Mister Miracle (King & Norton & Gerads)

King – Norton – Gerads © Urban Comics – 2019

Né en temps de guerre sur la belle et harmonieuse Néo-Genesis, Scott Free a eu une enfance difficile. Son père, le très respecté et très bon Haut-Père, a dû sceller un pacte avec son ennemi juré, le vil et despotique Darkseid. Pour entériner l’armistice qui marquait la fin de sanglants combats menés entre les deux planètes, un pacte fut conclu entre les deux souverains. Ainsi, ils échangèrent leurs fils et Scott Free fut confié à l’odieux Darkseid. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’il parvint à échapper à la surveillance de ses tuteurs et bourreaux. Scott décida de se réfugier sur Terre et y fit la rencontre de Mister Miracle, un artiste saltimbanque. A la mort de ce dernier, Scott décide de prendre sa suite. Il devient à son tour Mister Miracle et endosse le costume de son défunt mentor.

Ainsi, le mythique Mister Miracle est né. Il tente de mener une vie normale sur Terre, aux côtés de son ami Oberon et de sa douce et tendre guerrière Big Barda. Mister Miracle a tout pour vivre heureux désormais… mais c’est sans compter la profonde dépression qui le ronge et la folie dont il est la proie.

Il est pourtant obligé de composer avec sa mélancolie puisque le super-héros va devoir intervenir pour aider le Haut-Père, son père biologique, afin de contrer les plans machiavéliques de Darkseid visant à annihiler l’humanité.

Scott Free est pour le moins un super-héros atypique ! Tom King crée un personnage égocentrique et dépressif à souhait. Il est mu par ses états d’âme et ses introspections parfois (très) délirantes. Les traumatismes qu’il a vécu durant l’enfance ont fait de cet homme un individu brisé, blasé. Il s’est construit comme il a pu, un peu en biais, un peu sans raison, sans motivation mais les hasards de la vie lui ont permis de faire deux belles rencontres qu’il chérit comme un trésor. Il s’accroche à ces individus comme à une bouée. Il s’ancre à leurs destins comme si sa survie en dépendait. On suit donc le cheminement de cet homme, ses tentatives de reconstruction et ses auto-sabotages.

Etrangement, le héros est animé par un souffle d’humanité tenace. S’il ne s’aime pas, on ne peut nier qu’il aime son prochain. Il s’appuie sur de fragiles convictions qui lui permettent d’agir… De se démarquer… D’influencer à sa manière l’éternelle lutte du bien contre le mal. Et si le héros mène bon nombre de combats, il le fait moins par conviction que par devoir… un peu comme s’il assumait mécaniquement son rôle d’héritier du pouvoir… sans trop y réfléchir. La question du libre-arbitre est ténue – pour ne pas dire inexistante – chez ce personnage. Il se laisse porter par les désirs des autres mais est incapable d’en avoir lui-même… si ce n’est d’être aux côtés de sa compagne.

Personnage passif, il est étonnement doué pour mettre en place une stratégie de combat et affronter un adversaire au corps à corps. C’est le seul cas de figure où il est capable d’initiative. Pour le reste, c’est un personnage instable, torturé, fade. Le contre-pied du vide qui est en lui est son auto-dérision.

Surprenant, déstabilisant parfois, souvent drôle… voilà un album original qui fait sortir les super-héros des sentiers battus !

Une petite « BD de la semaine » qui se réunit aujourd’hui chez Noukette !

Mister Miracle
Editeur : Urban Comics / Collection : DC Deluxe
Dessinateurs : Mike NORTON & Mitch GERADS
Scénariste : Tom KING
Dépôt légal : mai 2019 / 328 pages / 28 euros
ISBN : 979-1-0268-1516-7

Et il foula la terre avec légèreté (Ramadier & Bonneau)

Un couple dort. Ils sont enlacés, nus. Ils se touchent même lorsque le sommeil les emporte sur des rivages imaginaires différents. Le désir est là. Il tisse un lien invisible entre eux. Il aimante leurs corps l’un à l’autre. Se toucher. Se caresser. S’embrasser. Se lécher. Le langage du corps se passe de mots.

