Chroniks Express 36

Bandes dessinées : La Valise (D. Ranville & G. Amalric & M. Schmitt Giordano ; Ed. Akiléos, 2018).

Jeunesse / Ados : La Passe-Miroir, livre 1 : Les fiancés de l’hiver (C. Dabos ; Ed. Gallimard, 2013), La Passe-Miroir, livre 2 : Les disparus du Clairedelune (C. Dabos ; Ed. Gallimard, 2015), La Passe-Miroir, livre 3 : La Mémoire de Babel (C. Dabos ; Ed. Gallimard, 2017), Rendez-vous n’importe où (T. Scotto & I. Mondy ; Ed. Ulule, 2017), Mickey et l’océan perdu (D-P. Filippi & S. CAMBONI ; Ed. Glénat, 2018).

Romans : Les Loyautés (D. De Vigan ; Ed. Lattès, 2018).

 

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Bandes dessinées

 

Ranville – Amalric – Schmitt Giordano © Akiléos – 2018

Une femme aux yeux de chat quitte son manoir isolé. Elle délaisse le calme de sa retraite pour descendre en ville. Elle tient fermement la poignée de sa valise. Sa chouette la précède, comme pour lui ouvrir le chemin et s’assurer de l’absence de danger.

En bas, la silhouette austère s’étire à perte de vue. Un immense mure entoure la ville empêchant quiconque d’entrer… ou de sortir. Pour pénétrer dans la cité, il faut se présenter devant une immense porte gardée, décliner son identité et tendre les autorisations de circuler. A l’intérieur, les gratte-ciels succèdent aux gratte-ciels et en son cœur, un bâtiment énorme au milieu duquel trône l’immense statue de l’homme qui dirige tout, un sauveur… un bourreau. Les cheminées des usines crachent leur fumée, les lumières des projecteurs balayent le ciel,les soldats font leurs patrouilles. Ceux qu’ils arrêtent vivent leurs dernières heures. A l’extérieur de la ville, le no man’s land, la forêt à perte de vue.

Un couple tente d’échapper à cet état policier. Parents d’un nourrisson, ils cherchant à offrir un meilleur avenir à cet enfant que les seuls murs de cette ville-prison. Ils ont rendez-vous avec la femme aux yeux de chat. Elle a la possibilité de les faire sortir clandestinement de la ville. Mais son aide a un coût et tous ceux qui recourent à ses services en payent le prix fort.

Récit fantastique dans une société qui ne ressemble en rien à ce que l’on connaît. L’architecture des lieux est telle que l’histoire pourrait se passer dans le passé (métaphore du fascisme ?) ou dans le futur.

C’est un récit qui dénonce les régimes despotiques. On retrouve les éléments habituels de ces univers : un régime répressif, un despote fanatique assoiffé de pouvoir [les auteurs soignent notamment tout ce qui a trait au culte de la personnalité : affiches, statues, cérémonie…) sans oublier le combat des opposants rebelles…

C’est l’éternel récit du bien contre le mal. Le résultat n’est pas inintéressant mais si vous êtes friands de ce genre d’histoires, préférez-lui « Le Désespoir du singe » qui est bien plus abouti tant sur le fond que sur la forme.

 

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Jeunesse / Ado

Dabos © Gallimard – 2013

Bienvenue sur Anima, une des Arches du Nouveau Monde. Les Arches sont des bouts de Terre éparpillés çà et là dans l’atmosphère, chacune est gouvernée par un Esprit. L’esprit d’Anima est Artémis qui est l’Ancêtre de tous les habitants d’Anima. Grâce à elle, les habitants de l’Arche ont hérité d’un don qui se manifeste de manière différente chez chacun d’entre eux.

Ophélie a hérité du don de pouvoir passer les miroirs. Ces derniers lui servent de portes pour se déplacer à sa guise dans les lieux qu’elle a déjà visité. En outre, elle possède le don de liseuse ; lorsqu’elle tient un objet entre ses mains, elle peut ainsi lire son histoire au travers des émotions de tous ses anciens propriétaires.

Sa vie est organisée autour de son petit monde, entre la vie de famille et son travail au musée. Mais son équilibre vole en éclats le jour où elle apprend que les Doyennes d’Anima ont organisé son mariage avec Thorn. Les conséquences de ce mariage arrangé sont importantes : Thorn vient d’une Arche lointaine appelée « Le Pôle » et le mariage implique qu’Ophélie quitte son Arche natale pour aller vivre sur celle de son futur époux, un homme froid et austère. Ce mariage permet également de consolider les relations diplomatiques entre les deux Arches.

Dès qu’elle arrive au Pôle, Ophélie prend la mesure de la rudesse de sa nouvelle vie. Gouvernés par Farouk (un des frères d’Artémis), les dons des habitants du Pôle sont bien différents de ceux qu’elle connaissait sur Anima. Ophélie va devoir apprendre à vivre dans ce monde hostile et corrompu où tous – à quelques rares exceptions près – voient son mariage avec Thorn d’un mauvais œil. Ophélie comprend vite que sa vie est en danger. La seule personne sur laquelle elle semble pouvoir se reposer est Bérénilde, la tante de son fiancé… mais peut-elle réellement compter sur la protection de cette femme qui consacre tout son temps aux frivolités de la Cour de Farouk ?

