Les beaux étés, tome 3 (Zidrou & Lafèbre)

Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

1992. Pierre et Pépète briquent Mam’zelle Estérel, la 4L familiale, afin qu’elle se montre sous son meilleur jour à son nouveau propriétaire. Pierre a tout de même un pincement au cœur à l’idée de devoir s’en séparer. La petite carte de fidélité retrouvée dans la boîte à gants fait remonter les souvenirs des premières vacances où Mam’zelle Estérel a emmené toute la petite famille jusqu’à Saint-Etienne…
1962. Les parents de Mado viennent d’offrir au couple une 4L rutilante, rouge estérel. Pierre est aux anges à l’idée de traverser la France au volant de cette magnifique Renault. La galerie chargée à bloque, Pierre et Mado embarque toute la petite tribu. La présence de la petite Julie, qui ne maîtrise pas encore complètement ses sphincters, oblige la famille à quelques arrêts pipi en catastrophe. Nicole quant à elle n’a que 6 mois mais elle semble ne perdre aucune miette de cette grande expédition. Pierre et Mado, amoureux et complices, se font une joie à l’idée de passer ces quinze jours en France. Pierre projette même de descendre, comme à leur habitude, sur les plages de la Méditerranée. Mado est plus réservée. Il faut dire que Pierre a invité les parents de Mado à passer ces quelques jours avec eux… et Mado appréhende cette quinzaine en compagnie de sa mère, la bien-nommée Yvette-la-parfaite qui mène toujours son monde à la baguette…

S’apprêter à lire un tome des « Beaux étés » c’est un peu comme le plaisir que l’on a juste avant de manger des bonbons. C’est ce moment précis où le paquet vient d’être ouvert, que l’odeur des sucreries nous fait déjà saliver à l’idée de retrouver un goût qui n’a nul autre pareil. L’effet est le même et ce troisième tome de la série répond parfaitement aux attentes du lecteur.

C’est en premier lieu cette bonne humeur et cet humour que l’on retrouve. La joie de vivre de cette famille belge imaginée par Zidrou est communicative. Des répliques qui fusent, des piques qui fusent du tac au tac. Elles sont arrosées d’une pointe généreuse d’ironie et de beaucoup de tendresse. Comment ne pas fondre ? Comment ne pas éclater de rire ?

On retrouve avec plaisir tous les petits rituels des tomes précédents : les premiers jours de vacances sacrifiés, une voiture que l’on charge jusqu’à ce qu’elle explose, le passage de la frontière franco-belge… et nous voilà en route. Le scénario est espiègle, prêt à accueillir toute nouvelle éventualité de rebondissements. Beaucoup de chaleur, de complicité et d’amour dans ces pages, rien n’est étouffé, rien n’est dit ou fait à moitié. Zidrou introduit un nouveau personnage en plaçant dans cette histoire la mère de Mado. Elle écorne à plusieurs reprises la bonne humeur contenue dans ces pages mais le scénariste ne laisse pas le malaise s’installer.

Jordi Lafèbre semble lui aussi beaucoup s’amuser. Il dessine des bouilles fendues de larges sourires, des yeux qui pétillent souvent de malice et sont capables de faire passer n’importe quelle émotion. L’ambiance graphique est lumineuse, plutôt proche [pour moi] des teintes printanières que de celle de l’été et c’est tant mieux car cela renforce le côté convivial de la lecture.

Un album qui nous met quelques airs entrainants en tête (« Santiano », Brel, Eddie Cochran…). Effet bonne humeur garanti !

Les tomes 1 et 2 sont aussi sur le blog.

Une lecture commune faite en compagnie de Noukette, Framboise et Sabine ! Yeah ! Un album parfait pour la « BD du mercredi » : le RDV est aujourd’hui chez Noukette.

Extraits :

« Dis Gros-Papy, pourquoi t’es crès crès gros ?
– C’est parce que je suis rempli de souvenirs, c’est pour ça » (Les beaux étés, tome 3).

