Le Serment des Lampions (Andrews)

Andrews © Guy Delcourt Productions – 2020

Comme chaque année à la période de la Fête de l’Equinoxe, le village est en fête. Les enfants ont construit des lampions qu’ils déposent dans la rivière afin qu’elle les emporte pour un lieu fantasmé par les enfants. Jusque-là, dès que les lampions se mettaient à flotter, Ben et ses amis enfourchaient leurs vélos pour les suivre jusqu’au pont en bas de la montagne. Leurs parents ne les autorisent pas à aller plus loin.

Cette année pourtant, les amis se sont fait le serment de suivre les lampions jusqu’au bout de leur voyage. Interdiction de faire demi-tour ou de regarder en arrière. Aller aussi loin que les lampions pour savoir, enfin, ce qu’il y a au bout de leur voyage. Certains disent qu’ils vont rejoindre les étoiles. D’autres qu’ils s’enfoncent dans les profondeurs d’une grotte. Il y a tant d’histoires véhiculées par les adultes et les chansons ancestrales !!

C’est le cœur battant et des rêves d’aventure plein la tête que la bande d’amis s’élance. Mais au bout de quelques kilomètres, seuls Ben et Nathaniel ont le courage de ne pas rebrousser chemin. Ils ont soif de nouveaux paysages et une envie furieuse de vivre cette aventure tant rêvée. Celle-ci va pourtant les surprendre à la première occasion. Leur chemin est jalonné d’embûches, de détours à faire, de mille surprises et de surprenantes rencontres : un ours pêcheur, une pharmacienne aussi loufoque que passionnée, des Illuminés…

De quoi nourrir les rêves d’ailleurs de Ben et Nathaniel.

« Le Serment des lampions » est une épopée onirique de deux jeunes garçons à la curiosité débordante. Leur soif de nouveaux horizons, leur curiosité gourmande à découvrir le monde par leurs propres yeux, leur capacité à s’affranchir de l’autorité de leurs parents et à finalement suivre leur rêve viennent épicer cette aventure incroyable. Ryan Andrews nous emporte entre rêve et réalité et nous fait ressentir la peur que tout cela s’arrête en un battement de cil… tourner la page, c’est prendre ce risque que les garçons se réveillent et que tout ce qu’ils ont vécu depuis que l’on a commencé la lecture ne soit qu’illusions. On est proches des univers de Miyazaki, sur cette fine frontière où la vie chahute l’improbable.

Ryan Andrews nous offre-là une belle parenthèse qui fait oublier, le temps de la lecture, ce qui extérieur à elle… et ses relents délicieux reviennent nous titiller longtemps après qu’elle soit terminée. C’est une belle escapade imaginaire, un beau prétexte pris par deux enfants qui veulent s’émanciper et s’affranchir du joug parental. On s’émerveille avec eux de ces rencontres surprenantes qu’ils font, de l’existence d’un monde parallèle au nôtre qui tient compte d’autres codes, de communautés qui parviennent à vivre en harmonie avec leur environnement. On est attentif lorsqu’on découvre comment faire une boussole avec trois fois rien. On est amusé de découvrir les trouvailles pétillantes du scénariste… en veux-tu de « l’extrait d’œil de cartographe » ? Sais-tu que l’on peut nager parmi les étoiles ou qu’il existe des grottes aux étoiles ?

Je me suis régalée. Ça pétille, c’est frais, c’est drôle même quand le héros est bougon, c’est folie douce autant que passionnant. C’est censé car on voudrait croire au possible. C’est le périple d’une nuit d’équinoxe, une fugue surnaturelle, un voyage initiatique qui se teint de tous les dégradés possibles de bleu. Et bien que la palette des teintes utilisées par l’auteur soit limitée, Ryan Andrews nous offre-là un voyage graphique haut en couleurs.

Un album pour petits et grands lecteurs, un ouvrage qui se dévore.