Mais lui doit partir. Son sac est prêt. Il doit prendre la voiture, s’éloigner. Monter dans ce ferry qui l’éloignera plus encore. Puis continuer à avaler les kilomètres. Jusqu’en Norvège. Entre leurs deux corps, la distance est maintenant conséquente.

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Ethan a été appelé pour le travail. Un nouveau gisement pétrolier a été découvert et il doit l’étudier. Loin de ses habitudes, loin de son mode de vie, Ethan découvre avant tout un lieu. Une ambiance. Une luminosité nouvelle qui donne à son nouvel environnement une teinte inédite.

« Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter. »

Là, non loin du cercle polaire, il verra pour première fois une aurore boréale. Il embrassera de son regard la nuit et son ciel immense constellé d’étoiles. Il savourera le calme des lieux et cette impression que le temps est suspendu.

Ethan profite de son séjour pour apprendre quelques rudiments de vocabulaire, se sensibiliser à la culture norvégienne et au mode de vie des habitants de la région. Et ce qu’il va découvrir va lui plaire… lui plaire énormément…

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Mathilde Ramadier a construit un récit tout en douceur. Beaucoup de sérénité dans les propos qui n’hésitent pas à se dérober au regard, à quitter le devant de la scène pour permettre aux lecteurs de savourer les illustrations, le « décor » magique de ce coin du monde. Elle installe un personnage principal solitaire et ouvert à tout. Il semble désireux d’apprendre, cherchant à aller à l’avant des rencontres, entendre ce qu’on a envie de lui transmettre. Il a envie de faire ce pas de côté ; il est à l’écoute de ce que son corps lui murmure. Quel est donc ce désir inconnu qui vibre en lui ? Il boit à grandes gorgées cet air nouveau, il se remplit de ce monde nouveau… et toutes les perspectives que cela lui offre. Il y a ici comme une facilité entre les personnages à se mettre en lien, à sympathiser, à parler ouvertement et franchement. Comme une spontanéité saine dans les rapports humains. Beaucoup d’humilité aussi dans les personnages secondaires que nous rencontrerons. Ces derniers portent à leur terre natale un amour incroyable et sans limite. Ils ont cette fierté d’être nés sur cette terre magique dans laquelle leur mémoire, leurs convictions, leur façon d’être au monde sont profondément enracinées. Ils clament et assument pleinement leur identité.

La scénariste emploie un ton didactique réellement doux. Je l’avais déjà vu faire dans « Berlin 2.0 » mai ici, elle a gagné en doigté dans la manière d’aborder les choses et de traiter son sujet… et il ne me semble pas que cela soit dû à la pagination de « Et il foula la terre avec légèreté » ; car bien que plus conséquente, l’épaisseur de cet ouvrage ne fait pas tout. On sent davantage de maturité dans le propos. Davantage de profondeur et d’empathie. Elle donne les clés de compréhension pour nous permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de ce pays et ce à différents niveaux (sociologique, environnemental, philosophique, tradition…). Mathilde Ramadier ouvre également une réflexion pertinente sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. Elle montre explicitement quels sont les enjeux économiques et environnementaux… et forcément, qu’on est là dans un cas de figure complexe et inextricable : comment préserver ce cadre de vie harmonieux lorsque les compagnies pétrolières ont jeté leur dévolu sur les gisements pétroliers qu’il détient ? Le pot de terre contre le pot de fer… et un réel esprit critique sur les déviances des sociétés de consommation.

Le dessin légèrement charbonneux de Laurent Bonneau va à ravir à ces paysages. Il leur donne une légère immatérialité et une intensité incroyable ! Il impose l’imprécision, amputant ses illustrations de détails dont d’autres se seraient gavés, comme s’il était trop respectueux pour dévoiler leurs détails et donnant l’impression d’une nature à la fois préservée et pudique. La nature rayonne de bleus pastel tandis que les scènes du quotidien flottent dans une légère teinte violacée, leur donnant une pointe de nostalgie hésitante et renforçant l’impression de quiétude. J’ai beaucoup vu passer les ouvrages sur lesquels Laurent Bonneau a travaillé ; nombreuses sont les chroniques qui m’ont donné l’envie de découvrir ce talentueux artiste et voilà enfin que je fais le pas… et ce que je découvre est réellement à la hauteur de mes attentes.