« Que voulez-vous ? Vieillir, c’est comme conduire une voiture : on a beau savoir qu’il faut regarder la route devant soi, on ne peut pas s’empêcher de zieuter tout le temps dans le rétroviseur » (Les beaux étés, tome 3).

Les Beaux Etés

Tome 3 : Mam’zelle Estérel
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Jordi LAFEBRE
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : juin 2017
56 pages, 13,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6776-4

Bulles bulles bulles…

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Les beaux étés, tome 3 – Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

Hibakusha (Barboni & Cinna)

Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Ludwig est un homme taciturne. En matin de l’année 1944, et qu’il conduit son fils à l’école, il a la tête ailleurs. Il repense à sa rencontre avec une jeune autostoppeuse. Il repense aux fantasmes qui l’ont traversé lorsqu’il était à côté d’elle. Il imaginait alors une course effrénée dans la forêt jusqu’à ce qu’elle l’attrape, l’immobilise, lui arrache ses vêtements et lui fasse sauvagement l’amour.

Mes pensées bousculaient mes sens hallucinés dans le désir de cette femme fauve qui aurait dû écorcher mon âme ménagée par des amours fades sans cris et sans passion.

Mais l’instant est passé. La belle inconnue s’est envolée et maintenant, son corps est là, dans cette voiture, aux côtés de sa femme et cette dernière lui reproche son mutisme, sa passivité. De la rancœur.

J’oublierai tout. Ma vie minable… mon boulot… ma femme avec qui je ne partageais plus que notre fils.

Il ne le sait pas encore mais dans quelques mois, les Etats-Unis lâcheront une bombe nucléaire sur Hiroshima. Il ne le sait pas encore mais même s’il l’avait su, il aurait certainement accepté cette mission que l’état-major allemand lui confie. Il part. Dans l’heure. Il embarque pour le Japon où on va lui confier la traduction de documents confidentiels. Peut-être là-bas trouvera-t-il un sens à sa vie. Le hasard lui fait rencontrer une jeune femme dont il va s’éprendre.

Cet album est l’adaptation de « Hiroshima, fin de transmission », une nouvelle de Thilde Barboni qui pour l’occasion s’est replongée dans son récit afin d’épurer son scénario et laisser ainsi champ libre aux illustrations d’Olivier Cinna.

On est face à un personnage principal assez replié sur lui-même. Il en est presque antipathique en début d’album tant il effleure les choses et reste très à distance des autres. Il se concentre sur sa tâche et s’y tient. Il ne s’investit pas outre mesure ; on le sent à fleur de peau, désabusé, voire aigri. Il est comme une coquille vide, taciturne. Plus aucune passion de l’anime, plus rien ne le fait vibrer. Sa famille, c’est une façade qu’il effleure comme il semble effleurer la relation qu’il a avec son fils. Quant à sa femme, elle est devenue une inconnue. Alors il fantasme à l’idée de s’extraire de cette relation qui n’a plus de sens.

Le dessin d’Olivier Cinna accompagne le quotidien morose de cet homme. Des couleurs ternes, des attitudes figées, des mines renfrognées. Et puis ces drapeaux nazis qui flotte dans la ville silencieuse ajoutent un poids, celui de la guerre, celui de la peur. Seule la couleur se détache dans le premier de l’album à l’exception d’un passage qui dénote, d’une rencontre avec une inconnue qui vient bousculer sa solitude et raviver ses pulsions sexuelles.

Un premier soubresaut avant son arrivée au Japon. Le dessinateur accompagne délicatement son personnage et nous guide avec la palette de couleurs qu’il utilise. L’arrivée au Pays du Soleil Levant coïncide avec l’utilisation de doux pastels. On comprend qu’il a de nouveau conscience de ce qui l’entoure et qu’il reprend peu à peu le contrôle de sa vie et de ses émotions.

