L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

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L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Nima (Fernandez)

Fernandez © Spaceman Project – 2017

Le monde est séparé en deux. D’un côté il y a le monde des hommes et de l’autre, celui des nymphes. Les nymphes vivent à l’abri des regards, dans la forêt.

C’est dans cette communauté de femmes qu’a grandi Nima. Une communauté de nymphes au passé douloureux. Une communauté privée de tous ses membres masculins ; ces derniers ont tous été tués dans une guerre qui les opposa aux hommes.

Danuu, le seul guerrier [nymphe] qui parvint à échapper à la tuerie, jeta une malédiction sur notre race. Il plongea dans la rivière et sa fureur fit bouillir les eaux. A partir de cet instant, les nymphes ne pourraient plus vivre hors d’elles et resteraient ainsi à jamais cachées au regard des humains. Et quand, d’aventure, elles auraient des contacts avec eux, ceux-ci ne les aimeraient jamais et, de leur union, il ne naitrait que des femelles.

Un jour pourtant, Nima rencontre un humain qui s’est perdu dans la forêt. Ils tombent amoureux au premier regard mais Nima le laisse partir. Il reviendra la voir et le comportement de Nima face à cet étranger ouvre un débat dans la communauté des nymphes. Il y a celles qui lui demandent de respecter la tradition et de tuer cet humain… et celles qui acceptent que Nima écoute ce que lui dicte ses sentiments.

Enrique Fernandez c’est un des auteurs du « Magicien d’Oz » (série réalisée avec David Chauvel et publiée chez Delcourt), de « L’île sans sourire » que plusieurs d’entre vous avaient aimé (de mon côté, j’étais totalement passée à côté). Un auteur que je ne mets pas dans mon panthéon mais son dessin a ce petit je-ne-sais-quoi qui m’intrigue, qui me touche… qui me donne envie d’écouter ce qu’il a à raconter.

Premier trimestre 2016 : je flashe sur un projet de réalisation en parcourant le site de Spaceman Project. Je décide de participer au financement collaboratif. En mars 2016, nous apprenons qu’Enrique Fernandez avait recueilli les fonds nécessaires pour mener à terme ce projet. Dès lors, j’ai donc pris l’habitude de passer de temps en temps sur le site pour voir comment les choses avançaient.

L’ouvrage n’a pas réellement été à la hauteur de mes attentes. S’il me tardait effectivement de découvrir cet univers fantastique, j’ai été un peu déçue par la qualité des illustrations. Les planches que j’avais vues en ligne avaient un côté somptueux, elles étaient parées de couleurs éclatantes. Est-ce la technique d’impression utilisée ? la qualité de l’encre ? le type de papier ?… ou tout simplement l’idée que je m’étais faite de cette aventure graphique ? Je miserais davantage sur cette dernière éventualité car à bien y regarder, quand je compare mon exemplaire aux planches en ligne, je constate que les visuels numériques sont parfaitement fidèles à ceux de l’objet que je tiens en mains. Pour le reste, je n’ai rien à redire sur la forme : le découpage donne le rythme et la dynamique adéquats, l’auteur propose également de nombreux passages muets qui nous forcent à observer l’évolution des personnages, leurs jeux de regards. On y glane de nombreux éléments qui nous permettent d’avoir une meilleure compréhension de l’intrigue.

Le scénario place Nima au cœur du récit. Ce personnage central dénote et si elle a une place de choix dans la communauté des nymphes, elle n’en est pas moins différente. Plus sensible, plus réfléchie. Un individu qui refuse d’obéir aveuglément aux règles. Une femme en quête de sens.

Régulièrement, il apparaît une jeune comme Nima qui doute plus que les autres.

Le tableau des personnages propose un sympathique panel de personnalités et de point de vue. Outre Nima, jeune femme qui s’apprête à entrer dans l’âge adulte, nous côtoyons une Doyenne qui transmet oralement l’histoire de son peuple, une figure maternelle, une fillette qui symbolise l’élan et l’ambition de la nouvelle génération et le peuple des hommes. Enrique Fernandez saupoudre le tout de prophétie et de superstition. Il complexifie l’intrigue en confrontant Nima au fait que l’humain qu’elle rencontre ne parle pas la même langue qu’elle. La communication gestuelle qu’ils vont mettre en place a quelque chose de sensuel et fait naître une complicité entre eux. Les rapports entre les uns et les autres sont parfaitement traités mais il y a comme une forme d’urgence à agir qui échappe à ma compréhension.

