Chronosquad, tome 4 (Albertini & Panaccione)

Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Résumer les trois derniers tomes sans spoiler est quelque chose d’impossible.

Résumer ces derniers tomes en réussissant à être cohérente est au-dessus de mes forces. Alors je triche un peu (beaucoup) et je propose une photo de l’encart inséré au début de ce dernier tome.

Chronosquad, tome 4 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Lecteur, ne m’en veut pas de te simplifier les choses 😛

(Tu peux cliquer sur l’image pour l’agrandir mais sache qu’elle dévoile des éléments que tu préférerais peut-être ne pas connaître avant de te lancer dans la lecture…)

Il y avait donc un certain nombre de nœuds à démêler et je me demandais bien comment les auteurs allaient s’y prendre pour 1/ défaire la pelote en un seul tome et 2/ proposer un dénouement cohérent et qui n’est pas plié dans les 10 dernières pages.

Encore tout un imbroglio d’intrigues temporelles aussi diverses que variées. On se retrouve au Moyen-Age, dans l’Egypte Antique, à Londres au début des années 80, à la Révolution Française… ça pulse dans tous les sens, les Chronosquads sont partout… et nulle part. Giorgio Albertini les étouffe, les sert dans un étau. Le scénario est riche, trop peut-être. Le résultat : le lecteur ne sait plus où donner de la tête. Quelle est la piste à suivre ? Où le scénariste souhaite-t-il en venir ?

Et puis, magie de la narration, comme si on ôtait la soupape du couvercle d’une cocotte-minute, la pression s’évacue d’un coup et toutes les pièces du puzzle trouvent leur place. Magie car avec une bonne dose d’humour, rien n’est forcé. Ce qu’on ne comprenait pas jusqu’alors devient compréhensible, des questions laissées en suspens dans les tomes précédents trouvent enfin leur réponse et on se rend compte que rien n’a été laissé au hasard dans l’histoire. Car effectivement, jusqu’au milieu de ce tome, j’ai vraiment douté que le scénariste serait capable de nous apporter la preuve qu’il parviendrait à exploiter toute la matière qu’il avait sur son plan de travail.

Au dessin, on parvient à souffler sur certains passages muets mais ces trêves d’une poignée de pages nous laissent assez peu de répit avant que la course ne reprenne. Grégory Panaccione n’a molli sur aucun tome, rien qui ne permette de percevoir une hâte quelconque dans ce travail créatif. Il a tout de même livré quatre tomes en un an ! Plus de 900 planches !!! A croire que Gregory Panaccione était H-24 sur la série ! Mais je ne me plains pas car c’est tout de même très agréable pour un lecteur ce rythme de parution trimestrielle.

Quoi qu’il en soit, et à la lumière des dernières explications, je crois que le lecteur à tout à gagner à faire seconde lecture. Quoi qu’il en soit, Chronosquad est une série fort sympathique !

Chronosquad

Tome 4 : Concerto en La mineur pour timbales et grosses têtes
Tétralogie terminée
Editeur : Delcourt
Collection : Neopolis
Dessinateur : Gregory PANACCIONE
Scénariste : Giorgio ALBERTINI
Dépôt légal : septembre 2017
248 pages, 25.50 euros, ISBN : 978-2-7560-7416-0

Bulles bulles bulles…

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Chronosquad, tome 4 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Chronosquad, tomes 1 et 2 (Albertini & Panaccione)

tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016
tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016
tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017
tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Un appel du Professeur Korais en pleine nuit l’informe que sa candidature est retenue et qu’il est attendu le plus tôt possible au bureau des Chronosquad. Les Chronosquad sont une équipe d’agents – flics – surentraînés et dont la mission consiste à intervenir auprès des chronotouristes délictueux.

Lui, c’est Télonius Bloch… spécialiste du Moyen-Age… voire de l’Antiquité même si ce n’est pas son domaine. En tout et pour tout, il a suivi la formation des agents Chronosquad mais n’a pas eu réellement d’occasion de pratiquer depuis et les résultats de la formation n’étaient pas terribles. Les Chronosquad « sont des agents régulateurs des voyages temporels et des couacs qui peuvent en découler, car la pratique s’est popularisée. Pour 10999 euros à peine, vous pouvez désormais partir 30 jours en Egypte antique en formule tout inclus (ce qui correspond à 1 jour et 1 heure en 2016, quoi que cela varie selon le lieu et l’époque de la destination) » (extrait présentation Delcourt).