C’est une très belle histoire d’amour qu’ « Hibakusha » nous raconte. L’éveil d’un homme lorsqu’il est au contact de son âme sœur. Deux individus issus de cultures différentes, deux sensibilités qui se complètent. C’est une romance en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, à la veille d’une ignominie commise par l’homme en août 1945. Un album pour rendre hommage aux milliers de morts de la bombe atomique. Comme expliqué sur le quatrième de couverture, « depuis cette date, « hibakusha » est le nom donné aux survivants des attaques nucléaires américaines sur les villes de Nagasaki et d’Hiroshima ».

Un album très doux, délicat. Pourtant, je suis restée très en retrait de l’histoire, comme si quelque chose m’avait échappé et comme si je n’avais pas su apprécier la rencontre avec ces personnages. A chaque page, le récit prend pourtant davantage de force et le personnage finit par prendre position contre le système nazi. Mais je reste sur ma faim, regrettant peut-être de ne pas avoir été saisie d’un bout à l’autre du récit par l’ambiance graphique comme j’avais pu l’être pour « Fête des morts » qu’Olivier Cinna avait réalisé avec Stéphane Piatzszek.

Un album que je partage pour la « BD de la semaine ». On se retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Hibakusha

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur : Olivier CINNA
Scénariste : Thilde BARBONI
Dépôt légal : mai 2017
64 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-8001-7073-2

Bulles bulles bulles…

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Hibakusha – Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Un roman naturel (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2017

Cela commence par une rupture. Une séparation. Celle d’un couple. Elle est pourtant enceinte mais le bébé qu’elle porte n’est pas de lui. Lui perd la femme de sa vie. Un homme que l’on ampute d’une part de lui-même et comme tout est lié, le roman qu’il écrit est éparpillé. Il a perdu la chronologie des faits. Il a perdu le fil de l’histoire mais il écrit et à nous, lecteurs, d’en recoller les morceaux. Un chronologie taquine qui refuse de se présenter de manière banale, butine puis se pose sur un instant de sa vie.

Morceaux de vie avec sa femme. Du divorce et des audiences devant le juge. Morceaux de vie avec des autres et cette autre-là notamment qui passait près de six heures aux toilettes chaque jour. Parce qu’il est aussi question de toilettes ; des toilettes domestiques et des toilettes publiques… un sujet de conversation tout trouvé lorsque le personnage principal passe la première soirée dans son nouvel appartement après une journée consacrée à déménager. Un sujet neutre dans lequel tout le monde s’engouffre… cela permet de ne pas parler de la séparation, de ne pas penser à ce que lui réserve demain maintenant qu’il va devoir réapprendre à vivre seul.

Un homme que l’on va apprendre à connaître. Les bribes de son passé, de son enfance puis de son adolescence vont surgir au fil des chapitres. Puis ses premiers pas dans la vie active. Il est écrivain et travaille dans un journal local. Un jour, il rencontrera son homonyme : un clochard d’une dizaine d’années de plus que lui, un homme qui lui a fait parvenir un manuscrit dans lequel il raconte son divorce. C’est à partir de là qu’il a perdu pied, qu’il s’est laissé lentement dériver au point d’atterrir sur le trottoir avec comme seul vestige de sa vie d’avant son fauteuil à bascule qu’il transporte partout… Un autre point commun qu’il partage avec cet homme.

Et puis c’est l’idée folle d’un roman où grouillent les commencements d’histoires, « j’ai le désir immodeste de bâtir un roman uniquement à partir de débuts ».

C’est fou. Absurde. Impensable. En apparence confus mais d’une fluidité incroyable. On attrape vite le fil des pensées de cet homme qui nous conduit de-ci de-là dans ses réflexions ou dans son quotidien. Les récits s’enchevêtrent et parmi eux, le travail d’écriture bouillonnant, réflexif, amusé ou profond. Le jeu de l’écriture : que raconter ? sous quelle forme ? mettre en lumière l’étymologie des mots pour leur donner du sens et de la profondeur. Un « roman à facette » comme se plait à le définir Guéorgui Gospodinov lui-même. Et toujours cet emploi de métaphores originales où la poésie aime se nicher.

