Les Mains de Ginette (Ka & Duclos)

Ka – Duclos © Guy Delcourt Productions – 2021

C’est en 1962 que Ginette rencontre Marcelin.

La jeune postière vient de s’installer dans une petite bourgade et faisant quelques travaux suite à son emménagement, elle se rend à la droguerie dont Marcelin est le gérant. Désireux de satisfaire sa nouvelle cliente, Marcelin s’empresse pour la guider dans ses achats.

« – Attention, c’est un produit extrêmement corrosif. Avez-vous des gants caoutchouc pour protéger vos mains ? »

Il faut dire que les gants, c’est le fond de commerce de Marcelin !

« Six mètres linéaires ! Des gants de toutes les tailles, de toutes les teintes, rien que de la qualité, en provenance d’Allemagne, d’Italie et d’Angleterre. (…) Marcelin savait parler aux femmes. De leurs mains, surtout. C’est qu’il les aimait, leurs mains. Il en était amoureux. Il les regardait, il les caressait, il les admirait. Et les femmes étaient ravies. Elles repartaient avec un produit parfaitement adapté à la nature de leur peau et à la morphologie de leurs doigts. »

Lorsque Marcelin vit les mains de Ginette pour la première fois, ce fut le coup de foudre. Depuis ce premier jour où ses yeux se sont posés sur ces mains-là, Marcelin est tombé en amour pour Ginette. Et la jeune postière, émerveillée, était sous le charme de Marcelin. Leur mariage fut une fête. Le beau Marcelin, éperdument amoureux, flottait dans le bonheur. Puis Ginette se mit doucement à changer. Marcelin ne fit pas cas de la première crise de colère qu’elle fit. Ni de la seconde… mais le mal était entré dans leur couple et rien ne semblait être en mesure d’apaiser l’insatisfaction permanente de Ginette.

Aujourd’hui, dans la petite bourgade, peu nombreux sont ceux qui se rappellent encore du prénom de Ginette. Pour tous, elle est devenue cette vieille femme célibataire et aigrie que jeunes et moins jeunes appellent « La Crabe » sans rien connaître de l’histoire qui est à l’origine de cet hideux surnom.

La petite chronique sociale chantante d’Olivier Ka qui décrit un couple heureux partageant un amour généreusement réciproque ne dure pas longtemps. Sous le trait rondement coloré de Marion Duclos, la chansonnette printanière des deux tourtereaux tourne doucement au vinaigre. Le scénariste place ses pions de façon insidieuse. On guette sans percevoir par quel côté l’ombre assombrira le tableau mais il ne fait aucune doute que la jalousie s’immisce silencieusement dans chaque recoin. Lorsqu’on constate que Marcelin est pris au piège, nous ne pouvons que regarder tristement ce rêve qui a viré au cauchemar.

Le scénario décrit les rouages de la jalousie et sa manière sournoise de se répandre. Comme un cancer, elle gangrène le couple et ravage tout sur son passage. Ce versant destructeur du sentiment amoureux témoigne de cette incapacité à aimer l’autre sans l’étouffer. On ne voit souvent que les effets toxiques que cette émotion dévastatrice a sur celui qui subit. Olivier Ka ouvre une petite fenêtre et nous invite à entendre que celui qui est devenu malveillant a souvent, dans son passé, des cicatrices difficiles (voire impossibles) à soigner… Prendre l’ascendant sur l’autre est parfois une réaction inconsciente à l’envahissante peur de perdre l’être aimé. Sans excuser ces actes venimeux, le scénariste nous demande délicatement de prendre en compte chaque élément, chaque pièce de ce tout qui finalement laisse des individus exsangues.

C’est avec beaucoup de justesse et sans lourdeurs que Marion Duclos illustre le récit d’Olivier Ka. Un ouvrage sensible sur le sentiment amoureux et les différentes manières qu’il a de s’exprimer. Bienveillance et jalousie sont ici les deux facettes d’un même miroir.