Le Serment des Lampions (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : Ryan ANDREWS

Dépôt légal : mai 2020 / 336 pages / 24,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1859-9

Jeannot (Clément & Maurel)

Clément – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2020

Il s’appelle Jeannot. La soixantaine bien tassée. Ancien jardinier. Le fil rouge de sa vie, c’est le soin (très) méticuleux qu’il a mis toute sa vie à s’occuper des plantes. Mais…

Sa vie a déjà basculé une fois. Il avait la quarantaine quand les tourments de la vie les poussent, sa femme et lui, au divorce. Un divorce qui l’affecte profondément. Et soudainement, suite à cette bourrasque qui a emporté sa vie d’avant, Jeannot s’est mis à entendre ce que disent les plantes. Cela pourrait être vu comme une bénédiction pour un jardinier… mais Jeannot le vit comme une malédiction.

 « … car si vous pouviez entendre parler les plantes, comme moi… vous constateriez que la plupart sont bêtes comme leurs racines. »

Cette aigreur qu’il ressent depuis des années l’a changé en vieux ronchon. Des années qu’il ressasse cette colère et presque rien ne l’apaise. Jusqu’à sa rencontre avec Josette… vous savez cette Josette que Merlin a affectueusement surnommée « Chaussette » !

Oh quel régal de pouvoir savourer cette pépite d’album jeunesse ! C’est une courte parenthèse (quarante pages, ça se lit rudement vite !) mais le résultat est beau. C’est aussi l’occasion de découvrir le premier titre de ce duo formé par Loïc Clément et Carole Maurel… un peu surprenante parenthèse car j’étais très habituée aux collaborations que le scénariste a eues avec Anne Montel avec notamment à leur actif Chaussette, Les Jours sucrés ou plus récemment Miss Charity (que j’ai lu mais non chroniqué).

Alors forcément, je n’ai pas fait le lien de suite avec « Chaussette » (paru en avril 2017 et qui fut pour moi un énooormissime coup de cœur). Je n’ai pas fait le lien parce que Josette n’y est pas le personnage principal… Puis je n’y étais pas préparée… Puis elle arrive dans un second temps, lorsqu’on se repère un peu dans le quotidien de Jeannot et que j’étais déjà là à rire sous cape en observant ce vieux bougon… Puis enfin [c’est le dernier] je n’ai pas fait le lien de suite parce que l’histoire de Jeannot est différente. Cerise sur le gâteau : il n’est pas nécessaire d’avoir lu « Chaussette » avant pour s’immiscer dans l’univers et s’y sentir bien.

« Jeannot » est un album plus mature que « Chaussette » . C’est du moins comme cela que je l’ai perçu. J’ai trouvé que le personnage principal avait une personnalité plus affirmée. Son grain de folie s’impose bien plus que celui de Josette. Cela tient aussi à la façon dont on entre dans sa vie : de plein-pied [pour l’histoire de Josette, c’était une drôle de filature que réalisait un enfant… forcément un récit plus onirique, un peu naïf]. La réelle différence tient au travail de Carole Maurel. On passe ainsi du crayonné printanier qui collait parfaitement avec le personnage féminin à un dessin plus épais, plus automnal dans ses teintes. Il se marie très bien à la personnalité de Jeannot.

Un drôle d’album qui nous amène sans crier gare sur un sujet douloureux. Support intermédiaire idéal pour parler de la question du deuil avec un jeune lecteur.

Jeannot (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Les contes des cœurs perdus

Dessinateur : Carole MAUREL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : juin 2020 / 40 pages / 10,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1965-7

Nellie Bly (Cimino & Algozzino)

Cimino – Algozzino © Steinkis – 2020

C’est sous son nom de plume que nous connaissons Elizabeth Jane Cochran. Cette femme s’est toujours montrée soucieuse de défendre ses convictions et les droits des personnes défavorisées. Sa carrière de journaliste, elle la doit à une lettre incendiaire et argumentée qu’elle a rédigée. Elle y mouchait un journaliste pour les opinions misogynes et s’y indigne du sort traditionnellement réservé aux femmes (enfermées dans leurs rôles d’épouses et de mères). Elle avait 21 ans. Sa verve a convaincu le Directeur du Pittsburg Dispatch de l’embaucher.