En toile de fond, un pays qui survit, pris à la gorge par l’inflation, blessé par son histoire, marquée au fer rouge par la domination ottomane. Une société qui laisse ses citoyens agoniser dans la misère, contraints à compter chaque sou, ne pouvant acheter qu’un demi-citron, qu’un peu de ci et un peu de ça.

Très beau roman, aussi déroutant que dépaysant et qui, forcément, fait mouche.

Extraits :

« La plupart de ceux qui écrivent ne sont probablement pas enclins à le faire en dehors des toilettes. Je suis sûr qu’ils n’ont même pas écrit une seule ligne sur du papier. Alors que le mur des W-C. est un média particulier » (Un roman naturel).

« Comment le roman est-il possible, aujourd’hui, quand le tragique nous est refusé. Comment est possible l’idée même d’un roman lorsque le sublime est absent. Lorsqu’il n’existe que le quotidien – dans toute sa prévisibilité ou, pire dans le système écrasant de hasards accablants. Le quotidien dans sa médiocrité – c’est seulement là qu’étincellent le tragique et le sublime. Dans la médiocrité du quotidien » (Un roman naturel).

« Quelque part, il y avait un homme que je ne connaissais pas, en elle un bébé qui bougeait, qui n’était pas de moi, et derrière nous, plusieurs années avec très peu de jours paisibles. Je me demandais laquelle de ces trois circonstances nous séparait vraiment. Durant cette nuit uniquement, aucune n’existait. J’avais envie qu’il se passe quelque chose qui change tout brusquement. Maintenant, précisément. Au moins un signe quelconque. Jamais l’attachement qu’on éprouve pour les autres n’est aussi fort que lorsqu’on les perd » (Un roman naturel).

Un roman naturel

Editeur : Intervalles
Auteur : Guéorgui GOSPODINOV
Traducteur : Marie VRINAT
Dépôt légal : mai 2017
186 pages, 9,90 euros, ISBN : 978-2-36956-056-2

Hier encore, c’était l’été (De Lestrange)

De Lestrange © Le Livre de Poche – 2017

Ils ont entre 16 et 20 ans et la vie devant eux. L’histoire se situe au début des années 2000 ;

Alexandre, Marco, Sophie, Anouk, Guillaume, Céline, Virginie.

Une histoire d’amitié qui dure depuis deux générations déjà.

Les Fresnais d’un côté et les Lefèvre de l’autre.

Tout a commencé dans les années 1950 quand Henri Fresnais achète un chalet dans les Alpes. Avec sa femme, Micheline, ils viendront y passer les vacances en famille. Le chalet voisin est habité par Georges et Madeleine Lefèvre. Les deux couples se rencontrent, sympathisent. Les points communs entre les familles sont nombreux à commencer par le fait que tous vivent à Paris le restant de l’année. Les familles habitent à quelques pâtés de maisons l’une de l’autre. Et puis Claude, Françoise et Jean – les enfants du couple Fresnais – ont le même âge que Anne-Marie, Evelyne et Denis Lefèvre.

Amis à la ville comme en vacances, les liens se renforcent entre eux à mesure que les années passent.

Puis vint la naissance de la troisième génération, celle d’Alexandre (fils de Claude) et de Marco (fils d’Anne-Marie). De nouveau, Micheline et Madeleine rêvent qu’un couple se crée dans cette génération-là pour unir davantage encore leurs familles.

Hier encore, c’était l’été – De Lestrange © Le Livre de Poche – 2017

Ils ont entre 16 et 20 ans et sont unis comme les doigts de la main. Amis de toujours, soutiens, confidents, repères, ils vont avancer dans la vie et découvrir ses joies et peines. Histoire d’amour, d’amitié, de tendresse. Orientation professionnelle, galère de tunes, soirées bien arrosées, période de silence voire d’oubli des autres… d’oubli de soi.

