L’Enfant ébranlé (Xiao)

Xiao © Kana – 2020

« L’Enfant ébranlé » est le premier ouvrage de Tang Xiao traduit et publié en France. Il a la même sensibilité que « Undercurrent » , « Le Pays des cerisiers », « Les Pieds bandés » ou encore « Solanin » que l’on retrouve dans la Collection Made In (édition Kana).

Yang Hao est cet enfant qui traverse à pas de loups son existence. Il a une dizaine d’années. Hypersensible, introverti, élève studieux qui en dehors de l’école aime retrouver ses copains pour jouer aux jeux vidéo ou lire des mangas. Son quotidien, il le partage entre l’école et la vie de famille. Une famille où le père est sans cesse retenu ailleurs par son travail. Une absence qui pèse à Yang Hao. Cette année-là pourtant, son père est de retour. Son secteur professionnel est en crise et il n’a d’autre choix que d’attendre qu’on le positionne sur une nouvelle mission. En attendant, il sera à la maison. Passée l’euphorie des retrouvailles, Yang Hao déchante vite en découvrant un père qui passe la majeure partie de ses journées à jouer au mah-jong avec ses amis, butinant la vie de famille, laissant à sa femme la gérance du foyer et s’étonnant que cette dernière tienne si peu compte des projets d’avenir qu’il a pour leur famille. Yang Hao devient amer et regrette le temps où il avait une image idéalisée de son père. En quête de nouveaux repères, Yang Hao fait la connaissance de Feng Zhun, un garçon qui a la réputation d’être une graine de délinquant.

Yang Hao est à un carrefour de son enfance. Alors qu’il s’apprête à rentrer dans l’adolescence, il se retrouve face à des perspectives nouvelles et une forte envie de contester l’autorité d’un père si distant et si peu affectueux.

Le personnage est sur le fil. Il flirte avec l’interdit sans jamais toutefois se rapprocher trop près de la fine frontière qui ferait tout basculer. Il canalise ses envies et apprivoise ses peurs. Il cherche sans cesse à faire la part des choses et se raccroche à sa mère qui est son seul repère. Il s’ancre à elle, aux valeurs qu’elle lui a transmises et cherche à apprendre doucement à exprimer ses émotions, ses inquiétudes. Le support rêvé se présente à lui ; c’est ainsi qu’il va utiliser l’écriture comme une catharsis. Ainsi, il s’engouffre dans ses devoirs de rédaction pour se dire, reconstruire les liens tels qu’il aurait aimé qu’ils soient, panser les souffrances, soulager sa culpabilité, avouer une fragilité ou un acte qu’il ne parvient pas à assumer. A bas bruit, il grandit. Il mûrit mais s’émanciper fait si peur ! Dans cet apprentissage de soi, il bute car la figure paternelle qu’il avait jusque-là idéalisée est friable, imparfaite, égoïste. Les certitudes enfantines de ce garçon sont tout à coup ébréchées, ébranlées, cahotantes.

En s’ouvrant au monde, il s’ouvre également à lui et identifie peu à peu les facettes de sa personnalité. Il parvient à repérer ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Ce qu’il aime, ce qui lui fait peur. Ce qui le dérange. Son regard perd sa naïveté enfantine et ce changement est douloureux. Les belles découvertes laissent plus facilement la place à des constats qui bousculent et embarrassent.

Les dessins réalistes de Tang Xiao contiennent beaucoup de sensibilité. Rien n’est en contraste, comme si l’enfant empilait renoncements et compromis pour trouver la frontière de ses possibles et parvenir – dans les minces interstices qui lui restent – à s’épanouir sans heurter quiconque autour de lui. Le noir et blanc des planches est travaillé au lavis et à l’encre ; il nous offre une myriade de dégradés de gris. L’ambiance graphique de cet ouvrage est généreuse en détails, d’une richesse réelle. Les visages sont dessinés avec autant de précision que de douceur. Les détails (architecture, flore, objets du quotidien) sont quasiment omniprésents, ce qui donne aux décors une vraie consistance et contribue à nous ancrer dans la lecture. Graphisme et scénario forment un tout cohérent. En toile de fond, Tang Xiao montre une société chinoise encore très soucieuse des traditions (fêtes nationales, cérémonies religieuses) mais qui voit l’organisation familiale changer du fait de la réalité économique ; le système patriarcal continue à se déliter.  

