La Brigade des cauchemars, tome 1 (Thilliez & Dumont)

Thilliez – Dumont © Jungle – 2017

Esteban, le grand mince, orphelin. Recueilli par Albert après une violente crise de cauchemar dont il est sorti amnésique.
Tristan, plus râble dans son fauteuil roulant, le fils d’Albert, le presque frère d’Esteban.
Tous trois vivent à la Clinique Angus qui aide d’autres enfants à « guérir de leurs terribles rêves » ; tous trois forment la « Brigade des cauchemars » .

Ce jour-là, une nouvelle patiente arrive à la Clinique Angus. Il s’agit de Sarah, 14 ans, amnésique depuis trois ans… exactement comme Esteban. L’adolescente est épuisée et interroge Albert quant à la manière dont il souhaite procéder pour la guérir. Albert se contente d’être rassurant et ne dit rien à Sarah sur le fait que dès qu’elle sera en phase de sommeil profond, Esteban et Tristan vont entrer dans son cauchemar et tenter de le détruire de l’intérieur.

La Brigade des cauchemars, tome 1 – Thilliez – Dumont © Jungle – 2017

Voilà une nouvelle série jeunesse qui démarre et ce premier tome est plutôt prometteur. Franck Thilliez construit son intrigue sur un problème qui est familier aux jeunes lecteurs : les cauchemars. Le scénariste explique de manière ludique le fonctionnement du sommeil et imagine qu’un chercheur a trouvé le moyen d’entrer dans le rêve de quelqu’un. Pas de mots pompeux, pas de notions théoriques pompeuses. Il vulgarise des termes scientifiques et les mets en pratique dans cette aventure originale. Deux personnages principaux entrent en action : deux adolescents. Durant la lecture, le lecteur comprend qu’il s’agit d’identifier la peur réelle qui est à l’origine du cauchemar afin d’éradiquer celui-ci. Le principe est simple et efficace. Une partie bonus vient compléter quelques termes comme les différentes phases du sommeil ou les gadgets utilisés par les héros. Cet univers invente ainsi l’oniricum, sorte de montre qui permet aux « voyageurs » [ceux qui entrent dans le cauchemar d’un autre] de communiquer avec les membres de l’équipe qui sont restés dans la réalité. L’intrigue est bien ficelée, le dénouement cohérent annonce le début d’une mission plus importante et un mystère qu’il va falloir percer… deux points qui vont certainement servir de fil rouge dans les tomes à venir.

Au dessin, Yomgui Dumont propose un dessin assez souple, très naturel. Il n’y a pas réellement de différences entre l’ambiance graphique du monde réel et celle du monde onirique dans lequel se passe l’action. C’est fluide, agréable, des couleurs assez ternes pour un album jeunesse mais permettent de ressentir quelques frissons… brrr. Le lecteur est aussi assez proche des personnages et donc réussit une parfaite immersion dans l’univers !

Une série à suivre me semble-t-il. En tout cas ici, l’intérêt de mon jeune lecteur pour ce premier tome ne trompe pas !

Lectorat : je dirais à partir de 9-10 ans.

La Brigade des cauchemars

Dossier n°1 : Sarah
Série en cours
Editeur : Jungle
Collection : Frissons
Dessinateur : Yomgui DUMONT
Scénariste : Franck THILLIEZ
Dépôt légal : octobre 2017
54 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-822-22160-3

Bulles bulles bulles…

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La Brigade des cauchemars, tome 1 – Thilliez – Dumont © Jungle – 2017

Varsovie Varsovie (Zuili)

