Chroniks Expresss #32

Bandes dessinées : Strange Fruit (M. Waid & J.G. Jones ; Ed. Delcourt, 2017), Une sœur (B. Vivès; Ed. Casterman, 2017), Le Coup de Prague (J-L. Fromental & M. Hyman ; Ed. Dupuis, 2017).

Jeunesse : Le petit Mozart (Augel ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Le Monde selon Garp (J. Irving ; Ed. Seuil, 1998), Les Rêves en noir et blanc (H. Vernet ; Is Edition, 2016), Le Roi n’a pas sommeil (C. Coulon ; Ed. Points, 2014), Celle qui fuit et celle qui reste (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2017).

*

* *

Bandes dessinées


Waid – Jones © Guy Delcourt Productions – 2017

1927, état du Mississippi. Le fleuve est en crue. Il s’agit de prendre les mesures nécessaires rapidement, de renforcer les digues et de mettre la population à l’abri. Alors que les Blancs enrôlent les Noirs de force afin de leur prêter main forte, Washington mandate un ingénieur noir pour alerter la population : rien ne sert de consolider les infrastructures… il faut évacuer.
La ville de Chatterlee est en alerte. Au sol c’est le branle-bas de combat, entre les travaux de terrassement et les recherches menées pour retrouver un jeune garçon qui a disparu. Dans les airs, une météorite se rapproche dangereusement vite de la Terre et se crash non loin de la petite ville… dans un champ de coton. Une météorite ? Non. Un vaisseau duquel sort un homme à la peau noire.
Le climat électrique exacerbe les tensions et les animosités. Les propriétaires terriens blancs, pris de panique, tentent d’impressionner les anciens esclaves. Le Klan envoie ses hommes pour intimider ceux qui osent les critiquer.

Le scénario imaginé par Mark Waid a de quoi intriguer. Le programme est alléchant, reste à voir comment, avec tout ces éléments, la mayonnaise peut prendre. Le personnage principal est fascinant et charismatique et l’idée d’un surhomme noir quasi mutique m’a séduite. Pour enrichir le récit, le scénariste utilise un fait historique réel en la présence de la crue de 1927 qui, outre les dégâts matériels qu’elle a provoqué, a été meurtrière. Pourtant, je me suis rapidement lassée de l’album. Je trouve que Mark Waid a voulu en faire trop et traiter trop de sujet à la fois. Il n’y a rien de réellement spectaculaire dans les événements qui ont lieu, ce sur-homme est une caricature parfaite de l’anti-héros – à l’instar de Hancock – ce qui a ici le mérite de donner de la profondeur à l’intrigue. Mais je le disais, on a là trop de sujets (le racisme, l’héroïsme, une société en mutation, l’horreur, l’individualisme, la foi, le ségrégationnisme…) et face à ce côté prolifique… on survole, on voit notre intérêt faiblir à mesure que les pages se tournent. Le personnage principal n’évolue pas, ne chemine pas. Il reste totalement étanche à ce qui se passe autour de lui, comme une mécanique programmée, comme un robot conditionné. Et l’on s’agace de le voir si prévisible. Une force de la nature sans grand intérêt si ce n’est les passions qu’il est capable de déchaîner autour de lui.

La première publication de ce roman graphique américain date de juillet 2015. La version française (parue en avril 2017 chez Delcourt) est augmentée d’un fascicule et d’un cahier graphique (de toute beauté) ; ces bonus viennent agrémenter la lecture, donner des précisions quant à la démarche des auteurs et prolonger l’univers.

Par contre côté graphique, le travail de Jeffrey G.Jones est impressionnant. Ses aquarelles sont sublimes d’un bout à l’autre de l’album et honorent la plastique tout en muscles du héros… Jeunes filles, vous ne devriez pas être déçues 😛

Un album malheureusement dispensable. Des personnages trop vite balayés, leurs personnalités tout juste esquissées, ils jouent un rôle mais ne l’incarnent pas. Ils s’agitent et s’éparpillent à l’image du scénario.

 

Vivès © Casterman – 2017

C’est l’été, le temps des grandes vacances est revenu. Pour Antoine et Titi, l’heure est revenue de retrouver la maison secondaire, à deux pas de la mer. Des semaines doucereuses à passer avec leurs parents. Mais cet été-là a rapidement un goût différent des précédents. Pas forcément pour Titi qui du haut de ses 10 ans nage encore dans l’insouciance. Mais pour Antoine qui a 13 ans, l’arrivée d’Hélène, la fille d’une amie de sa mère, va être un raz-de-marée dans sa vie. Pour lui, c’est l’été des premières fois. Premier flirt, premiers sentiments amoureux, première clope, premier verre, première pipe, … En peu de temps, Antoine va quitter définitivement l’enfance et entrer à pieds joints dans l’adolescence.

Bastien Vivès est revenu avec un album fort et sensible. Le personnage de l’adolescente m’a agréablement surprise. Dévergondée mais sans être vulgaire, forte et fragile à la fois, audacieuse et farouche, le rythme de l’album colle à ses caprices et à ses désirs. On retrouve aussi la même veine graphique que dans « Polina » : un dessin subtil qui caresse les personnages. Noir, blanc et gris suffisent pour poser avec délicatesse les mots et les maux, les pensées et les émotions qui ne trouvent pas le chemin de la parole. Les fonds de cases sont parfois nus, nous laissant ainsi savourer l’intimité d’une scène, nous laissant ainsi mesurer l’ampleur d’une peur ou la force d’un désir.

J’ai été cueillie par cet album, surprise par cette parenthèse. Je suis retournée en arrière et j’ai laissé certains souvenirs de ma propre adolescence remonter à la surface. Beau.

La bande-annonce de l’album (chez Casterman) et le site de Bastien VIVES.

