pied sur un bateau et, comme un malheur ne vient jamais seul, de tout rêve de carrière d’officier de marine.

A 17 ans, il me fallait commencer une nouvelle vie.

Par le biais du filleul de son père, il se rapproche d’un groupuscule anarchiste où des hommes comme Charles Malato font entendre leurs voix. Il tente une première reconversion professionnelle en devenant typographe dans une imprimerie marseillaise qui imprime clandestinement « L’Agitateur », journal anarchiste marseillais dans lequel il publie quelques articles. Il est dénoncé par un de ses contacts et après une première incarcération, il tente une seconde reconversion en tant que pharmacien. Mais les forces de l’ordre lui mettent des bâtons dans les roues eu égard au fait qu’il est toujours actif dans le mouvement anarchiste. Il plaque tout, devient cambrioleur et monte son équipe, « Les travailleurs de la nuit ». Arrêté à la suite d’un cambriolage, il est envoyé au bagne de Cayenne en 1906 et devient le matricule 34777. Il ne remettra les pieds en métropole qu’en 1925, vivant mais affaiblit. Il finira de purger sa peine en prison et sera libéré en 1927. Il choisit alors la légalité et monte un commerce de textiles qui deviendra rapidement florissant. Et si ses convictions politiques sont inchangées, il ne milite plus activement.

Matz livre un portrait passionnant d’un homme charismatique et qui a toujours défendu ses convictions. Le scénariste s’efface totalement derrière son personnage, il lui laisse la main et choisit une narration à la première personne. L’effet est immédiat : on colle toujours au plus près de l’événement, on voit avec les yeux du personnage, on ressent les choses. C’est relativement facile avec un homme aussi entier et aussi engagé. J’ai également trouvé judicieux le fait que l’album s’ouvre sur le procès de 1905. A l’époque, Jacob a 26 ans et déjà un beau parcours derrière lui. Il fait face au juge avec dignité. L’homme est cultivé, sait manier la langue et l’ironie, n’hésite pas à corriger les « erreurs » d’interprétation faites par le magistrat…

– Vous vous êtes donc fait voleur. Pendant trois ans, vous avez écumé la France avec votre bande. Avec votre compagne illégitime, et même avec votre mère, qui se retrouvent accusées comme vous, ici, aujourd’hui ! Vous avez commis plus de 150 cambriolages !
– Je préfère le terme de reprise individuelle.
– Vous jouez sur les mots.
– Pas du tout. Je ne volais que les parasites et je ne volais pas pour mon propre compte. Mon but n’était pas de devenir moi-même un parasite.
– Mais au bout du compte, vous voliez.
– Je voyais plutôt cela comme une entreprise de démolition. La démolition de cette société basée sur le vol et le mensonge qui engraisse les parasites comme les curés et les juges, et suce le sang des travailleurs.

Très vite, on voit les qualités de cet homme franc, généreux, intègre, passionné. On pense très vite à d’autres héros de cette trempe : Robin des bois ou, après lui, le gentleman cambrioleur Arsène Lupin.

Côté dessin, le travail de Léonard Chemineau est tout aussi impeccable et efficace. Il crée des ambiances graphiques qui donnent corps à chaque période : les traversées maritimes (mer d’huile ou tempête, chaque atmosphère colle au contexte), ports d’Afrique, bagne de Cayenne, scènes diurnes…

C’est à lire et vous m’en direz des nouvelles !

Le Travailleur de la nuit

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Léonard CHEMINEAU
Scénariste : MATZ
Dépôt légal : avril 2017
128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36981-273-9

Bulles bulles bulles…

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Le Travailleur de la nuit – Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

Ecumes (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017
Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Une grossesse qui se fait désirer jusqu’à ce jour magique où, appelant pour connaître les résultats de ses derniers examens, elle apprend qu’elle est enceinte ! Elle ne tient pas encore son enfant dans ses bras mais déjà, la promesse d’une vie à trois la réchauffe.

