Alexandrin (Rabaté & Kokor)

Rabaté – Kokor © Futuropolis – 2017

Il baguenaude dans les rues de la ville. De-ci de-là, il se penche sur une fenêtre pour observer l’intérieur des maisons. Puis il repart, les yeux repus de ce qu’il a vu, l’esprit occupé à jauger si le maître des lieux sera à même d’apprécier sa prose. Il se fie à son instinct, tantôt reprend sa route tantôt sonne chez les gens. Vie errante, à cheval entre rêve et réalité. Poète vagabond. Un certain art de vivre.

Je me présente, Alexandrin de Vanneville, poète des campagnes et des villes, arpentant les chemins et les villes, de terre ou de bitume, par vent et par la pluie, sans me taire et sans amertume, je survis en proposant ma poésie

Il flâne, vaque à ses occupations, surveille son maigre budget et profite de la moindre brise qui souffle, de la moindre rencontre, d’un simple « bonjour » pour en savourer la moelle et trouver l’inspiration. Ce qui fait battre son cœur, c’est le plaisir des mots.

Les faire sonner, les faire rimer…

C’est ce jeu avec les mots qui me tient debout,
c’est cette quête du beau qui m’évite de rester à genoux

… et partager son regard sur la société.

Un jour, Alexandrin fait la connaissance de Kevin, un jeune fugueur, qu’il va prendre sous son aile.

Une histoire assez douce au demeurant même s’il est vrai que la précarité d’Alexandrin donne un autre sens aux propos. On ne côtoie pas un poète oisif mais un amoureux de la rime qui vit pour et par son Art. Ses idéaux semblent l’avoir poussé à vivre une vie miséreuse plutôt que de chercher à aménager les choses pour s’assurer un minimum de confort (un toit et trois repas quotidiens).

On ne sait rien de son histoire ce qui le rend mystérieux, vierge de toute vie. C’est un poète, rien de plus. Amoureux de la rime, foncièrement humain, bienveillant quelle que soit la situation, sa placidité étonne autant qu’elle rassure. Pascal Rabaté le rend parfois un peu trop bavard, comme si – sous l’influence de son personnage – il s’était laissé aller par ces mots qui coulent et qui riment. Alors oui, cette manie qu’à le « héros » de parler en alexandrin va contaminer les autres personnages (du moins ceux qui sont amenés à le côtoyer au quotidien). A la longue, j’ai craint un certain écœurement et j’ai même appréhendé que l’histoire se noie dans une sorte d’obstination de la-rime-à-tout-prix. Mais ce n’est pas le cas. Bien au contraire, je me suis même étonnée d’autant de fluidité et finalement, qu’il y ait autant de naturel dans les échanges entre les personnages. Le seul « hic » les concernant est visuel : les phylactères s’imposent comme s’ils étaient plaqués sur les illustrations (il y a un gros contraste avec les illustrations).

Et puis ce duo que nous observons tout au long de l’histoire. D’un côté un idéaliste qui accepte de quitter sa solitude pour accompagner un jeune adolescent en mal de liberté. Cet homme parvient parfaitement à nous faire croire à une forme de naïveté quant à la réalité de cet enfant. Certains passages nous prouvent régulièrement le contraire mais la magie du scénario parvient vite à nous faire oublier que le poète est lucide. Et puis de l’autre, nous sommes face à un adolescent qui défie ses parents et veut se prouver qu’il est capable de grandir sans eux. La rencontre avec le poète est pour lui une aubaine puisqu’il va se reposer sur l’adulte comme si c’était un père de substitution. Tous deux vont se soutenir dans les épreuves qu’ils vont traverser mais l’histoire n’est – somme toute – rien d’autre qu’une quête initiatique

Côté dessin, je fonds d’amour, définitivement love de ce coup de crayon, cet album ne vient que confirmer le talent d’Alain Kokor. Avec un plaisir non dissimulé, j’ai retrouvé les trognes que lui seul est capable de dessiner ces silhouettes nonchalantes, dépourvues de toute animosité même quand il s’agit d’olibrius désagréables. Alain Kokor brosse leur portrait puis trois petites cases et puis s’en vont. Je savoure cette manière qu’il a de caresser et d’accompagner ses personnages. Et ses couleurs, son bleu, ses ocres… Bref, l’alchimie était encore une fois au rendez-vous.