Les Mains de Ginette (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Marion DUCLOS / Scénariste : Olivier KA

Dépôt légal : mars 2021 / 104 pages / 16,50 euros

ISBN : 9782413019480

Yellow Cab (Chabouté)

Chabouté © Vents d’Ouest – 2021

Le mois de juin débute à peine et cette journée radieuse leur permet de faire une petite balade à deux. C’est l’occasion qu’Eléonore attendait pour pouvoir enfin parler avec Benoît. Elle le sent taciturne, soucieux. Il saisit la perche qu’elle lui tend et confie sa lassitude. Il est à bout de souffle. La routine s’est installée dans le rythme fou de sa vie.

Benoît Cohen enchaîne les projets, les films et les séries qu’il réalise… Il y a un an, il s’est installé à New-York avec sa compagne. Il a tout pour être heureux et il vit de son Art… mais il est à bout d’idées pour écrire de nouveaux scénarios. Il est au bout de ses envies, en quête de sens. Il n’a plus la hargne. Sa plume est sèche. Il veut changer de cap, changer de métier… et décide de devenir chauffeur de taxi.

« Sur l’écran, ça avait l’air simple. Je dois m’inscrire dans une école spécialisée, valider un minimum de 24 heures de cours, passer un examen écrit et faire un test qui prouve que je ne consomme pas de drogue… Coût moyen 500 dollars… »

Christophe Chabouté nous emmène en balade dans les rues de New-York, à la rencontre des quartiers et des habitants de la mégalopole. On sent les battement de la ville qui ne dort jamais. Le personnage se retrouve au contact de la multiculturalité. Dans les rangs des taxi drivers, des hommes venus d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique mais surtout, des hommes habitants dans les quartiers pauvres de la ville. Et à l’arrière des taxis, un éclectisme fou d’individus de tous âges et issus de toutes les ethnies, de toutes les religions, de toutes les classes sociales

« Une succession de rencontres, de portraits de new-yorkais, de lieux, pour dire cette ville… »

Un scénario très accrocheur. La voix-off du personnage principal est un fil que l’on suit avec grand intérêt. On observe cet homme se remettre en question et se lancer dans son projet, se cramponner à lui comme à une bouée. Il s’obstine dans son intention de devenir taxi driver. Il ne se décourage pas malgré les difficultés, les impondérables et les délais fous des procédures. Il ne baisse pas les bras face à ce parcours du combattant jalonné de démarches administratives, de visites médicales, de tests d’évaluation de tout acabit, d’attente avant l’obtention de telle ou telle licence. Benoît Cohen n’oublie pas que lui à ce luxe de pouvoir revenir en arrière, de reprendre ses activités de scénariste alors que les autres chauffeurs n’ont pas ce privilège. Les autres n’ont pas ce choix ; parce qu’ils ont besoin de nourrir leur famille et de payer leur loyer, ils ne peuvent pas faire autrement que d’essuyer les plâtres, de serrer les dents parce que chauffeur de taxi est l’un des rares métiers qui leur soit accessible. Ces autres-là qui viennent d’immigrer et qui n’ont pas de diplôme pour pouvoir espérer faire un autre métier.

« La chauffeuse de taxi, personnage principal de mon film, deviendra comme moi : une fonction sociale, rien de plus, un moyen pour les autres de se déplacer dans la ville. »

Mais le « héros » de cette histoire vraie – Benoît Cohen a réellement vécu cette expérience – s’agrippe à son dessein. Ce projet le chamboule, l’oblige à remettre les pieds sur terre. A force de vivre au milieu de ces hommes, il reprend le sens de la réalité, il ressent l’inquiétude et le plaisir des petites victoires. Il se remet en question. Peu à peu, cette expérience lui redonne envie d’écrire et de fil en aiguille, l’ébauche d’un scénario se profile et prend forme sous nos yeux.