Pourquoi cette lecture ? Mon fils aîné fait désormais preuve d’un gout prononcé pour la lecture de romans, de préférence dans le registre de la fantasy. Je voulais lui faire découvrir un nouvel univers mais j’ai voulu savoir si cette lecture pouvait convenir à un lecteur de son âge. Résultat : j’ai engouffré le livre en deux jours tant il m’était impossible de le lâcher.

L’intrigue est riche, les sujets traités (rapports diplomatiques et politiques, peur de l’étranger, mensonge, corruption, sentiments, mariage arrangé, pouvoir surnaturel, respect des lois…) sont variés et Christelle Dabos prend ses lecteurs au sérieux. Son écriture est très agréable, très accessible. Son univers imaginaire fascine, ce mystère qui plane sur ce monde nouveau, la promesse de savoir que la lecture nous permettra de comprendre pourquoi notre monde actuel a volé en éclats et de comprendre peut-être comment sont nés les Esprits qui gouvernent chaque Arche.

Une lecture jeunesse que j’ai dévoré. Sitôt le premier volume terminé, je me suis empressée d’aller acheter la suite…

Le site de cet univers ainsi que les chroniques d’Yvan et de Bidib.

 

Dabos © Gallimard – 2015

Où l’on retrouve Ophélie qui cherche toujours à comprendre les codes qui régissent les rapports humains sur cette Arche austère, celle de Farouk. Le Pôle et ses habitants. Les nobles et les sans-pouvoirs. Alors que ces derniers sont les petites mains qui doivent effectuer toutes les tâches ingrates (travail à l’usine, valet, mécanicien…), les nobles quant à eux ne se préoccupent que d’une seule chose : se faire bien voir de leur Esprit de famille. Les nobles sont répartis en différents clans, chaque clan maîtrise un pouvoir qui lui est propre. Les clans dominants sont les Dragons (le mari d’Ophélie fait partie de ce clan), les Mirages (capables de créer n’importe quelle illusion, qu’elle soit temporaire ou durable) et la Toile (chaque membre de la Toile est relié mentalement à son clan et chaque individu est capable d’entrer dans les pensées de n’importe lequel de leur interlocuteur) … et puis il y a les clans déchus (bannis suite à une erreur d’un de leur membre).

Dans cet univers hostile, Ophélie doit lutter pour survivre. Elle se déguise et évolue en toute discrétion, dans l’ombre de Bérénilde. C’est ainsi que sous les traits d’un valet, elle entre à la cour de Farouk et a ainsi tout loisir de découvrir enfin toute la laideur de cette société.

En parallèle, différentes occasions lui sont offertes de faire peu à peu la connaissance de son futur époux.

Rhoooo… deuxième volume de « La Passe-miroir » dévoré aussi vite que le premier tome. Cet univers m’a totalement fasciné. Christelle Dabos a cette capacité de vous projeter dans un lieu comme si vous y étiez. Un bureau et son fauteuil, un jardin et ses couleurs, une salle de jeu et son brouhaha… Christelle Dabos vous installe où elle veut, quand elle veut et parvient à vous faire percevoir une géographie des lieux comme vous n’en avez jamais vu. Tout est nouveau, des babioles de certains personnages à leurs somptueuses robes de bal et pourtant, tout vous est si familier.

En sus, une enquête policière, des sentiments amoureux, des pièges évités, des amitiés qui naissent sous nos yeux, un état de tension que l’on ne quitte pas (du fait de cet univers hostile) … Sitôt le deuxième volume terminé, je me suis empressée d’aller acheter la suite…

Dabos © Gallimard – 2017

Cela fait près de trois ans qu’Ophélie a été séparée de Thorn et contrainte de revenir sur Anima. Depuis trois ans, Ophélie a l’impression d’avoir été amputée d’une part d’elle-même. En secret, et avec l’aide de son Oncle, Ophélie fait des recherches sur les autres Arches. Compte-tenu des informations qu’elle est déjà parvenue à recueillir, elle est persuadée que Thorn se cache sur l’Arche de Babel.

Mais comment rejoindre Thorn alors que les Doyennes d’Anima ne cessent de la surveiller ? C’est alors que surgit de nulle part Archibald (l’ex-ambassadeur du Pôle) qui explique à Ophélie qu’il a trouvé une Rose des Vents qui lui permet de voyager d’une Arche à l’autre. Ophélie saisit alors l’occasion au vol et demande à son ami de lui montrer le chemin de l’Arche de Babel. Ophélie s’y rendra seule, Archibald et ses amis ont d’autres projets et la tante Roseline préfère rejoindre Bérénilde (la tante de Thorn) sur l’Arche de Farouk.