Un joli duo au cœur de ces pages. Des rimes qui sonnent agréablement à nos oreilles. Une parenthèse enchantée dans mes lectures.

A toi qui lit peut-être là,
J’ai trouvé ton Poilala.
Au tout début, dans un tableau, je crois.
Mais tu l’as mis deux fois ??!!
Plus loin dans un pot à crayons…
… J’ai bon ? 😛

Extraits :

« Liberté, liberté… Vous n’avez que ce mot à la bouche. Liberté de crever de faim, de froid, d’être sales à attirer les mouches. C’est un mot bien trop grand pour un si jeune enfant » (Alexandrin).

Alexandrin

– où l’art de faire des vers à pied –
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Alain KOKOR
Scénariste : Pascal RABATE
Dépôt légal : août 2017
96 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-7548-1843-8

Bulles bulles bulles…

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Alexandrin – Rabaté – Kokor © Futuropolis – 2017

SuperMutant Magic Academy (Tamaki)

Tamaki © Denoël – 2017

L’Académie magique des SuperMutants accueille des élèves dotés de pouvoirs paranormaux. Des adolescents boutonneux ou charismatiques, des beaux et des laids, des doués et des cancres…

Entre rêveries et réalité, les adolescents de Jillian Tamaki font le grand écart entre le monde de l’enfance qu’ils peinent à quitter (malgré leurs grands discours pour se convaincre du contraire) et le monde des adultes qu’ils rejettent, ils s’y opposent autant qu’il les fascine. Ils sont en équilibre permanent sur ce fil ténu qui sépare le monde fantastique de leur imaginaire et le monde tout aussi vaste de la réalité virtuelle. Ces ados sont capables de tout et de rien et consacrent des heures entières à jouer à Donjon & Dragon, à procrastiner, à refaire le monde ou à se morfondre.

Il y a Wendy que les garçons reluquent à tout bout de champ, Masha et son éternel mal de vivre, Frances et ses idées réactionnaires, Trevor et son côté morbide, Trixie et ses préoccupations aussi insipides que superficielles… tous deviennent tour à tour le personnage principal. La structure du récit choral fonctionne à merveille, nous permettant d’avoir un œil sur tous les personnages et de les voir interagir entre eux. On a une vision d’ensemble de ce petit microcosme où l’on voit évoluer des ados au physique parfait, d’autres avec des têtes d’otaries, d’aliens ou simplement des petites oreilles de chat toutes mignonnes… Heureux sont ceux qui n’ont pas à ajouter encore, sur ces difformités, d’épaisses lunettes.

Jillian Tamaki questionne toujours et encore l’adolescence. La dernière fois que je l’avais lu, c’était sur Cet été-là, un album qui montrait tout ce qu’il y a de douloureux et de fascinant dans cette période de la vie. Qu’est-ce qui se passe quand on n’a pas totalement quitté le monde de l’enfance mais que l’on n’est pas encore prêt à entrer de plein pied dans l’âge adulte ? Qu’arrive-t-il lorsqu’on a déjà force de conviction mais que par ailleurs, on est incapable de s’assumer économiquement, sainement, pleinement ? Une période charnière durant laquelle on ne peut éviter la remise en question.