Superbe, réflexif, introspectif, humain, mature… Et il foula la terre avec légèreté est tout cela à la fois. Lisez-le 😉

Les chroniques : Jérôme, Noukette, Sans connivence, Linetje, Jean-François.

Et il foula la terre avec légèreté (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Laurent BONNEAU / Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2017 / 168 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-7548-1215-3

Didier, la cinquième roue du tracteur (Rabaté & Ravard)

Le quotidien de Didier, c’est la ferme. Ses journées sont rythmées par les tâches qui incombent à la petite exploitation familiale : faire la traite des vaches, nettoyer les enclos, donner du grain et répartir les fourrages, labourer, semer, récolter…

Didier vit avec Soazig, sa sœur. Il faut bien reconnaître que Soazig abat l’essentiel du travail à faire à la ferme. Didier lui, se laisse porter. Il se fait rabrouer par Soazig mais au final, il se lève quand il se lève, se perd souvent dans ses pensées et s’occupe avant tout de sa petite et rondouillarde personne.

Mais ce matin-là, quelque chose cloche. C’est la douleur. La douleur absolue ! La douleur physique tout d’abord, celle qui le pousse à se rendre dare-dare chez le médecin, persuadé que son pronostic vital est engagé. La douleur morale ensuite, celle qui le fait penser avec amertume qu’il finira vieux garçon.

« Docteur… il me reste combien de temps ? »

Le médecin se montre impartial et délivre ses recommandations à Didier. Pour cette crise carabinée d’hémorroïdes : une crème et des médicaments. Pour le désespoir amoureux… il remet un post-it à son patient sur lequel est écrit « meetic.fr » . Puis Didier se hâte. Il a prévu d’aller à une vente aux enchères. Un fermier voisin a fait faillite. Didier souhaite profiter de la vente pour équiper de la ferme. Mais en lieu et place de la moissonneuse et du tracteur qu’il comptait acquérir, Didier revient avec Régis… le fermier ruiné et dépressif.

Une drôle de vie à trois commence en même temps que Didier se met en quête de l’âme sœur.

Didier, la cinquième roue du tracteur – Rabaté – Ravard © Futuropolis – 2018

Pascal Rabaté et François Ravard. Quand un album au nom improbable est signé par ces deux auteurs-là, il y a fort à parier qu’on se régale à la lecture.

Pour leur première collaboration, Pascal Rabaté et François Ravard parlent du monde paysan, une actualité composée de cyniques réalités. Faillites, isolement, suicides… un corps de métier sans cesse pris entre le marteau et l’enclume. Le choix des personnages vient égayer ce quotidien rural et cru sans rendre la description simpliste. La quête affective de Didier et sa recherche d’un idéal féminin glisse le tout dans le registre de la comédie. Un album qui s’apparente le travail de Troub’s sur « Mon voisin Raymond » (également publié aux Editions Futuropolis).

Au scénario, Pascal Rabaté ( « Les petits Ruisseaux » , « Un Ver dans le fruit » , « Alexandrin ou l’art de faire des vers à pied » , « Bien des choses » …). On sait que l’auteur a l’art et la manière de parler avec tendresse et amusement des petites gens. Fuyant le clinquant et le mirobolant, Pascal Rabaté émerveille dans sa description de vies ordinaires en y ajoutant la dose adéquate d’humour et de poésie qui touche le lecteur droit au cœur et l’emporte dans des récits au synopsis pourtant peu racoleurs. On retrouve toujours un peu d’étourderie et de rêverie mêlées dans la personnalité de ses héros atypiques et souvent ingénus. On ressent souvent quelques serrements de cœur au contact de ces solitudes souvent lourdes à porter. Il y a enfin ce soupçon de folie inattendue et beaucoup beaucoup d’espièglerie dans la manière de raconter ses histoires. Cet album-là ne déroge pas à la règle.