Ophélie découvre une nouvelle Arche, celle de deux Esprits de Famille : les jumeaux Hélène et Pollux. Elle doit apprendre de nouvelles règles de vie en société, elle découvre les pouvoirs de nouveaux nobles et la dure réalité des sans-pouvoirs de Babel. Ophélie ne peut se fier qu’à son instinct pour retrouver Thorn et plus elle se rapproche du but qu’elle s’est fixé, moins elle est sûre de retrouver un jour son mari.

Une fois encore, l’accroche est au rendez-vous-même si, pour le moment, ma préférence va au second tome de la série. Mais une fois encore, on navigue en plusieurs intrigues que l’auteur fait avancer sans jamais nous perdre et en continuant de donner de nouvelles perspectives à la série. La quête d’Ophélie (que je ne révèlerai pas ici) prend de plus en plus de consistance même s’il reste encore de nombreuses zones d’ombre.

Franchement, si vous ne l’avez pas lu, tester au moins le premier volume. Certes, les tomes sont épais mais ils se dévorent étonnamment vite ! Christelle Dabos travaille sur le tome 4 et il me tarde VRAIMENT de pouvoir le lire !

Quant à mon fils, il a souhaité terminer la série dans laquelle il était avant de commencer le premier volume de « La Passe-Miroir » . J’appréhendais que le livre ne lui tombe des mains ; en effet, il aime la fantasy mais il aime plus encore quand il y a de l’action et des scènes de combat. Avec « La Passe-Miroir » , il faut laisser à l’auteure le temps de placer les bases (riches et nombreuses) de son univers, comprendre qui sont les Esprits et se repérer un peu dans les Dons (pouvoirs) des différentes familles (Donc qui diffèrent d’une Arche à l’autre). Pourtant, il a passé ce cap et s’enfonce avec plaisir dans cette série.

 

Scotto – Monchy © Ulule – 2017

Où Madam’zelle et Monsieur décide de se rencontrer dans une semaine.

Où Madam’zelle et Monsieur se languissent à l’idée de se voir.

Où Madam’zelle et Monsieur s’écrivent chaque jour et dévoile peu à peu leurs sentiments.

Thomas Scotto met en mot cette correspondance amoureuse et invite, dans ce joli bal de mots, Mesdames Poésie et Métaphore pour parler des sentiments, de l’amour, du désir et… de l’attente.

Ingrid Monchy illustre ces amoureux éperdus, fous d’amour et ne désirant qu’une seule chose : prendre l’autre dans ses bras.

Où l’enfant s’amuse de les voir si gauches. Où l’enfant comprend très vite de quoi il en retourne mais qui s’amuse de voir deux adultes si empotés pour dire leurs sentiments.

Où l’enfant se réjouit et attend lui aussi le jour de la rencontre entre Madam’zelle et Monsieur.

Où cette jolie pépite a été déposée sous notre sapin par Noukette et où on se dit que décidément, les copines, il n’y a rien de meilleur sur Terre.

Filippi – Camboni © Glénat – 2018

« Le monde est enfin en paix après des années de conflit. Mickey, Minnie et Dingo sont récupérateurs. Leur mission : explorer les épaves de l’ancienne guerre en quête de ressources technologiques. Activité dans laquelle ils peuvent compter sur Pat Hibulaire pour leur mener la vie dure ! Un jour, répondant à une annonce, nos trois comparses mettent la main sur un cube étrange situé dans les profondeurs de l’océan. Ils n’imaginent pas les véritables motivations de leur commanditaire ni l’étendue des pouvoirs de cet artefact, à première vue inoffensif… » (synopsis éditeur).

Je ne suis pas du tout du genre à me ruer sur le dernier Mickey sorti. Pire encore, je ne suis pas-du-tout-Mickey… même si, plus jeune, j’ai passé des heures et des heures de lecture sur « Le Journal de Mickey », les « Mickey Parade » et j’en passe.

Je pensais que la fan de Mickey qui sommeille en moi était endormie pour toujours. Pour toujours ? Je n’en suis plus si sûre quand j’ai appris la sortie de cet album dans le catalogue de Glénat. J’ai acheté ans me soucier de l’histoire.

Ce qui m’a fait craquer ? Les illustrations de Silvio Camboni !

Et effectivement, graphiquement, on en prend plein les mirettes ! Tout est soigné, jusqu’au moindre détail. Les couleurs sont très agréables, les personnages identifiables au premier coup d’œil, les planches de toutes beauté. C’est l’aspect graphique qui m’a décidé à me procurer cet album et de ce point de vue-là, je ne suis totalement satisfaite.

Le scénario de Denis-Pierre Filippi met la barre un peu haute côté album jeunesse. Quelques mots de vocabulaire à expliquer, quelques transitions supplémentaires auraient été les bienvenues… bref, c’est un Mickey pour adultes qui est doté d’un scénario un peu confus.

Un bel album au demeurant mais on aurait aimé que l’histoire soit aussi succulente que les illustrations.

 

Romans

De Vigan © J-C. Lattès – 2018

Hélène enseigne au collège. Dans sa classe, un élève attire son attention. Il est discret, inhibé, silencieux… Hélène fait très vite le parallèle entre l’image que Théo renvoie aux autres et sa propre enfance. Elle est persuadée que Théo est victime de maltraitances. Entre doutes, hésitations et certitudes, Hélène s’agite.