« Mon héroïne aussi cherchera à se construire une autre identité, jouer un personnage, ne pas être en première ligne l’aidera à supporter la dureté de son nouveau quotidien. Elle aura un peu l’impression d’être dans un film à chaque fois qu’elle prendra le volant. »

Je n’ai pas lu le roman de Benoît Cohen qui a inspiré Christophe Chabouté au point de vouloir l’adapter. Quoi qu’il en soit, cet album propose une réflexion sur des thèmes très variés : la société, les migrants, le sexisme…

Yellow Cab (one shot)

Adapté du roman de Benoît COHEN

Editeur : Vents d’Ouest

Dessinateur & Scénariste : Christophe CHABOUTE

Dépôt légal : janvier 2021 / 162 pages / 22 euros

ISBN : 9782749309002

Pendant ce temps (Forshed)

Forshed © L’Agrume – 2020

La vie coule doucement dans ce quartier pavillonnaire de la banlieue stockholmoise. Petite enclave urbaine à l’ambiance familiale, tout le monde a plus ou moins connaissance de la vie des autres habitants du quartier. Aussi, lorsque Odd disparaît du jour au lendemain, cela agite ce petit microcosme. L’événement est commenté avant d’être relayé – quelques temps après – sur les réseaux sociaux. Comment un père de famille peut-il s’évaporer sans laisser aucun mot, aucune trace, alors même qu’il venait d’emménager dans une petite maison ?

Pendant que les recherches pour retrouver Odd vont bon train… les suppositions des uns et des autres galopent. Et la situation n’est pas sans effets sur leurs comportements. L’étrange disparition va les mettre face à leurs inquiétudes, leurs angoisses, leurs regrets… leurs remords.

« Je l’ai pourtant vu suer sang et eau sur les travaux. Il a trimé comme un animal ! Putain, il était là tous les soirs et même parfois la nuit, je crois, à rénover, toujours rénover. Parfois, il me donnait mauvaise conscience de ne pas m’occuper de tout ce qu’il faudrait faire dans notre maison. Quelque part, il était tellement… comme il faut. Les rares fois où j’ai discuté avec lui, il a été aimable et tout, mais il y avait quelque chose dans ce mec qui m’énervait. Même si je trouve qu’il faisait les choses exactement comme on doit : bosser dur sans se plaindre. »

Le dessin naïf de Pelle Forshed m’a d’abord fait prendre ce récit à la légère… du moins dans les premières pages du récit. J’ai pris l’histoire de haut oui… quelques dizaines de pages durant… jusqu’à ce qu’elle m’attrape, me pose… et m’interpelle. Réflexion sur les désirs et les attentes de chacun. Sur les doutes et la perception que chacun peut avoir de l’autre, d’un acte, d’un propos, d’une attitude… Comment chaque individu se situe-t-il par rapport à son semblable, à un proche, un ami, un collègue ? Quels sont les codes sociaux qui édictent ce qui est bien ou ce qui est mal, ce qu’il faut faire ou ce qu’il est préférable de ne pas faire ? Dans quelle mesure agit-on pour faire taire le qu’en-dira-t-on ?

Puis il y a une réflexion profonde sur le couple, son devenir, sa vocation. Qu’est-ce qui fait « couple » ? Qu’est-ce qui fait qu’on peut aimer éperdument une personne puis, quelques années plus tard, buter sur le constat glaçant que le couple dans lequel on est engagé est devenu une coquille vide ? Les centres d’intérêt de chacun ont changé au point que les sentiments se sont étiolés.

« Les sentiments, ça dérègle complètement les êtres humains. »

Questions existentielles et philosophiques plaquées sur le quotidien routinier. Cela fait contraste entre le bouillonnement intellectuel dans lequel les personnages de « Pendant ce temps » sont pris et la fadeur de leurs réalités familiales. C’est étrange de caler sur un décor assez terre-à-terre des questions aussi immatérielles… dans la bouche de ces personnages, elles semblent aussi infécondes que nécessaires. Elles s’apparentes à une lutte de chaque instant, comme une pulsion vitale pour trouver des raisons rationnelles à soi, à ses choix passés/actuels/à venir tout en se demandant si on n’est pas en train… de devenir fou ! Qui d’entre nous n’a pas été confronté à ces périodes de totale remise en question ? Sous ses airs de ne-pas-y-toucher, le récit fait mouche.