Zuili © Marabout – 2017

« A l’automne 1939, les armées allemandes envahissent la Pologne. Emanuel Ringelblum a alors 39 ans. Historien, militant social et politique, il comprend tout de suite le sort que les nazis réservent aux juifs d’Europe.
Dès octobre 1939, il débute l’écriture d’un journal, pour rendre compte le plus largement possible de la catastrophe qui s’abat sur la population juive. En mai 1942, conscient qu’il ne pourra suffire seul à la tâche, afin d’agrandir « dans tous les registres » des témoignages sur la réalité de la vie des juifs dans le ghetto de Varsovie, Emanuel Ringelblum crée le collectif d’écriture Oyneg Shabbes.
Traqués sans relâche par les nazis qui ont appris l’existence du collectif, Emanuel Ringelblum et ses amis auront réussi leur combat. Enfouies en 1943 dans des boîtes de métal et des bidons de lait en fer, 27 000 pages de documents et d’archives seront parvenues jusqu’à nous. Une première partie sera retrouvée en 1946, une seconde en 1950. Les Archives Ringelblum font aujourd’hui partie du Patrimoine Mondial de l’Unesco. » (présentation de l’éditeur).

Yentl Perlmann revient pour la première fois en Pologne depuis qu’elle a fui le pays. Née en 1935 à Varsovie… elle y revient à l’occasion de l’anniversaire des 74 ans du soulèvement du ghetto de Varsovie.

Pour moi, c’est inimaginable de revenir ici, à Varsovie, vivante.

A la sortie de l’aéroport, elle demande à revenir sur certains lieux avant de rejoindre son hôtel en plein cœur de la ville. Un moment chargé d’émotion. Le lendemain, elle intervient dans une classe pour témoigner des conditions de vie dans le ghetto de Varsovie pendant la Seconde guerre mondiale.


Mélangeant passé et présent, faits historiques et éléments fictifs, le scénario fait mouche très rapidement. Si le personnage principal (Yentl Perlmann) nous invite à nous immiscer dans l’Histoire, elle s’efface très vite une fois qu’on est entré dans le ghetto. Elle laisse la place à Emanuel Ringelblum (qui fera quelques apparitions), à sa femme, au jeune Jonasz… à ces juifs polonais qui ont eu le courage d’œuvrer dans l’ombre, pour libérer la parole, pour faire en sorte que les choses changent, que le carcan dans lequel ils sont enfermés vole en éclats. A tour de rôle, les personnages vont prendre la parole, donnant sa richesse à ce scénario patchwork. Entre peur et espoir, des années à vivre la boule au ventre dans le ghetto. Une action clandestine pour réunir les écrits de juifs polonais, dire l’insupportable. Didier Zuili leur rend hommage.

Le dessin, c’est autre chose. Flamme de vie, flamme de mort se heurtent en permanence. Les tons sont ternes, les visages marqués, leur teint est blafard, les cheveux hirsutes et des haillons en guise de vêtements. La guerre qui les emmure dans leur propre maison. Des quartiers devenus des antichambres de la mort. Famine, peur, maladie… se terrer pour survivre. Espérer survivre.

Un album pour ne pas oublier. Parce que dire permet aussi d’apaiser les traumatismes. Magnifique témoignage des victimes de la Shoah.

La chronique de Béatrice.

Extraits :

« L’histoire ne peut pas être écrite par des faussaires. Nos écrits sont des balles. Un jour, ces balles atteindront nos bourreaux. Notre résistance de papier traversera l’histoire et nous rendra justice » (Varsovie Varsovie).

« A quoi bon tuer l’espoir ? C’était une denrée si précieuse. La seule dans doute qui leur permettait de continuer à vivre » (Varsovie Varsovie).

Varsovie Varsovie

One shot
Editeur : Marabout
Collection : Marabulles
Dessinateur / Scénariste : Didier ZUILI
Dépôt légal : mars 2017
124 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-501-11471-4

Bulles bulles bulles…

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Varsovie Varsovie – Zuili © Marabout – 2017

Loup (Dillies)

Dillies © Dargaud – 2017
Dillies © Dargaud – 2017

« Je ne me doutais pas que l’on put avoir si froid à l’intérieur de soi… »

Il errait seul et totalement nu dans les bois jusqu’à ce qu’il tombe sur un campeur. Ce dernier, constatant sa détresse, appelle les secours. Puis, c’est une succession d’examens, de questions… mais en lui, rien ne change. C’est le vide. Depuis combien de temps était-il dans cet état ? Comment s’appelle-t-il ? D’où vient-il ? Il est incapable de répondre à ces questions.