 

Fromental – Hyman © Dupuis – 2017

« Hiver 1948, dans le blizzard de la capitale autrichienne sous occupation des quatre puissances. Dépêché par le studio London Films, G. travaille à l’écriture de son prochain long métrage, assisté par l’énigmatique Elizabeth Montagu. Cette dernière, dont le passé militaire et les relations l’attachent aux services secrets britanniques, découvrira bien vite que le prétexte artistique dissimule de véritables tensions politiques et que les lendemains de guerre ne sont pas toujours chantants. Cette mission en apparence paisible basculera dès lors dans l’atmosphère sournoise d’une révolution fulgurante que l’Histoire retiendra sous le nom de « coup de Prague » » (synopsis éditeur).

Je passerai vite sur cet album qui m’est tombé des mains et donc je ne connaîtrai jamais la fin. Entre romance, intrigue politique, espionnage, courses poursuites, référence littéraire… je me suis égarée dans les rue de Prague pour fuir volontairement ces héros qui m’ont tous été antipathiques.

Bonne nouvelle pour l’album : il fait partie des « 20 indispensables de l’été » de l’ACBD (au même titre que le roman graphique de Bastien Vivès dont je vous parlais plus haut) … et ça dépasse mon entendement !

*

* *

 

Jeunesse

 

Augel © La Boîte à bulles – 2017

Enfant déjà, Mozart n’était intéressé que par la musique. La musique l’accaparait entièrement, à chaque instant. Il composait sans cesse et en tous lieux. Il compose à n’importe quel moment de la journée, écrit ses partitions en tous lieux et sur n’importe quel support ; une barrière, un mur, le sol, des feuilles, du linge… Il joue, virtuose, il fait corps avec sa musique, en totale harmonie avec son instrument. Il fusionne avec la mélodie.

Augel imagine l’enfant que Mozart pouvait être. Un savant fou en herbe, le cheveu ébouriffé, la tête dans les étoiles et dans les portées de musique. Rien d’autre ne copte pour lui. La musique est son oxygène.

Petites scénettes plus ou moins longues (du strip à quelques pages). Petites anecdotes humoristiques au ton malicieux. On sourit souvent sans jamais parvenir au rire franc. Le ton est gentillet, il n’est jamais niais. Un brin de philosophie, un peu de poésie, tous les ingrédients sont là mais il manque un je-ne-sais-quoi pour que l’album soit abouti.

Une lecture qui ne laissera pas un souvenir impérissable.

 

Romans

 

Irving © Seuil – 1998

« Jenny Fields ne veut pas d’homme dans sa vie mais elle désire un enfant. Ainsi naît Garp. Il grandit dans un collège où sa mère est infirmière. Puis ils décident tous deux d’écrire, et Jenny devient une icône du féminisme. Garp, heureux mari et père, vit pourtant dans la peur : dans son univers dominé par les femmes, la violence des hommes n’est jamais loin… » (synopsis éditeur).

Un livre qui m’a été offert. Un romancier que je n’avais jamais lu. Des chroniques sur ses œuvres, je n’en ai gardé aucun souvenir. J’ai donc démarré cette lecture sans aucun apriori, sans attente démesurée… seul le plaisir de découvrir une nouvelle plume, un nouveau regard… un monde, celui de Garp.

Très vite, j’ai été prise au jeu. Très vite, j’ai apprécié Jenny. John Irving ne fait aucun détour superflu pour nous permettre d’appréhender la vision que cette femme a du monde. Elle ne s’encombre pas de sentiments inutiles, elle accorde très rarement son amitié. Elle se fond dans sa fonction d’infirmière, sa blouse blanche sera sa seconde peau et se consacre entièrement à son rôle de mère. Une femme entière.

Au bout de quelques chapitres, son fils – Garp, lui volera peu à peu la vedette. Car c’est bien lui le « héros » du roman d’Irving. Le lecteur est présent lors de sa naissance, le seconde lorsqu’il fait ses premiers pas puis le suivra durant toute sa jeunesse, son adolescence et une partie de sa vie d’adulte. Un personnage qui, très jeune, décide qu’il deviendra écrivain. Autour de lui, un clan se forme au fil des années, au gré des rencontres. Sa personnalité s’affirme, ses choix sont les nôtres, ses passions nous emballent au même titre que les combats qu’il mène.

Le roman s’ouvre sur une préface rédigée par l’auteur lui-même. Vingt ans séparent ces deux écrits (roman et préface). Il met un point d’honneur à expliquer que « Le Monde selon Garp » n’est pas un roman autobiographique mais que, bien évidemment, certains éléments narratifs s’inspirent logiquement d’anecdotes et/ou de rencontres réelles.

Un ouvrage dense mais jamais pompeux. Un récit généreux que l’on dévore. Des personnages haut en couleurs, des situations originales, les œuvres du personnage fictif intégralement (ou presque) reproduite dans le roman d’Irving. Le processus de création, le rapport à l’écriture, à la lecture. La transmission d’une génération à l’autre. Les prises de position. L’altruisme. La jalousie. L’infidélité. L’amitié. La tolérance. La concupiscence… Autant de thèmes traités dans ce riche roman. Prenant, drôle, revêche. Je sors repue et satisfaite de ma découverte d’Irving.

