Suiza (Belpois)

Belpois © Gallimard – 2019

« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.

Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse. »

 

C’est l’histoire de Tomàs. Sa confession. Immédiatement, dès les premiers mots, on pressent la douleur et le drame. Tomàs a bientôt 40 ans. Il est veuf. Seul. Il est doté d’une belle exploitation agricole. En Galice. Un morceau de campagne qui le remplit de puissance et de fierté. Son bout de pays. Sa terre. C’est tout ce qu’il a. Tomàs y travaille sans relâche, aidé par Ramón, le vieux. Son ouvrier agricole de toujours. Comme un substitut de père.

Tomàs a un cancer. Un cancer tout neuf qui vient d’être découvert. Un cancer de merde. Un cancer des poumons bien dégueulasse. Tomàs angoisse. Seul. Il va mourir, c’est sûr….

Tous les midis, parfois même le soir, Tomàs et Ramon mangent chez ce vieux débris d’Alvaro qui cuisine comme personne. Ce midi, derrière le bar, il y avait Suiza. Une femme. Belle à en coupé le souffle. Conne un peu non ?

Ce midi, la vie de Tomàs a basculé. Il est devenu comme fou. Fou de désir. Fou de vie. Fou, fou fou. Il veut Suiza. Il la veut de toutes ses forces. Tomàs est un prédateur.

« J’ai laissé faire tout à coup, je ne pouvais plus lutter, je m’épuisais à tenter de l’oublier. Je bandais gentiment, pépère, pas énervé.
J’ai pris ma décision, elle est tombée comme un couperet d’évidence. De toute façon je n’avais plus le temps devant moi pour les fioritures. Finalement, j’irais au bar, ce soir-là, pour sentir encore cette femme. Cette perspective m’a rassuré. J’irais ce soir. Mes lèvres étaient des babines qui découvraient mes dents blanches de bête sanguinaire, en un sourire que je voulais féroce. Pour un peu, j’aurais tendu le cou et j’aurais hurlé à la mort toute ma rage et mon envie.
J’ai programmé en toute conscience que, ce soi-là, j’irais chez Alvaro. J’avais un plan de tueur à gages, simple et précis, méthodique. Je la verrais, j’attendrais qu’elle sorte, je la coincerais et je la baiserais.
Peut-être même bien devant tout le monde. »

Et puis, l’histoire prend un autre chemin, plus doux, paradoxalement. C’est pas complètement le bonheur ni la douceur mais ça y ressemble un peu… Tomàs et Suiza vont s’approcher (c’est peu de le dire !), s’apprivoiser, se reconnaître, s’aimer peut-être…

« Les manques lui ont fait une fragilité d’œuf, alors qu’ils t’ont donné une carapace de tortue. Elle seule sait te l’enlever sans t’arracher la peau, toi seul sait la protéger comme elle le souhaite, sans la casser. Vos deux faiblesses mises ensemble, ça fait quelque chose de solide, une petite paire d’inséparables. C’est pas souvent, mais des fois, quand tu mélanges bien deux malheurs, ça monte en crème de bonheur. »

Et puis l’histoire continue et moi je ne dis plus rien si ce n’est vous encourager fort fort à lire ce livre. D’abord parce que l’écriture est remarquable, libre, crue. Pleine d’ironie. Mordante. Comme la vie. Un brin cruelle aussi. Absolument réjouissante. Et que le récit est implacable. Incroyablement maitrisé. Il est à tomber ! Et surtout, impossible à lâcher ….

J’ai tout aimé dans ce livre. Tout. Suiza est mon coup de cœur des 68 premières fois.

(Pour découvrir tous les romans de la sélection et les billets c’est par là : https://68premieresfois.wordpress.com/ )

Extraits

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»

 

« La vie était rude ici, nous étions loin de tout, nous vivions dans une autarcie presque complète. Nous avions l’habitude de nous priver de tout, d’économiser. Le moindre morceau de viande, le moindre poulpe prenaient une valeur inestimable. Des générations sous le joug de la pauvreté, et une crise qui nous avait impactés de plein fouet, rajoutant une couche de difficulté. La dureté était devenue plus vive, nous étions comme des pierres, surprises par une gelée d’hiver. Le plus frappant était qu’habitués à nous priver, et ne pouvant le faire davantage, nous étions devenus économes jusque dans nos sentiments, nos rapports aux autres. Nous parlions peu, juste pour dire l’essentiel, voire l’indispensable. Nous nous en tenions au strict minimum. Nous ne savions plus faire avec la douceur. Les valeurs étaient toujours les mêmes, l’amitié, l’honneur, l’amour, le respect, mais nous ne les exprimions plus qu’en actes, eux aussi réduits à l’extrême. La parole avait disparu. Le bonheur était fugace, presque un miracle et souvent culinaire. Un bon verre de vin, une bonne assiette de viande, un pain gris qui tenait au ventre nous ravissaient plus sûrement qu’un compliment. »

Bénédicte Belpois, Suiza, Gallimard, 2019.

Infinity 8, tome 1 et 2 (Trondheim & Zep & Bertail & Vatine)

Trois fascicules d’une trentaine de pages dans chacun de ces tomes. Des fascicules prépubliés en 2016 et vendus en librairie. Le postulat de départ est un vaisseau de croisière ultra-rapide et immense, l’Infinity 8 qui – à un moment donné de son voyage – est contraint de s’arrêter, un étrange obstacle l’empêchant de poursuivre son trajet. Après avoir demandé de l’aide, le Capitaine du vaisseau décide d’envoyer des agents pour mener l’enquête et comprendre ce qui se passe. Au moment où chacun d’eux entre en fonction, il ouvre une fenêtre temporelle de huit heures dans lequel il fait entrer un agent qui doit explorer un futur probable. Il peut répéter cette opération à huit reprises.