Voilà donc Télonius positionné sur une mission qui va l’emmener en Egypte antique. Au compteur temporel, « il est 10h25 et nous sommes le 27 juin 2574 avant J.C. ». Aux côtés de deux Chronosquad aguerris, Mümin Beylogu et Liz Penn, Télonius tente d’apporter ses connaissances pour démêler ce sac de nœuds et retrouver les deux adolescents.

Drôle de temps… drôle de rapport au temps. Etrange société qui s’octroie tous les droits, y compris celui de se payer le luxe de chambouler des périodes historiques jusque-là préservées. Sous les affiches racoleuses des agences de voyages temporels, des prix faramineux concurrencent à peine l’effet qu’induit un slogan tout aussi aguicheur, réelle promesse de faire un pied de nez… au temps.

Chronosquad, tome 1 - Albertini - Panaccione © Guy Delcourt Productions - 2016
Chronosquad, tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016

Pour son baptême dans le monde de la bande dessinée, Giorgio Albertini dépoussière le fantasme du voyage temporel. Les ingrédients sont bien dosés : dans une société prise dans son rythme infernal (métro-boulot-dodo), quoi de plus naturel que de vouloir rentabiliser au maximum ses périodes de vacances. Imaginez votre réaction si on vous annonçait qu’un seul jour de congé posé dans votre présent vous permet d’accéder [dans un autre espace-temps] de 30 jours de vacances ! Le petit « hic » est… le tarif de la prestation.

Giorgio Albertini enfonce le clou et exploite tous les travers de l’humanité : consumérisme, course aux profits, transgressions des règles, magouilles et corruption, réseaux parallèles et/ou clandestins. Sans compter les médias qui font leurs choux gras du moindre fait divers… Les Chronosquad – flics spécialisés qui interviennent pour épingler les chronotouristes qui ne respectent pas les règles des voyages temporels – nous sont vite assez sympathiques. Le scénariste s’appuie sur un trio de personnages aux caractères bien campés : la belle Liz Penn, compétente, perfectionniste, intransigeante avec elle-même comme avec les autres. A ses côtés, le solide Beylogu est un homme qui a le cœur sur la main et qui risquerait sa vie pour protéger ses coéquipiers que l’impressionnante stature et les kilos de muscles. Celui qui fait tache est donc Bloch… gringalet, courageux mais pas téméraire, incompétent et inexpérimenté, brouillon aussi bien dans sa manière de se déplacer que dans ses gestes ou la manière de gérer ses émotions… Il a la fraicheur et la spontanéité d’un gamin de six ans mais il dispose d’un sens de l’observation redoutable. Et ce sont finalement ces deux derniers traits de personnalité qui vont légitimer sa place dans le trio. Le regard décalé qu’il porte sur son environnement donne aux enquêtes une direction inattendue ! La mayonnaise prend vite entre ces trois-là et c’est ce qui donne le « la » au scénario : son ambiance et son tempo. Entre les incartades romantiques et naïves de notre apprenti flic et les deux Chronosquad expérimentés qui relativisent, la complicité et le respect s’installent vite, laissant toute la place à des échanges bourrés d’humour, de taquineries et la possibilité à l’enquête policière d’avancer.

Grégory Panaccione illustre avec malice des situations souvent cocasses. Il épaule parfaitement le scénariste grâce à son talent et la facilité qu’il a de dessiner n’importe quelle situation. La preuve en est puisque l’illustrateur a réaliser plusieurs albums muets. Avec le génialissime « Un Océan d’amour » (réalisé avec Wilfrid Lupano), il nous avait fait traverser la moitié du globe. Mais avant, il avait réalisé seul « Toby mon ami » ou « Match« , un album muet que je n’ai pas lu mais dont j’ai vu quelques séquences plutôt savoureuses (on pourra d’ailleurs trouver un air de famille entre l’un des personnages de ce match de tennis et Télonius [l’apprenti Chronosquad] si ce n’est que Télonius a la silhouette d’une feuille de cigarette tandis que la bedaine du joueur de tennis n’a rien à envier à celle de Gérard Depardieu).