Restant prudente, elle hésite cependant à trop anticiper la naissance ; acheter une salopette pour ce petit bonhomme à naître ne va pas de soi pour elle. Puis, la joie provoquée par la nouvelle de la grossesse laisse rapidement la place à de l’inquiétude. Des pertes abondantes de sang l’amène à se rendre régulièrement à l’hôpital, à y rester parfois quelques jours en observation. Jusqu’à cette hospitalisation plus longue durant laquelle elle fait une fausse couche.

Malgré la présence et l’amour que lui porte sa compagne, elles peinent toutes les deux à retrouver le goût de vivre.

Loin, bien loin des ouvrages jeunesse qu’elle écrit habituellement, Ingrid Chabbert livre ici un récit de vie très personnel. Une épreuve que la vie lui a imposée, qui l’a clouée à terre et dont elle a su se relever. La mettre en mots est certainement une catharsis. Les illustrations de Carole Maurel se posent comme une caresse sur ce témoignage douloureux.

Parfois, on se noie dans une mer à boire. Aussi rouge qu’un cœur qui cesse de battre. On regarde vers la surface, à la croisée de chemins sous-marins : remonter ou se laisse aller

Après quelques pages, les couleurs de l’album virent doucement au rose, puis au rouge. Pourtant, ce n’est que le prologue. Les prémices du récit nous emmènent dans le monde onirique de la scénariste, un cauchemar qui revient en boucle, douloureux présage. La couleur en métaphore, pour permettre au lecteur de toucher du doigt tous les non-dits contenus dans ces visions nocturnes, toute la peur que le personnage ne peut mettre en mots. Il est trop tôt pour qu’on en mesure la portée pour l’heure, on s’appuie sur la métaphore induite par la présence de ce rouge.

Puis, vient le drame et le long processus de deuil qui débute. Carole Maurel – dont l’autre actualité est la sortie de « Collaboration horizontale » – nous régale dans cet album. En toute simplicité, ses dessins illustrent des scènes de la vie quotidienne, sans fioritures. Elle exprime pourtant beaucoup de choses en utilisant les couleurs comme elle l’a fait. De fait, le récit peut être laconique, il ose aller à l’essentiel car il peut s’appuyer sur l’ambiance graphique. Ce sont les couleurs de Carole Maurel qui nous décrivent les émotions. Joie, plénitude, inquiétude, tristesse, mélancolie et cette petite flamme qui parvient à se rallumer timidement. Le scénario se soutien des illustrations, il puise sa force dans le dessin.

PictoOKUn livre qui se vit plus qu’il ne se dit. Un récit sensible et touchant.

Les chroniques de Moka et de Noukette.

Ecumes

One Shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : février 2017
88 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-003-0

Bulles bulles bulles…

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Ecumes – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Le Choix (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Enfant, j’ai du mal à me faire aux virages qui m’emmènent ailleurs… à l’effervescence des départs… au brouhaha des haut-parleurs… à l’image figée de mes parents glissant sur la vitre avant de disparaître, comme si c’était eux qui s’en allaient, me laissant seule avec ma valise sur la tête.

Elle a passé son enfance à changer de maison. Chaque année, ses parents la mettaient dans un train, direction une autre ville, une autre famille d’accueil. Jusqu’au début de sa vie d’adulte, sa vie ne fut qu’une succession de séparations. Pourquoi ?

Il y eu une courte période pourtant où elle se dit que le bonheur était possible. Cette année-là, elle rentre en Cinquième. Sa grand-mère demande à ce qu’elle vienne vivre chez elle. Direction Biarritz et le bonheur, direction les petits mots sucrés du matin et les mots rassurants du soir. L’année s’annonce bien. Mais le bonheur ne dure qu’un temps. Pour elle, il a duré un peu plus d’un trimestre en tout et pour tout. Il fut emporté par le décès soudain de sa grand-mère. Elle part alors dans une nouvelle famille d’accueil en milieu d’année scolaire. Changement d’école, changement des repères, une fois de plus. Elle a l’habitude même si elle se fait difficilement à cette réalité.