Elle signera désormais ses articles sous le nom de Nellie Bly.

Une poignée d’années plus tard, sa carrière de journaliste la conduira à New-York. Déterminée, elle parvient à décrocher un poste de journaliste au New York World dirigé par Joseph Pulitzer (qui deviendra son mentor].

« C’est pas à ça que sert le journalisme ? On écrit pour défendre les droits des plus démunis, non ? »

Son journalisme d’investigation est très remarqué, elle contribue à faire bouger les lignes… dans le bon sens. Elle signe son premier article pour le New York World après être parvenue à se faire interner dix jours dans un hôpital psychiatrique pour femmes. A sa parution, l’article – dans lequel elle dénonce les mauvais traitements subis par les patientes – fait grand bruit et a des répercussions qui vont au-delà de ses attentes :

« La ville de New-York va allouer un million de dollars supplémentaire par an à la prise en charge des malades mentaux… elle va aussi augmenter les fonds destinés aux prisons, aux hôpitaux et aux hospices. »

Nellie Bly est la première à pratiquer une forme nouvelle de journalisme : le reportage clandestin. Cela deviendra sa spécialité. Elle ira notamment investiguer dans les milieux ouvriers ou bien encore parviendra à faire tomber un réseau de corruption qui visait des parlementaires. Ses articles sont appréciés mais bien sûr, elle a des détracteurs. Elle est aussi connue pour le tour du monde qu’elle a effectué en 72 jours. Grâce à ce périple médiatisé réalisé en 1889, elle a notamment prouvé qu’une femme était capable de voyager seule !

Une préface de David Randall est la parfaite introduction pour cet album. Femme avant-gardiste, altruiste, dynamique et talentueuse, le parcours de Nellie Bly est aujourd’hui encore admiré. Le scénario de Luciana Cimino, elle-même journaliste, est un récit documenté qui prend l’allure d’une rencontre entre une étudiante de l’Ecole de Journalisme et Nellie Bly qui est interviewée. Nous sommes en 1921, un an avant la mort de Nellie Bly… cette dernière a donc un regard assez généreux sur son parcours et les réussites auxquelles elle est parvenue. Alors évidemment, si le sujet ne permet que peu de digressions, l’angle fictif choisi par Luciana Cimino permet au scénario de ne pas se figer dans un pur récit factuel du parcours de Nellie Bly. Trois éléments narratifs qui nous permettent de profiter d’une lecture dynamique : les quelques parenthèses dans le quotidien de celle par qui « notre » rencontre avec Nellie Bly est possible, les interactions entre les deux femmes et le fait qu’une amitié naît peu à peu au fil de leurs rencontres successives. On alterne entre des temps morts et des passages plus rythmés. Chaque moment important du parcours de Nellie Bly fait l’objet d’une rencontre avec l’étudiante en journalisme et les transitions entre les différentes passages se font tout en douceur.

Ce documentaire dispose d’une ambiance graphique qui lui donnent davantage de consistance et ce qu’en dit Sergio Algozzino en postface est un peu fou : il explique avoir entièrement réalisé les planches sur ordinateur ! Les apparences sont trompeuse car je pensais qu’il s’agissait d’aquarelles. Le résultat est bluffant (pour du numérique ! 😛 )… et bien sympathique, ça je l’admets sans difficulté.

Nellie Bly (Récit complet)

Editeur : Steinkis

Dessinateur : Sergio ALGOZZINO / Scénariste : Luciana CIMINO

Traduction : Marie GIUDICELLI

Dépôt légal : juin 2020 / 160 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-368464-11-3

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3

Le Chemin des égarés (Turhan)

Turhan © Les Enfants rouges – 2017

L’ouragan Katrina a fait des dégâts considérables dans la région de la Nouvelle-Orléans. La vie est chamboulée, délavée, dévastée. Les habitants de la région sont abasourdis et tentent maladroitement de redonner forme leurs maisons délabrées, de se réorganiser.