Il me tardait finalement de retrouver la plume de Delphine De Vigan et je n’ai pas résisté à l’opportunité de découvrir son dernier roman sorti ce mois-ci. « Les Loyautés » est un roman très court comparé aux deux autres récits que j’ai pu lire (« Rien ne s’oppose à la nuit » et « D’après une histoire vraie » ). Ici, en tout juste 200 pages, elle dresse un portrait saisissant d’un quotidien dans lequel on pressent très vite le drame. Pourtant, on ne sait par quel biais va surgir l’instant fatal qui va conduire à déstabiliser ce fragile équilibre.

Dans ce récit, on côtoie deux adolescents sur le fil, une mère de famille en pleine remise en question et une enseignante en proie à ses démons. Le scénario se découpe en plusieurs chapitres et donne la voix tour-à-tour à chacun d’entre eux. Leur point commun : tous ces personnages courent à toutes ces générations est la quête d’identité à laquelle ils se consacrent ; certains cherchent leurs limites, d’autres cherchent des repères, tous souhaitent donner du sens à leurs actes… à leur parcours de vie.

Delphine De Vigan distille une ambiance inquiétante dès les premiers mots de son roman. Une peur sourde nous envahit et nous ne nous lâchera plus jusqu’à ce que l’on atteigne le dénouement se son récit. Et lorsqu’on referme l’ouvrage… le destin de ses personnages continue de nous hanter pendant quelques jours.

La chronique d’Au fil des Livres, Pierre Darracq, Cuné, …

Vies volées – Buenos Aires, Place de Mai (Matz & Goust)

Matz – Goust © Rue de Sèvres – 2018

Ils ont 20 ans. Ils se connaissent depuis des années et ont fait le choix de vivre ensemble en colocation le temps de leurs études universitaires. Leur amitié semble inébranlable pourtant, à les regarder, on se demande quel peut-être le point commun qui les a rapprochés.

Santiago a la démarche assurée du séducteur. Dame Nature a été particulièrement généreuse en se penchant sur le berceau de ce grand blond aux yeux bleus qui dévorent les filles. Il fait preuve d’un sens de l’humour certain, d’un optimisme qui lui permet de relativiser le moindre souci et, comme si cela ne suffisait pas, ses relations avec ses parents sont au beau fixe et Santiago sait qu’il peut compter sur leur soutien indéfectible.

Pour Mario en revanche, la vie est plus indocile. Réservé, portant davantage d’intérêt à la littérature qu’aux soirées entre amis, il se laisse souvent porter par l’élan de Santiago pour sortir. Sans cela, des soirées en tête-à-tête avec un bon roman, de préférence un texte d’Adolfo Bioy Casares.

Souvent, leur chemin les fait passer par la Place de Mai de Buenos Aires. Là, Mario rêve d’oser enfin aller à la rencontre des grands-mères de la place de Mai dont le combat incessant vise à retrouver leurs petits-enfants enlevés lors de la dictature militaire qui a duré en 1976 à 1983 en Argentine. Durant ces années de répression, nombre d’opposants au régime ont été assassinés et leurs bébés ont été placés dans des familles.

C’était pour ton bien. Pour ne pas que tu grandisses avec des gens comme eux. Il te fallait une vraie famille, des gens responsables, avec des principes, une morale, et qui t’aiment vraiment.

Mario est persuadé qu’il fait partie de ces enfants arrachés à leurs familles biologiques et voudrait faire les tests ADN qui lui en apporteront la confirmation. Face à la difficulté d’entreprendre la démarche, Santiago propose à son meilleur ami de l’accompagner. Et comme l’infirmière est belle, Santiago va même jusqu’à faire les tests, prétexte pour approcher la jeune femme de plus près. Lorsque les résultats tombent, les certitudes des deux amis s’effondrent : Mario est bel et bien le fils biologique de ses parents en revanche, Santiago apprend la dure réalité.

Je connais le talent de Matz pour réaliser des scénarios bien ciselés. Pour autant, je ne me rue pas forcément sur ses publications… pas systématiquement du moins. J’accroche moins avec ces récits bourrés de testostérone (l’excellent « Balles perdues » m’a un peu laissée de marbre) mais l’auteur a su me passionner l’année dernière en réalisant le portrait d’Alexandre Jacob (voir ma chronique sur « Le Travailleur de la nuit » aux éditions Rue de Sèvres). Je suis donc partie confiante sur ce nouvel album qui revient sur les conséquences actuelles de la dictature argentine de la fin des années 1970. On remarque vite que toutes les classes sociales ont été touchées, blessées… que toutes les générations  sont concernées par cette guerre fratricide et sournoise.