Avec « Chronosquad« , l’illustrateur agrandit son terrain de jeu, le pousse jusqu’aux quatre coins du globe et l’étale de la Préhistoire à nos jours ! Au dessin, Grégory Panaccione est à l’aise et ça se ressent. Qu’il y ait du texte ou qu’il n’y en ait pas, il s’amuse avec l’espace de la planche, le séquence, joue des angles de vue… plongée, contre-plongée, gros plan… son récit graphique est fluide. Prenant.

Ce coup de crayon agile nous régale de tronches très expressives, tantôt déconfites tantôt hyper joviales (et toute la palette d’expression qu’il y a entre ces deux extrêmes). On savoure aussi bien les nombreux passages muets que les passages dialogués. Les planches font la part belle à des scènes pétillantes où le comique de situation, de gestes, de mots… embarque le propos dans son mouvement. Puis Panaccione change de couleurs, indiquant que l’heure est venue d’être plus sérieux. Le dessinateur guide son lecteur dans les émotions et les ambiances, on est à l’affût du moindre rebondissement, du moindre indice…

PictoOKOui… j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ces deux tomes. L’enquête assez simple en apparence se complexifie à mesure qu’on avance dans la lecture. Du simple avis de recherche de deux ados en fugue on se dirige progressivement vers une enquête plus complexe aux ramifications multiples. En parallèle, le personnage principal se révèle et quitte lentement sa coquille d’adulescent.

Le troisième tome de la tétralogie devrait arriver en mai 2017. Vivement !

Chronosquad

Tome 1 : Lune de miel à l’âge du bronze
Tome 2 : Destination révolution, dernier appel
Tétralogie terminée
Editeur : Delcourt
Collection : Neopolis
Dessinateur : Grégory PANACCIONE
Scénariste : Giorgio ALBERTINI
Dépôt légal tome 1 : octobre 2016
240 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7413-9 –
Dépôt légal tome 2 : janvier 2017
218 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7414-6 –

Bulles bulles bulles…

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Chronosquad, tomes 1 et 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016 et 2017

Mémoires de Viet Kieu, tome 3 : Les Mariées de Taïwan (Baloup)

Baloup © La Boîte à bulles – 2017
Baloup © La Boîte à bulles – 2017

La République Démocratique de Chine… Formose… autrement dit Taïwan.

Ile riche, hyper-industrialisée, à la pointe de la technologie. Les compteurs sont au beau fixe. Ce bouillonnement économique va croissant à mesure que l’on se rapproche de Taipei. Ville florissante, vivante, où grouillent près de 3 millions d’habitants et des étrangers, expat, cosplayers et/ou touristes, qui viennent des quatre coins du globe. Mais derrière cette attractivité, derrière la façade, une autre réalité, sinistre, crue…

Les femmes taïwanaises se sont émancipées et sont désormais très attachées à leur statut social ; elles entrent dans les études et ambitionnent une carrière professionnelle qui leur permet de s’épanouir. De fait, elles tournent le dos à la représentation traditionnelle de la femme et refusent désormais d’endosser le costume de l’épouse docile qui se consacre uniquement à l’entretien du foyer et à l’éducation des enfants. Conséquence : le taux de natalité est en chute libre. De leurs côtés, les hommes taïwanais « n’ont pas su s’adapter à la modernité soudaine du pays ». Ils cherchent à fonder un foyer, à recréer le cadre familial qu’ils ont connu dans leur enfance. Ils se tournent vers des agences matrimoniales capables de leur « fournir » la femme capable de répondre à leurs attentes. Les agences organisent des rencontres de groupes et généralement, le mariage est arrangé en quelques jours.

Chers amis, merci d’avoir patienté. Nous allons pouvoir commencer les présentations dès à présent ! Voici un premier lot de jeunes femmes, toutes issues de la campagne et élevées avec de saines valeurs traditionnelles.

Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017
Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017

C’est cette pratique honteuse, ces transactions humaines, ce commerce lucratif qui ont conduit Clément Baloup à se rendre sur l’Ile de Taïwan et ainsi poursuivre les recherches qu’il a entreprises sur la diaspora vietnamienne (et dont il a déjà fait état dans « Quitter Saigon » et « Little Saigon », les deux premiers tomes de la série « Mémoires de Viet Kieu »). Car les chiffres de ce commerce marital sont éloquents. L’auteur mentionne effectivement que « près de 12% des enfants du pays ont une mère originaire des pays du sud-est asiatique, et 70% de ces mères sont vietnamiennes ».