Une lecture en demi-teinte mais le plaisir de lecture l’emporte légèrement sur la déception.

Nima

One shot
Editeur : Spaceman Project
Dessinateur / Scénariste : Enrique FERNANDEZ
Traducteur : Anne-Marie RUIZ
Dépôt légal : octobre 2017
60 pages, 17 euros, ISBN : 978-84-17253-06-6

Bulles bulles bulles…

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Nima – Fernandez © Spaceman Project – 2017

Bleu amer (Denné & Ladame)

Denné – Ladame © La Boîte à Bulles – 2018

« Printemps 1944, archipel de Chausey, au large de la côte normande. Depuis quatre ans, la France est occupée par l’Allemagne nazie. Les îles ne présentent pas d’intérêt stratégique pour l’occupant. Les Chausiais vivent hors la guerre. Seule une patrouille allemande surveille et ravitaille Grande Ile » … c’est sur ces mots que s’ouvre l’album.

Dans ce monde silencieux entouré d’eau, un homme est parti pêcher pendant que sa femme l’attend sur le rivage. Elle observe l’horizon, elle patiente et parvient difficilement à tromper l’ennui.

Un monde où les perspectives de chacun sont limitées, les semaines sont rythmées comme du papier à musique. Un monde en huis-clos et cet isolement-là rend les gens amers. Pêcher, retrouver les autres au bar du village, rentrer chez soi… puis retourner pêcher. Les hommes ont vite fait de s’emmurer dans leurs pensées. Les jours se suivent et se ressemblent et puis un jour, un soldat américain chute sur les rochers, non loin du rivage. Il parvient à s’enrouler dans son parachute avant de perdre connaissance. Nombreux sont ceux qui l’auraient laissé là mais en voyant son corps inerte, et malgré la présence des Allemands, Pierre décide de lui venir en aide. L’arrivée de cet Américain sous son toit va créer des tensions au village. Et son épouse, Suzanne, à qui il avait demandé de soigner l’Américain, n’est-elle pas plus souriante qu’à l’accoutumée ?

On dirait que Sophie Ladame a réalisé ses croquis pris sur le vif sur du papier craft, de vieilles cartes de navigation maritime ou des cartons. La trame du papier, sa couleur tabac qui s’impose est mêlée aux crayonnés qu’un coup de pinceau vient généreusement enrichir de bleus (bleu ciel le plus souvent) et aux légères touches de blanc. La veine graphique donne de suite une ambiance hors du temps dans laquelle on s’engouffre tête baissée. La mer, sa ligne d’horizon souvent cassée par les vagues et les mâts des bateaux font partie intégrante du paysage. Ils sont omniprésents. Çà et là les aspérités et les reliefs du carton (et notamment son cannelage) s’invitent dans la danse graphique … une touche d’originalité supplémentaire.

Tout en retenue, le scénario de Sylvère Denné est discret, presque muet. Il se pose à peine sur les planches, laissant libre court à notre imagination. Il complète avec parcimonie les détails graphiques déjà généreux. De fait, on a là une musicalité narrative et une belle harmonie entre le texte manuscrit et les illustrations tantôt peintes tantôt esquissées. Ces dessins me donnent envie de tenir les originaux en main ! Une qualité naturelle, à l’état brut, sans retouche, sans froufrous…

Un album qui n’est pas bien bavard mais magnifique ! Allez-y sans crainte, cet album-là mérite bien plus qu’un simple coup d’œil.

Hop ! Un petit tour chez Noukette qui accueille aujourd’hui la bande des bulleurs de la Bd de la semaine.

Bleu amer

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors Champ
Dessinateur : Sophie LADAME
Scénariste : Sylvère DENNE
Dépôt légal : janvier 2018
130 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-295-9

Bulles bulles bulles…

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Bleu amer – Denné – Ladame © La Boîte à Bulles – 2018

Nils, tomes 1 et 2 (Hamon & Carrion)

Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2016
Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2017

Ça fait plusieurs semaines que je n’ai pas réussi à faire germer la moindre graine. Et pour être honnête, ça fait longtemps que je n’ai plus rien vu pousser nulle part… C’est comme si la nature était en panne.