De Lestrange © Mazarine – 2016

Paru en mars 2016 aux Editions Mazarine « Hier encore, c’était l’été » est le premier roman de Julie de Lestrange. Un roman frais, optimiste dans lequel on s’installe très rapidement. La force de ces personnages tient au fait qu’ils ont cet appui-là, celui de l’amitié sincère et entière, de cette confiance sans limite qu’ils peuvent se témoigner. Et si à certaines périodes de la vie, il est des confidences qu’il est délicat de faire, elles finiront tôt ou tard à être dites car la honte n’est que passagère.

Alexandre est le narrateur principal. Il nous permet de faire connaissance avec chaque membre du groupe et on l’accompagne au fil des années. L’histoire principale se déroule sur une période d’environ une décennie. Il va donc être question, pour ces jeunes adultes, de mener à bien leurs études supérieures, de se dépêtrer de leurs histoires de cœur, de faire le grand saut quand pour certains il sera question de s’installer en couple, de ne pas trop se laisser-aller quand ces couples voleront en éclats, d’entrer dans la vie active. Apprendre à devenir responsable, s’assumer, faire des choix. Régulièrement, Alexandre s’efface. Pour le lecteur, c’est l’occasion d’être tantôt aux côtés de Marco ou auprès de Sophie. Un trio solide qui avance dans la vie parfois en hésitant, parfois en s’y jetant la tête la première.

De l’ordinaire, du quotidien. Des choses sommes toutes très banales… oui… mais voilà. On n’a pas très envie de refermer ce livre. Un livre habité par des personnages touchants, il n’y a là rien qui ne soit édulcoré, pas d’artifices. La lecture nous touche, nous fait ressentir quelques pincements de cœur, nous offre des sourires et surtout, une tendresse appréciable. Une histoire simple que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire. Julie de Lestrange accompagne à merveille ses personnages dans leurs nouvelles vies d’adultes. Une très belle réflexion sur le temps qui passe.

Les chroniques de Mylène, Soukee, Jostein, A vos livres.

Hier encore, c’était l’été

Roman
Editeur : Le Livre de Poche
Auteur : Julie DE LESTRANGE
Dépôt légal : mai 2017
378 pages, 7,90 euros, ISBN : 978-2-253-06986-7

Idéal standard (Picault)

Picault © Dargaud – 2017

Des gestes du matin que l’on fait machinalement, presque sans s’en rendre compte, avant d’aller travailler. Des gestes légers, ritualisés. Se lever, se laver, se pomponner, s’habiller. Claire n’y échappe pas. Célibataire, la trentaine, dans son quotidien tout de jaune acidulé, elle semble heureuse. Elle est infirmière dans un service de néonatalogie et plutôt coquette. Elle collectionne les conquêtes amoureuses et s’en vante parfois. Mais le fait que ces relations durent rarement plus d’un soir l’affectent. A 32 ans, elle rêve pourtant d’une vie bien rangée en couple. Elle rêve d’avoir un enfant et sait que son horloge biologique tourne, tourne. Et puis un jour, l’amour frappe à sa porte… du moins le croit-elle…

Aude Picault est loin d’en être à son premier coup d’essai. De la série comme « Moi je », de la participation au collectif « La Maison close », au one-shot de « Papa » ou « Parenthèse Patagonie », j’ai souvent eu de bons échos de son travail même s’il est vrai que j’ai peu lu cette auteure. J’ai d’elle l’image d’une artiste qui pose un regard à la fois sérieux et amusé sur la société, sur l’actualité…

Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017

C’est sur le conseil de mon libraire que je me suis lancée. Après tout, je ne prenais pas grand risque. Et puis il y eu quelques chroniques savamment dosées qui n’ont fait qu’accroître l’idée que je me faisais du contenu de cet album. L’album était posé sur mon bureau depuis près d’un mois et demi, il était grand temps de l’ouvrir.