L’occasion pour le lecteur d’explorer le potentiel narratif de ce postulat de départ et d’en vivre huit déclinaisons possibles. Huit agents, huit missions, huit équipes d’auteurs.

tome 1 – Trondheim – Zep – Bertail © Rue de Sèvres – 2017
tome 1 – Trondheim – Zep – Bertail © Rue de Sèvres – 2017

Un voyage dans l’espace en direction d’Andromède. A bord de l’YSS « Infinity », un vaisseau ultra-rapide, l’agent Yoko Keren est chargée de la sécurité des 880000 passagers. Parmi cette population en transit dans l’espace, près de 257 races différentes dont 1583 humains. Yoko, quant à elle, profite de cette mission pour trouver le géniteur parfait. Avec son petit scanner portatif, « Twip twip ! », elle débusque les eczémas, asthme et autres « tares » qu’elle veut à tout prix éradiquer du patrimoine génétique de sa progéniture.

Pendant le trajet, l’Infinity rencontre un obstacle de taille qui oblige le capitaine à arrêter le vaisseau. C’est à l’agent Keren qu’on demande d’intervenir.

« -Il a été bloqué par un amas d’artéfacts hétéroclites dont la totalité équivaut à la taille d’un système solaire. (…)
– Quels genres d’artéfacts ?
– Des vaisseaux, des bouts de planètes, des monuments, des morceaux de villes satellitaires, des débris…
– C’est un dépotoir ?
– C’est à vous de le découvrir.
– Quoi ? Vous m’avez appelée pour que je fasse les poubelles ?
– C’est l’idée générale, mais on peut aussi avoir des rapports sexuels une fois la mission achevée.
Twip Twip !
– Non… Aucune chance ».

L’Agent Yoko Keren va donc devoir sortir pour repérer les lieux et les sécuriser si nécessaires. Mais la situation va échapper à tout contrôle.

Pour le premier tome, le duo ZepLewis Trondheim se forme côté scénario tandis que Dominique Bertail se penche sur la partie graphique. L’ensemble donne un album décapant, tant au niveau des répliques que du dessin. Avec un certain sens de la répartie, un brin de mauvaise foi et beaucoup de panache, les bases de l’aventure sont posées et vont être dépliées à un rythme soutenu. Le récit ne souffre (presque) aucun temps mort et l’intrigue avance joyeusement vers son dénouement. Dominique Bertail quant à lui semble prendre plaisir à faire évoluer la jeune Yoko, plantureuse et musclée, futée et caractérielle, dans un décor improbable. Le sang gicle, des vaisseaux aux tailles colossales flottent majestueusement dans l’espace et en toile de fond, la galaxie qu’on a à peine le temps de regarder tant on saute d’une action à l’autre. Un bon space opéra qui s’ouvre avec cette série atypique.

Au bout du compte, le « reboot temporel » se referme et on se retrouve au point de départ, juste avant que le Capitaine n’enclenche le reboot.

tome 2 – Trondheim – Vatine © Rue de Sèvres – 2017
tome 2 – Trondheim – Vatine © Rue de Sèvres – 2017

« Reboot à bord de l’Infinity 8 ! La première mission ayant tourné court suite à l’attaque d’une espèce nécrophage, le Capitaine, capable d’explorer plusieurs futurs alternatifs, lance une nouvelle trame temporelle et active un nouvel agent. L’incontrôlable Stella Moonkicker ne disposera à son tour que de 8 heures pour explorer la nécropole et en découvrir l’origine » (quatrième de couverture).

Nouveau regard sur les difficultés du vaisseau de croisière, on repart au début de la première fenêtre de 8 heures mais cette fois, on la passe en compagnie d’un autre flic, une autre femme au caractère bien trempé, aux formes généreuses, à la répartie redoutable, bourrée de mauvaise foi, adorant le sarcasme et… les selfies. Ultra-connectée aux réseaux, elle mène de front sa mission tout en soignant son image auprès de ses followers.

Lewis Trondheim se charge du filage narratif et on retrouve le ton alerte et bourré d’humour dont on avait déjà bénéficié dans le premier tome. Cette fois pourtant, on navigue au milieu d’une autre ambiance graphique ; les formes sont plus nettes, un rendu très travaillé que ce soit au niveau du dessin ou de la couleur. Olivier Vatine (« Aquablue », « Carmen McCallum »…) s’éclate et maîtrise parfaitement l’évolution de ce genre de personnage au tempérament très prononcé (j’y faisais référence plus haut mais on l’a déjà vu faire évoluer Carmen, mais aussi Cixi dans « Lanfeust » ou Atalante dans la série éponyme). Le côté très punchy colle parfaitement à l’ambiance et au rythme percutant de l’album. Aucun risque de s’ennuyer ici et, cerise sur le gâteau, on en profite pour donner un bon coup de pied aux fesses d’Hitler revenu d’entre les morts.

PictoOKUne nouvelle série qui démarre tambours battants et si elle me fait sortir de ma zone de confort côté lecture, ça m’étonnerait que je manque les prochains tomes !

Infinity 8

Tome 1 : Romance et Macchabées
Série en cours (8 tomes au total)
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Dominique BERTAIL
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & ZEP
Dépôt légal : janvier 2017
96 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-257-9

Infinity 8

Tome 2 : Retour vers le Führer
Série en cours (8 tomes au total)
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Olivier VATINE
Scénaristes : Lewis TRONDHEIM & Olivier VATINE
Dépôt légal : janvier 2017
96 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-259-3

Bulles bulles bulles…

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Infinity 8, tomes 1 et 2 – Trondheim – Zep – Vatine – Bertail © Rue de Sèvres – 2017