Un monde se meurt. Plus rien ne pousse, la terre est devenue stérile et depuis des lunes, plus aucun ventre n’est fécondé.
Les hommes s’inquiètent d’autant plus que l’hiver approche et que la famine apparaît de plus en plus comme une menace. C’est dans ce contexte que Nils parvient à convaincre son père de l’emmener chercher un faucon. Cela fait des années que Nils attend ce moment.
Le père et le fils se mettent en route. Ils vont traverser des régions désertes où la nature s’est déjà repliée en prévision de l’hiver qui approche. Mais si la quête de l’un est de trouver enfin son faucon, le paternel lui a en tête d’utiliser ce voyage pour continuer ses recherches et tenter de comprendre pourquoi la nature s’est déréglée.
En chemin, les deux hommes vont rencontrer un clan de femmes guerrières, des êtres élémentaires et les soldats d’un royaume qui est parvenu à créer des machines de guerres indestructibles.

Les légendes nordiques, ça vous tente ? Jérôme Hamon nous invite à explorer une mythologie fascinante sur base d’une quête. Cela a tout d’une épopée d’héroïc-fantasy me direz-vous… et je ne vais pas démentir. Antoine Carrion réalise de généreuses planches sur lesquelles la nature a le premier rôle. Ce décor gigantesque nous fait voyager dans les neufs mondes, aller à la rencontre d’Yggdrasil et côtoyer des dieux, chahuter un peu la magie et manier les armes… le tout rythmé par de belles rencontres que les personnages font en chemin.

Le scénario nous montre toutes les qualités du personnage principal (bravoure, intégrité, conviction…) qui entreprend cette quête ; il est dépourvu de toute ambition personnelle, de toutes arrière-pensées. Il n’a pas d’autre objectif que celui de sauver sa planète. Le premier tome prend le temps d’installer cet univers où les légendes et les superstitions ont la part belle, si l’on peut tranquillement découvrir les personnages qui vont être amenés à jouer un rôle dans les événements à venir. Le premier tome prend le temps de nous montrer les différentes voies qu’il va emprunter et poser un personnage sur chaque piste empruntée par l’intrigue. Le premier tome est prenant, prometteur. On croit partir-là pour une belle série d’aventure (en appréhendant toutefois le fait d’être en présence d’une série assez longue…).

Et puis dans le second tome, patatras ! Passées quelques planches, le récit s’accèlère. Les trajectoires des uns croisent (un peu trop vite) les trajectoires des autres, sans aucune transition ni variations de couleurs. Si encore il y avait eu des teintes de couleurs qui marquaient la différence, nous indiquant que nous revenons vers tel ou tel personnage… mais non. On saute d’une action à l’autre, d’un lieu à l’autre car bien sûr, tous ces événements se passent au même moment à différents points de la planète. L’équilibre du premier tome se casse même si l’intrigue reste cohérente. Les choses s’agitent trop, le récit ne se pose pas assez sur certaines scènes (nous privant ainsi de détails qui auraient été bénéfiques). On recolle les morceaux soi-même, on tisse nous-mêmes les fils narratifs qui sont suggérés (on se trompe rarement heureusement). En fin de tome, je suis égarée. Je croyais partir pour une longue saga et je n’en suis plus si sûre. Le récit pourrait s’arrêter là, sombre dénouement mais plausible. Cela dit, je doute que la série soit terminée mais je pourrais tout à fait me contenter de cette conclusion.

Un tome 1 qui allèche, un tome 2 qui ébouriffe beaucoup trop. Je suis perplexe.

Nils

Tome 1 : Les Elémentaires
Tome 2 : Cyan
Série en cours
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur : Antoine CARRION
Scénariste : Jérôme HAMON
Tome 1 – dépôt légal : mai 2016 / 52 pages, 14.95 euros, ISBN : 978-2-302-04848-5
Tome 2 – dépôt légal : novembre 2017 / 50 pages, 15.50 euros, ISBN : 978-2-302-06491-1

Bulles bulles bulles…

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Nils, tomes 1 et 2 – Hamon – Carrion © Soleil Productions – 2016 et 2017

Ar-Men (Lepage)

Lepage © Futuropolis – 2017

Ar-Men, le phare situé au large des côtes bretonnes, difficile d’accès, construit sur un roc. Surnommé « L’enfer des enfers » . C’est là qu’Emmanuel Lepage est allé pour un reportage d’Herlé Jouon diffusé dans l’émission Thalassa. C’est là qu’Emmanuel Lepage a imaginé cet huis-clos où Germain – le dernier gardien du phare – vit un événement incroyable après qu’une énorme vague se soit engouffrée dans le phare, emportant les crépis qui recouvraient jusque-là les murs et faisant apparaître des écritures anciennes. Ces écritures sont celles de Moïzez, le premier gardien. Il raconte l’histoire de ce coin de la Bretagne, sa propre histoire et sa participation dans la construction du phare d’Ar-Men.