 

Vernet © Is Edition – 2016

Philea a la vie devant elle mais elle vit comme si elle allait s’arrêter demain. Elle a 25 ans, l’amour des livres. Elle en a fait son métier. Elle est libraire. Elle a une peur farouche des hommes du moins, elle a vécu une histoire avec un homme. Mais c’était avant, il y a longtemps. Elle y a laissé des plumes. Désabusée désormais, elle sait que l’amour n’existe pas. Que ce qui est beau n’est qu’éphémère. Elle n’attend plus rien des hommes. Depuis, elle a cumulé les aventures. Elle a séduit et s’est laissé séduire. Mais elle n’a plus ressenti ce qu’elle avait ressenti la première fois. Puis un jour, elle croise Theo dans une soirée. C’est à peine si elle l’a remarqué. Le lendemain, elle reçoit son premier mail. Il contient une vidéo en noir et blanc. Une chanson de Nougaro. D’autres mails viendront jusqu’à ce qu’elle accepte un rendez-vous. Elle appréhende, n’en attend rien juste de pouvoir lui dire qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Les rendez-vous se succèdent, il lui dit ses sentiments. Elle a plus de réticences, elle résiste, elle sait que chaque relation est vouée à l’échec. Elle est séduite, amusée, surprise. Il est intelligent, « charmant. Ensorcelant. Atemporel ». Il lui plaît, il est à la fois tendre et indécent. Le désir monte en eux. En sa présence elle est bien. Une osmose. Deux âmes sœurs jusqu’à ce que les premiers doutes surgissent.

Elle étouffe sous le poids d’un bonheur dont elle pressent l’abîme.

Un roman sur le couple et sur chaque individu qui le compose. Homme, femme. Un duo à la recherche d’une harmonie. Une entité composée de deux êtres, une prolongation de chacun d’eux. S’épanouir dans le couple, s’y abandonner pour mieux s’y retrouver. Une quête de sens. Quand les sentiments s’expriment avec autant de naturel, autant de spontanéité, on cherche parfois à en comprendre la raison. Une unité fragile faite des désirs de deux personnes, un équilibre dans lequel on s’épanouit. Lorsque le couple est une telle évidence, on cherche à le préserver puis peut-être qu’on s’y habitue. Alors on n’y fait plus attention, on sent les bases vaciller et, mû par un instinct malsain, on cherche à s’en protéger. Convaincre l’autre que nos doutes sont fondés pour qu’il les démente afin de nous rassurer. Mais lorsque le poison commence à se répandre, l’autre facette du couple se répand comme une trainée de poudre.

Extrait du prologue : « L’histoire en elle-même est tout aussi banale que la fille qui l’a écrite. Pourtant, elle mérite d’être racontée ici pour rendre hommage au courage de cet homme et de cette femme qui ont essayé de s’aimer, sans attache, tout en sachant que c’était perdu d’avance, tout en sachant qu’ils ne pourraient pas se sauver l’un l’autre, ni se soulager, et qu’ils mouraient un jour sans laisser aucune trace de cet amour. Voici l’histoire d’un homme et d’une femme qui ont fait l’expérience de la solitude à deux, sans jamais fléchir sous le poids de l’espoir, pour sauver la seule idée en laquelle ils croyaient : tout est perdu d’avance. Rien ne dure jamais. »

Noir – blanc. Yin – Yang. Homme – Femme. Passion – désamour. Une très belle réflexion induite par cette parenthèse conjugale. Quelle belle plume ! Hanna Vernet signe son premier roman. Je l’ai savouré, je l’ai aimée cette femme. Sa fragilité m’a touchée, ses peurs m’ont émue, ses doutes ont trouvé un écho. Superbe ! Framboise en parle magnifiquement bien dans sa chronique.

Quelques liens pour aller plus loin : la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur, la page Facebook de l’auteure.

 

Coulon © Editions Points – 2014

Thomas est l’enfant unique de William et Mary Hogan. Une enfance passée dans un cocon, dans le calme de la maison familiale, entre un père aimant mais absent et mystérieux, et une mère prévenante, protectrice et bienveillante.

Thomas est un solitaire. Comme son père, il économise ses mots, ne parle que quand c’est nécessaire. Il n’a pas d’amis excepté Paul… mais en grandissant, leurs routes vont se séparer. Thomas est un enfant sans histoires… mais en grandissant, l’alcool et les déceptions amoureuses vont l’écarter du droit chemin.

Je découvre doucement l’œuvre de Cécile Coulon. Après la claque que j’avais eue à la lecture du « Rire du grand blessé » [découvert grâce à Noukette], j’ai jeté mon dévolu sur cet autre roman. Je n’ai pu m’empêcher de faire des parallèles entre ces deux hommes blessés, torturés, incapables d’éprouver – par on ne sait quelle force – leurs sentiments, incapables de se laisser aller au plaisir, incapables de s’épanouir. Comme s’ils étaient coincés dans des corps trop grands pour eux, trop forts pour eux et que le seul moyen de vivre était de se protéger derrière une carapace. Ils sont cantonnés dans le rôle d’observateur impuissant, spectateur de leurs vies. L’étincelle de vie est incapable de s’allumer dans leurs yeux. Un monde brut, trop rapide et trop agressif pour eux.

Beau. Superbe. J’aime décidément cette écriture puissante de Cécile Coulon. Une écriture qui n’épargne rien aux personnages qui habitent les univers de la romancière.

Les chroniques de Noukette, Jérôme, Sylire.

 

Ferrante © Gallimard – 2017

Retrouver Elena qui termine son parcours universitaire, déterminée à l’idée de s’émanciper pour ne jamais revenir dans les jupons de sa mère et refusant obstinément de revenir dans son quartier natal. Sa première relation amoureuse est désormais loin derrière elle. Elle est aujourd’hui engagée avec Pietro ; ce dernier incarne pour elle ses rêves d’ascension sociale et de réussite. Elle va se marier. Son roman est désormais publié et la jeune femme, docile, se déplace au travers de l’Italie pour en faire la promotion. C’est à l’occasion d’une séance de dédicace qu’elle retrouve Nino, un amour de jeunesse.