Aller à la rencontre de cette petite femme qu’est Claire – l’héroïne – est chose facile. Ses habitudes sont les nôtres, seul le cadre de travail peut changer. Elle entretient de bonnes relations avec ses collègues, certaines sont devenues des amies. En dehors de cela, un réseau amical certes restreint mais de qualité.

En quelques décennies, l’image et la place du couple dans la société ont changé. Il est loin le temps où on se mariait avec le premier garçon avec qui on flirtait, loin le temps où la maternité s’imposait plus qu’elle ne se désirait… loin le temps où l’homme avec lequel on se mariait était aussi celui auprès duquel on allait mourir. Aujourd’hui, les mœurs sont tels qu’on choisit son compagnon plus qu’on ne le subit (du moins dans les premiers temps d’une relation). On parle librement de sexe entre amies, qu’on en rigole ou qu’on attende un conseil, qu’on parle de coït ou de masturbation… c’est un sujet qui concerne finalement tout le monde, il n’y a pas à en rougir. Ce n’est pas toujours aussi simple d’en parler en couple, dans ce tête à tête de la vie à deux ; la peur de blesser, de vexer ou de se sentir ridicule est beaucoup plus présente.

Aude Picault parle du couple et nous invite sans tabous à lui emboîter le pas. Si le célibat est devenu monnaie courante, il reste néanmoins « problématique » lorsqu’il perdure au-delà de la trentaine. Le regard des gens et le matraquage publicitaire font partie de ces piques insidieuses qui rappellent à certain(e)s que la roue tourne et qu’ils devraient peut-être quitter cette adulescence qui leur colle au corps. Pour certain(e)s c’est un choix, pour d’autres – comme pour le personnage principal – cela s’impose à eux. Remise en question ou « crise de la trentaine » ? Il arrive toujours un moment où l’on n’est plus si sûr d’assumer ses propres choix. Comment opérer cette période de transition ? La scénariste croise anecdotes et expériences sans perdre de vue le questionnement de son personnage. Le couple se réduit-il à la simple notion de concessions à faire ou est-ce un chemin à faire à deux ?

Une réflexion simple et pertinente sur tout ce qui gravite autour de la notion de couple. Il est question – entre autres – de mode, de norme, de paraître, de désir, de plaisir, de sexualité et de parentalité. Entre les joies et les déboires de la vie de couple, Aude Picault réalise une chronique sociale très agréable. A lire assurément.

Les chroniques de Keisha, LaSardine, Stephie.

Extraits :

« Je n’appelle pas ça se mettre en valeur. Epilée, rasée, gommée, crémée, décolorée, shampouinée, après-shampouinée, peignée, maquillée, régimée, lookée, customisée… A ce niveau, ce n’est plus du narcissisme mais du dégoût de soi ! Je te parie qu’elle se parfume aussi la chatte » (Idéal standard).

« Je suis sûre que si je me touche pour jouir, il va mal le prendre. Genre : je n’assure pas. (…) Ils sont tellement focalisés sur leur érection, il n’y a pas de place pour quelqu’un d’autre. Il faut absolument jouir à coups de bite sinon ça ne compte pas » (Idéal standard).

Ideal Standard

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Aude PICAULT
Dépôt légal : janvier 2017
148 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2205-07315-7

Bulles bulles bulles…

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Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017

Le Monde à tes pieds (Nadar)

Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Cela fait des années que Carlos a son diplôme d’ingénieur en poche. Mais le secteur est bouché. Il ne parvient pas à décrocher un poste en Espagne malgré les multiples candidatures qu’il dépose. Alors, le jour où il reçoit l’appel d’un employeur qui l’informe qu’il est retenu, et même si c’est pour travailler dans sa filiale estonienne basée à Tallin, Carlos n’hésite pas l’ombre d’un instant et accepte. Voilà enfin l’opportunité tant attendue ! Il a une semaine pour préparer son départ. Et si la nouvelle ravit la plupart de ses amis, elle blesse profondément Diego avec qui il partage sa vie depuis quatre ans. Un choix difficile à assumer pour ce jeune trentenaire.
David est chômeur depuis quatre ans. De fait, il vit toujours chez sa mère et passe ses journées à s’occuper de son grand-père qui vit lui aussi chez la mère de David. En lisant les petites annonces, une opportunité se présente. Le genre de celles qu’on n’attend pas, le genre de celles qu’on n’envisage même pas. « Femme mûre recherche sexe. Je paye ». Il appelle… un acte qui aura des conséquences pour la suite.
Sara est télé-opératrice. Elle est chargée de vendre des contrats d’assurance vie. Efficacité, rentabilité… un boulot creux, inintéressant et dans lequel elle subit une pression constante. Une réalité à mille lieues des projets d’avenir que faisait cette historienne bardée de diplômes.

Autrement dit, notre guerre consiste à apprendre à vivre dans un monde qui n’en a rien à foutre de nous

Trois personnages appartenant à la même génération. Des trentenaires. Trois parcours différents. Trois destinées dans lesquelles on entre à pas feutrés pour observer le choix cornélien que vont devoir assumer les personnages.

Photographie d’une génération confrontée à la précarité professionnelle. Petits boulots dans lesquels généralement la pression hiérarchique carbure à plein, dévalorisation et manque d’estime de soi, difficultés financières dues notamment au cout de la vie (le montant onéreux des loyers ne cesse d’être pointé du doigt) … voilà en substance ce que Nadar (chez Futuropolis : « Salud ! » et « Papier froissé« ) aborde dans ce recueil. Au travers du récit de trois jeunes adultes, l’auteur parle donc de la crise économique et de ses conséquences sur l’Espagne. Le chômage, l’endettement, les expulsions, les remboursements d’emprunts qui prennent à la gorge [et immanquablement, on se rappelle du scandale des participations préférentielles]… voilà donc le portrait d’une génération désabusée qui se remémore déplore que le mouvement des Indignés n’a pas produit les fruits attendus… et ce gouffre qui sépare leur génération de celle de leurs parents.

Parlons de mensonges. D’une génération qui cloue le bec à l’autre pour se justifier. « Vous n’avez jamais manqué de rien ». Entre les lignes, ça veut dire : « Alors ne te plains pas et ne me juge pas ». Je dis que c’est super que tu aies fui les franquistes ou que tu aies commencé à travailler à douze ans… Félicitations, on dirait même que ça t’a plu ! Mais sache que nous aussi, on nous a tabassé dans les manifestations, si c’est ce dont il s’agit ! Mais, oh, vous êtes les grands héros de notre société, les grandes victimes ! Vous méritez tout ! La seule chose que vous voulez en disant ça, c’est vous justifier, vous légitimer. Démontrer que, même si vous vivez comme des bourgeois, vous êtes des gens de gauche qui se sont sacrifiés pour le pays, allez !

Dans sa postface, le sociologue & économiste Philippe Lemistre met en lumière les éléments de fonds abordés dans le scénario. La crise économique et le fait de ces individus surdiplômés mais contraints soit au chômage soit à occuper des postes qui ne correspondent pas au niveau de diplômes qu’ils ont obtenu (le sociologue parle de « déclassement »).

Concernant « l’emballage », ce n’est pas ma came. Le dessin de Nadar est lourd. Les formes et silhouettes des personnages sont souvent grossières, les trais tirés, parfois figés. Je dois dire qu’au moment de feuilleter l’album, l’aspect graphique m’a tenue en respect. Cette répulsion s’efface sitôt qu’on a fait la connaissance des personnages. En effet, le propos fait mouche et on ressent rapidement de la sympathie pour tous ceux que l’on croise dans l’album (à deux exceptions près mais il s’agit là de personnages très secondaires).

Si comme moi vous avez des aprioris à l’égard du graphisme, je vous invite réellement à le dépasser et à vous pencher sur cet album ! Un témoignage intéressant sur la situation actuelle de l’Espagne.