La catastrophe met trois junkies en galère. Tandis que les autres cherchent à se mettre à l’abri du froid et de la faim, Lupo, César et Joe se mettent en quête de dope. Leur trouille viscérale d’être en manque leur impose cette priorité-là.

Jusque-là, Lupo et ses potes de galère trouvaient assez facilement leur dope. Avec la catastrophe, les dealers sont partis. Si la rumeur est vraie, c’est à la Nouvelle-Orléans que tout se joue maintenant. Là-bas, il y a encore de quoi se fournir. Sans un rond à dépenser pour autre chose que l’achat de quelques doses et sans moyen de locomotion, ils prennent la direction de la Nouvelle-Orléans. Plusieurs journées de marche les attendent mais au bout, il y a leur Graal… le produit qu’ils convoitent. 

Ils ont pris leur dernière dose de crack, le monde leur appartient, leurs corps ne leur fait pas mal, ils pourraient déplacer des montagnes. Le début du voyage est joyeux, ils sont optimistes… cette expédition ne sera qu’une formalité. Mais au bout de quelques heures, les premiers signes de manque apparaissent. Ça leur tord les tripes, ça leur mâche les os. César est à fleur de peau, Lupo a l’impression que son corps va se briser en mille morceaux. Il n’y a que pour Joe que c’est gérable ; lui avait déjà commencer à se sevrer bien avant qu’il y ait pénurie. Pour Lupo, la question se pose sérieusement de savoir si finalement, l’heure du sevrage n’a pas sonnée. Ce serait un pas de géant dans sa vie… mais qu’y a-t-il au bout de cet interminable tunnel à traverser ?

« Sinon t’aurais pas si peur… T’as peur de ne pas pouvoir y arriver, de perdre tes amis. De te retrouver face à tes interrogations et à tes erreurs. T’as peur de ce que tu pourrais être sans vraiment savoir ce que tu as été… »

Un regard sur la grande précarité et l’addiction. Les deux vont souvent de pair, la seule variante sera le produit de prédilection. En plaçant trois clochards au cœur de so, récit, Vincent Turhan ne nous laisse d’autre choix que d’accepter de fait la présence des stupéfiants ; pour eux, consommer de la drogue est une évidence. Boire, manger et dormir le sont tout autant. Aucun jugement apporté ici d’autant que deux des trois anti-héros sont d’une humanité folle. Il y a Joe tout d’abord, qui n’a rien perdu de sa dignité et de son intégrité. Il veille sur les autres, sentinelle attentive de leur bien-être. Il y a Lupo également, un homme sur le fil, accro jusqu’au bout des ongles, il est devenu l’ombre de lui-même. Comme beaucoup, sitôt qu’il a pris sa dose, il pense à la suivante. Sa vie est réglée par le produit. Acheter, s’injecter, planer, acheter… Manger est secondaire.

Le dernier membre du groupe, César, est le cliché même du toxico. Violent, hargneux, individualiste, je-m’en-foutiste. La dope a grillé son cerveau. Excepté le plaisir immédiat, plus rien ne compte. Le mâle alpha déglingué dans toute sa splendeur. Un personnage qui agace, qui électrise mais ôh combien nécessaire dans le récit. Il aide, comme les autres, à rendre ce récit réaliste.

Je pense que c’est à l’encre de Chine et à l’aquarelle que l’auteur a travaillé ses illustrations. Tout en bleus-gris, noir et blanc, le trait donne corps à un univers réaliste un peu mélancolique qui donne une vraie profondeur au récit. L’auteur gère très bien le rythme du récit, alternant des passages où le silence domine, des moments où le personnage principal (Lupo) es perdu dans ses réflexions et des scènes assez animées entre les personnages.