A 13 ans, elle découvre la vie avec ses parents. L’enfant cherche ses repères dans ce noyau familial qu’elle ne connaît pas, elle tâtonne pour en trouver les contours. La communication ne passe pas, elle devine les limites à ne pas franchir et quand elle les dépasse, les coups de son père tombent sans qu’elle en comprenne les raisons. Elle sait juste qu’elle est responsable de sa colère.

(…) Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Mon père, oui. Et il le prend très mal. Tant de choses déclenchent sa colère… et toutes viennent de moi.

Ce qui accroît son incompréhension, c’est qu’elle n’est plus scolarisée. Pour pallier à cela, elle allume la radio chaque matin et suit une émission qui diffuse des programmes pédagogiques. Deux cours de danse hebdomadaires viendront remplir un peu son emploi du temps. Pour le reste, elle tue l’ennui et la solitude en lisant. La journée, elle est seule à la maison. Elle stagne ainsi pendant deux ans, loin de ses pairs, loin de tout avant de retrouver les bancs de l’école. Elle a 15 ans quand elle redevient élève ; elle y trouve du plaisir mais cela a un prix…

Ma mère a beau dire que la Troisième ne sert à rien, passer de la Quatrième à la Seconde après deux ans d’absence ce n’est pas tellement évident… Les maths, les langues, ça ne va pas du tout… Il y a bien le français, mais là, c’est l’orthographe qui ne va pas du tout… J’ai du mal à photographier les mots. Je les comprends, mais je ne sais pas les écrire.

Le soir, elle dort dans un foyer d’étudiantes. Elle sympathise avec des filles plus âgées qu’elle, l’une d’entre elle milite au MLAC. La narratrice découvre le combat pour le droit des femmes, elle le fait sien sans toutefois en comprendre les tenants et les aboutissants… cela viendra plus tard.

Le scénario décrit un parcours de vie atypique. On se pose plusieurs fois la question de savoir quelles peuvent être les raisons qui motivent un couple parental à imposer ce cadre de vie si particulier. Pourquoi mettre tant de distance entre soi et son enfant ? Pourquoi lui imposer toutes ces séparations et la balloter de famille d’accueil en famille d’accueil ? Pourquoi ne pas voir l’insécurité dans laquelle ils la mettent et pourquoi attendre d’elle qu’elle grandisse seule ? Pourquoi ne pas l’aider à se forger ses propres armes qui l’aideront plus tard dans sa vie d’adulte ? Des pourquoi… beaucoup. Quelques réponses seront données après-coup.

Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Un album en partie autobiographie mais Désirée Frappier n’a aucune amertume dans le récit de sa propre enfance. Elle place un à un les éléments narratifs ; sans juger, elle questionne cependant ce défaut d’attention dont elle a fait l’objet, cette affection dont on l’a privée. Il y a un voile de brouillard qui entoure toute son enfance, on sent le poids du secret familial sans parvenir à le nommer. L’incompréhension et la souffrance affleurent à chaque mot. C’est du moins l’interprétation que j’en ai faite et le poids des non-dits a nourri mon questionnement.

L’écriture nous saisit, nous interroge, nous fait nous placer dans les interstices qui séparent les cases… qui sait s’il n’est pas possible d’y trouver quelques embryons de réponses ? Cette écriture vivante – semblable à un dialogue – m’avait déjà frappée lorsque j’ai lu « Là où se termine la terre ». La scénariste s’appuie sur des émotions et sur des silences, des doutes… ses doutes.

La narratrice s’est posée face à nous et raconte son enfance bancale d’une voix calme, presque chuchotée à certains moments. Désirée Frappier livre un récit profond et percutant. Le dessin charbonneux d’Alain Frappier le borde délicatement et le porte au-delà de toutes attentes. Le bon équilibre est trouvé pour cette histoire qui se situe à la croisée entre le récit de vie et le documentaire. Sur les pages où le propos est plus didactique, le trait du dessinateur devient plus neutre et plus épuré, les contrastes entre noir et blanc sont plus crus, les contours sont plus nets, sans fioritures. A mesure qu’on avance dans la lecture, on en comprend la portée et le sens à donner aux premières pages. L’incompréhension s’efface peu à peu sans toutefois disparaître totalement. Il reste des zones d’ombre malgré les réponses que la jeune fille obtient avec ou sans l’aide de ses parents. A mesure qu’elle grandit, elle s’approprie des bribes de son histoire, elle apprend à s’accepter.