Extraits :

« Tu vois, on aime croire que ce qu’on obtient dans la vie, on l’a acquis à la sueur de son front ou qu’on le mérite, ce genre de choses… Sauf que, parfois, tu sues et tu travailles tout ce que tu peux, tu te défonces jusqu’à plus en pouvoir et ça change rien » (Le Monde à tes pieds).

« On est de grandes machines qui fabriquent des rêves et des désirs… tout ça parce qu’on croit qu’on « mérite » quelque chose. On grandit avec ces idées de réussite et de prospérité. C’est un énorme mensonge qu’on s’inflige à nous-mêmes » (Le Monde à tes pieds).

Le Monde à tes pieds

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors-Champ
Dessinateur / Scénariste : NADAR
Dépôt légal : mars 2017
224 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-277-5

Bulles bulles bulles…

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Le Monde à tes pieds – Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Ecumes (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017
Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Une grossesse qui se fait désirer jusqu’à ce jour magique où, appelant pour connaître les résultats de ses derniers examens, elle apprend qu’elle est enceinte ! Elle ne tient pas encore son enfant dans ses bras mais déjà, la promesse d’une vie à trois la réchauffe.

Restant prudente, elle hésite cependant à trop anticiper la naissance ; acheter une salopette pour ce petit bonhomme à naître ne va pas de soi pour elle. Puis, la joie provoquée par la nouvelle de la grossesse laisse rapidement la place à de l’inquiétude. Des pertes abondantes de sang l’amène à se rendre régulièrement à l’hôpital, à y rester parfois quelques jours en observation. Jusqu’à cette hospitalisation plus longue durant laquelle elle fait une fausse couche.

Malgré la présence et l’amour que lui porte sa compagne, elles peinent toutes les deux à retrouver le goût de vivre.

Loin, bien loin des ouvrages jeunesse qu’elle écrit habituellement, Ingrid Chabbert livre ici un récit de vie très personnel. Une épreuve que la vie lui a imposée, qui l’a clouée à terre et dont elle a su se relever. La mettre en mots est certainement une catharsis. Les illustrations de Carole Maurel se posent comme une caresse sur ce témoignage douloureux.

Parfois, on se noie dans une mer à boire. Aussi rouge qu’un cœur qui cesse de battre. On regarde vers la surface, à la croisée de chemins sous-marins : remonter ou se laisse aller

Après quelques pages, les couleurs de l’album virent doucement au rose, puis au rouge. Pourtant, ce n’est que le prologue. Les prémices du récit nous emmènent dans le monde onirique de la scénariste, un cauchemar qui revient en boucle, douloureux présage. La couleur en métaphore, pour permettre au lecteur de toucher du doigt tous les non-dits contenus dans ces visions nocturnes, toute la peur que le personnage ne peut mettre en mots. Il est trop tôt pour qu’on en mesure la portée pour l’heure, on s’appuie sur la métaphore induite par la présence de ce rouge.

Puis, vient le drame et le long processus de deuil qui débute. Carole Maurel – dont l’autre actualité est la sortie de « Collaboration horizontale » – nous régale dans cet album. En toute simplicité, ses dessins illustrent des scènes de la vie quotidienne, sans fioritures. Elle exprime pourtant beaucoup de choses en utilisant les couleurs comme elle l’a fait. De fait, le récit peut être laconique, il ose aller à l’essentiel car il peut s’appuyer sur l’ambiance graphique. Ce sont les couleurs de Carole Maurel qui nous décrivent les émotions. Joie, plénitude, inquiétude, tristesse, mélancolie et cette petite flamme qui parvient à se rallumer timidement. Le scénario se soutien des illustrations, il puise sa force dans le dessin.

PictoOKUn livre qui se vit plus qu’il ne se dit. Un récit sensible et touchant.

Les chroniques de Moka et de Noukette.

Ecumes

One Shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : février 2017
88 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-003-0

Bulles bulles bulles…

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Ecumes – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017