Didier, la cinquième roue du tracteur – Rabaté – Ravard © Futuropolis – 2018

Au dessin, comme toujours, François Ravard trouve les justes expressions et gestuelles pour nous permettre de savourer ces truculents quotidiens. Quittant les couleurs sombres auxquelles j’étais habituées dans ses précédents albums ( « Clichés de Bosnie » , « La Faute aux Chinois » , « Nous n’irons plus ensemble au Canal Saint-Martin » …), le dessinateur nous fait ici baigner dans une histoire haute en couleurs. Ces dernières égayent un quotidien difficile et le rehausse d’une joie inespérée qui nous met le sourire aux lèvres. On est rudement bien dans ce bain de bonne humeur !

Une lecture qui offre une jolie bouffée d’air !

Didier, la cinquième roue du tracteur (one shot)
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : François RAVARD / Scénariste : Pascal RABATE
Dépôt légal : août 2018 / 80 pages / 17 euros
ISBN : 978-2-7548-2384-5

Les Rigoles (Evens)

De temps en temps, il y a des univers d’artistes qui m’accrochent au premier coup d’œil. Sans réserve.

Celui de Brecht Evens en fait partie. Je me rappelle encore la fascination lorsque j’ai découvert son travail pour la première fois. C’était à l’occasion d’Angoulême ; en 2013, l’exposition « La boîte à Gand » était consacrée aux auteurs flamands. Les originaux exposés mettaient généreusement en avant le travail de Brecht Evens. Jusque-là, je m’étais contenter de lire de-ci de-là des chroniques élogieuses quant à ses ouvrages mais je n’étais pas allée plus loin. C’est donc avec cette exposition que j’ai littéralement plongé dans ses illustrations. Puis vint la lecture des « Noceurs » et celle des « Amateurs » quelques mois plus tard.

Cette fascination pour ce graphisme foisonnant de couleurs où regorgent les détails en tous genres (vestimentaire, architectural, esthétique…) opère comme par magie. Les pages sont saturées de couleurs, tous les espaces de la planche sont utilisés et l’œil du lecteur est en permanence sollicité. On lit avec gourmandise.

« Les Rigoles » nous plonge dans la vie nocturne et les rues animées d’une métropole. C’est là que nous allons suivre la nuit étonnante que vont vivre Victoria, le Baron Samedi et Jona. Ces trois-là ne se connaissent pas. Ils ont un point commun : ils partagent ce même amour pour l’effervescence qui existe dans les lieux où se retrouvent tous les oiseaux de nuit.

Nous sommes en été, la nuit est belle et chaude. Des avenues grouillantes de monde aux petites ruelles délaissées par les badauds, le lecteur va sillonner les artères du quartier des Rigoles et se griser aux sons de musiques éclectiques, de cocktails enivrants et suivre les délires des trois personnages principaux. Si ces derniers se croisent par moment, ce n’est que par pur hasard. Le reste du temps, ils vivent ces quelques heures de façon totalement différentes. Tour à tour, au gré des rencontres – et de l’effet des produits qui passeront à leur portée -, ils vont avoir des coups de blues, ils vont se mettre en scène et manifester leur euphorie, ils sont traversés par des instants de grande lucidité ou être en proie à des expériences hallucinatoires.

Boire, rire, profiter de la vie mais surtout surtout, ne pas être seul. Ils fuient, ils se cherchent. Ils testent leur limites autant que leur folie. Comme d’autres, ils abhorrent ces moments où l’on se retrouve face à eux-mêmes, dans un tête-à-tête solitaire angoissant propice à la rumination. Ils comblent la frustration de ne parvenir à s’accepter en se jetant corps et âme dans des festivités. Le temps d’une nuit, ils vont une fois de plus côtoyer quelques visages familiers mais surtout aller à la rencontre d’inconnus à qui ils peuvent faire croire, l’espace d’un moment, qu’ils sont solaires, que le présent n’est que strass et paillettes, que leur vie en flamboyante et qu’elle offre de multiples possibles…

C’est beau et triste à la fois, optimiste et pathétique, doux et brut… Brecht Evens fait preuve d’une énergie créatrice folle. Cette lecture conséquente nous ballotte au gré des humeurs des personnages. Tantôt, on est pris d’une frénésie à dévorer les pages, friands à l’idée d’attraper toutes les bribes d’échanges qui passent à notre portée. A d’autres moments, on est plus morose, presque asthénique face à l’expression du mal-être de certains personnages ; on dépose alors nonchalamment notre regard sur des répliques chagrines en attendant que le vent tourne et que l’humeur revienne chatouiller la gaieté.