Le témoignage autobiographique est un préambule destiné à préparer le terrain pour parler du combat mené par des milliers de femmes françaises soucieuses d’obtenir la reconnaissance de leurs droits de femmes. Toutes générations confondues, elles se sont mobilisées et ont revendiqué ce droit à jouir de leur corps. L’accès à la contraception, la possibilité de décider seules (ou avec leurs compagnons) du moment où elles enfanteront. Elles ont levé un tabou, bousculé l’opinion publique, dénoncé les pratiques d’avortements…

L’ouvrage rappelle que le droit à l’avortement fut l’objet de nombreuses polémiques. Sa reconnaissance fut controversée. Ne pas plier sous les accusations des conservateurs arguant inlassablement « qu’avorter, c’est tuer ». Dire que c’est nier la réalité. Nier que des milliers de femmes, toutes générations confondues, mettaient leur vie en péril en allant avorter dans des conditions parfois douteuses… plus que douteuses. Combien de septicémie ? Combien de décès ? Combien d’hémorragies et d’arrivées catastrophiques aux services des urgences ? Combien de discours réprobateurs de la part d’un corps médical jugeant, méprisant, moralisateur ? Dire que pour des milliers de femmes, toutes générations confondues, avorter n’est une décision facile à prendre. Dire qu’assumer une grossesse et les conséquences qui en résultent n’est pas à la portée de tout le monde. Tuer le mensonge car non avorter n’est pas une décision de confort. Avorter est toujours une décision douloureuse à prendre. C’est accepter l’évidence : cet enfant-là arrive trop tôt, les études ne sont pas terminées et que sans emploi, la situation est trop précaire pour garantir à cet enfant à venir les conditions nécessaires à son éducation.

Le scénario revient sur ce combat, les échecs qu’il a essuyé, les obstacles qu’il a dû franchir et la lente – très lente – évolution des mentalités. Ne pas oublier les premiers mouvements militants de défense des droits des femmes. Puis cette date historique du discours de Simone Veil devant l’Assemblée nationale. Novembre 1974.

Les femmes remplissent les tribunes du public. A leurs pieds, les députés, soit 469 hommes et 9 femmes.

Premier pas vers un changement des mentalités. Une petite victoire. Mais.. la loi est votée pour cinq ans et de nombreuses restrictions sont encore imposées. Une avancée tout de même. Avorter n’est plus un délit.

Je me demande quelle conception de Dieu autorise à dire que d’empêcher un embryon de se développer lorsqu’on est vraiment dans l’impossibilité de lui faire vivre un minimum de vie humaine est forcément plus désagréable à Dieu que la multiplication de la misère des hommes et que la condamnation d’un homme à la misère

PictoOKLe récit mêle la petite histoire [de la scénariste] à la Grande histoire. Désirée Frappier réalise un documentaire très complet. La partie autobiographique sert de levier à la partie documentaire.

Un devoir de mémoire, la mémoire d’un combat douloureux. Un album publié en 2015, à l’occasion des quarante ans de la Loi Veil. Un livre coup de poing. Nécessaire.

La chronique de Marilyne.

Extrait :

« Je me dit que tous ces souvenirs qui me reviennent, ça peut faire une histoire. Une histoire qui raconterait comment c’était avant. Parce que tout s’oublie si vite ! » (Le Choix).

Le Choix

One shot
Editeur : La Ville brûle
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2015
120 pages, 15 euros, ISBN : 9782360120567

Bulles bulles bulles…

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Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Des espaces vides (Moreno)

Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017
Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Alors qu’il passe une après-midi avec son fils, ce dernier vient le voir en tenant à la main une photo de son grand-père. L’enfant se rappelle d’un souvenir puis la discussion glisse doucement vers le passé et la guerre d’Espagne.