Emmanuel Lepage. Peut-être avez-vous eu l’occasion de lire Voyage aux Îles de la Désolation, Un printemps à Tchernobyl ou La Lune est blanche ? Des albums magnifiques où la nature règne en maître, où l’auteur sublime des paysages grandioses. Chaque ouvrage est une promesse de voyage et à chaque fois, le dépaysement est garanti.

Ar-Men ne fait pas exception à la règle. On se retrouve une nouvelle fois en pleine mer. On ne vogue pas sur un bateau en direction de terres lointaines mais on prend le cap vers le passé. Après un détour dans les légendes moyenâgeuses, on s’arrête au XIXè siècle. On voit grandir Moïzez puis le scénario prend le temps de raconter l’histoire du lieu. Le phare s’alluma la première fois le 31 août 1881 après plusieurs années de travaux.

Il aura fallu quinze ans de travail, deux cent quatre-vingt-quinze accostages, mille quatre centre vingt et une heures de travail… et un mort. Je deviens le gardien du rêve.

Pour en arriver là, à cette étape cruciale du récit, on aura déjà navigué vers les phares de Bretagne. Tout au long des premières pages de l’album surgissent des phares imperturbables de Bretagne. En les voyant sur ces pages, on prend la mesure de ces constructions solides. Des bâtiments fiers, forts et indestructibles qui restent stoïques face aux vagues qui se déchaînent contre eux. Leurs silhouettes se sont peu à peu installées dans l’histoire de la Bretagne et sont à l’origine de certaines légendes, comme celle du phare de Tévennec où il est question d’une malédiction ; plus aucun gardien ne veut y habiter. Dans ces mers démontées où hurle le vent, d’autres superstitions sont également très tenaces, comme celle de l’Ankou qui voguerait sur le Bag Noz.

Emmanuel Lepage…

… A nul autre pareil pour peindre des paysages sauvages, des mers en colère, des courants bouillonnants, des éléments déchaînés. Ici encore, il nous faire entendre le vacarme des vagues à l’aide de quelques coups de pinceau. Un travail d’artiste. On contemple longuement des vagues qui viennent se fracasser sur les rochers, des vagues capables de tout emporter sur leur passage ou de mettre en pièce une embarcation. Effet boule de neige des sens mis en éveil, on entend le bruit de l’écume qui se dissipe comme une mousse.

Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots. Ar-men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne. C’est-à-dire du monde. On le surnomme « L’Enfer des enfers » . C’est là où je me suis posé, adossé à l’océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre. Ici, tout est à sa place… et je suis à la mienne.

Après avoir « visité » les phares de Bretagne, on plonge dans les légendes. Celle de l’Ankou bien sûr – qui reviendra à différents moments du récit – et celle du roi Gradlon qui fit construire la Cité d’Ys pour sa fille Dahut.

Germain, le dernier gardien du phare, nous raconte. Il sert de fil rouge à ces différents récits. C’est par sa bouche aussi que nous découvrons la vie et les textes de Moïzez, le premier gardien du phare d’Ar-Men. Germain parle peu mais sa présence est permanente. En voix-off, il nous accompagne dans ce voyage dans le temps. Une fois qu’il nous aura raconté tout cela, il prendra le temps de se raconter à son tour. Sa confidence est inespérée ; j’étais fascinée par ce tête-à-tête.

Le dessin est vivant et chaud, les couleurs se répondent et nous fascinent. C’est dans une atmosphère où le temps est comme suspendu, où l’homme cale son rythme sur la lumière du jour et sur la météo. L’histoire s’installe doucement et on trouve naturellement notre place dans cet huis-clos où la solitude est la compagne de chaque instant. On voit le gardien s’échapper dans ses pensées. Parfois, pour peu qu’il n’y prête attention, il hallucine et laisse le flot de souvenirs le submerger. C’est ainsi que peut surgir, au moment où il s’y attend le moins, l’image de sa petite fille, apeurée par l’immensité noire de la nuit.

Avec la légende de la cité d’Ys, les couleurs crépitent, chaleureuses et lumineuses. Avec l’histoire de Moïzez, on sera dans des tons sépias. Avec Germain, le bleu envahit les planches, envahit le phare, les heures s’écoulent lentement.