Merci Julia de m’avoir sorti la tête du travail 😛 Génial cet album. J’avoue y être allée un peu à reculons en voyant le sujet… peur de grincer des dents. Puis en fait ❤

Le Chemin des égarés (one shot)

Editeur : Les Enfants rouges

Dessinateur & Scénariste : Vincent TURHAN

Dépôt légal : février 2017 / 126 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-35419-092-7

Dryades (Vande Ghinste)

Le ciel est chargé, une chape de nuages s’est installée là-haut, de gros nuages gris gorgés d’eau s’apprêtent à percer. Sitôt que les premières gouttes tombent, les rues de Bruxelles se désertent peu à peu.

Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Yacha rentre chez elle. Elle est seule ce soir. Un livre repose sur la table de la cuisine. Pour tromper l’ennui, elle s’en saisit… et plonge dans la lecture. Elle s’y échappe. Oublie la nuit qui tombe, la pluie qui bat, la solitude. Ygor vient de lui annoncer qu’il sera de nouveau absent pour un mois. Yacha n’aime pas vivre seule. Alors elle décide de sous-louer la chambre vacante jusqu’au retour de son colocataire.

Rudica vient d’arriver à Bruxelles. Elle revient à la vie après avoir vécu en captivité. Elle était la prisonnière d’un ogre « très très loin du monde réel » … elle est parvenue à s’échapper en lui faisant boire une tisane qui l’a endormi. Et enfin, Rudica a pu s’échapper. En voyant l’annonce pour la location de la chambre, Rudica saute sur l’occasion. De cette rencontre nait une amitié entre les deux jeunes femmes. Ensemble, elles vont décider de décorer la ville en recouvrant les murs de dessins à la craie.

Cela m’a beaucoup fait penser au dessin un peu cagneux que Joanna Hellgren avait réalisé sur « Frances » . Un dessin enfantin que je trouve inesthétique mais le fait qu’il soit enrichit d’un scénario mature donne une profondeur inattendue à l’histoire. On flotte entre rêve et réalité et les deux dimensions se chevauchent en permanence. C’est troublant cette magie… cette alchimie qui se crée entre les deux femmes. Troublant également de voir à quel point elles se complètent et se nourrissent de l’une de l’autre, de leur amitié quasi fusionnelle.

Dryades – Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Le quotidien de ces dryades des temps modernes est pourtant banal. D’ailleurs, les crayonnés renforcent ce constat. Crayon de papier, feutre noir et peut-être même quelques gris posés à l’aquarelle par-ci, quelques noirs bien accentués à l’encre de Chine par-là, il n’en faut pas plus pour donner corps à la ville, au petit appartement de ces filles et aux décors urbains peuplés de badauds. C’est pourquoi, quand la couleur surgit d’un livre, d’un dessin à la craie, ou que le vert d’une plante apporte sa note de fraicheur, on s’émerveille comme un gosse excité quand il sait que quelque chose de fantastique va arriver…

La couleur et l’ogre sont utilisés ici comme des métaphores pour parler du couple quand il toxique, des rêves que l’on étouffe au bénéfice de choix plus conventionnels… plus en adéquation avec une vie finalement très matérielle. Les deux personnages de l’histoire ont des personnalités assez stéréotypées : l’une est belle, complètement insouciante et mythomane ; la seconde est terne, banale et incapable de vivre seule. Leur rencontre sonne comme une évidence. Lorsqu’elles sont ensemble, elles s’équilibrent, elles s’épanouissent. Elles sont solaires, affrontent leurs démons et repoussent leurs peurs.

C’est un peu fou, absurde mais tellement poétique ! Ces femmes sont belles mais elles ont poussé de guingois. Et cette belle rencontre leur permet finalement de prendre en confiance en elles et d’accepter totalement leur originalité, leurs convictions. Deux sorcières des temps modernes qui naviguent dans un quotidien fantastico-réaliste.

La chronique de Bidib.

Dryades (one shot)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clef des champs

Dessinateur & Scénariste : Tiffanie VANDE GHINSTE

Dépôt légal : mars 2018 / 88 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-84953-307-9