« Tu as fait la guerre, papa ? Tu avais un tank ? »

Les questions de son fils lui rappelle les questions qu’il posait à son père lorsqu’il était enfant. Sur les raisons qui ont conduit son propre grand-père à quitter l’Espagne en 1924 et à s’exiler pendant sept ans en Argentine. Qu’a-t-il fait là-bas ?

Les questions de son fils lui donnent l’idée d’écrire cette histoire familiale.

Un jour peut-être, tu te poseras des questions sur ton père, ce type qui parlait une langue bizarre, ou sur ton grand-père et ton arrière-grand-père qui naquirent et vécurent dans un pays qui n’est pas le tien. (…) Ce ne sont que des tranches de vies vécues dans un monde où disparaissent chaque jour des millions d’histoires, dans un monde qui lui-même n’existe déjà plus. Des millions d’histoires pleines d’espaces vides et de silences qui en disent plus que des paroles. Je vais donc te raconter tout ce que m’a dit mon père, mais je vais y aller petit à petit, pour que tu puisses t’en souvenir quand tu voudras

Tour à tour, les questions de Miguel Francisco Moreno et celles de son fils se répondent en écho. Elles se confondent. Les questionnements restent les mêmes malgré l’écart de génération. De même, les réponses qu’il donne à son fils se confondent avec celles que son père lui avait donné, avec les mêmes silences, les mêmes incertitudes.

Une belle histoire de transmission familiale où l’on voit chacun tenter de se situer dans sa famille, tenter de la comprendre et d’en percer les secrets. On revisite ainsi la période qui va de 1931 (fuite du roi Alphonse XIII et proclamation de la république), on aborde la révolution espagnole puis la guerre d’Espagne.

Peu de choses seront dites sur le père de l’auteur qui apparaît principalement comme étant le passeur d’une histoire. Cet homme a beaucoup raconté à son fils le parcours de vie de son père. Il a raconté son enfance aussi, la misère, la famine. La fin de la guerre d’Espagne est survolée, comme si l’histoire familiale cessait à ce moment-là de sortir des rails et rentrait enfin dans le moule. Comme si, l’on faisait fi des guerres fratricides, envolées les cartes d’adhésion à la CNT. D’un bond, on passe au présent, à la vie de l’auteur, son installation à Helsinki, son travail de directeur artistique qui le conduit à concevoir les personnages de la série « Angry Birds », sa séparation et sa vie avec son fils.

On fait des va-et-vient réguliers entre passé (les années 1930 en Espagne) et présent. Il se documente sur la guerre d’Espagne, prend l’habitude de questionner de nouveau son père à ce sujet. Il tente de comprendre, de remplir les espaces vides de l’histoire familiale.

PictomouiLe dessin est très propre, il n’y a rien à redire. Un peu trop propre peut-être compte-tenu des sujets abordés, de cette intimité que l’auteur nous montre et de cette plongée dans une Espagne en guerre. Il y a un contraste entre le fond et la forme que j’ai eu du mal à gérer. Une lecture agréable face à laquelle je suis restée spectatrice.

Extrait :

« Dans la peur d’en dire trop. Dans la peur de n’en dire pas assez. Des regards complices, de l’oubli. De la crainte qu’on ne t’oublie pas. Toute cette peur qui se transforme en une tristesse transmise de génération en génération, comme une blessure éternellement infectée, éternellement purulente » (Des espaces vides).

Des espaces vides

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Miguel Francisco MORENO
Dépôt légal : janvier 2017
120 pages, 16,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8388-9

Bulles bulles bulles…

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Des espaces vides – Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Steak it Easy (Fabcaro)

Fabcaro © La Cafetière Editions - 2016
Fabcaro © La Cafetière Editions – 2016

« Une BD sur mes problèmes de communication ? »