Bien que cet album compile des historiettes d’une page, Jillian Tamaki parvient à construire un récit patchwork cohérent. Au début de la lecture, on peut avoir l’impression de butiner des anecdotes mais le fait de voir revenir les personnages à intervalles réguliers nous permet finalement de bien les cerner. Ils ont des personnalités aussi différentes que complémentaires, la scénariste ne fait jamais dans la caricature grossière et le résultat est qu’elle donne une vision assez juste de ce qu’est l’adolescence. Une vision assez complète des problématiques de cet âge. On retrouve l’importance du paraître (du look en général, de la fringue à la coiffure) mais Jillian Tamaki parle aussi de la mutation du corps que l’adolescent ne reconnaît plus tant il est en état de changement permanent. La métaphore graphique rend très bien compte de ce flottement chez l’adolescent. Enfin, Tamaki s’intéresse aussi aux sujets de conversations que les ados peuvent avoir : un discours à la fois naïf et puéril mais rempli de questions métaphysiques et existentielles très pertinentes.

Je me rappelle de ma cuisante déception après avoir lu Les Mutants, un peuple d’incompris (de Pauline Aubry). Cet album parlait des ados (à la décharge de l’album, il parlait de ces ados « border-line » qui ont besoin d’un accompagnement des équipes de psychiatrie). Les mêmes questions revenaient mais c’est surtout cette étiquette de « mutant » qui me fait faire le parallèle. Mais l’album de Pauline Aubry était décevant (trop naïf, trop autocentré et trop terre-à-terre). Pas évident de parler de l’adolescence mais je sais pourtant qu’un tel sujet peut être transcendé grâce au médium qu’est la bande-dessinée. Comment ne pas penser à Black Hole de Charles Burns ?

Le récit choral fonctionne bien. La structure narrative sert réellement le sujet de l’histoire. L’album a le mérite d’être clair et d’employer la métaphore graphique de façon pertinente. Un album sur lequel vous devriez jeter un œil ne serait-ce pour qu’on puisse en reparler ensemble.

La « BD de la semaine » a aujourd’hui rendez-vous chez Noukette.

SuperMutant Magic Academy

One shot
Editeur : Denoël
Collection : Denoël Graphic
Dessinateur / Scénariste : Jillian TAMAKI
Traducteur : Lili SZTAJN
Dépôt légal : octobre 2017
276 pages, 21.90 euros, ISBN : 978-2-207-13470-2

Bulles bulles bulles…

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SuperMutant Magic Academy – Tamaki © Denoël – 2017

Danser, encore (De Lestrange)

De Lestrange © Mazarine – 2017

Quelques années ont passé depuis que Sophie et Alexandre ont effectué ce voyage en Thaïlande. Ces deux-là se sont enfin trouvés. Ils sont aujourd’hui mariés et ils ont deux enfants. Juliette est en crèche et Nathan va à l’école maternelle. Le temps de la nonchalance est donc révolu, ce temps-là où l’on pouvait se consacrer entièrement à la personne que l’on aime, celui où l’on pouvait décider d’aller au cinéma ou au théâtre au dernier moment. Le temps des responsabilités est venu. Celui de l’âge adulte, celui de la parentalité. Ils forment une jolie famille maintenant. Alexandre a décroché un poste de journaliste depuis trois ans, il y est bien même s’il « attend son heure », celle-là même où il pourra partir à l’étranger pour couvrir des reportages plus ambitieux. Sophie travaille dans un ministère.

Leur routine est pourtant régulièrement bouleversée par les violentes crises d’asthme de Nathan. Sophie et Alexandre ne comptent plus ces passages aux urgences en catastrophe ou ces nuits passées à l’hôpital, aux côtés de Nathan sédaté, bourré de cortisone, intubé, épuisé par la dernière crise.

En devenant parents, ils ont relevé le défi d’incarner ce qu’ils sont de meilleur. La plus belle part d’eux-mêmes. Celle qu’ils ne soupçonnaient pas, mais qui peut tout donner, tout sacrifier, tout pardonner, qui aime inconditionnellement. Sans fléchir, compter, se fatiguer, encore moins abandonner. En une seconde, ils ont pris perpétuité.