Alors qu’il se rend à un rendez-vous, il tombe par hasard sur un club de jazz. La musique l’attire. Il s’approche par curiosité, franchit la porte et se retrouve pris dans une succession d’événements et de quiproquos. En moins de temps qu’il ne lui en faut pour comprendre ce qui se passe, il attend son tour. On le croit venu pour passer une audition. Un groupe cherche son nouveau musicien.

Lui qui ne sait rien de son identité découvre avec stupéfaction qu’il est musicien.

Renaud Dillies… combien de fois j’ai craqué en lisant ses albums. Ceux qu’il a réalisé avec Régis Hautière notamment (« Abélard », « Alvin ») mais aussi « Betty blues ». Son dessin poétique, doux, sucré est un régal pour les pupilles. Il y eu aussi quelques rencontres moins fortes comme avec « Bulles & Nacelle » ou le déjanté « Saveur Coco ». Mais toujours… toujours… ce dessin si délicat.

Il n’y avait donc aucune raison pour que je ne découvre pas « Loup ». On y retrouve cette sensibilité dans le dessin et la tendresse de l’auteur pour ses personnages. Il les traite avec beaucoup de ménagement. Une nouvelle fois, on est face à un héros paumé qui se retrouve dans une situation critique. Ici, nulle question d’alcool, nulle question de fuite en avant. Au contraire, Loup cherche justement à faire face pour retrouver la mémoire. Il se découvre un don inattendu et c’est là la manière dont Renaud Dillies injecte une nouvelle fois le registre musical dans son récit. Car là aussi nous avons une constante dans l’univers de Dillies : la musique, fil rouge de son œuvre, fil rouge qui relie chacun de ses ouvrages. Une exploration de ce registre et toujours… toujours… ses personnages – quels qu’ils soient – ont un besoin presque vital de jouer d’un instrument ou de chanter. Ils trouvent là leur épanouissement. Mais il n’y a rien de redondant, Dillies parvient à utiliser le talent de chacun de façon tout à fait différente.

Comme pour la musique, on va retrouver d’autres thèmes chers à l’auteur : la quête identitaire, la présence d’une fille pour qui on décrocherait la lune, la solitude.

Renaud Dillies utilise la métaphore de façon très ouverte. Il joue sur le double-sens du mot « loup » qui servira à nommer à la fois le personnage principal par ce qu’il est (un loup et toute la complexité de cette race animale dans l’inconscient collectif… est-il un « grand méchant » comme l’affirmait Perrault ?) et le « loup » que l’on met devant ses yeux pour se déguiser. Notre héros choisit effectivement de mettre un loup dans certaines situations (que je ne vous dévoilerais pas ici pour ne pas spoiler) et montrant ainsi qu’il se vit comme un imposteur.

Pour tout vous dire, j’ai beaucoup aimé cet album. Du moins… j’ai très vite accroché avec le personnage, très vite compris sa démarche, ses interrogations, sa perplexité face à ce qui lui arrive. J’ai tout pris sans remettre en doute la crédibilité de ci ou de ça, des heureux hasards auxquels la vie vous confronte, des coups bas qu’elle vous réserve. Tout. Et puis, les dernières pages. Les quatre dernières pages pour être exacte. Le dénouement final. Et une question : pourquoi ? Pourquoi une telle fin ? Pourquoi la boucler aussi hâtivement ? Pour dire quoi ? Pour que l’on en tire quelques conclusions ? L’album était si bien pourtant… La fin est trop ouverte pour que je puisse l’apprécier.