Le dessin fait ressortir toute la fragilité du personnage. J’ai eu l’impression qu’il était en alerte, apeuré à l’idée de mal faire et surtout, inquiet à l’idée que ses repères volent en éclat. Et le retour de son père dans le quotidien vient justement chahuter une routine rassurante. Un père tant attendu dont la présente malmène finalement la moindre habitude, le moindre repère.

Il y a de la poésie dans la manière de raconter et de dessiner cette tranche de vie. Un peu de légèreté par-ci par-là que l’on attrape à pleine mains. Et une forme de tristesse chez cet enfant tiraillé par les désirs que les autres ont pour lui, ses propres désirs et une situation familiale dont il peine à comprendre les tenants et les aboutissants. A un âge où les jeux imaginaires occupent encore une belle part du quotidien, le personnage fait preuve d’une maturité surprenante. Cela donne une vraie consistance à l’intrigue et capte notre attention. Un album intéressant et émouvant.

L’Enfant ébranlé (récit complet)

Editeur : Kana / Collection : Made In

Dessinateur & Scénariste : Tang XIAO

Traduction : An NING

Dépôt légal : septembre 2020 / 394 pages / 19,95 euros

ISBN : 978-2-5050-8432-7

Au Pays du Cerf blanc (Chen & Li)

Au Pays du Cerf blanc, à une journée de marche de Xi’an, capitale de la province du Shaanxi, la vie suit son cours et le rythme des saisons. De mariages en récoltes, dans le village de Bailu, les traditions cimentent les rapports entre les villageois. Bai et Lu, les deux familles les plus importantes de la contrée, veillent au grain et aux respects des règles sans toutefois parvenir à éviter quelques frictions.

Au Pays du Cerf blanc, tome 1 –
Chen – Li © Editions de La Cerise – 2015

La vie suit son cours lorsque l’année 1911 se présente à la porte. Rien ne laisser présager les changements à venir mais doucement déjà, les mentalités ont commencé à changer. Certes, dans les campagnes, le vent de la Révolution ne se fait pas sentir… dans un premier temps du moins. Par la suite, les remous provoqués par les révolutionnaires, l’arrivée des soldats dans les villages reculés, la violence et leurs exactions quotidiennes vont profondément changer le visage de la Chine. L’Empereur tombe et les partis politiques s’organisent. Les Chinois ne le savent pas encore mais moins de cinquante ans plus tard, la République de Chine fera ses premiers pas, portant les espoirs de certains et balayant les inquiétudes qu’ont les autres face à ce changement radical.

Adapté du roman de Chen Zhongshi, le diptyque de Li Zhiwu est un petit bijou graphique. Ses illustrations charbonneuses d’un réalisme fou m’ont fait penser à de vieilles photos en noir et blanc. Comme par magie, le temps a été suspendu et il nous est permis de plonger dans le décor d’une époque aujourd’hui révolue. Le format à l’italienne met en valeur ces illustrations ; superbement relié, l’objet-livre que nous tenons en main est magnifique.

Le scénario est lent, factuel, loin de mon registre de prédilection habituel. Et pourtant, on se laisse prendre, on tourne les pages pour parcourir ce pan dramatique de l’histoire de la Chine.