Le scénariste montre des familles déchirées et endeuillées… d’autres rongées par les regrets et le poids du silence. Nul n’est épargné sauf peut-être certains membres de cette jeunesse qui arrivent à l’âge adulte et qui ne se sentent pas concernés par cette réalité d’une époque qui n’est pas la leur. Matz nous montre le cheminement de ses deux personnages principaux. Ils sont tous deux dans des dynamiques différentes, dans deux logiques différentes et pourtant, ils vont avoir à intégrer une réalité qui est très différente de celle qu’ils avaient imaginées. On les accompagne dans cette période particulière de leurs vies et on ressent parfaitement ce que ces deux jeunes hommes éprouvent.

Au dessin, je découvre le talent de Mayalen Goust qui n’en est pourtant pas à son premier coup d’essai ; elle réalise ici son troisième album. J’ai aimé la délicatesse de ses dessins emprunts d’une forme de nostalgie qui sert le propos. Beaucoup de douceur dans ses illustrations ainsi que dans le choix de ses couleurs. Son trait enlace Mario et Santiago comme s’il voulait les préserver autant que possible de cette réalité crue. Son trait caresse les personnages secondaires, à commencer par les parents de Mario et Santiago mais également ces grands-mères de la place de Mai, couverte de leurs châles blancs, de leur combat pacifique pour retrouver les 500 bébés qui ont été subtilisés à leurs familles.

Un livre pour témoigner de cette cicatrice encore ouverte qui fait souffrir tout un peuple. La petite histoire de Mario et de Santiago pour raconter ce pan de l’histoire argentine. Un bel album.

Vies volées

– Buenos Aires – Place de mai –
One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Mayalen GOUST
Scénariste : MATZ
Dépôt légal : janvier 2018
80 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-369-81395-8

Bulles bulles bulles…

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Vies volées – Matz – Goust © Rue de Sèvres – 2018

Quand le cirque est venu (Lupano & Fert)

Lupano – Fert © Guy Delcourt Productions – 2017

Dans ce pays si triste, un despote fait la loi. Il règne ici en maître, décide de vie ou de mort sur ses sujets, décide de tout et absolument tout ! L’ordre est le maître mot à respecter et l’ordre, c’est lui.
Aussi, lorsqu’il apprend qu’un cirque vient s’installer non loin, il s’agace. Pourquoi ci ? Pourquoi ça ? « Ils viennent d’où ? Ils vont où ? Ils restent jusqu’à quand ? » Et le pire c’est qu’à toutes ses questions, personne n’a de réponse, même pas ses plus grands généraux.

Et c’est pourquoi j’ai pensé que peut-être il serait qu’il s’émerveille et qu’il rigole un grand coup, le peuple. Car quand le peuple rigole un grand coup, il accepte plus facilement sa vie difficile…

Ainsi convaincu par son Ministre du Divertissement, le Dictateur n’a pas d’autre choix que de les laisser s’installer. Le grand chapiteau se monte et la première représentation est annoncée. Bien sûr, le dictateur assistera au spectacle. Il a pris soin de préciser à la troupe de saltimbanques que c’était sous conditions, une question de limites à ne pas dépasser en leur faisant une petite démonstration d’autorité.

Un pays bien dirigé a des tas de limites ! (…) Il y a des choses qu’on ne peut pas faire ! Il y a des choses qu’on ne peut pas dire ! Il y a des choses qu’on ne peut pas PENSER !

Confiante, la troupe se prépare et le soir venu, une fois tout le monde installé, acrobates, dompteurs, magiciens, clowns défilent un à un pour présenter leur numéro. Mais dépourvu d’humour, le dictateur paranoïaque et égocentrique juge que toutes ces prestations nuisent à son prestige. Un à un, les troubadours vont être emprisonnés, jusqu’à ce que l’improbable se produise.

Très beau texte de Wilfrid Lupano qui explique ce que peut-être une dictature et les conséquences sur une société. Les enfants ont ainsi tout loisir de mesurer à quel point ce type de régime est nocif pour le bien-être de tous et nuit aux libertés : liberté d’agir, de penser, de sortir, de… rire ! Avec son humour si juste, il fait comprendre simplement, sur le ton de la farce, ce qu’est un dictateur et le danger que cela représente que tous les pouvoirs soient dans les mains d’une seule et même personne. Et quoi de mieux pour faire comprendre toute cette violence à des enfants que de la mettre face à ce qu’il y a de plus ludique et magique pour eux : un cirque ?

Jolie démonstration, aucun de jeux de force si ce n’est l’image de ce dictateur gesticulant et hurlant qui se ridiculise face à des saltimbanques pacifiques. Passé l’étonnement provoqué par cette attitude surprenante, l’enfant se pique au jeu et se moque du despote. Les langues se délie et le scénario se déplie, naturellement. Il montre pourtant toutes les aberrations d’un tel régime : la peur qu’il suscite pour gouverner un pays, ses caprices qui donnent naissent à des lois et sa soif inaltérable de pouvoir et d’argent.

Stéphane Fert accompagne parfaitement ce récit au pinceau. Les ocres dominent et parviennent facilement à détourner cette froideur pourtant ambiance. La peur est ténue, l’ambiance électrique mais la présence des gens du cirque et ce trait parviennent vite à chasser la dureté de ce monde.