« – Alors, de quoi vous avez parlé avec maman ?

– De la beauté de l’insignifiance. »

Etrange atmosphère que Pelle Forshed crée dans cet album. Il y dépose et développe des questions fines et pertinentes et pertinentes sur le couple, l’importante du paraître… sur les répercussions de l’aliénation sociale.

L’album figure dans la Sélection officielle du FIBD 2021.

Pendant ce temps (one shot)

Editeur : L’Agrume

Dessinateur & Scénariste : Pelle FORSHED

Traduction : Aude PASQUIER

Dépôt légal : septembre 2020 / 192 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-490975-17-4

Carbone & Sicilium (Bablet)

« Manger, boire, dormir et copuler. Il y a entrave à l’individu quand ce dernier ne peut pas assouvir ces besoins fondamentaux. Pour être complet, il faudrait que l’humain soit à chaque instant libre d’écouter ses pulsions primaires, mais aussi de se conformer aux lois de la société qui le contraignent dans le but de préserver la paix sociale et de ne pas nuire à son prochain. C’est un paradoxe qu’il ne peut résoudre. »

Bablet © Ankama Editions – 2020

Au début, il n’y avait rien si ce n’est une intelligence artificielle balbutiante, un pâle ersatz des figures robotiques aperçues dans les meilleures œuvres de science-fiction. Les laboratoires de la Tomorrow Foundation ont travaillé d’arrache-pied sur le projet, ne comptant pas les heures, rêvant juste de voir leurs rêves devenir réalité. C’est ainsi que Carbone et Silicium ont pu voir le jour. Deux intelligences artificielles nouvelle génération et destinées à devenir des personnels hospitaliers au service d’hommes et de femmes âgés, malades et/ou isolés.

Pendant plus de dix ans, Carbone et Silicium ne verront rien d’autres que la géographie des quatre murs du laboratoire où ils ont été créés. Et malgré leurs nombreux voyages dans les dédales innombrables du réseau informatique, ils n’ont jamais vu de leurs yeux la vie à l’extérieur. Consciente de la frustration et de la souffrance causées par cette situation, l’équipe du laboratoire organise un voyage durant lequel Carbone et Silicium resteront sous leur surveillance. Malgré tout, les deux androïdes parviennent à leur faire faux bond. Tandis que Carbone est rapidement interceptée, Silicium leur échappe. « Ils mènent alors chacun leurs propres expériences et luttent, pendant plusieurs siècles, afin de trouver leur place sur une planète à bout de souffle où les catastrophes climatiques et les bouleversements politiques et humains se succèdent… » (extrait du synopsis éditeur).

Après son très remarqué « Shangri-La » en 2016, Mathieu Bablet revient avec un récit d’apprentissage et d’anticipation très consistant. Que ce soit la psychologie des personnages, les réflexions de fond sur l’humanité et son devenir, la cohérence de l’ensemble et surtout (surtout !) la créativité dont il fait preuve pour le traitement graphique du récit… tout tout tout mérite au moins un petit coup d’œil… au mieux une lecture attentive si les extraits que vous allez attraper en feuilletant vous donnent envie d’aller plus loin.

« – C’est bizarre : quand cette personne parle, elle fait appel à mon sentiment de repli identitaire et à ma peur de l’autre.

– Oui, c’est un politicien. 

– Incroyable… c’est au-delà de toute logique. Donc, c’est normal que lorsqu’il me parle, il exacerbe ma colère et ma peur ?

– Non, justement. Dans ce genre de cas, il faut éviter le piège et utiliser ta raison et ton intellect, pas tes émotions. »

En construisant plusieurs ambiances graphiques pour nous guider dans la lecture, Mathieu Bablet nous embarque dans le futur, toujours plus loin vers ce lointain demain. Il nous raconte un des scénarios possible de ce que pourrait devenir l’humanité. Et ce n’est pas forcément beau à voir… car comme souvent, l’Homme y est l’acteur de sa propre perte. Pessimiste ? Oui, mais sans lourdeurs inutiles ; le propos est intelligent et fort bien construit. Déjà-vu ? Oui dans d’autres œuvres de fiction si ce n’est que l’auteur parvient à inventer et nous offre un nouveau regard, à la fois très personnel mais surtout, très universel. Je crois que cet album a la trempe de ces ouvrages qui sont capables de passer les années sans revêtir un cachet vieillot qui les fige dans une époque, une pensée collective propre à une génération ou un courant littéraire. Le fond comme la forme de « Carbone & Silicium » en font une œuvre intemporelle.