Retrouver Lila qui, après avoir l’opulence, est retournée à la misère. Après le luxe, retrouve l’incurie. Après les belles tenues se vêtit de nouveau de fripes. Son travail à l’usine la nourrit à peine. Elle élève tant bien que mal l’enfant qu’elle a eu de Nino.

Elles ont 25 ans et leurs vies sont aux antipodes. Elena s’installe en couple, enfante à son tour. Leurs vies semblent toutes tracées mais les deux femmes sont encore fortement dépendantes l’une de l’autre et malgré le fossé qui les sépare, leurs destins sont liés. Yin & yang à jamais enchevêtrés malgré leurs différentes. Elena est prévisible, complexée, effacée. Elle range facilement ses idéaux lorsqu’il s’agit d’assumer le rôle de mère au foyer. Lila est affaiblie mais elle reste électrique, vive, douée. Abattue par ses conditions de vie, elle accepte la misère comme si c’était le prix à payer pour ses erreurs de jeunesse.

J’ai découvert cette sage d’Elena Ferrante grâce à un billet de Framboise qui présentait les deux premiers tomes de la tétralogie « L’Amie prodigieuse » . Tentée, j’ai engouffré « L’Amie prodigieuse » puis « Le nouveau nom » … et attendu avec impatience ce troisième tome. Dans un premier temps, il y a une parfaite continuité dans le comportement du personnage principal (Elena) au point qu’on se lasse de la voir s’effacer derrière des compromis et des faux-semblants. De même, on ne s’étonne pas de voir Lila relever ses manches et saisir au vol une opportunité inespérée de sortir de l’incurie dans laquelle elle vivait.

Contre toute attente, Elena Ferrante met le feu aux poudres et nous surprend. La romancière nous montre que rien n’est joué d’avance. Un vent de folie emporte le récit vers de nouvelles perspectives et c’est une énorme claque que l’on prend en refermant cet opus. Ce troisième tome est de loin mon préféré. Il me tarde le suivant !!

La Nuit mange le jour (Hubert & Burckel)

Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Après plusieurs échecs amoureux, Thomas rencontre un jour l’homme de sa vie. Fred, « grand, fort, barbu… la quarantaine ». Une rencontre comme on n’en fait peu dans une vie. Le couple prend l’habitude de se retrouver chez Fred. Son appartement est spacieux, confortable, agréable. Thomas s’étonne lui-même en s’entendant dire à sa meilleure amie qu’il croit bien tomber amoureux.
Leur relation s’installe tranquillement jusqu’au jour où Thomas commence à questionner Fred sur les photographies qui décorent son appartement. Dans toutes les pièces prônes des clichés d’un mystérieux jeune homme, dénudé, attaché la plupart du temps, des ecchymoses apparaissent sur certaines photos, des coupures, des marques de liens aux poignets. Fred lui explique qu’il s’agit d’Alex, son ex, avec qui il a eu une relation forte mais destructrice. Fred étant photographe, Alex lui a servi de modèle à plusieurs reprises.
Sur les photographies, Alex est beau, mystérieux, séduisant, troublant… Face à ce charisme, Thomas complexe rapidement. Pourquoi Fred s’intéresse à lui ? Que lui trouve-t-il ? Comparé à l’ex de son mec, Thomas est frêle, d’une beauté commune, insipide. Inconsciemment, Thomas va chercher à repousser ses limites et découvrir avec effroi que la brutalité est pour lui source d’excitation et de plaisir.

« La nuit mange le jour » est un album aussi fascinant que terrifiant. Hubert décrit le mécanisme de la dépendance affective et les ravages qu’une passion dévorante peut produire dans un couple.

C’est la rencontre entre David et Goliath, où David s’éreinte à provoquer celui qui lui fait face au risque de sa vie.

C’est l’attirance immodérée pour le corps de l’autre, c’est l’incapacité d’équilibrer le désir et la raison, c’est l’impossibilité de faire taire les fantasmes, l’envie fulgurante du coït et de la jouissance qu’il procure. Les personnages sont comme aimantés l’un à l’autre, fascinés par le désir destructeur de l’autre.

La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

C’est cet état dans lequel on peut être lorsqu’on découvre une part de soi que l’on ne connaissait pas, un double obscur qui nous fait perdre pied.

C’est l’incapacité de vivre sans l’autre, d’être sans l’autre, de trouver une consistance en dehors du désir de l’autre.

C’est le goût du risque, l’envie d’avoir la tête qui tourne, de se sentir vivant.

C’est ce jeu cruel que l’on peut mener parfois, celui qui nous fait perdre tout repère et qui conduit loin de sa zone de confort, un voyage dont on ne sait pas si on pourra en revenir indemne.

C’est l’incapacité de pouvoir identifier ses limites, de vouloir connaître le point de rupture.

C’est lorsqu’on ne se reconnaît plus et que l’on est incapable de retrouver le chemin de notre vie « d’avant » .

C’est quand on s’isole, quand on s’enferme dans une pratique, que l’on coupe tous les liens avec l’extérieur et que plus rien n’est en mesure ne nous raccrocher à la réalité.

C’est l’incapacité de distinguer ce qui est réel ou fantasmer, ce qui s’est produit et ce qui a été affabulé.

Une perte de contrôle de soi.

Paul Burckel utilise une bichromie de noir et de gris pour illustrer ce récit. Loin d’affadir l’atmosphère, elle donne force et profondeur aux propos et rend l’ambiance électrique. La beauté imposante et bestiale de l’un fait face à la fragilité chétive de l’autre. Un rapport de forces sensuel où chacun a l’ascendant psychologique sur son partenaire, une lutte entre le corps et l’esprit. Les dessins explicites décrivent des scènes de sexe où les deux corps fusionnent.

Wow !