Loup

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : mars 2017
56 pages, 12,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6799-3

Bulles bulles bulles…

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Loup – Dillies © Dargaud – 2017

Des espaces vides (Moreno)

Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017
Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Alors qu’il passe une après-midi avec son fils, ce dernier vient le voir en tenant à la main une photo de son grand-père. L’enfant se rappelle d’un souvenir puis la discussion glisse doucement vers le passé et la guerre d’Espagne.

« Tu as fait la guerre, papa ? Tu avais un tank ? »

Les questions de son fils lui rappelle les questions qu’il posait à son père lorsqu’il était enfant. Sur les raisons qui ont conduit son propre grand-père à quitter l’Espagne en 1924 et à s’exiler pendant sept ans en Argentine. Qu’a-t-il fait là-bas ?

Les questions de son fils lui donnent l’idée d’écrire cette histoire familiale.

Un jour peut-être, tu te poseras des questions sur ton père, ce type qui parlait une langue bizarre, ou sur ton grand-père et ton arrière-grand-père qui naquirent et vécurent dans un pays qui n’est pas le tien. (…) Ce ne sont que des tranches de vies vécues dans un monde où disparaissent chaque jour des millions d’histoires, dans un monde qui lui-même n’existe déjà plus. Des millions d’histoires pleines d’espaces vides et de silences qui en disent plus que des paroles. Je vais donc te raconter tout ce que m’a dit mon père, mais je vais y aller petit à petit, pour que tu puisses t’en souvenir quand tu voudras

Tour à tour, les questions de Miguel Francisco Moreno et celles de son fils se répondent en écho. Elles se confondent. Les questionnements restent les mêmes malgré l’écart de génération. De même, les réponses qu’il donne à son fils se confondent avec celles que son père lui avait donné, avec les mêmes silences, les mêmes incertitudes.

Une belle histoire de transmission familiale où l’on voit chacun tenter de se situer dans sa famille, tenter de la comprendre et d’en percer les secrets. On revisite ainsi la période qui va de 1931 (fuite du roi Alphonse XIII et proclamation de la république), on aborde la révolution espagnole puis la guerre d’Espagne.

Peu de choses seront dites sur le père de l’auteur qui apparaît principalement comme étant le passeur d’une histoire. Cet homme a beaucoup raconté à son fils le parcours de vie de son père. Il a raconté son enfance aussi, la misère, la famine. La fin de la guerre d’Espagne est survolée, comme si l’histoire familiale cessait à ce moment-là de sortir des rails et rentrait enfin dans le moule. Comme si, l’on faisait fi des guerres fratricides, envolées les cartes d’adhésion à la CNT. D’un bond, on passe au présent, à la vie de l’auteur, son installation à Helsinki, son travail de directeur artistique qui le conduit à concevoir les personnages de la série « Angry Birds », sa séparation et sa vie avec son fils.

On fait des va-et-vient réguliers entre passé (les années 1930 en Espagne) et présent. Il se documente sur la guerre d’Espagne, prend l’habitude de questionner de nouveau son père à ce sujet. Il tente de comprendre, de remplir les espaces vides de l’histoire familiale.

PictomouiLe dessin est très propre, il n’y a rien à redire. Un peu trop propre peut-être compte-tenu des sujets abordés, de cette intimité que l’auteur nous montre et de cette plongée dans une Espagne en guerre. Il y a un contraste entre le fond et la forme que j’ai eu du mal à gérer. Une lecture agréable face à laquelle je suis restée spectatrice.

Extrait :

« Dans la peur d’en dire trop. Dans la peur de n’en dire pas assez. Des regards complices, de l’oubli. De la crainte qu’on ne t’oublie pas. Toute cette peur qui se transforme en une tristesse transmise de génération en génération, comme une blessure éternellement infectée, éternellement purulente » (Des espaces vides).

Des espaces vides

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Miguel Francisco MORENO
Dépôt légal : janvier 2017
120 pages, 16,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8388-9

Bulles bulles bulles…

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Des espaces vides – Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

De nos frères blessés – Joseph Andras

 

9782330063221Comment mettre des mots sur ce texte, fort, très fort… Qui m’a chaviré l’intérieur… Totalement. Intensément. Violemment.