On y voit le talent et l’énergie que l’humanité mobilisent pour courir à sa propre perte. Au cœur de cette fiction, une projection croyable. L’univers est cohérent, le rythme narratif entrainant. Les deux personnages principaux sont dotés de personnalités complexes, ils sont touchants, intègres. Deux robots bien plus humains que la plupart de nos congénères. Deux créatures qui nous interpellent, nous surprennent. Carbone et Silicium s’émotionnent, se bouleversifient, s’opposent, se déchirent… mais ils s’aiment, se questionnent, se détestent pour leurs si grandes différences eux qui sont pourtant nés dans le même sein scientifique. Ils s’amourachent pourtant à chacune de leurs rencontres. Cette romance offre la touche d’espoir nécessaire pour illuminer ce récit d’anticipation. L’amour est toujours possible, cela donne de l’élan alors que toutes les données devraient pourtant inciter ces deux androïdes – émotifs, empathiques et dotés d’une faculté d’analyse redoutable – à se débrancher.

L’humanité est capable du meilleur comme du pire. Et dans tout ce pire, cela vaut la peine de sauver le meilleur, le bon, le doux. Solidarité, entraide ne seront jamais des mots dépourvus de sens.

« On fait partie de l’humanité superflue. C’est comme ça. »

Critique de la société et du système capitaliste qui la gangrène, « Carbone & Silicium » nous invite à traverser les décennies, les siècles même. Un récit riche et complexe où il sera question de politique et d’Etat policier. D’enjeux commerciaux, du marché de la concurrence et de société de consommation. De privations de libertés, de domination d’une espèce sur une autres, d’une économie sur une autre, d’un peuple sur un autre. De sentiments et d’émotions. D’environnement et de réchauffement climatique. De voyages dans la matrice, de virtuel et de réel, de rêve et de réalité… du rapport que les individus ont à l’écran et de la place croissante qu’il prend dans nos interactions sociales. Du rapport à la société, à l’Autre et du rapport que l’on a avec soi-même (assumer son ego). De libre-arbitre, de désirs, de fusion, d’entraide.

On attrape le fil du récit sans jamais trop parvenir à le lâcher pourtant, j’ai eu besoin de faire plusieurs pauses durant ma lecture… avec parfois une difficulté à la reprendre. « Carbone & Silicium » est loin d’être une lecture légère. C’est un récit qui fascine d’autant plus qu’il soulève des questions essentielles sur l’Homme et sa nature intrinsèque… allant parfois jusqu’à imaginer des solutions extrêmes et radicales aux impasses dans lesquelles l’humanité s’est nichée. Pourtant, on ne sort pas abattus et démoralisés de cet album, on le referme avec la certitude d’avoir ouvert une fenêtre sur un monde en devenir. Un monde imparfait, bancal, tordu… mais un monde fictif qui peut se corriger. La lecture terminée, la réflexion se poursuit. Bablet fait bouger les lignes avec ses réflexions éthiques et métaphysiques. Il nous interroge, nous interpelle… l’ouvrage est finalement assez interactif… il met les neurones au boulot !

« Pour être complet, il faut être seul. Pas de société, pas d’entraves. »

Voyage aux côtés de créatures directement sorties de la Matrice. Certes, c’est une vision cafardeuse de ce que pourrait être demain. Visions cafardeuses qui disposent pourtant de belles respirations : graphiques (bien évidemment avec des illustrations superbes que l’on a tout loisir de contempler durant de nombreux passages muets), puis cette romance improbable des deux androïdes qui est très bien pensée. L’optimisme est ténu mais suffisant pour nous tenir accroché à l’album. Dernier point : le récit propose une réflexion constructive sur les points de butée et les maux de nos sociétés actuelles. Bref, il y a largement de quoi se mettre sous la dent. Cerise sur le gâteau : l’ouvrage se referme sur une superbe postface d’Alain Damasio… Fichtre ! Du premier mot au dernier point… « Carbone & Silicium » vaut le détour !