La Nuit mange le jour

One shot
Editeur : Glénat
Dessinateur : Paul BURCKEL
Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : juin 2017
226 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-344-01220-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La nuit mange le jour – Hubert – Burckel © Glénat – 2017

Les beaux étés, tome 3 (Zidrou & Lafèbre)

Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

1992. Pierre et Pépète briquent Mam’zelle Estérel, la 4L familiale, afin qu’elle se montre sous son meilleur jour à son nouveau propriétaire. Pierre a tout de même un pincement au cœur à l’idée de devoir s’en séparer. La petite carte de fidélité retrouvée dans la boîte à gants fait remonter les souvenirs des premières vacances où Mam’zelle Estérel a emmené toute la petite famille jusqu’à Saint-Etienne…
1962. Les parents de Mado viennent d’offrir au couple une 4L rutilante, rouge estérel. Pierre est aux anges à l’idée de traverser la France au volant de cette magnifique Renault. La galerie chargée à bloque, Pierre et Mado embarque toute la petite tribu. La présence de la petite Julie, qui ne maîtrise pas encore complètement ses sphincters, oblige la famille à quelques arrêts pipi en catastrophe. Nicole quant à elle n’a que 6 mois mais elle semble ne perdre aucune miette de cette grande expédition. Pierre et Mado, amoureux et complices, se font une joie à l’idée de passer ces quinze jours en France. Pierre projette même de descendre, comme à leur habitude, sur les plages de la Méditerranée. Mado est plus réservée. Il faut dire que Pierre a invité les parents de Mado à passer ces quelques jours avec eux… et Mado appréhende cette quinzaine en compagnie de sa mère, la bien-nommée Yvette-la-parfaite qui mène toujours son monde à la baguette…

S’apprêter à lire un tome des « Beaux étés » c’est un peu comme le plaisir que l’on a juste avant de manger des bonbons. C’est ce moment précis où le paquet vient d’être ouvert, que l’odeur des sucreries nous fait déjà saliver à l’idée de retrouver un goût qui n’a nul autre pareil. L’effet est le même et ce troisième tome de la série répond parfaitement aux attentes du lecteur.

C’est en premier lieu cette bonne humeur et cet humour que l’on retrouve. La joie de vivre de cette famille belge imaginée par Zidrou est communicative. Des répliques qui fusent, des piques qui fusent du tac au tac. Elles sont arrosées d’une pointe généreuse d’ironie et de beaucoup de tendresse. Comment ne pas fondre ? Comment ne pas éclater de rire ?

On retrouve avec plaisir tous les petits rituels des tomes précédents : les premiers jours de vacances sacrifiés, une voiture que l’on charge jusqu’à ce qu’elle explose, le passage de la frontière franco-belge… et nous voilà en route. Le scénario est espiègle, prêt à accueillir toute nouvelle éventualité de rebondissements. Beaucoup de chaleur, de complicité et d’amour dans ces pages, rien n’est étouffé, rien n’est dit ou fait à moitié. Zidrou introduit un nouveau personnage en plaçant dans cette histoire la mère de Mado. Elle écorne à plusieurs reprises la bonne humeur contenue dans ces pages mais le scénariste ne laisse pas le malaise s’installer.

Jordi Lafèbre semble lui aussi beaucoup s’amuser. Il dessine des bouilles fendues de larges sourires, des yeux qui pétillent souvent de malice et sont capables de faire passer n’importe quelle émotion. L’ambiance graphique est lumineuse, plutôt proche [pour moi] des teintes printanières que de celle de l’été et c’est tant mieux car cela renforce le côté convivial de la lecture.

Un album qui nous met quelques airs entrainants en tête (« Santiano », Brel, Eddie Cochran…). Effet bonne humeur garanti !

Les tomes 1 et 2 sont aussi sur le blog.

Une lecture commune faite en compagnie de Noukette, Framboise et Sabine ! Yeah ! Un album parfait pour la « BD du mercredi » : le RDV est aujourd’hui chez Noukette.

Extraits :

« Dis Gros-Papy, pourquoi t’es crès crès gros ?
– C’est parce que je suis rempli de souvenirs, c’est pour ça » (Les beaux étés, tome 3).

« Que voulez-vous ? Vieillir, c’est comme conduire une voiture : on a beau savoir qu’il faut regarder la route devant soi, on ne peut pas s’empêcher de zieuter tout le temps dans le rétroviseur » (Les beaux étés, tome 3).

Les Beaux Etés

Tome 3 : Mam’zelle Estérel
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Jordi LAFEBRE
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : juin 2017
56 pages, 13,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6776-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les beaux étés, tome 3 – Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

Hibakusha (Barboni & Cinna)

Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Ludwig est un homme taciturne. En matin de l’année 1944, et qu’il conduit son fils à l’école, il a la tête ailleurs. Il repense à sa rencontre avec une jeune autostoppeuse. Il repense aux fantasmes qui l’ont traversé lorsqu’il était à côté d’elle. Il imaginait alors une course effrénée dans la forêt jusqu’à ce qu’elle l’attrape, l’immobilise, lui arrache ses vêtements et lui fasse sauvagement l’amour.

Mes pensées bousculaient mes sens hallucinés dans le désir de cette femme fauve qui aurait dû écorcher mon âme ménagée par des amours fades sans cris et sans passion.

Mais l’instant est passé. La belle inconnue s’est envolée et maintenant, son corps est là, dans cette voiture, aux côtés de sa femme et cette dernière lui reproche son mutisme, sa passivité. De la rancœur.

J’oublierai tout. Ma vie minable… mon boulot… ma femme avec qui je ne partageais plus que notre fils.