Ces émotions que l’on parcourt, ce charivari de rires, de confidences, de mélancolies, d’embardées dans les discussions… voilà un ouvrage mouvant, en perpétuelle construction. Je reste époustouflée par cette juxtaposition de couleurs, de détails, de personnages, de couleurs et de bruits. Pour dire les choses plus simplement : l’univers artistique de Brecht Evens est absolument fascinant.

Les Rigoles
One shot
Editeur : Actes Sud / Collection : Actes Sud BD
Dessinateur / Scénariste : Brecht EVENS
Dépôt légal : août 2018 / 336 pages / 29 euros
ISBN : 978-2-330-10837-3

Suiza (Belpois)

Belpois © Gallimard – 2019

« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.

Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse. »

 

C’est l’histoire de Tomàs. Sa confession. Immédiatement, dès les premiers mots, on pressent la douleur et le drame. Tomàs a bientôt 40 ans. Il est veuf. Seul. Il est doté d’une belle exploitation agricole. En Galice. Un morceau de campagne qui le remplit de puissance et de fierté. Son bout de pays. Sa terre. C’est tout ce qu’il a. Tomàs y travaille sans relâche, aidé par Ramón, le vieux. Son ouvrier agricole de toujours. Comme un substitut de père.

Tomàs a un cancer. Un cancer tout neuf qui vient d’être découvert. Un cancer de merde. Un cancer des poumons bien dégueulasse. Tomàs angoisse. Seul. Il va mourir, c’est sûr….

Tous les midis, parfois même le soir, Tomàs et Ramon mangent chez ce vieux débris d’Alvaro qui cuisine comme personne. Ce midi, derrière le bar, il y avait Suiza. Une femme. Belle à en coupé le souffle. Conne un peu non ?

Ce midi, la vie de Tomàs a basculé. Il est devenu comme fou. Fou de désir. Fou de vie. Fou, fou fou. Il veut Suiza. Il la veut de toutes ses forces. Tomàs est un prédateur.

« J’ai laissé faire tout à coup, je ne pouvais plus lutter, je m’épuisais à tenter de l’oublier. Je bandais gentiment, pépère, pas énervé.
J’ai pris ma décision, elle est tombée comme un couperet d’évidence. De toute façon je n’avais plus le temps devant moi pour les fioritures. Finalement, j’irais au bar, ce soir-là, pour sentir encore cette femme. Cette perspective m’a rassuré. J’irais ce soir. Mes lèvres étaient des babines qui découvraient mes dents blanches de bête sanguinaire, en un sourire que je voulais féroce. Pour un peu, j’aurais tendu le cou et j’aurais hurlé à la mort toute ma rage et mon envie.
J’ai programmé en toute conscience que, ce soi-là, j’irais chez Alvaro. J’avais un plan de tueur à gages, simple et précis, méthodique. Je la verrais, j’attendrais qu’elle sorte, je la coincerais et je la baiserais.
Peut-être même bien devant tout le monde. »

Et puis, l’histoire prend un autre chemin, plus doux, paradoxalement. C’est pas complètement le bonheur ni la douceur mais ça y ressemble un peu… Tomàs et Suiza vont s’approcher (c’est peu de le dire !), s’apprivoiser, se reconnaître, s’aimer peut-être…