Marco lui, s’est installé avec Pénélope. Il vit à cent à l’heure mais son couple bat de l’aile et Alexandre s’inquiète. Marco n’a jamais su vivre seul. Quant à Anouk, la sœur d’Alex, elle vit à Londres, est plasticienne et lorsqu’elle revient à Paris pour voir sa famille, elle annonce qu’elle va se marier et Claude, son père, s’inquiète quand il apprend que c’est un mariage blanc.

Lorsque j’ai lu « Hier encore, c’était l’été », je ne savais pas que Julie De Lestrange était en train d’écrire la suite de son roman. La suite, la voilà ! Et c’est le même plaisir de passer quelques heures en compagnie de cette écriture si fluide, si simple. De retrouver des personnages que l’on a aimé sans mesure, pour leurs défauts comme pour leurs qualités.

Le regard coule sur les mots, les phrases, l’histoire. On enfile les chapitres sans se poser de question, on bute sur les sentiments douloureux des personnages, les épreuves qu’ils traversent, puis on rit. On connaît leurs vies, la complicité qu’il y a entre eux et les boutades qu’ils se lancent. C’est un vrai feel good book même si les sujets abordés sont tout de même plus durs que dans le premier opus (du moins, c’est ainsi dans mes souvenirs).

Car il y en a de la peine et de la dans ce roman. Des douleurs multiples que traversent chaque personnage. Deuil, rupture, angoisses… mais il y a aussi d’autres formes de violences qui les toucheront plus ou moins directement. Pour y faire face, certaines fuient et d’autres restent en fouillant inlassablement leurs limites et leurs possibilités de se remettre en question, de changer, pour ne pas être emportés par la vague d’inquiétudes et de tristesse qui ne demande qu’à les submerger.

Julie De Lestrange a su de nouveau nous emmener dans ce dédale de combinaisons parfois impossibles que prennent leurs vies. On retrouve tous les personnages, du moins ceux auxquels on était le plus attachés et une fois encore, on a l’impression d’être là, à leurs côtés, confidents intimes de leurs pensées. Beaucoup d’empathie et de sympathie pour ces hommes et ces femmes qui n’ont rien d’exceptionnels en soi si ce n’est le fait d’être dans ces pages, dans cette ambiance qui s’est construite très vite dans le premier tome de cette saga et que l’on a plaisir à retrouver. Mais… a-t-on le droit de parler de saga ? a-t-on le droit d’espérer une suite à cette suite ? En tout cas, moi qui me suis laissée surprendre par Hier encore, c’était l’été, j’attendais Danse, encore avec impatience. J’avais des attentes et la romancière a su y répondre. Un roman qui fait du bien.

La chronique de LaSardine et celle d’Antigone.

Danser, encore

Roman
Editeur : Mazarine
Auteur : Julie DE LESTRANGE
Dépôt légal : octobre 2017
268 pages, 16.50 euros, ISBN : 97882863744642

L’écorce des choses (Bidault)

Bidault © Warum – 2017

C’est l’été. Le temps des vacances est revenu. C’est moment de prendre la voiture, de monter à l’arrière, d’observer les paysages qui défilent, de s’émerveiller des couleurs de la nature, de ressentir les vibrations de la voiture. A l’avant, papa conduit et maman est assise sur le siège passager. Ils parlent en regardant une carte routière mais mon regard est attiré par un chat qui court se cacher dans la forêt. On a dû lui faire peur avec notre grosse voiture rouge.
La voiture freine. On doit être arrivé. Aujourd’hui, on emménage dans notre nouvelle maison à la campagne. C’est grand et puis il y a un arbre magnifique juste à côté de la maison. J’irai le voir demain. Mais aujourd’hui, je reste avec mes parents. Maman me parle. Je ne l’entends pas. Je suis sourde. Depuis toujours.
C’est l’histoire de cet été où tout à changer, où mon refuge est devenu cet arbre dont j’aime caresser l’écorce rugueuse. C’est la détresse de ma mère qui ne me comprend pas et que je ne comprends pas. C’est l’histoire de mon père qui n’est jamais là. C’est l’histoire où j’avance dans le silence espérant qu’un jour, je pourrais rencontrer quelqu’un qui acceptera de plonger son regard dans le mien et qui, patiemment, m’aidera à comprendre le monde dans lequel je suis née.