Il ne le sait pas encore mais dans quelques mois, les Etats-Unis lâcheront une bombe nucléaire sur Hiroshima. Il ne le sait pas encore mais même s’il l’avait su, il aurait certainement accepté cette mission que l’état-major allemand lui confie. Il part. Dans l’heure. Il embarque pour le Japon où on va lui confier la traduction de documents confidentiels. Peut-être là-bas trouvera-t-il un sens à sa vie. Le hasard lui fait rencontrer une jeune femme dont il va s’éprendre.

Cet album est l’adaptation de « Hiroshima, fin de transmission », une nouvelle de Thilde Barboni qui pour l’occasion s’est replongée dans son récit afin d’épurer son scénario et laisser ainsi champ libre aux illustrations d’Olivier Cinna.

On est face à un personnage principal assez replié sur lui-même. Il en est presque antipathique en début d’album tant il effleure les choses et reste très à distance des autres. Il se concentre sur sa tâche et s’y tient. Il ne s’investit pas outre mesure ; on le sent à fleur de peau, désabusé, voire aigri. Il est comme une coquille vide, taciturne. Plus aucune passion de l’anime, plus rien ne le fait vibrer. Sa famille, c’est une façade qu’il effleure comme il semble effleurer la relation qu’il a avec son fils. Quant à sa femme, elle est devenue une inconnue. Alors il fantasme à l’idée de s’extraire de cette relation qui n’a plus de sens.

Le dessin d’Olivier Cinna accompagne le quotidien morose de cet homme. Des couleurs ternes, des attitudes figées, des mines renfrognées. Et puis ces drapeaux nazis qui flotte dans la ville silencieuse ajoutent un poids, celui de la guerre, celui de la peur. Seule la couleur se détache dans le premier de l’album à l’exception d’un passage qui dénote, d’une rencontre avec une inconnue qui vient bousculer sa solitude et raviver ses pulsions sexuelles.

Un premier soubresaut avant son arrivée au Japon. Le dessinateur accompagne délicatement son personnage et nous guide avec la palette de couleurs qu’il utilise. L’arrivée au Pays du Soleil Levant coïncide avec l’utilisation de doux pastels. On comprend qu’il a de nouveau conscience de ce qui l’entoure et qu’il reprend peu à peu le contrôle de sa vie et de ses émotions.

C’est une très belle histoire d’amour qu’ « Hibakusha » nous raconte. L’éveil d’un homme lorsqu’il est au contact de son âme sœur. Deux individus issus de cultures différentes, deux sensibilités qui se complètent. C’est une romance en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, à la veille d’une ignominie commise par l’homme en août 1945. Un album pour rendre hommage aux milliers de morts de la bombe atomique. Comme expliqué sur le quatrième de couverture, « depuis cette date, « hibakusha » est le nom donné aux survivants des attaques nucléaires américaines sur les villes de Nagasaki et d’Hiroshima ».

Un album très doux, délicat. Pourtant, je suis restée très en retrait de l’histoire, comme si quelque chose m’avait échappé et comme si je n’avais pas su apprécier la rencontre avec ces personnages. A chaque page, le récit prend pourtant davantage de force et le personnage finit par prendre position contre le système nazi. Mais je reste sur ma faim, regrettant peut-être de ne pas avoir été saisie d’un bout à l’autre du récit par l’ambiance graphique comme j’avais pu l’être pour « Fête des morts » qu’Olivier Cinna avait réalisé avec Stéphane Piatzszek.

Un album que je partage pour la « BD de la semaine ». On se retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Hibakusha

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur : Olivier CINNA
Scénariste : Thilde BARBONI
Dépôt légal : mai 2017
64 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-8001-7073-2

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Hibakusha – Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Un roman naturel (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2017

Cela commence par une rupture. Une séparation. Celle d’un couple. Elle est pourtant enceinte mais le bébé qu’elle porte n’est pas de lui. Lui perd la femme de sa vie. Un homme que l’on ampute d’une part de lui-même et comme tout est lié, le roman qu’il écrit est éparpillé. Il a perdu la chronologie des faits. Il a perdu le fil de l’histoire mais il écrit et à nous, lecteurs, d’en recoller les morceaux. Un chronologie taquine qui refuse de se présenter de manière banale, butine puis se pose sur un instant de sa vie.

Morceaux de vie avec sa femme. Du divorce et des audiences devant le juge. Morceaux de vie avec des autres et cette autre-là notamment qui passait près de six heures aux toilettes chaque jour. Parce qu’il est aussi question de toilettes ; des toilettes domestiques et des toilettes publiques… un sujet de conversation tout trouvé lorsque le personnage principal passe la première soirée dans son nouvel appartement après une journée consacrée à déménager. Un sujet neutre dans lequel tout le monde s’engouffre… cela permet de ne pas parler de la séparation, de ne pas penser à ce que lui réserve demain maintenant qu’il va devoir réapprendre à vivre seul.

Un homme que l’on va apprendre à connaître. Les bribes de son passé, de son enfance puis de son adolescence vont surgir au fil des chapitres. Puis ses premiers pas dans la vie active. Il est écrivain et travaille dans un journal local. Un jour, il rencontrera son homonyme : un clochard d’une dizaine d’années de plus que lui, un homme qui lui a fait parvenir un manuscrit dans lequel il raconte son divorce. C’est à partir de là qu’il a perdu pied, qu’il s’est laissé lentement dériver au point d’atterrir sur le trottoir avec comme seul vestige de sa vie d’avant son fauteuil à bascule qu’il transporte partout… Un autre point commun qu’il partage avec cet homme.

Et puis c’est l’idée folle d’un roman où grouillent les commencements d’histoires, « j’ai le désir immodeste de bâtir un roman uniquement à partir de débuts ».