On écoute ces hommes, gardiens de phare, et on saisit les rares points communs qu’ils partagent à un siècle d’intervalle. On en prend plein les yeux. On flotte entre passé et présent. On voyage entre les saisons et les périodes de l’histoire, entre l’Histoire et les légendes. On se laisse guider à en perdre toute notion du temps qui passe. On lit, tout simplement. Et je vous recommande chaudement cet album.

Ar-Men

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE
Dépôt légal : novembre 2017
96 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-7548-2336-4

Bulles bulles bulles…

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Ar-Men – Lepage © Futuropolis – 2017

Pour ce rendez-vous de la « BD de la semaine », j’avais dit en off : « Boissons à volonté pour ceux qui amènent leur album et qui souhaitent en parler »… Du coup, logiquement, il y a eu un peu de monde… 😛

Jérôme :                                        Blandine :                                          Nathalie :

EstelleCalim :                                          Maël :                                                Enna :

Saxaoul :                                            Karine :                                             Mylène :

Fanny :                                             Noukette :                                                 Natiora :

Blondin :                                          Sabine :                                               Jacques :

Hélène :                                          Amandine :                                            Khadie :

AziLis :                                                  Caro :                                            Soukee :

Eimelle :                                   Psyché des Livres :

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La mille et unième Nuit (Le Roux & Froissard)

Le Roux – Froissard © Soleil Productions – 2017

Regardez ces visuels dans le diaporama à la fin de l’article. Je vous invite à pénétrer dans cette ambiance feutrée et douillette des histoires de Shéhérazade. Magie des légendes, des contes de fées, des voyages et des épopées qu’elle a inventés pour divertir le sultan Shahriar.
Est-il encore besoin de présenter cet univers mythique et le postulat de départ qui dit que ce sultan, affecté par l’adultère de son épouse, fut blessé dans son orgueil autant que dans ses sentiments ?

Dans le palais qui domine la ville réside celui qui garantit cette vie paisible, le Sultan Shahriar. Roi sage et prudent, il n’a qu’un seul défaut : depuis la trahison de sa première femme, il s’est juré d’épouser, chaque soir, une jeune fille différente et de la faire étrangler au matin.

Jusqu’au jour où Shéhérazade, fille aînée du grand vizir, devient la nouvelle épousée. La première nuit de ses noces, Shéhérazade a proposé au Sultan de lui raconter une histoire mais elle a pris soin de ne pas la terminer, s’engageant à lui raconter la suite la nuit suivante.

Le Sultan a succombé à ses charmes autant qu’à l’exotisme de ses histoires.

Les nuits se sont succédé et nous voilà à la six cent trente-sixième nuit. Dinarzade, la cadette de Shéhérazade, s’inquiète. Toutes ces nuits à veiller risquent d’épuiser sa sœur. Elle craint aussi que Shéhérazade ne soit à court d’inspiration et se met en quête d’aller trouver de nouvelles histoires que sa sœur pourrait raconter. Dinarzade se rend au marché de Rum, là où se trouvent des vendeurs de tous horizons. Lors cette sortie, elle fait la connaissance de Nasrudin Elberakah, un jeune marchand d’étoffes devenu mendiant à la suite d’une malédiction que Lilith, l’épouse du roi Salomon, a jeté sur sa femme et sur son fils.

La Mille et unième nuit – Le Roux – Froissard © Soleil Productions – 2017

Magique cet album qui nous emporte dans un autre espace-temps. Dans un lieu où il n’est pas rare de voir surgir des dieux, des monstres fantastiques, des animaux dotés de la parole, des tapis volants. Et dans les contes de Shéhérazade. Revisiter cet univers de légendes et attraper, au détour des pages, au creux du scénario d’Etienne Le Roux, des clins d’œil aux contes racontés par Shéhérazade. Nous croiserons ainsi un marchand d’huile, un djinn, un âne, un singe, des chevaux, des chameaux… et même quelques paons qui déambulent dans la suite nuptiale.

Au dessin, Vincent Froissard nous enchante tout autant. Il utilise des couleurs bleutées sur lesquelles la nuit semble être suspendue, des couleurs ocrées qui ressortent du désert et du climat aride et sec. La ville de Rum apparaît alors comme une oasis au milieu de nulle part, un havre de paix solide ancré dans cette étendue de sable. Les contours légèrement charbonneux de tout ce qui peuple ses illustrations donne l’impression que l’ambiance est ouatée, c’est un temps où l’on prend le temps. Certains passages sont magnifiés par des dessins ornementaux qui viennent encadrer certaines illustrations, faisant ainsi profiter le lecteur de toute l’intensité contenue dans une scène.