Un album drôle et pertinent, aussi juste que loufoque. C’est, il me semble, un petit bijou à mettre entre les mains des enfants (à partir de 7 ans).

La chronique de Noukette.

Quand le cirque est venu

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Les Enfants gâtés
Dessinateur : Stéphane FERT
Scénariste : Wilfrid LUPANO
Dépôt légal : mai 2017
24 pages, 14.50 euros, ISBN : 978-2-7560-9421-2

Bulles bulles bulles…

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Quand le cirque est venu – Lupano – Fert © Guy Delcourt Productions – 2017

Des espaces vides (Moreno)

Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017
Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Alors qu’il passe une après-midi avec son fils, ce dernier vient le voir en tenant à la main une photo de son grand-père. L’enfant se rappelle d’un souvenir puis la discussion glisse doucement vers le passé et la guerre d’Espagne.

« Tu as fait la guerre, papa ? Tu avais un tank ? »

Les questions de son fils lui rappelle les questions qu’il posait à son père lorsqu’il était enfant. Sur les raisons qui ont conduit son propre grand-père à quitter l’Espagne en 1924 et à s’exiler pendant sept ans en Argentine. Qu’a-t-il fait là-bas ?

Les questions de son fils lui donnent l’idée d’écrire cette histoire familiale.

Un jour peut-être, tu te poseras des questions sur ton père, ce type qui parlait une langue bizarre, ou sur ton grand-père et ton arrière-grand-père qui naquirent et vécurent dans un pays qui n’est pas le tien. (…) Ce ne sont que des tranches de vies vécues dans un monde où disparaissent chaque jour des millions d’histoires, dans un monde qui lui-même n’existe déjà plus. Des millions d’histoires pleines d’espaces vides et de silences qui en disent plus que des paroles. Je vais donc te raconter tout ce que m’a dit mon père, mais je vais y aller petit à petit, pour que tu puisses t’en souvenir quand tu voudras

Tour à tour, les questions de Miguel Francisco Moreno et celles de son fils se répondent en écho. Elles se confondent. Les questionnements restent les mêmes malgré l’écart de génération. De même, les réponses qu’il donne à son fils se confondent avec celles que son père lui avait donné, avec les mêmes silences, les mêmes incertitudes.

Une belle histoire de transmission familiale où l’on voit chacun tenter de se situer dans sa famille, tenter de la comprendre et d’en percer les secrets. On revisite ainsi la période qui va de 1931 (fuite du roi Alphonse XIII et proclamation de la république), on aborde la révolution espagnole puis la guerre d’Espagne.

Peu de choses seront dites sur le père de l’auteur qui apparaît principalement comme étant le passeur d’une histoire. Cet homme a beaucoup raconté à son fils le parcours de vie de son père. Il a raconté son enfance aussi, la misère, la famine. La fin de la guerre d’Espagne est survolée, comme si l’histoire familiale cessait à ce moment-là de sortir des rails et rentrait enfin dans le moule. Comme si, l’on faisait fi des guerres fratricides, envolées les cartes d’adhésion à la CNT. D’un bond, on passe au présent, à la vie de l’auteur, son installation à Helsinki, son travail de directeur artistique qui le conduit à concevoir les personnages de la série « Angry Birds », sa séparation et sa vie avec son fils.

On fait des va-et-vient réguliers entre passé (les années 1930 en Espagne) et présent. Il se documente sur la guerre d’Espagne, prend l’habitude de questionner de nouveau son père à ce sujet. Il tente de comprendre, de remplir les espaces vides de l’histoire familiale.

PictomouiLe dessin est très propre, il n’y a rien à redire. Un peu trop propre peut-être compte-tenu des sujets abordés, de cette intimité que l’auteur nous montre et de cette plongée dans une Espagne en guerre. Il y a un contraste entre le fond et la forme que j’ai eu du mal à gérer. Une lecture agréable face à laquelle je suis restée spectatrice.

Extrait :

« Dans la peur d’en dire trop. Dans la peur de n’en dire pas assez. Des regards complices, de l’oubli. De la crainte qu’on ne t’oublie pas. Toute cette peur qui se transforme en une tristesse transmise de génération en génération, comme une blessure éternellement infectée, éternellement purulente » (Des espaces vides).

Des espaces vides

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Miguel Francisco MORENO
Dépôt légal : janvier 2017
120 pages, 16,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8388-9

Bulles bulles bulles…

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Des espaces vides – Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Là où se termine la terre (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © Steinkis – 2017
Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Né à Santiago, Pedro Atias raconte son enfance, son pays, sa vie… jusqu’à l’arrivée violente de Pinochet au pouvoir en 1973.

Quand je pense à l’exil, ce sont mes souvenirs d’enfance qui me reviennent. Comme si je m’étais laissé là-bas, coupé de moi pour toujours. Mon père disait : Chili signifie « là où se termine la terre ».