C’est fou. Absurde. Impensable. En apparence confus mais d’une fluidité incroyable. On attrape vite le fil des pensées de cet homme qui nous conduit de-ci de-là dans ses réflexions ou dans son quotidien. Les récits s’enchevêtrent et parmi eux, le travail d’écriture bouillonnant, réflexif, amusé ou profond. Le jeu de l’écriture : que raconter ? sous quelle forme ? mettre en lumière l’étymologie des mots pour leur donner du sens et de la profondeur. Un « roman à facette » comme se plait à le définir Guéorgui Gospodinov lui-même. Et toujours cet emploi de métaphores originales où la poésie aime se nicher.

En toile de fond, un pays qui survit, pris à la gorge par l’inflation, blessé par son histoire, marquée au fer rouge par la domination ottomane. Une société qui laisse ses citoyens agoniser dans la misère, contraints à compter chaque sou, ne pouvant acheter qu’un demi-citron, qu’un peu de ci et un peu de ça.

Très beau roman, aussi déroutant que dépaysant et qui, forcément, fait mouche.

Extraits :

« La plupart de ceux qui écrivent ne sont probablement pas enclins à le faire en dehors des toilettes. Je suis sûr qu’ils n’ont même pas écrit une seule ligne sur du papier. Alors que le mur des W-C. est un média particulier » (Un roman naturel).

« Comment le roman est-il possible, aujourd’hui, quand le tragique nous est refusé. Comment est possible l’idée même d’un roman lorsque le sublime est absent. Lorsqu’il n’existe que le quotidien – dans toute sa prévisibilité ou, pire dans le système écrasant de hasards accablants. Le quotidien dans sa médiocrité – c’est seulement là qu’étincellent le tragique et le sublime. Dans la médiocrité du quotidien » (Un roman naturel).

« Quelque part, il y avait un homme que je ne connaissais pas, en elle un bébé qui bougeait, qui n’était pas de moi, et derrière nous, plusieurs années avec très peu de jours paisibles. Je me demandais laquelle de ces trois circonstances nous séparait vraiment. Durant cette nuit uniquement, aucune n’existait. J’avais envie qu’il se passe quelque chose qui change tout brusquement. Maintenant, précisément. Au moins un signe quelconque. Jamais l’attachement qu’on éprouve pour les autres n’est aussi fort que lorsqu’on les perd » (Un roman naturel).

Un roman naturel

Editeur : Intervalles
Auteur : Guéorgui GOSPODINOV
Traducteur : Marie VRINAT
Dépôt légal : mai 2017
186 pages, 9,90 euros, ISBN : 978-2-36956-056-2

Hier encore, c’était l’été (De Lestrange)

De Lestrange © Le Livre de Poche – 2017

Ils ont entre 16 et 20 ans et la vie devant eux. L’histoire se situe au début des années 2000 ;

Alexandre, Marco, Sophie, Anouk, Guillaume, Céline, Virginie.

Une histoire d’amitié qui dure depuis deux générations déjà.

Les Fresnais d’un côté et les Lefèvre de l’autre.

Tout a commencé dans les années 1950 quand Henri Fresnais achète un chalet dans les Alpes. Avec sa femme, Micheline, ils viendront y passer les vacances en famille. Le chalet voisin est habité par Georges et Madeleine Lefèvre. Les deux couples se rencontrent, sympathisent. Les points communs entre les familles sont nombreux à commencer par le fait que tous vivent à Paris le restant de l’année. Les familles habitent à quelques pâtés de maisons l’une de l’autre. Et puis Claude, Françoise et Jean – les enfants du couple Fresnais – ont le même âge que Anne-Marie, Evelyne et Denis Lefèvre.

Amis à la ville comme en vacances, les liens se renforcent entre eux à mesure que les années passent.

Puis vint la naissance de la troisième génération, celle d’Alexandre (fils de Claude) et de Marco (fils d’Anne-Marie). De nouveau, Micheline et Madeleine rêvent qu’un couple se crée dans cette génération-là pour unir davantage encore leurs familles.

Hier encore, c’était l’été – De Lestrange © Le Livre de Poche – 2017

Ils ont entre 16 et 20 ans et sont unis comme les doigts de la main. Amis de toujours, soutiens, confidents, repères, ils vont avancer dans la vie et découvrir ses joies et peines. Histoire d’amour, d’amitié, de tendresse. Orientation professionnelle, galère de tunes, soirées bien arrosées, période de silence voire d’oubli des autres… d’oubli de soi.

De Lestrange © Mazarine – 2016

Paru en mars 2016 aux Editions Mazarine « Hier encore, c’était l’été » est le premier roman de Julie de Lestrange. Un roman frais, optimiste dans lequel on s’installe très rapidement. La force de ces personnages tient au fait qu’ils ont cet appui-là, celui de l’amitié sincère et entière, de cette confiance sans limite qu’ils peuvent se témoigner. Et si à certaines périodes de la vie, il est des confidences qu’il est délicat de faire, elles finiront tôt ou tard à être dites car la honte n’est que passagère.

Alexandre est le narrateur principal. Il nous permet de faire connaissance avec chaque membre du groupe et on l’accompagne au fil des années. L’histoire principale se déroule sur une période d’environ une décennie. Il va donc être question, pour ces jeunes adultes, de mener à bien leurs études supérieures, de se dépêtrer de leurs histoires de cœur, de faire le grand saut quand pour certains il sera question de s’installer en couple, de ne pas trop se laisser-aller quand ces couples voleront en éclats, d’entrer dans la vie active. Apprendre à devenir responsable, s’assumer, faire des choix. Régulièrement, Alexandre s’efface. Pour le lecteur, c’est l’occasion d’être tantôt aux côtés de Marco ou auprès de Sophie. Un trio solide qui avance dans la vie parfois en hésitant, parfois en s’y jetant la tête la première.