« Au Pays du Cerf blanc » est un lianhuanhua (bande dessinée traditionnelle de la Chine populaire). Avec ce récit, on parcourt trois décennies, de 1911 à 1949. Lorsqu’on referme le second tome, le tumulte qui a agité la Chine, ses villes et ses campagnes, est un peu retombé. Sur cette durée, nous avons suivi trois générations de trois familles originaires d’une même région. Nous avons également vu un pays entre deux identités, abandonnant de force celle qu’elle avait toujours connue et en pleine quête de l’identité qu’elle revêtira un jour. Nous avons vu un peuple partagé par d’incessants va-et-vient entre ses traditions séculaires et sa liberté nouvelle, entre de vieux rituels et un élan nouveau. Les anciens seigneurs sont tombés en disgrâce, leurs vassaux les ont détrônés. Un vent de révolte a soufflé si fort qu’il en a fait tituber tout un peuple ; hommes et femmes, riches et pauvres, tous ont été tancés, ébranlés, affectés. Certains en sont ressortis plus forts mais la grande majorité n’a finalement eu d’autre choix de que subir, de courber l’échine en attendant que leur sort soit décidé. Des familles se sont déchirées puis réconciliées avant de se déchirer à nouveau. Les amertumes se sont renforcées puis assoupies. Les fiertés individuelles se sont endurcies et peu à peu, les coups bas ont été perpétrés.

Un diptyque intéressant, riche en informations et faisant intervenir plus d’une vingtaine de personnages récurrents. On s’y perd parfois, la lecture demande un minimum de concentration mais elle est d’une saveur incroyable.

L’article dédié à cet univers sur kbd.

Au Pays du Cerf blanc (diptyque)

Adapté du roman de Zhongshi CHEN

Editeur : Editions de La Cerise / Collection : La Cerise sur le Gâteau

Dessinateur & Scénariste : Zhiwu LI

Traduction : Grégory MARDAGA

Premier tome : Dépôt légal : janvier 2015 / 424 pages / 29 euros

ISBN : 978-2-918596-07-3

Second tome : Dépôt légal (tome 2) : juin 2015 / 402 pages / 29 euros

ISBN : 978-2-918596-09-7

Les pieds bandés (Li)

Li © Kana – 2013
Li © Kana – 2013

« Le bandage des pieds est l’héritage de plusieurs dizaines de générations (…). Accompli chez une enfant trop jeune, il nuira à la vitalité du pied ; plus âgée, les os seront trop durs. L’âge idéal est six ou sept ans, quand la peau est douce et les articulations tendres. (…) Je m’en souviens encore. Ma mère s’en était bien sortie. Elle a tué le coq en deux temps trois mouvements. Son sang a immédiatement détendu mes pieds. Puis elle les a pris sur ses genoux, a saisi quatre orteils dans sa main… et les a recourbés avec force contre la plante de mon pied. Un coup rapide. Avant même que je comprenne ce qui se passait, mes orteils étaient déjà resserrés en boule. Tout en appuyant sur le gros orteil, elle effectuait un bandage de la plante vers le dos du pied qu’elle serrait, en entourant le coup-de-pied et en l’entourant autour du talon. Elle répétait plusieurs fois cette opération. Ma mère ne perdait pas une minute, un coup à gauche, un coup à droite, les cinq orteils étaient enveloppés et parfaitement serrés. A ce moment-là, même si vous l’aviez voulu, vous ne pouviez plus revenir en arrière » (Les pieds bandés).

Début du XXème siècle. Chunxiu a 6 ans lorsque sa mère la confie pendant trois jours à une amie de la famille. Cette dernière est bandeuse de pieds. L’enfant s’oppose pourtant farouchement à cette pratique mais elle doit céder face à la pression familiale. Dix ans plus tard, l’adolescente a totalement intégré les codes et les traditions de son pays. Ses petits pieds sont sa fierté et lui attire de nombreux prétendants. Mais Chunxiu n’aura pas l’occasion de convoler en justes noces. Elle a 16 ans lorsque l’interdiction de bander les pieds est énoncée par la République populaire de Chine. Les femmes aux pieds bandés doivent se signaler. Chunxiu décide alors de fuir et de revenir dans sa province natale.