Carbone & Silicium (récit complet)

Editeur : Ankama / Collection : Label 619

Dessinateur & Scénariste : Mathieu BABLET

Dépôt légal : août 2020 / 250 pages / 22,90 euros

ISBN : 979-10-335-1196-0

L’Enfant ébranlé (Xiao)

Xiao © Kana – 2020

« L’Enfant ébranlé » est le premier ouvrage de Tang Xiao traduit et publié en France. Il a la même sensibilité que « Undercurrent » , « Le Pays des cerisiers », « Les Pieds bandés » ou encore « Solanin » que l’on retrouve dans la Collection Made In (édition Kana).

Yang Hao est cet enfant qui traverse à pas de loups son existence. Il a une dizaine d’années. Hypersensible, introverti, élève studieux qui en dehors de l’école aime retrouver ses copains pour jouer aux jeux vidéo ou lire des mangas. Son quotidien, il le partage entre l’école et la vie de famille. Une famille où le père est sans cesse retenu ailleurs par son travail. Une absence qui pèse à Yang Hao. Cette année-là pourtant, son père est de retour. Son secteur professionnel est en crise et il n’a d’autre choix que d’attendre qu’on le positionne sur une nouvelle mission. En attendant, il sera à la maison. Passée l’euphorie des retrouvailles, Yang Hao déchante vite en découvrant un père qui passe la majeure partie de ses journées à jouer au mah-jong avec ses amis, butinant la vie de famille, laissant à sa femme la gérance du foyer et s’étonnant que cette dernière tienne si peu compte des projets d’avenir qu’il a pour leur famille. Yang Hao devient amer et regrette le temps où il avait une image idéalisée de son père. En quête de nouveaux repères, Yang Hao fait la connaissance de Feng Zhun, un garçon qui a la réputation d’être une graine de délinquant.

Yang Hao est à un carrefour de son enfance. Alors qu’il s’apprête à rentrer dans l’adolescence, il se retrouve face à des perspectives nouvelles et une forte envie de contester l’autorité d’un père si distant et si peu affectueux.

Le personnage est sur le fil. Il flirte avec l’interdit sans jamais toutefois se rapprocher trop près de la fine frontière qui ferait tout basculer. Il canalise ses envies et apprivoise ses peurs. Il cherche sans cesse à faire la part des choses et se raccroche à sa mère qui est son seul repère. Il s’ancre à elle, aux valeurs qu’elle lui a transmises et cherche à apprendre doucement à exprimer ses émotions, ses inquiétudes. Le support rêvé se présente à lui ; c’est ainsi qu’il va utiliser l’écriture comme une catharsis. Ainsi, il s’engouffre dans ses devoirs de rédaction pour se dire, reconstruire les liens tels qu’il aurait aimé qu’ils soient, panser les souffrances, soulager sa culpabilité, avouer une fragilité ou un acte qu’il ne parvient pas à assumer. A bas bruit, il grandit. Il mûrit mais s’émanciper fait si peur ! Dans cet apprentissage de soi, il bute car la figure paternelle qu’il avait jusque-là idéalisée est friable, imparfaite, égoïste. Les certitudes enfantines de ce garçon sont tout à coup ébréchées, ébranlées, cahotantes.

En s’ouvrant au monde, il s’ouvre également à lui et identifie peu à peu les facettes de sa personnalité. Il parvient à repérer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Ce qu’il aime, ce qui lui fait peur. Ce qui le dérange. Son regard perd sa naïveté enfantine et ce changement est douloureux. Les belles découvertes laissent plus facilement la place à des constats qui bousculent et embarrassent.