De l’ordinaire, du quotidien. Des choses sommes toutes très banales… oui… mais voilà. On n’a pas très envie de refermer ce livre. Un livre habité par des personnages touchants, il n’y a là rien qui ne soit édulcoré, pas d’artifices. La lecture nous touche, nous fait ressentir quelques pincements de cœur, nous offre des sourires et surtout, une tendresse appréciable. Une histoire simple que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire. Julie de Lestrange accompagne à merveille ses personnages dans leurs nouvelles vies d’adultes. Une très belle réflexion sur le temps qui passe.

Les chroniques de Mylène, Soukee, Jostein, A vos livres.

Hier encore, c’était l’été

Roman
Editeur : Le Livre de Poche
Auteur : Julie DE LESTRANGE
Dépôt légal : mai 2017
378 pages, 7,90 euros, ISBN : 978-2-253-06986-7

Idéal standard (Picault)

Picault © Dargaud – 2017

Des gestes du matin que l’on fait machinalement, presque sans s’en rendre compte, avant d’aller travailler. Des gestes légers, ritualisés. Se lever, se laver, se pomponner, s’habiller. Claire n’y échappe pas. Célibataire, la trentaine, dans son quotidien tout de jaune acidulé, elle semble heureuse. Elle est infirmière dans un service de néonatalogie et plutôt coquette. Elle collectionne les conquêtes amoureuses et s’en vante parfois. Mais le fait que ces relations durent rarement plus d’un soir l’affectent. A 32 ans, elle rêve pourtant d’une vie bien rangée en couple. Elle rêve d’avoir un enfant et sait que son horloge biologique tourne, tourne. Et puis un jour, l’amour frappe à sa porte… du moins le croit-elle…

Aude Picault est loin d’en être à son premier coup d’essai. De la série comme « Moi je », de la participation au collectif « La Maison close », au one-shot de « Papa » ou « Parenthèse Patagonie », j’ai souvent eu de bons échos de son travail même s’il est vrai que j’ai peu lu cette auteure. J’ai d’elle l’image d’une artiste qui pose un regard à la fois sérieux et amusé sur la société, sur l’actualité…

Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017

C’est sur le conseil de mon libraire que je me suis lancée. Après tout, je ne prenais pas grand risque. Et puis il y eu quelques chroniques savamment dosées qui n’ont fait qu’accroître l’idée que je me faisais du contenu de cet album. L’album était posé sur mon bureau depuis près d’un mois et demi, il était grand temps de l’ouvrir.

Aller à la rencontre de cette petite femme qu’est Claire – l’héroïne – est chose facile. Ses habitudes sont les nôtres, seul le cadre de travail peut changer. Elle entretient de bonnes relations avec ses collègues, certaines sont devenues des amies. En dehors de cela, un réseau amical certes restreint mais de qualité.

En quelques décennies, l’image et la place du couple dans la société ont changé. Il est loin le temps où on se mariait avec le premier garçon avec qui on flirtait, loin le temps où la maternité s’imposait plus qu’elle ne se désirait… loin le temps où l’homme avec lequel on se mariait était aussi celui auprès duquel on allait mourir. Aujourd’hui, les mœurs sont tels qu’on choisit son compagnon plus qu’on ne le subit (du moins dans les premiers temps d’une relation). On parle librement de sexe entre amies, qu’on en rigole ou qu’on attende un conseil, qu’on parle de coït ou de masturbation… c’est un sujet qui concerne finalement tout le monde, il n’y a pas à en rougir. Ce n’est pas toujours aussi simple d’en parler en couple, dans ce tête à tête de la vie à deux ; la peur de blesser, de vexer ou de se sentir ridicule est beaucoup plus présente.

Aude Picault parle du couple et nous invite sans tabous à lui emboîter le pas. Si le célibat est devenu monnaie courante, il reste néanmoins « problématique » lorsqu’il perdure au-delà de la trentaine. Le regard des gens et le matraquage publicitaire font partie de ces piques insidieuses qui rappellent à certain(e)s que la roue tourne et qu’ils devraient peut-être quitter cette adulescence qui leur colle au corps. Pour certain(e)s c’est un choix, pour d’autres – comme pour le personnage principal – cela s’impose à eux. Remise en question ou « crise de la trentaine » ? Il arrive toujours un moment où l’on n’est plus si sûr d’assumer ses propres choix. Comment opérer cette période de transition ? La scénariste croise anecdotes et expériences sans perdre de vue le questionnement de son personnage. Le couple se réduit-il à la simple notion de concessions à faire ou est-ce un chemin à faire à deux ?

Une réflexion simple et pertinente sur tout ce qui gravite autour de la notion de couple. Il est question – entre autres – de mode, de norme, de paraître, de désir, de plaisir, de sexualité et de parentalité. Entre les joies et les déboires de la vie de couple, Aude Picault réalise une chronique sociale très agréable. A lire assurément.

Les chroniques de Keisha, LaSardine, Stephie.

Extraits :

« Je n’appelle pas ça se mettre en valeur. Epilée, rasée, gommée, crémée, décolorée, shampouinée, après-shampouinée, peignée, maquillée, régimée, lookée, customisée… A ce niveau, ce n’est plus du narcissisme mais du dégoût de soi ! Je te parie qu’elle se parfume aussi la chatte » (Idéal standard).

« Je suis sûre que si je me touche pour jouir, il va mal le prendre. Genre : je n’assure pas. (…) Ils sont tellement focalisés sur leur érection, il n’y a pas de place pour quelqu’un d’autre. Il faut absolument jouir à coups de bite sinon ça ne compte pas » (Idéal standard).

Ideal Standard

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Aude PICAULT
Dépôt légal : janvier 2017
148 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2205-07315-7

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017