A l’âge de 63 ans, elle décide de revenir en ville et se fait embaucher en tant que nourrice. Chunxiu fut ainsi la nourrice de l’auteur. Elle lui racontera les vieilles légendes chinoises mais témoignera également de ce qui fut sa vie. Devenu adulte, il décide à son tour de transmettre ce pan de la culture chinoise.

Madame Chunxiu nous racontait souvent la légende de Chang’e, la période féodale, le bandage des pieds, etc. Tout cela, je n’ai pas manqué de le dépeindre sous ma plume.

Li Kunwu, l’auteur d’Une vie chinoise, aborde donc les coutumes héritées de la période féodale. Son trait redonne vie à une Chine d’antan, où il était de bon ton d’aller faire ses courses au marché, où l’attraction principale était encore l’Opéra, où les hommes portaient la natte et les femmes se bandaient pieds et seins. Quant aux pratiques de bandages de pieds, on apprend notamment dans cet album qu’il existait trois catégories de pieds bandés, la quintessence étant le lotus d’or ; les « pieds en lotus d’or » étaient le nom donné aux pieds bandés qui ne dépassaient pas la taille idéale de 7,5 centimètres !

pieds bandes

Li © Kana – 2013
Li © Kana – 2013

On assiste horrifié au premier bandage de pieds de Chunxiu et on mesure le traumatisme infligé à la fillette, on compatit à la souffrance des premiers jours puis, des années plus tard, on ressent tout à fait la fierté qu’elle a de pouvoir répondre aux canons de beauté de l’époque.

Le récit est quelque peu saccadé, s’intéressant tantôt à Chunxiu, tantôt à un membre de son entourage, tantôt à la description plus générale du contexte historique. Pourtant, à aucun moment l’auteur ne perd de vue son sujet et peu à peu, on investit cette femme meurtrie.

PictoOKUn manhua que je vous invite à découvrir à votre tour.

Le lundi 18 mars 2013 aura lieu une conférence à la Maison de la Chine – Paris (18h30) intitulée « LES PIEDS BANDES, récit en images de Liu Kunwu. Liu Kunwu – est né en 1955 dans la province du Yunann. Il présentera son travail et expliquera comment ses dessins permettent de connaître l’histoire de la Chine ».

La chronique de Marie Rameau et celle de Zaelle.

Article sur Wikipedia consacré aux pieds bandés et le dossier de Kana consacré à l’album.

Extraits :

« Mais savez-vous, une paire de petits pieds, c’est une grande jarre de larmes. A l’époque, je souffrais tant que je désirais mourir » (Les pieds bandés).

« Les pieds bandés doivent obéir aux critères suivants : menus, minces, pointus, parfumés, souples ! Menus, c’est-à-dire mignons comme tout ; minces, mais ils doivent être bien proportionnés ; pointus mais avec un angle ravissant ; parfumés avec une odeur enivrante ; et souples… vous voyez mon petit doigt ? Exactement comme cela » (Les pieds bandés).

« Ce que l’on regarde en premier chez une jeune fille n’est pas son visage, ni même son corps, mais sa paire de pieds ! Avec des petits pieds, une jeune fille peut épouser un homme de haut rang et tout le monde la respectera. Elle mangera des plats raffinés, elle aura des vêtements de satin et de soie à profusion. Tout ce qu’elle désirera » (Les pieds bandés).

Du côté des challenges :

Challenge Histoire : la tradition chinoise des pieds bandés

Tour du monde en 8 ans : Chine

Petit Bac 2013 / Partie du corps : pieds

TourDuMonde PetitBac Histoire

Les Pieds bandés

One Shot

Editeur : Kana

Label : Made In

Dessinateur / Scénariste : Kunwu LI

Dépôt légal : mars 2013

ISBN : 978-2-5050-1691-5

Bulles bulles bulles…

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Les pieds bandés – Li © Kana – 2013

Juge Bao, tomes 1 et 2 (Marty & Nie)

Juge Bao & le Phoenix de Jade
Marty – Nie © Editions Fei – 2010

Chine, début du 11ème siècle.