Les dessins réalistes de Tang Xiao contiennent beaucoup de sensibilité. Rien n’est en contraste, comme si l’enfant empilait renoncements et compromis pour trouver la frontière de ses possibles et parvenir – dans les minces interstices qui lui restent – à s’épanouir sans heurter quiconque autour de lui. Le noir et blanc des planches est travaillé au lavis et à l’encre ; il nous offre une myriade de dégradés de gris. L’ambiance graphique de cet ouvrage est généreuse en détails, d’une richesse réelle. Les visages sont dessinés avec autant de précision que de douceur. Les détails (architecture, flore, objets du quotidien) sont quasiment omniprésents, ce qui donne aux décors une vraie consistance et contribue à nous ancrer dans la lecture. Graphisme et scénario forment un tout cohérent. En toile de fond, Tang Xiao montre une société chinoise encore très soucieuse des traditions (fêtes nationales, cérémonies religieuses) mais qui voit l’organisation familiale changer du fait de la réalité économique ; le système patriarcal continue à se déliter.  

Le dessin fait ressortir toute la fragilité du personnage. J’ai eu l’impression qu’il était en alerte, apeuré à l’idée de mal faire et surtout, inquiet à l’idée que ses repères volent en éclat. Et le retour de son père dans le quotidien vient justement chahuter une routine rassurante. Un père tant attendu dont la présente malmène finalement la moindre habitude, le moindre repère.

Il y a de la poésie dans la manière de raconter et de dessiner cette tranche de vie. Un peu de légèreté par-ci par-là que l’on attrape à pleine mains. Et une forme de tristesse chez cet enfant tiraillé par les désirs que les autres ont pour lui, ses propres désirs et une situation familiale dont il peine à comprendre les tenants et les aboutissants. A un âge où les jeux imaginaires occupent encore une belle part du quotidien, le personnage fait preuve d’une maturité surprenante. Cela donne une vraie consistance à l’intrigue et capte notre attention. Un album intéressant et émouvant.

L’Enfant ébranlé (récit complet)

Editeur : Kana / Collection : Made In

Dessinateur & Scénariste : Tang XIAO

Traduction : An NING

Dépôt légal : septembre 2020 / 394 pages / 19,95 euros

ISBN : 978-2-5050-8432-7

Malgré tout (Lafebre)

Lafebre © Dargaud – 2020

De la première à la dernière lettre de l’alphabet…

Un coup de foudre.

Ana & Zeno

Par au-delà des mers, malgré les distances… ils s’aiment.

Dès le premier regard qu’ils ont échangés sur un quai d’embarquement… ils se sont aimés.

« Un cœur qui n’aime pas est une lumière qui ne voyage pas. »

Elle est solaire, énergique, ambitieuse. Ana est tombée sous le charme de Zeno. Elle a plongé dans ses yeux bleus et s’est réchauffée au contact de cet homme si mystérieux.

Lui est un loup de mer. Si gourmand de découvrir d’autres horizons, d’autres ciels, d’autres espaces. Zeno n’a jamais largué les amarres mais il a ancré son cœur à celui d’Ana. Il a succombé aux courbes sensuelles, au sourire ravageur, à l’esprit affuté, au rire espiègle… Ana lui plait éperdument.  

« Je crois que mes pieds ont besoin de voler sur la terre ferme. »

Mais elle aspirait à une vie ordonnée, stable ; elle ambitionnait de faire carrière dans la politique. Lui rêvait de voyages, de liberté, une vie sans attaches au gré des flots. Leurs routes n’ont eu que peu d’occasion de se croiser. A chaque rencontre pourtant, la même flamme. Le même désir ardent. Un appel téléphonique, une lettre… année après année… décennie après décennie, leurs sentiments n’ont fait que croitre. Et maintenant que l’heure de la retraite a sonnée, l’un redescend à quai tandis que l’autre lâche prise. Lui s’amarre et elle laisse la place à l’imprévu. Il y a tant de possibles dans cette nouvelle vie qui s’offre à eux ! Ils la tiennent aux creux de leurs mains.