Ce témoignage est avant tout l’occasion de découvrir un pays. Son histoire, sa jeunesse, ses idéaux, ses positions politiques, l’aura de la révolution cubaine et la force que la jeunesse chilienne en tire. Le rejet de l’impérialisme américain et, comme la majeure partie de la planète, une admiration sans faille pour de nombreux « produits » en provenance des Etats-Unis : musique, cinéma, Une enfance où il a nourri son imagination dans les nombreux livres que son père achetait. Une scolarité parfois douloureuse dans les meilleures écoles de Santiago, la séparation de ses parents dans un contexte social qui ne voyait pas le divorce d’un bon œil puis, avec l’entrée au lycée, les amitiés qui se consolident et de nouvelles qui se nouent. Petit à petit, il a le courage de ses convictions, s’implique timidement puis de manière affirmée dans le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). Sa première action consistera à donner des cours d’alphabétisation aux familles pauvres de Santiago. Son militantisme sera de plus en plus prononcé à mesure que les années passent.

Désirée et Alain Frappier. Elle est journaliste, lui est illustrateur. Ensemble, ils réalisent des albums depuis le début des années 1990. Comme ils l’expliquent en postface, ils souhaitaient depuis longtemps « raconter une histoire qui se déroule en Amérique latine, en Argentine ou au Chili. Mais cela nous semblait impossible sans l’aide d’un fil conducteur sensible, capable de nous mener dans les méandres d’une histoire excessivement complexe tout en nous maintenant toujours dans la fragilité de l’intime et du particulier ». Leur rencontre avec Pedro Atias a été une opportunité qu’ils ont su saisir. Et le plaisir de Pedro Atias de témoigner affleure à chaque page.

Cet album propose un vrai voyage dans le passé, un vrai voyage au cœur d’un pays lointain. Très tôt, on sait que Pedro a été contraint de quitter son pays. On imagine une fin dramatique, elle l’est en partie. On sait aussi qu’il a choisi pour terre d’exil ce « vieux continent » que son grand-père avait quitté près d’un demi-siècle avant lui, en quête d’un Eldorado providentiel.

C’est ainsi qu’en 1900, abandonnant le siècle et ses ancêtres, il traversa une mer, franchit deux océans et débarqua dans un pays qui n’était peut-être pas tout à fait celui qu’il attendait. Qu’importe ! Le Chili c’était l’Amérique

Ce grand-père s’est intégré, il a adopté le Chili comme le Chili l’a adopté… du moins en partie car les stigmates propres à celui qui est « étranger » ne disparaissent jamais totalement. Pourtant, ses enfants et petits-enfants, natifs du Chili, n’ont jamais eu à porter le poids d’un ailleurs, d’une terre natale où une branche de leur famille a ses racines. Le scénario de Désirée Frappier est d’une sensibilité incroyable. Elle a tant d’empathie et une telle volonté de transmettre ce témoignage qu’elle s’efface totalement derrière Pedro Atias au point que j’ai eu plusieurs fois l’impression que c’était lui qui tenait le crayon pour écrire ce scénario. Mais nul doute que ce n’est pas une autobiographie, la postface efface les derniers doutes, et pourtant…

Il y a dans ce témoignage une nostalgie et une tendresse réelles. Les éléments contenus au cœur de ces pages nous sont livrés sans filtre, sans haine et on sent la volonté de ne pas juger les événements. Plusieurs passages vont dans ce sens, comme un garde-fou qui permet au témoignage de ne pas perdre de vue ce qu’il souhaite faire passer.

Il est difficile et même injuste de juger nos convictions d’alors à travers le prisme déformant d’un passé aujourd’hui révolu.

Et que dire des illustrations d’Alain Frappier. Elles m’ont tout d’abord semblé trop épurées. Mais cette impression s’est vite estompée lorsque j’ai commencé la lecture. Elles nous servent de fil conducteur, elles nous servent de guide, elles nous protègent aussi d’une réalité qui a dû être beaucoup plus crue et cinglante que ce que l’on voit. Un noir et blanc très « propre » qui nous met des paillettes aux yeux. L’absence de couleurs n’est qu’apparence, une fois la lecture commencée, on pose mille et une couleurs sur ces paysages du Chili, sur les façades des immeubles, les affiches…

PictoOKUn témoignage d’une rare qualité.

La chronique de Véronique Servat.

Là où se termine la terre

– Chili 1948-1970 –
One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2017
256 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-005-4

Bulles bulles bulles…

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Là où se termine la terre – Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Pereira prétend (Gomont)

Gomont © Sarbacane – 2016
Gomont © Sarbacane – 2016

Pereira est veuf. La tuberculose a emporté sa femme avait même qu’elle puisse donner naissance à un enfant.

Pereira est journaliste. Responsable de la page culturelle d’un quotidien portugais – journal conservateur et catholique -, il sait qu’on le laisse libre d’organiser comme il l’entend ses rubriques. Une liberté relative toutefois puisqu’à cette époque, le Portugal est en pleine dictature salazariste et les agents de la censure veille. L’armée est dans les rues et les passages à tabac des opposants au régime se font en place publique. Mais Pereira s’accommode de la situation, sélection les sujets de l’actualité culturelle selon son bon sens, se protège sans faire de vague. Metro, boulot, dodo.