« L’Empire vit un véritable essor, tant d’un point de vue matériel qu’intellectuel. Une puissante économie de marché voit le jour. Mais si le pouvoir central extrêmement fort favorise une grande stabilité dans le pays, il doit en revanche sans cesse lutter contre une corruption endémique et galopante.

(…)

Juge Bao & le Roi des enfants
Marty – Nie © Editions Fei – 2010

Pour lutter contre ce fléau, l’Empereur Ren-Zong donne les pleins pouvoirs  à un juge dont la réputation s’étend jusqu’aux confins de l’Empire, le Juge Bao » (Extrait de l’Avant-propos de Juge Bao & le Phoenix de jade).

Ce polar nous plonge dans la société féodale chinoise. Chaque tome de la série développe une intrigue complète, les albums peuvent donc se lire indépendamment les uns des autres. D’un tome à l’autre, on repère une récurrence dans la manière de développer le récit, créant une certaine redondance dans la lecture. On identifie au premier coup d’œil les étapes narratives : 1/ Un état initial qui définit le cadre de l’intrigue : il met en place le lieu, l’époque, les personnages…, 2/ Un événement perturbateur ou modificateur qui remet en cause l’état initial: rencontre, découverte, événement inattendu… 3/ Une suite de transformations modifie la situation des personnages : elles peuvent prendre la forme de péripéties, de rebondissements ou de coups de théâtre. 4/ Un événement équilibrant ou élément de résolution qui annonce la résolution de l’intrigue et 5/ L’état final est celui, heureux ou malheureux, des personnages à la fin du récit.

J’ai eu l’impression que Patrick Marty construisait ses intrigues de manière mécanique autour de personnages assez stéréotypés. Le contexte historique sur lequel se construisent les enquêtes est riche et permet de se sensibiliser à la hiérarchie sociale de la culture chinoise en abordant les enjeux politico-financier à l’échelle urbaine. Il permet également de donner un aperçu de ses répercussions d’un bout à l’autre de l’échelle sociale : des indigents aux notables. Les liens tissés entre chaque élément du récit sont parfois un peu lourds, parfois prévisibles. Pourtant, malgré cette trame narrative très figée d’un récit à l’autre, le rythme de lecture est agréable, sans accélération majeure ; cela permet d’entretenir la tension tout au long des albums et de préserver le dénouement. Une fois le pot aux roses découvert, un passage final se consacre à travailler l’ouverture vers le tome suivant ; ici aussi, il y a quelque chose de très chirurgical dans cette manière de travailler : c’est propre mais dépourvu de tout affect. Enfin, la découpe de planches n’étant pas toujours opérationnelle, on reprend régulièrement la lecture de la case précédente, on balbutie sur l’ordre de lecture des cases… Le fait de proposer cet ouvrage dans le sens occidental de lecture en est-il responsable ?

Graphiquement, le trait de Chongrui Nie est assez lourd, voire inesthétique sur de nombreux passages. Si l’on remarque du premier coup d’œil la précision des visuels et la finesse du trait, quelques gênes sont à noter durant la lecture. La principale est due à la retranscription des expressions faciales et corporelles des personnages : les attitudes sont figées, le souci du détail alourdi le propos. Le rendu final donne l’impression que les visages ont été retravaillés à partir de photographies, rendant certains portraits très surfaits. Enfin, les mouvements sont mal rendus et on identifie mal les personnages (une difficulté assez prononcée car, associé à la présence régulière de nombreux noms chinois, j’avoue m’être perdue entre les uns et les autres). La mise en scène visuelle donne lieu à des attitudes très théâtralisées.