Alger. 1956. Un homme pose une bombe dans l’usine où il travaille chaque jour.

« J’ai décidé cela parce que je me considérais comme algérien et que je n’étais pas insensible à la lutte que mène le peuple algérien. Il n’est pas juste, aurait-on dit, que les Français se tiennent en dehors de la lutte. J’aime la France, j’aime beaucoup la France, j’aime énormément la France, mais ce que je n’aime pas, ce sont les colonialistes. […] Il n’était pas question de détruire par tous les moyens ; il n’était pas question d’attentat à la vie d’un individu. Nous étions décidés à attirer l’attention du gouvernement français sur le nombre croissant de combattants qui luttent pour qu’il y ait plus de bonheur social sur cette terre d’Algérie. »

Dans un climat d’hystérie collective, de violence et de guerre (celle que personne n’ose nommer mais qui est bien là, «celle que l’on dissimule à l’opinion sous le doux nom d’événements»),  la Grande Histoire rencontre celle d’un homme : Fernand Iveton… Qui est-il ? Un héros, un combattant du peuple, un militant communiste, un idéaliste épris de liberté, un homme ardent, engagé, brûlant d’amour pour son pays … Qui est-il ?  Un traître, un terroriste, un poseur de bombe, un pourri ? Est-il le « Blanc vendu aux crouilles » ? Le traite, le félon dont tout le monde réclame la peau ?

De l’interrogatoire à la détention, du procès expéditif à l’exécution, le récit n’épargne rien aux lecteurs, sans mélo, ni pathos … L’histoire suffit. Terrible. Implacable.

Joseph Andras nous mène au plus près de cet homme, ouvrier communiste, condamné pour « tentative de destruction par substance explosive d’édifices habités ou servant d’habitation. »… le seul européen exécuté par la justice française pendant la guerre d’Algérie.

Comme j’ai aimé me tenir tout contre cet homme, au fil des pages, la gorge nouée, les larmes au bord des yeux. Révoltée. Révoltée par le destin de Fernand Iveton, un homme simple, pétri d’idéaux et de libertés. Un homme insensé. Vulnérable. Fort. Vivant. Condamné avant même d’être jugé. Pour l’exemple. Un homme qui restera debout, jusqu’au bout. Tenu par sa cause qu’il pense juste. Par sa femme aussi. Hélène. « Un sacré bout de dame ». Tenace, amoureuse, fière, obstinée, douce, sensuelle, belle, si belle dans les yeux de son homme.

« Hélène…
Un prénom comme une démangeaison. Plaie dans le palais qui n’entend pas se faire oublier.
Il pense à elle, comme il ne peut, chaque jour, s’empêcher de le faire. Il ne cesse de ramasser les pièces diffuses de leur histoire, comme s’il fallait, entre ces murs, l’ordonner pour lui donner un sens, dans cette merde grise, ampoule au plafond, couches tâchées par d’anciens détenus, chiottes à partager à trois, lui donner une direction, un contour ferme, épais, tracé à la craie ou au charbon. Trois ans et demi ensemble. L’un avec l’autre, l’un par et pour l’autre. Fernand rassemble les morceaux que sa mémoire lui restitue, avec plus ou moins de résistance, afin de constituer un bloc, un parpaing d’amour seul à même, face au futur incertain, d’éclater les os et les mâchoires de leurs bourreaux.
Hélène. »

Vous dire aussi que la langue de Joseph Andras, est belle à en crever… Sobre. Vraie. Crue. Sans fard. Sublime.

Vous dire encore que ce récit me touche particulièrement. Car il fait écho à mon histoire, à notre histoire. Celle de la guerre d’Algérie qui, encore aujourd’hui, laisse des traces infinies dans nos mémoires.

 

«  Puis le coq a chanté

Ce matin ils ont osé,

Ils ont osé vous assassiner.