« Rien ne prend plus de temps que de rentrer chez soi. »

Il y a six ans, je voulais découvrir Zidrou. A force d’en entendre parler, à force de lire des chroniques dithyrambiques sur ses albums, la curiosité m’a piquée. Je voulais lire Zidrou… et j’ai rencontré Jordi Lafebre. C’est par « Lydie » que tout a commencé. L’album m’a fait monter les larmes aux yeux. Emotions ! Puis j’ai continué à lire des albums de Zidrou jusqu’à ce leurs « Beaux étés » commencent leurs périples estivaux. Et j’ai retrouvé ce dessin si chaleureux, un dessin à même de véhiculer toutes les émois possibles. Et j’ai aimé… j’ai ri aussi, beaucoup !  

Et voilà que Jordi Lafebre porte seul ce nouvel album. Comment résister à l’envie de venir se réchauffer au contact de ses dessins ?

Et le fait est… que cet album est un vrai délice !

On découvre l’intrigue qui se déplie de façon déchronologique. Sa construction narrative atypique est une vraie surprise qui tombe comme une cerise sur un gâteau. En moins d’un chapitre, on est ferré par deux personnages très attachants. Ils sont aussi différents que complémentaires, ils sont Yin et Yang… deux oiseaux épris de liberté mais inséparables. Ils ont de l’humour et font preuve d’autodérision. Mais surtout, ils ont cette légèreté qui permet de ne rien dramatiser et de savoir faire ce pas de côté qui évite de s’enliser dans la contrariété ou dans la frustration.

L’accroche avec cet univers est quasi immédiate. Le fait que Jordi Lafebre bouscule nos repères de lecture [comme l’avaient fait avant lui les jumeaux brésiliens avec leur « Daytripper » ] accélère l’effet attractif de l’album sur le lecteur. Sans compter toute l’inventivité dont fait preuve le scénario !!

Malgré tout – Lafebre © Dargaud – 2020

La lecture de « Malgré tout » est d’une fluidité incroyable. L’ambiance est chaleureuse et sereine. Les personnages s’aiment comme des adolescents. On les sent gourmands de ces instants qu’ils passent ensemble et l’auteur nous installe afin que nous puissions en profiter pleinement. Pas de fausse note, pas de reproches. Des non-dits qui se lèvent à mesure que l’on avance dans l’album. Des dessins bourrés de bonnes ondes, de bonne humeur, de simplicité ; ils portent à merveille cette histoire d’amour sans arrière-pensées. Jordi Lafebre manie parfaitement les différents registres émotionnels. L’atmosphère est saine, nous invite au lâcher prise… et nous conduit à tourner les pages goulûment. Le respect que ces amants ont l’un pour l’autre, la tendresse qui déborde de chacun de leurs mots, leur complicité… diable !! que tout cela est vivifiant !! C’est beau, tout simplement. Ça nous transporte.

Malgré tout – Lafebre © Dargaud – 2020

Voilà une lecture qui pose un magnifique regard sur le couple et sur l’attachement que deux personnes peuvent ressentir l’une pour l’autre. D’un optimisme fou, la teneur propos montre que le fait d’accepter l’autre tel qu’il est – et non tel qu’on aimerait qu’il soit – est une force dont malheureusement peu de couples disposent. Et pourtant ! Etre capable de laisser l’être aimé suivre ses rêves en toute liberté n’est-elle pas la seule garantie pour s’épanouir ensemble ? Pouvoir ressentir de la joie à se retrouver, pouvoir savourer le moindre instant passé avec l’autre, savoir partir pour mieux revenir et surtout refuser d’enfermer l’autre dans un carcan qui l’aliènera. J’adhère réellement à ce discours.

« Malgré tout » est un album émouvant. Le propos fait mouche. Tout est à sa place. Il y a ici une harmonie que l’on ne trouve que très rarement. Sublime album. Merveilleuse pépite. Un gros gros coup de cœur de lecture !

Les chroniques de Paka, Sabine et Noukette.

Malgré tout (One shot)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : Jordi LAFEBRE

Dépôt légal : septembre 2020 / 152 pages / 22,50 euros

ISBN : 9782505081500