Le mélange de références artistiques (franco-berlge et manhua) crée une ambiance intemporelle que j’ai beaucoup apprécié. J’imagine aisément qu’un lecteur à qui on présenterait cette série sans plus d’informations pourrait situer sa réalisation dans les années 70-80. Mais ce dessin vieillot aide à faire ressortir une ambiance d’époque.

PictoOKMalgré tous mes griefs, je trouve que cette recette fonctionne bien. La lecture est fluide et divertissante. Je n’ai pas soufflé durant ma lecture, on se plonge rapidement dans les intrigues à la rencontre des personnages, on tente de percer le vrai du faux avec l’espoir d’y parvenir avant que le Juge Bao ne prononce le mot final. Pas de pause dans la lecture des tomes. Ce n’est pas un coup de cœur mais je suis satisfaite du dépaysement offert par cette série.

Étrange série cependant que j’aurais tendance à conseiller bien que je suis consciente que ses détracteurs seront nombreux. Pourtant, la lourdeur du trait de Chongrui Nie sert réellement la tension et l’ambiance dégagée par cette société de notables corrompus, de manipulations, de malversations et de crasse dans laquelle les plus pauvres n’ont plus qu’à se rouler. Enfin, l’objet en lui-même : un album petit format à l’italienne que l’on tient bien en main. Je poursuivrais la série et je verrais de tome en tome si cette envie persiste.

Une série prévue en 9 tomes.

Merci à Jérôme pour cette découverte !

Les avis de Littexpress, Manga News, Cédric Ferrand, Lelf et Maijo.

Une interview de Patrick Marty sur ActuaBD, sur France TV.

Juge Bao

Tome 1 : Juge Bao & le Phoenix de Jade

Challenge Petit Bac

Tome 2 : Juge Bao & le Roi des Enfants

Série en cours

Éditeur : Les Éditions Fei

Dessinateur : Chongrui NIE

Scénariste : Patrick MARTY

Dépôt légal : janvier 2010 (tome 1) et avril 2010 (tome 2)

ISBN : (tome 1) 978-2-35966-000-5 et (tome 2) 978-2-35966-001-2

Bulles bulles bulles…

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Juge Bao, tomes 1 et 2 – Marty – Nie © Les Éditions Feï – 2010

Docteur Du Ming (Han & Zhang)

Docteur Du Ming
Han – Zhang © Casterman – 2008

Du Ming est un jeune interne lorsqu’il rencontre Zhang Qian, étudiante en médecine. Ils butinent dans leurs études, n’assistant qu’aux cours qui les intéressent et prennent l’habitude de se retrouver sur la terrasse du toit de leur école. Zhang voue rapidement une admiration insensée pour Du Ming et une tendresse particulière s’installe entre eux.

Le diplôme en poche, ils trouvent un poste dans des hôpitaux différents et leur amitié se délite. Ils se voient ponctuellement, Zhang entretient une correspondance à sens unique avec Du Ming. Les choses basculent le jour où Du Ming apprend que la jeune fille s’est suicidée. Il se lance dans une (en)quête personnelle dont on va progressivement découvrir les motivations.

Etrange, mélancolique et captivant. Voilà en trois mots comment je vois ce thriller médical qui m’a prise au dépourvu. Repérés lors de ma participation au « Challenge BD » de MrZombi, les visuels proposés dans la critique de flof13 m’ont donné envie de lire ce manhua qui adapte un roman de Jinglong Han. Seule aux commandes, Jing Zhang campe un univers cohérent qui ne se dévoilera que vers la fin et ça… c’est assez jouissif.