Il semblerait que 90% des vietnamiens présents sur l’ile soient en fait des vietnamiennes venues ici dans le cadre de mariages arrangés avec des hommes taïwanais. Elles seraient cent mille.

Et l’absence de marge de manœuvre qui conditionne la décision de ces femmes d’accepter ces mariages… Ce sont des filles issues de familles pauvres et qui, à la majorité, veulent aider financièrement leurs parents. Dès qu’elles ont mis un doigt dans l’engrenage, et même si elles souhaitent se rétracter, leur réalité financière impose un autre diktat.

– Mais si on n’en trouve aucun à notre goût, rien ne nous oblige à dire oui ! (…)
– Sauf qu’il y a eu des frais pour te faire venir jusqu’ici, pour que tu aies ta chance. Le transport, l’hébergement, la nourriture, tout ça n’est pas gratuit. C’est moi qui ait payé. Si tu t’en vas, il faut que tu rembourses ta dette

Des langues qui se délient difficilement. Clément Baloup est resté plusieurs semaines à Taïwan pour réaliser son reportage. Sur place, il peut compter sur le soutien de deux journalistes et de quatre travailleurs sociaux. Il rencontre ainsi 24 femmes immigrées. Seuls « deux hommes d’ici ayant épousé des vietnamiennes ont accepté de me parler… »

Les interlocuteurs placés au sommet de l’iceberg (salariés d’agence matrimoniales, …) sont muets comme des tombes sur la situation. Tout le monde semble fermer les yeux sur ce qui se passe. Les vietnamiennes sont frileuses, elles ne livrent que des bribes de leur vie sans forcément manifester l’envie de s’étendre davantage. L’une d’entre elle reconnaitra pourtant que le fait d’avoir parlé lui fait du bien. Conscient qu’il ne peut pas forcer la parole de ces femmes, Clément Baloup propose une histoire [fictive] transversale qui relie toutes les autres (réelles). Cela permet d’avoir accès à un récit de vie dans son ensemble et d’organiser le reportage. Le lecteur accède donc à une vision assez complète de la situation et cela va des raisons qui amènent les vietnamiennes à accepter ces mariages, à s’expatrier à Taïwan et le quotidien avec lequel elles doivent ensuite composer.

L’ambiance graphique sombre où des bleus métalliques et des marrons mènent la danse. Le dessin de Clément Baloup est précis, il lèche les corps fragiles et n’épargne pas ceux des prédateurs. La laideur intérieure de ces derniers les rend difformes, la pointe du crayon s’affute sur leurs silhouettes, hachure leurs traits, les balafre. Les hommes grimacent et leur apparence se transforme au fil des cases pour prendre apparence animale. Face à eux, des femmes déracinées, à peine croquée par le dessinateur qui respecte ainsi leur pudeur, leur peur de dire les choses… leur intimité.

PictoOKVu du Vietnam, Taïwan est un eldorado. Pour ces femmes pauvres, c’est une promesse d’argent, de pouvoir accéder aux études, au luxe. La perspective de pouvoir aider leurs familles les conduit à étouffer leurs appréhensions. Mais une fois sur place, les rêves sont vite balayés par la réalité. Un reportage de qualité qui montre la souffrance de ces femmes et le refus d’une population à leur permettre de trouver leur place dans la société. Des citoyennes de seconde zone, des corps qu’on achète, qu’on jette, qu’on frappe, qu’on malmène. Rares sont celles qui trouvent à Taïwan un lieu où s’épanouir. A lire.

La chronique de Keisha.

Extrait :

« -Si tu le souhaites, tu pourras étudier, toi qui aimes tellement l’école. Et puis devenir une femme moderne comme à la télé. Dans tous les cas, tu pourras fonder une famille dans de bonnes conditions matérielles.
– Tu crois que tout sera si facile ?
– Mais bien entendu, parce que là-bas, ils ont de l’argent. Et ça, c’est la solution à tout » (Les Mariées de Taïwan).

Mémoires de Viet Kieu

Volume 3 : Les Mariées de Taïwan
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Contre Cœur
Dessinateur / Scénariste : Clément BALOUP
Dépôt légal : janvier 2017
160 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-84953-234-8

Bulles bulles bulles…

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Mémoires de Viet Kieu, volume 3 – Baloup © La Boîte à bulles – 2017