En nos corps fortifiés

Que vive notre idéal

Et vos sangs entremêlés

Pour que demain, ils n’osent plus

Ils n’osent plus, nous assassiner. »

 

 Ce 1er roman est une révélation… Un ESSENTIEL…  A découvrir ABSOLUMENT …

 

Extraits

« Sa nature a coutume de remplir les verres à moitié pleins à la grande tablée de l’existence – le bonheur a chez lui partie liée avec l’ordinaire : il n’a pas la prétention de plus qu’il ne peut et se déploie, dans l’évidente modestie d’une étoffe plissée, sans bruit, sans heurt, seulement une sorte de bien-être qui n’a nul besoin d’en tirer fierté ».

 

« Des histoires à ne plus dormir. Des gens brûlés vivants avec de l’essence, les récoltes saccagées, les corps balancés dans les puits, comme ça, on les prend on les jette, on les crame dans les fours, les gosses, les femmes, tout le monde, l’armée a tiré sur tout ce qui bougeait pour écraser la contestation. Pas que l’armée, d’ailleurs, il y avait des colons et des miliciens également, tout ce petit monde se prenait par la main, c’était une sacré danse… La mort, c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières … »

 

« Fernand a été torturé toute la journée ; il en a donné trois. De quelles matières sont donc faits les héros, se demande-t-il, de quels os, carcasses, tendons, nerfs, étoffes, de quelles viandes, de quelles âmes sont-ils fichus, ceux-là ? Pardonnez, les camarades… Il n’a pas les épaules assez larges pour faire honneur au costume du préfet de l’Eure-et-Loir, Moulin, dit Max, crevé la gueule contuse dans un Paris-Berlin ; il n’a pas le cran d’en appeler à l’Histoire à lettre capitale. Pardonnez, les camarades, j’espère au moins que vous êtes bien planqués, j’ai tenu le plus possible… »

 

Une lecture que je partage avec ma copine Noukette, découverte (la lecture, hein, pas Noukette ! Ma blonde fait partie de ma vie depuis… pfiouuuuuuuu  18 ans !) grâce à l’aventure des 68 premières fois, édition 2016  et à  l’insatiable Charlotte

Le très beau billet de Jérôme à lire aussi 😉

68 premières fois

 

De nos frères blessés, Joseph Andras, Actes Sud, 2016, 17€

Ici ça va – Thomas VINAU

 

IciCaVaCeci n’est pas un billet. C’est un cri du cœur. Rien que ça !

Un soir d’insomnie et de cou tordu, j’ai lu. Ce livre. Minuscule. Un petit rien. Qui raconte un petit bout de vie. Pas un grand livre, avec des grandes idées, des grands projets, une écriture chiadée, des phrases tournées, tarabiscotées. Non. Rien de tout ça. Juste un petit livre. Rempli de mots justes. Simples. De soleil aussi. Rempli d’amour et de poésie.

 

Les mots de Thomas Vinau :

Ici ça va c’est l’histoire d’une reconstruction, d’une rénovation. D’une remise à jour dans le sens d’un retour à la lumière. C’est l’histoire d’une rivière, d’une maison, de deux personnes qui s’aiment, debout, d’une histoire familiale, d’un homme qui se sert de derrière, pour regarder devant. C’est un livre qui a la prétention de l’aube, de l’horizon, du recommencement. Un livre comme certains matins. Parfois. Un livre qui veut croire….

 

Je n’arrive pas à vous le raconter, à mettre des mots dessus. Juste de vous dire qu’il faut le lire. Si. Et vite. Parce qu’il fait un bien fou ! Parce qu’il dit l’espoir. Parce qu’il donne du courage et de la confiance dans demain. Parce qu’il cause de nous. Parce qu’il raconte la vie, la petite vie, la vraie, la tendre, celle qu’on aime…..

Ce livre est MAGISTRAL. Lisez-le !