La magie des univers oniriques diffuse ici des odeurs d’épices et des sons de musiques orientales. Superbe album qui nous accompagne vers la mille et unième nuit de Shéhérazade. La seule ombre au tableau est une fin un peu abrupte.

La Mille et Unième nuit

One Shot
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur : Vincent FROISSARD
Scénariste : Etienne LE ROUX
Dépôt légal : octobre 2017
80 pages, 16.95 euros, ISBN : 978-2-302-06393-8

Bulles bulles bulles…

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La Mille et unième nuit – Le Roux – Froissard © Soleil Productions – 2017

La Brigade des cauchemars, tome 1 (Thilliez & Dumont)

Thilliez – Dumont © Jungle – 2017

Esteban, le grand mince, orphelin. Recueilli par Albert après une violente crise de cauchemar dont il est sorti amnésique.
Tristan, plus râble dans son fauteuil roulant, le fils d’Albert, le presque frère d’Esteban.
Tous trois vivent à la Clinique Angus qui aide d’autres enfants à « guérir de leurs terribles rêves » ; tous trois forment la « Brigade des cauchemars » .

Ce jour-là, une nouvelle patiente arrive à la Clinique Angus. Il s’agit de Sarah, 14 ans, amnésique depuis trois ans… exactement comme Esteban. L’adolescente est épuisée et interroge Albert quant à la manière dont il souhaite procéder pour la guérir. Albert se contente d’être rassurant et ne dit rien à Sarah sur le fait que dès qu’elle sera en phase de sommeil profond, Esteban et Tristan vont entrer dans son cauchemar et tenter de le détruire de l’intérieur.

La Brigade des cauchemars, tome 1 – Thilliez – Dumont © Jungle – 2017

Voilà une nouvelle série jeunesse qui démarre et ce premier tome est plutôt prometteur. Franck Thilliez construit son intrigue sur un problème qui est familier aux jeunes lecteurs : les cauchemars. Le scénariste explique de manière ludique le fonctionnement du sommeil et imagine qu’un chercheur a trouvé le moyen d’entrer dans le rêve de quelqu’un. Pas de mots pompeux, pas de notions théoriques pompeuses. Il vulgarise des termes scientifiques et les mets en pratique dans cette aventure originale. Deux personnages principaux entrent en action : deux adolescents. Durant la lecture, le lecteur comprend qu’il s’agit d’identifier la peur réelle qui est à l’origine du cauchemar afin d’éradiquer celui-ci. Le principe est simple et efficace. Une partie bonus vient compléter quelques termes comme les différentes phases du sommeil ou les gadgets utilisés par les héros. Cet univers invente ainsi l’oniricum, sorte de montre qui permet aux « voyageurs » [ceux qui entrent dans le cauchemar d’un autre] de communiquer avec les membres de l’équipe qui sont restés dans la réalité. L’intrigue est bien ficelée, le dénouement cohérent annonce le début d’une mission plus importante et un mystère qu’il va falloir percer… deux points qui vont certainement servir de fil rouge dans les tomes à venir.

Au dessin, Yomgui Dumont propose un dessin assez souple, très naturel. Il n’y a pas réellement de différences entre l’ambiance graphique du monde réel et celle du monde onirique dans lequel se passe l’action. C’est fluide, agréable, des couleurs assez ternes pour un album jeunesse mais permettent de ressentir quelques frissons… brrr. Le lecteur est aussi assez proche des personnages et donc réussit une parfaite immersion dans l’univers !

Une série à suivre me semble-t-il. En tout cas ici, l’intérêt de mon jeune lecteur pour ce premier tome ne trompe pas !

Lectorat : je dirais à partir de 9-10 ans.

La Brigade des cauchemars

Dossier n°1 : Sarah
Série en cours
Editeur : Jungle
Collection : Frissons
Dessinateur : Yomgui DUMONT
Scénariste : Franck THILLIEZ
Dépôt légal : octobre 2017
54 pages, 12 euros, ISBN : 978-2-822-22160-3

Bulles bulles bulles…

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La Brigade des cauchemars, tome 1 – Thilliez – Dumont © Jungle – 2017