En 2004, Fabcaro prend contact avec les éditions La Cafetière lors du festival d’Angoulême. Il lui remet un projet, l’éditeur accroche avec son style et ce contact marque un réel tournant dans sa vie. Le premier album, « Le Steak haché de Damoclès » est publié un an plus tard. Sa timidité et son manque de confiance le mettent à mal dans son quotidien. Les rapports qu’il a avec son entourage sont compliqués, il ressent de la gêne, il n’ose pas dire les choses et en tentant de dépasser ses angoisses, il s’enlise dans les maladresses et les malentendus. Avec les années, la gêne qu’il ressent est de plus en plus forte. Sa compagne lui suggère d’écrire un album pour parler de ses névroses ; dubitatif, il se plie tout de même à l’exercice. En acceptant de regarder dans le rétro, Fabcaro remonte à la source de « ses problèmes ». Quel a été l’événement déclencheur qui l’a conduit à mettre le doigt dans un engrenage désagréable, se sentant toujours un peu décalé dans les échanges avec son entourage… pourquoi se voit-il comme un OVNI et comment dépasser cette fichue difficulté à assumer ses opinions, à s’assumer.

S’il fallait choisir arbitrairement la genèse d’une vie placée toute entière sous le signe du malentendu, je la daterais vers l’âge de sept ans, quand ma mère me confia ma première course : une baguette. (…) Voilà comment je revins chez moi avec un steak haché alors que j’étais parti acheter du pain.

Une catharsis en quelque sorte. Adieu la timidité, la gêne et l’hésitation ??

Le premier album édité, il poursuit dans le genre en réalisant « Droit dans le mûr » que La Cafetière publiera en 2007. On pouvait espérer que le premier album lui aurait permis de dépasser certains blocages… mais ce n’est pas tout à fait le cas. Les tics de langage qu’il avait pour habitude d’utiliser sont maintenant connus de son entourage et ça le confronte à d’autres problèmes. Son entourage l’interpelle joyeusement et ouvertement sur les anecdotes qu’il a racontées et ça n’est pas pour arranger les choses.

« Alors comme ça tu t’es emmerdé à mon mariage ?! Sympa… »

Ce qui le conduit à se poser de nouvelles questions…

Finalement, je me demande si l’autobio pour soigner les problèmes relationnels n’est pas la pire des solutions.

Les complexes restent et l’amènent souvent à s’exprimer de manière inappropriée, à préférer le mutisme plutôt que d’oser participer à une conversation, à bafouiller, à cafouiller, à prononcer des phrases absurdes genre « je suis plumé comme une enclume » et on pourrait facilement l’imaginer en train de mélanger les mots quitte à en prononcer de nouveaux, saugrenus et irréels… imaginons-en un improbable… genre… « cuféder ». (N.D.A. : Finger in the nose)

Arrive en fin d’intégrale « Like a Steak machine ». Au rythme d’une anecdote par page, Fabcaro nous fait profiter de ses références musicales, parfois surprenantes. Partant du principe que certains souvenirs sont marqués au fer rouge par une chanson. « La situation et sa bande son sont inextricablement liées, imprimées à vie, sans qu’on sache toujours pourquoi… ». De Thiéfaine à Elsa en passant par les Floyd, les Red Hot Chili Peppers ou Iron Maiden… gros retour en arrière pour des sons qui ont bercé toute une génération (la mienne, ce qui augmente le plaisir).

PictoOKCet ouvrage regroupe trois titres de Fabcaro : « Le Steak haché de Damoclès » (2005), « Droit dans le mûr » (2007) et « Like a Steak machine » (2009). Trois ouvrages autobiographiques. Une très bonne mise en jambe pour découvrir son univers, son humour et son goût prononcé pour l’autodérision.

Dédicace - Angoulême, Janvier 2017
Dédicace – Angoulême, Janvier 2017

Autres albums de Fabcaro sur le blog : « Zaï Zaï Zaï Zaï », « Carnet du Pérou », « -20% sur l’esprit de la forêt », « La Bredoute ».

la-bd-de-la-semaine-150x150Aujourd’hui, la « BD de la semaine » s’est posée chez Moka.

Un petit clic pour découvrir les pépites des autres participants.

Steak it easy

One shot
Editeur : La Cafetière
Collection : Corazón
Dessinateur / Scénariste : FABCARO
Dépôt légal : septembre 2016
144 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84774-024-0

Bulles bulles bulles…

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Steak it Easy – Fabcaro © La Cafetière Editions – 2016