Extraits

« La nuit dernière, avant de nous endormir, nous avons un peu parlé. Je n’y avais pas vraiment repensé depuis que nous sommes arrivés. C’est bon d’être dans l’action. D’être debout et de s’essuyer le front. Je vais essayer de continuer ainsi longtemps. […] Elle m’a dit qu’elle était heureuse d’être ici. Qu’elle était pleine d’espoir pour l’avenir. Je lui ai répondu que moi aussi. Nous nous sommes endormis comme ça. Bien au chaud dans nos projets. Avec demain comme couverture. »

« C’est comme s’enfoncer dans une forêt ébouriffée. Ou marcher au bord de la rivière. On arpente sa vie. On choisit un chemin. On s’y habitue. On tente de retenir la route. L’itinéraire. C’est normal, il faut un biais pour découvrir. Un plan. Le chemin devient familier. Rassurant. On élabore nos propres repères.  A partir de ce que l’on connait. Mais on ne connait rien. Les vrais ignorants ignorent leur ignorance. C’est un peu comme voir le paysage par une petite, petite, toute petite fenêtre. Et finir par croire que le paysage se limite à ce qu’on en perçoit par cette petite, petite, toute petite fenêtre. Au lieu d’essayer d’élargir la fenêtre. De casser les murs. On préfère réduire ce paysage. Penser qu’il n’est que ce l’on en voit. S’en contenter. C’est plus confortable. Et puis un jour on se rend compte que le monde est plus grand que nos yeux. Et on reste là, perdus. Au bord du vertige. »

 

Les avis de Aifelle, Antigone, Clara, Hélène, Mirontaine, Nadège, Philisine, Sylire et de Noukette ….

Ici ça va, Thomas Vinau, Alma, 2012.

Abaddon, diptyque (Shadmi)

Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013

Sommes-nous capables d’apprendre de nos erreurs ? Sommes-nous capables de ne pas reproduire sans cesse les mêmes gestes ? Quelle fonction joue la mémoire dans la conscience que nous avons de nos actes ? Quel rôle jouons-nous malgré nous ?

Ter frappe à la porte de l’appartement 262. Il a rendez-vous pour visiter un appartement en colocation. Les quatre autres locataires ont sensiblement le même âge que lui, le lieu est agréable… l’affaire est conclue. Une chambre étant libre, Ter peut emménager de suite. Dès lors, Ter partage son quotidien avec Bet (séduisante jeune femme), Seth (plus rondouillarde mais d’un abord chaleureux), Vic (musicien qui supporte mal les effets de l’alcool) et Nor (solitaire et mystérieux, il passe son temps à façonner des sculptures).

Tandis que Ter se familiarise avec son nouveau cadre de vie, il tente de reconstituer les bribes de souvenirs qui remontent à sa mémoire par bouffées. La vision d’un néon fait remonter un souvenir, une situation impromptue crée une sensation de déjà-vu, une perte de connaissance le replonge dans un épisode de sa vie de soldat… Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelle était sa vie d’avant ? Ses tentatives d’introspection s’avèrent être des échecs. Cette amnésie le perturbe d’autant plus que ses colocataires en souffrent également. En parallèle, d’étranges phénomènes le mettent sur le qui-vive. Un chat trucidé réapparaît le lendemain, les fenêtres sont obstruées par un mur de briques, le frigo se remplit sans que personne n’ait à s’en préoccuper et comble de tout, la porte d’entrée refuse de s’ouvrir. L’appartement semble doté d’une âme et ses caprices impactent l’humeur de ses habitants. Ter n’a plus qu’une seule idée en tête : fuir. Mais comment ?

Note 8 : J’ai découvert le nom de cet endroit : Abaddon. Difficile de dire de quand date cet appartement, mais je suppose qu’il a probablement plus de 200 ans. Mes « colocataires » sont très peu enclins à m’aider à en découvrir davantage sur l’histoire de cet endroit. Et ils n’ont absolument aucune envie de s’évader d’ici. Ils se sont entièrement abandonnés à l’esprit putrescent de ce lieu. Ils ont une idée très floue du temps qu’ils ont déjà passé ici, ou des détails de leur vie d’avant leur arrivée.