C’est une rencontre dans un lieu insolite qui nous emmène progressivement dans les méandres de ces planches où les contrastes sont permanents. Avec une certaine poésie, les thèmes de la vie, de la mort mais surtout du suicide sont évoqués. Une dualité que l’on retrouve chez Zhang, farouche et dévergondée, ambigüe sur ses sentiments et son rapport à la mort. Quant à Du Ming, tantôt placide tantôt hautain, tantôt solitaire tantôt confident et assez touchant quand il navigue entre ses souvenirs et la réalité pour comprendre le geste de la jeune fille. Passé et présent, une nouvelle dualité de ce récit, les enchaînements sont fluides, cohérents, l’auteure ne nous perd pas et ressert lentement l’étau du thriller. L’essentiel de l’histoire se focalise autour de Du Ming et de Zhang Qian, personnages mystérieux aux réponses énigmatiques qui tantôt provoquent, tantôt appellent à l’aide. Les mots s’entrechoquent, vérités crues dites avec innocence. Culpabilité, nostalgie, regret…

… ces sentiments, Jing Zhang va s’aider des dessins pour les faire ressortir. Crayon et palette graphique proposent ici des ambiances graphiques douces, alternant gros plans et grands angles de façon harmonieuse, le dessin sait être aérien aux moments opportuns. Les jeux d’ombre et de lumière matérialisent les décors, leur donne une âme et accentuent l’ambivalence des personnages. Ces personnages effrontément beaux m’ont fascinée, inquiétants parfois, fragiles… souvent. Je n’ai pu m’empêcher de faire le parallèle avec Orange, un manhua de Benjamin, dans lequel les expériences graphiques sont assez proches de celles de Jing Zhang pour un résultat quasi identique : la douceur et la beauté des dessins (en partie des photos retouchées) contrastent fortement avec la dureté du thème (le suicide). Ici toutefois, la cohérence du récit est préservée ce qui n’était pas le cas pour Benjamin. Je n’ai pu m’empêcher non plus de penser à Undercurrent car  j’y ai retrouvé la même mélancolie, le même vague à l’âme.

Une lecture que je partage avec Mango.

Mango

PictoOKJ’ai aimé cette ambiance particulière, ce fort contraste entre la beauté des dessins et la noirceur du récit mais j’invite  les âmes sensibles à s’abstenir de cette lecture (quelques scènes difficiles à soutenir). La vie, la mort, le suicide… des sujets qui naturellement se nourrissent de fantasmes et de peurs. Sur de tels sujets, je crois qu’il faut se « le sentir ». Certains pourront trouver le récit malsain et les ambiances glauques, d’autres se perdront dans la beauté des visuels ou l’envie de percer à jour Du Ming… Je pense qu’il n’y a pas de demi-mesure pour cette lecture : ça passe ou ça casse.

D’autres avis : la chronique de Sceneario, de le Kinorama, celle de flof13 qui m’a fait découvrir cet album et celle de orient-extreme.net (attention, ça spoilie sur les deux derniers avis).

Extraits :

« – Tu as entendu parler de moi peut être ?
– …
– Qu’est-ce qu’on t’as dit ?
– On dit en médecine  clinique… Zhang Qian le fait pour 10 Kuais* » (*1 euro) (Docteur Du Ming).

« – Tu sais comment tu aimerais mourir ?
– Je me suiciderais, je pense. Pour garder l’embarras du choix » (Docteur Du Ming).

« – Ça te fait peur la mort ?
– Non, ça m’est égal de vivre, mais je n’ai pas de raison de mourir. Si j’avais une bonne raison, peut-être… Peut-être que je pourrais mourir » (Docteur Du Ming).

« La vie est un despote. Elle ne nous rend heureux que si l’on se résigne. Et finalement nous ne sommes pas heureux » (Docteur Du Ming).

Docteur du Ming

One Shot

Éditeur : Casterman

Collection : Hua Shu

Dessinateur : Jing ZHANG

Scénariste : Jinglong HAN

Dépôt légal : juin 2008

ISBN : 978-2-203-01557-9

Bulles bulles bulles…

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Docteur Du Ming – Han – Zhang © Casterman – 2008

Orange (Benjamin)

Orange
Benjamin © Xiao Pan – 2006

« C’est moi, Orange. Je suis une enfant super-vaniteuse, super-déséquilibrée, super-attachante, super-déprimée et super-sensible ».