« Les manques lui ont fait une fragilité d’œuf, alors qu’ils t’ont donné une carapace de tortue. Elle seule sait te l’enlever sans t’arracher la peau, toi seul sait la protéger comme elle le souhaite, sans la casser. Vos deux faiblesses mises ensemble, ça fait quelque chose de solide, une petite paire d’inséparables. C’est pas souvent, mais des fois, quand tu mélanges bien deux malheurs, ça monte en crème de bonheur. »

Et puis l’histoire continue et moi je ne dis plus rien si ce n’est vous encourager fort fort à lire ce livre. D’abord parce que l’écriture est remarquable, libre, crue. Pleine d’ironie. Mordante. Comme la vie. Un brin cruelle aussi. Absolument réjouissante. Et que le récit est implacable. Incroyablement maitrisé. Il est à tomber ! Et surtout, impossible à lâcher ….

J’ai tout aimé dans ce livre. Tout. Suiza est mon coup de cœur des 68 premières fois.

(Pour découvrir tous les romans de la sélection et les billets c’est par là : https://68premieresfois.wordpress.com/ )

Extraits

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»

 

« La vie était rude ici, nous étions loin de tout, nous vivions dans une autarcie presque complète. Nous avions l’habitude de nous priver de tout, d’économiser. Le moindre morceau de viande, le moindre poulpe prenaient une valeur inestimable. Des générations sous le joug de la pauvreté, et une crise qui nous avait impactés de plein fouet, rajoutant une couche de difficulté. La dureté était devenue plus vive, nous étions comme des pierres, surprises par une gelée d’hiver. Le plus frappant était qu’habitués à nous priver, et ne pouvant le faire davantage, nous étions devenus économes jusque dans nos sentiments, nos rapports aux autres. Nous parlions peu, juste pour dire l’essentiel, voire l’indispensable. Nous nous en tenions au strict minimum. Nous ne savions plus faire avec la douceur. Les valeurs étaient toujours les mêmes, l’amitié, l’honneur, l’amour, le respect, mais nous ne les exprimions plus qu’en actes, eux aussi réduits à l’extrême. La parole avait disparu. Le bonheur était fugace, presque un miracle et souvent culinaire. Un bon verre de vin, une bonne assiette de viande, un pain gris qui tenait au ventre nous ravissaient plus sûrement qu’un compliment. »

Bénédicte Belpois, Suiza, Gallimard, 2019.

Bien des choses (Morel & Rabaté)

« Tout au long du siècle dernier, le vingtième, l’une des traditions estivales consistait à s’adresser des mots écrits à la main sur des petits bouts de carton.
La carte postale jouait franc jeu, s’exposant à la vue de tous. Elle ne cultivait pas le secret. Elle faisait étalage de son bonheur, s’amusant à susciter la jalousie. Un concierge à Saint Germain des Près quand il montait son courrier à Hubert Deschamps savait discerner l’information essentielle « Paraît qu’il fait beau à Marseille… »
Au verso, on pouvait profiter d’une vue en couleurs : le casino de Royan, la promenade des anglais ou un coucher de soleil sur Pornichet.  Quelquefois, toute une ville était condensée sur quelques centimètres carrés : la cathédrale Notre Dame d’Amiens, l’hôtel de Berny, la place Gambetta et les hortillonnages. D’autres fois, c’était un âne ou une vache ou un verrat avec un soutien-gorge… La légende disait « vachement bonnes vacances ! », « Bonne ânée ! » ou « Ben mon cochon ! ». On savait rire.
C’était avant les e-mail, Internet. Déjà on communiquait en s’envoyant des « Bonjour du Lavandou », des « Grosses bises de Laval », des « Bisous de Béziers » et des « Pensées de Paimpol ». »

L’album s’ouvre sur ces mots. Pas de chichis. Pas de fioritures. Beaucoup de tendresse. Beaucoup d’amour pour son prochain. La vie comme elle est, dans son simple costume de banalités. Une habitude naturelle que celle d’écrire, même pour rien dire, juste pour le geste de dire « on pense à vous » . Cela témoigne d’un art de vivre qui était encore de mise il y a une poignée d’années même si, je m’en rappelle encore, je soufflais quand il s’agissait de m’y mettre.