Né en Israël et installé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, Koren Shadmi développe ici un univers particulier, à la croisée entre rêve et réalité. « Abaddon » : un sens évocateur puisqu’en hébreu, le terme signifie « destruction » ou « abîme » (voir Wikipedia) ; c’est aussi le nom donné à l’ange exterminateur de l’Apocalypse. La première impression après avoir lu quelques pages d’Abaddon est d’avoir atterri brutalement dans un épisode de la « Quatrième Dimension ». Si cette sensation ne disparaît pas durant la lecture en revanche, le côté brutal s’estompe progressivement. A mesure que croissent l’inconfort et l’important malaise du personnage principal, le sentiment de jouissance et la fascination du lecteur pour cet univers vont aller crescendo. Gonflé de certitudes, le lecteur pense à tort pouvoir anticiper les rebondissements de l’intrigue pourtant, on a beau tourner les pages, tout nous pousse pourtant dans des situations qui nous prennent au dépourvu. A peine le temps de se remettre et l’auteur fait bifurquer son scénario de plus belle vers l’étrange mécanique interne d’un monde qui n’obéit qu’à sa propre logique.

Cet endroit !!! Cet Abaddon de malheur !!! Je n’arrive même plus à pleurer ici ! Mes larmes se sont taries du jour où j’ai posé le pied ici ! (…) Bon sang ! Mais qu’est-ce que c’est qu’Abaddon ?

Fascinant.

Le choix même du format des ouvrages (format à l’italienne) se joue du lecteur en l’obligeant malgré lui à balancer doucement la tête de droite à gauche pour suivre la lecture, page après page, bande après bande… inconscient du mouvement de balancier qu’il opère en lisant.

Je te l’ai dit. Cet endroit, c’est comme des sables mouvants. Plus tu te débats, plus tu t’enfonces. Ça ne sert à rien d’essayer de s’échapper.

Fasciné.

L’auteur travaille son huis-clos avec minutie. La psyché du personnage est observée à la loupe. Nous la regardons de si près que nous en perdons tout recul. Une tension électrique s’installe très tôt dans le récit et nous donne l’impression de marcher sur un fil, à l’instar du héros qui semble en être équilibre sur un fil de nylon. Les couleurs utilisées se heurtent en permanence. Vert et rouge, froid et chaud, passé et présent, vie et mort, désir et aboulie, raison et folie… Le rêve et la réalité sont totalement intriqués. Le calme des lieux contraste avec la représentation que l’on se fait de l’extérieur, là où la guerre gronde et envahit tout l’espace sonore, tout l’espace public, tout l’espace intime. Dans le cocon de cet immeuble angoissant où le bon sens n’a plus sa raison d’être, les rares bruits de la bâtisse interpellent. S’y habituer ou tenter de les faire taire sont les deux facettes d’un même symptôme : la folie.

PictoOKDeux tomes pour visiter cet univers. Le premier explore l’huis-clos d’un appartement. Le second quant à lui étend le champ des possibles aux limites d’un immeuble. Reste maintenant à savoir si vous aurez envie de vous frotter à cette surprenante expérience de lecture. En tout cas, je vous y invite.

Vous êtes dans l’Abaddon, Ter. Pourquoi cet endroit serait-il moins réel que n’importe quel autre lieu où vous avez été ? Vous avez juste évolué d’une grande cage vers une plus petite…

La chronique d’Yvan (pour le tome 1).

Abaddon

Diptyque terminé

Editeur : Ici Même

Dessinateur / Scénariste : Koren SHADMI

Traduit de l’anglais par Bérengère ORIEUX

Dépôt légal : avril 2013 (tome 1) et septembre 2013 (tome 2)

ISBN : 978-2-36912-000-1 (tome 1) et 978-2-36912-003-2 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Abaddon, diptyque – Shadmi © Ici Même – 2013