Elle est lycéenne et fatiguée de vivre. Le jour de son suicide, elle rencontre Dashu, jeune homme au comportement quelque peu déstabilisant…

Le malaise d’une partie de la jeunesse chinoise est au cœur de cet ouvrage… A vrai dire, je trouve qu’il fait assez écho à celui de la jeunesse occidentale : des ados en mal de vivre, ils recherchent affection et reconnaissance, leur horizon professionnel est incertain… On ne coupera pas à l’inévitable «personne ne m’aime» dit plus poétiquement : « Je vis dans une souffrance terrible. Une souffrance ineffable (…) je suis entourée d’égoïstes, personne ne fait attention à moi, personne ne s’intéresse à moi ». Le rythme de récit est fluide, agréable mais rempli d’une mélancolie incroyable.

Les teintes de bleus, en majorité, seront complétées par un panel de couleurs plus large que dans Remember. Résultat : un univers plus vivant, moins haineux mais étouffé par un pessimiste latent. Tantôt paisibles, tantôt tumultueuses, les ambiances graphiques se chahutent ici. Le dessin est léché, maîtrisé. Les formes et les traits des personnages, tour à tour précis ou suggérés, laissent une grande liberté dans l’interprétation que le lecteur peut faire (degré de souffrance, force du cri poussé par le personnage, puissance du coup porté…). Aucune imprécision pourtant, le trait est juste.

La postface de Benjamin : coutumier du fait (?), il examine à la loupe son état d’esprit d’homme/auteur. Un artiste très critique sur ses productions et visiblement soucieux de donner des clés de compréhension au lecteur : contexte financier, situation affective… dans lesquels il était au moment de l’écriture de ses fictions. Une approche très intéressante, celle de Remember l’était déjà tout autant.

pictobofJe préfère de loin Orange à Remember. Ensuite, nous y retrouvons la même mélancolie et les questions existentielles de jeunes qui font le grand écart : un pied dans l’adolescence qui touche à sa fin et un pied dans la vie active qui va débuter. Les lamentations d’Orange sont omniprésentes. Cette jeune fille n’est pas disposée à être constructive et les pensées suicidaires qu’elle nourrit alimentent en permanence cette position de victime qu’elle défend farouchement. C’est typiquement le discours qui peut accrocher les jeunes fragiles… ouvrage à mettre dans des mains sûres tout de même car la manière dont la question du suicide est ici abordée peut être interprétée par certain comme une invitation.

Dans Orange et Remember, je suis impressionnée par la qualité du dessin, mais je n’adhère pas aux récits. Une certaine difficulté à doser cette ambivalence entre engouement et désaccord. Je suivrais pourtant cet auteur avec attention mais attendrais qu’il ait finit de régler ses comptes avec le post-ado qu’il a été avant de reprendre la lecture de ses albums.

Autre album de Benjamin sur ce blog : Remember.

Extraits :

« On pourrait briser notre coquille et dire en rigolant que ça va, que ce n’est qu’un jeu, qu’on n’a jamais été vivant » (Orange).

« Il m’arrive parfois de ,sortir la nuit avec toutes sortes de gens bizarres : des camarades d’école, les nouveaux mecs de mes copines, des inconnus friqués… en fait, je n’aime ni les gens louches, ni les endroits qui craignent. Mais à part transgresser les règles, qu’est-ce qui peut me prouver que je suis bien vivante » (Orange).

Orange

One Shot

Éditeur : Xiao Pan

Dessinateur / Scénariste : BENJAMIN

Dépôt légal : novembre 2006

ISBN : 2-940380-27-9

Bulles bulles bulles…

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Orange – Benjamin © Xia Pan – 2006

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