Un jour cependant, son regard tombe sur l’article d’un jeune homme tout juste diplômé de la Faculté de philosophie pour son mémoire qui a trait à la mort. Pereira contact cet homme, un certain Francesco Monteiro Rossi, et l’engage en tant que pigiste pour qu’il rédige des nécrologies d’auteurs. Mais Pereira ne peut pas publier les chroniques que Francesco rédige. Les écrits sont subversifs, enflammés… de réels pamphlets… des petites bombes à retardements. Plutôt que de le congédier, Pereira va se lier d’amitié pour ce militant et tenter de l’aider, à sa manière. Au contact du jeune révolutionnaire, Pereira va peu à peu prendre conscience du contexte social et politique dans lequel s’enlise son pays. Une prise de conscience tardive, risquée, qui vient chambouler sa triste routine et, peut-être, l’aider à enlever quelques œillères et quelques vieilles peurs aujourd’hui sans fondement.

Adaptant le roman éponyme d’Antonio Tabucchi (publié en 1994 en Italie), Pierre-Henry Gomont nous fait revenir au Portugal vers la fin des années 1930, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. A cette époque, Salazar apporte son aide et son soutien à Franco ; à l’intérieur du pays, on sent la tension. Certains se replient et étouffent leurs convictions (c’est le cas du personnage principal) tandis que d’autres tentent la révolte (Francesco, le jeune pigiste, incarne la jeunesse révolutionnaire). Pierre-Henry Gomont s’aide de couleurs chaudes, les ocres et les rouges qu’il utilise pour la mise en couleur illustrent parfaitement la canicule sous laquelle Lisbonne étouffe durant cet été 1938. Cette ambiance graphique renforce d’autant les tensions et permet au lecteur de mieux se représenter l’atmosphère électrique du moment, où chaque citoyen est sur le qui-vive, suspicieux et méfiant, craignant la délation.

Le contexte socio-politique utilisé vient également exacerber les tiraillements et questionnements du personnage principal. On le découvre prudent, effacé, enlisé dans sa vie et ne parvenant pas à faire le deuil de sa défunte épouse. Il est abattu et on remarque rapidement qu’il a abandonné toute idée de lutte. S’il désapprouve l’orientation prise par le gouvernement de Salazar, il n’en dit rien et pire, pour un journaliste, il n’a rien à en dire, ne cherche pas à se renseigner. Il préfère éluder et s’excuse maladroitement de n’être qu’un journaliste affecté à une rubrique culturelle. La rencontre avec le jeune pigiste va venir redistribuer les cartes et changer la donne. Peu à peu, il va entendre ce que lui disent les personnes qu’il est amené à côtoyer. Francesco tout d’abord, la compagne de Francesco ensuite, son ami prêtre… une dernière rencontre avec un médecin philosophe viendra poser la dernière pierre ou, si vous préférez, viendra enfoncer le clou. La métamorphose du héros est déjà en marche. La question est de savoir s’il l’acceptera lui-même, s’il acceptera la prise de risque que cela sous-tend et s’il parviendra à quelque chose qui lui soit à la fois constructif et satisfaisant.

Pierre-Henry Gomont accompagne la réflexion de son personnage avec nombre de métaphores graphiques. La conscience de Pereira prend la forme de petits bonhommes qui symbolisent chacun un trait de sa personnalité. Tantôt colérique, tantôt apathique, tantôt réfléchi… on mesure l’ampleur des conflits intérieurs qui l’anime. Et face à cette effervescence, le personnage constate avec violence à quel point il souffre de solitude. Et en cette période historique mouvementée, il est délicat de lier de nouvelles amitiés car le moindre faux-pas peut détruire le fragile château de cartes sur lequel il a construit sa vie.

PictoOKPictoOKUne claque. Un album sérieux, grave même que l’on regarde avec les yeux d’un personnage touchant, sincère. L’utilisation permanente d’une pointe d’humour permet de profiter d’une savoureuse remise en question, une métamorphose. On profite également de superbes planches où Lisbonne sert de décor aux déambulations diverses et variées de cet homme, où la ville est un personnage à part entière tant elle nous marque de sa présence. Attention, pépite !

Les chroniques de Moka, Jérôme, Noukette.

Extraits :

« – La nostalgie de quoi ?
– De toi, de moi, de nos 20 ans… Tu sais, sa jeunesse au aussi sa mèche sur le front, son idylle avec la jolie Maria.
– Je n’aime pas ça. Au début, c’est une forme douce de mélancolie. Et après, c’est la douleur sourde de ta solitude » (Pereira prétend).

« Un jour, il faudra que tu trouves ta place parmi les autres, mon amour. Ce jour-là, il faudra la défendre et être moins gentil » (Pereira prétend).

Pereira prétend

One shot

Adapté du roman d’Antonio TABUCCHI

Editeur : Sarbacane

Dessinateur / Scénariste : Pierre-Henry GOMONT

Dépôt légal : septembre 2016

160 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-84865-914-5

Bulles bulles bulles…

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Pereira prétend – Tabucchi – Gomont © Sarbacane – 2016