Aujourd’hui, la carte postale est devenue désuète. Un objet du quotidien que l’on utilise pratiquement plus. C’est à peine si on a eu le temps de se rendre compte qu’elle est passée de l’objet utile à l’objet vintage. Encore moins de s’y préparer. Pourtant, on les voit encore nombreuses dans les boutiques des buralistes, les carteries et papeteries, les magasins-à-touristes. Mais qui prend le temps d’en acheter aujourd’hui, à l’heure du portable, alors que tout le monde se promène en permanence avec un appareil photo dans sa poche et une connexion et une connexion continue « à son réseau » ?

Au départ, « Bien des choses » est un spectacle de François Morel. Il y donnait la réplique à Olivier Saladin.

François Morel, comme à son habitude, dit les choses avec tendresse et simplicité. On retrouve l’amoureux des mots avec lesquels il joue avec brio, tantôt poète tantôt pince-sans-rire. On retrouve l’homme altruiste. Le propos fait toujours mouche même lorsqu’il décrit tant de banalités. Il est touchant à décrire ces petites gens dans leur petit monde de petites habitudes. François Morel ne cherche pas à briller. Il émeut toujours avec ses intonations chargées de la juste émotion, chargées de sens. Sans éclabousser son auditeur de mots savants, il sait toujours placer le bon mot, glissant deci delà une expression désuète capable de réchauffer nos oreilles. J’aime.

« Une carte postale, c’est juste un peu de rêve qui passe… »

Avec « Bien des choses » nous partons main dans la main avec Monsieur et Madame Rouchon en Bulgarie. Quelques pages plus loin, c’est au tour des Brochon, leur couple de voisins, de partir en voyage et de se fendre d’une petite bafouille durant leur séjour. Nous suivons leurs périples qui n’en sont pas et nous régalons d’une blague qu’en temps normal nous ne relèverions même pas. Nous les accompagnons en Angleterre, au Brésil et ailleurs encore, partout où le vent pousse ces retraités (rentiers ?). Malgré toutes ces destinations qui devraient les dépayser, ils restent obstinément penchés sur leur quotidien : celui du pain frais qu’ils trouveront sur la table à leur retour, celui des bons mots placés dans les grilles de concours de mots croisés, celui de la pelouse qui pousse et du rendez-vous médical à honorer.

Pour illustrer certaines anecdotes, Pascal Rabaté a fait le choix du croquis rapide. Ses illustrations donnent une impression de légèreté. Elles vont de pair avec le comportement superficiel de ces « petites gens » dont l’humour et la culture générale ont un potentiel assez… bas. Il y a parfois un soupçon d’absurde, une manifestation de grande naïveté et une secousse d’improbabilité qui nous secouent… Mais comment donc à des lieues de chez soi peut-on penser à de si petits riens ? Comment peut-on être si peu curieux, cultivé et original alors qu’on a l’idée de voyager à l’autre bout de la terre ?? Comment peut-on avoir les idées si étriquées alors qu’on va à la rencontre d’autres cultures !? …

« Cher Monsieur et Madame Brochon,
La chaleur qu’il fait au Lavandou. C’est épouvantable. C’est bien simple, avec Roger, la nuit, on est obligé de coucher avec des mousquetaires. »

Portraits de petites gens nourris par le tube cathodique. François Morel a sur les rendre drôles et touchants, philosophes à certains moments.

Un ouvrage comme une petite sucrerie.

« PS : Avant de partir, nous avons eu l’occasion de rencontrer (en coup de vent) le petit fiancé de Martine. Il s’appelle Jean-François, il est grand, bien bâti mais porte des lunettes. Il a l’air sérieux, il est en quatrième année de droit mais il ne sait pas encore exactement ce qu’il veut faire plus tard, il hésite entre procureur, juge, avocat ou prestidigitateur, il paraît qu’il est fortiche pour faire des tours de pousse-pousse, je lui ai dit qu’il avait encore le temps vu qu’il avait la vie devant lui. »

Bien des choses
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Pascal RABATE
Auteur : François MOREL
Dépôt légal : août 2009 / 104 pages / 19.30 euros
ISBN : 9782754803144