Le coup de cœur est venu dès que j’ai vu la couverture. « Ça ne présage » de rien me direz-vous (et vous avez raison) pourtant ici, la première impression était la bonne. Le fait de pouvoir plonger dans les yeux de cet enfant au sourire discret, le fait de la voir ainsi assise au milieu des feuilles rouges de l’automne… c’est à cet instant précis que la rencontre s’est faite. Ouvrir le livre, entrer dans l’histoire à pas feutrés, balayer du regard ces planches muettes, puis revenir au début, prendre le temps de scruter détails et visages. On est très vite aux côtés de cette fillette. Et très vite, on voit que son rapport au monde est différent du nôtre.

Sans emphase, Cécile Bidault aborde le monde de la surdité. En un coup de crayon elle nous fait voir le fossé qui sépare les entendants des malentendants. Elle nous montre la détermination de ce père à faire parler sa fille, exagérant les « A » et les « O » que fait sa bouche, invitant la fillette à toucher sa gorge pour sentir les vibrations, l’incitant à reproduire à l’identique un son qu’elle n’entend pas…

Des parents désarmés face à une enfant qui cherche à communiquer. Avec ses propres moyens, elle mime, dessine et cherche à apprivoiser ce sens dont elle est dépourvue. Le travail d’illustration de Cécile Bidault est délicat. L’auteur nous invite, le temps d’une lecture, à nous mettre à la place de cette fillette. On a très vite de l’empathie pour le personnage, on attrape le moindre détail qui nous permet de mieux appréhender ce qui se passe autour d’elle. Une dispute, un orage, une radio qui hurle des sons mais joie ! car ce sont autant de vibrations qui s’en dégagent, un rythme qui permet d’être bercé. Les premières pages contiennent quelques phrases ; la fillette nous parle en voix-off. Puis le silence s’installe définitivement et c’est au lecteur de comprendre seul le reste.

Coup de cœur pour cet album silencieux !

Sur le site Combat, une interview de Cécile Bidault qui revient sur la genèse de cet album. Je vous propose aussi ce lien qui vous permettra de découvrir le site Tumblr de l’album.

L’écorce des choses

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : Cécile BIDAULT
Dépôt légal : octobre 2017
128 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36535-297-0

Bulles bulles bulles…

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L’écorce des choses – Bidault © Warum – 2017

Pile ou Face, tome 2 (Larson & Mock)

Larson – Mock © Rue de Sèvres – 2017

Alexandre et Cléopâtre ont retrouvé leur père. Après la joie des retrouvailles, place au récit des derniers mois et c’est l’occasion pour les jumeaux d’en apprendre davantage sur leurs origines.
Ils détiennent toujours le couteau et la boussole que leur mère leur a légués avant de disparaître. Ce sont des clés et s’ils parviennent à déchiffrer les inscriptions qu’ils contiennent, peut-être trouveront-ils enfin leur trésor. Tout laisse à penser qu’il se trouve dans les îles Marshall.

Largement inexplorées et grouillant de requins et d’indigènes hostiles. Il n’y a pas lieu plus sûr pour cacher un trésor… c’est-à-dire qu’il n’y a pas lieu plus dangereux.

Cap pour l’aventure ! Et le temps leur est compté car le terrifiant Worley est à leur poursuite et souhaite mettre la main à la fois sur le trésor et sur les jumeaux qui pourraient l’aider à servir ses sombres desseins.

La cavale a pris fin, les jumeaux sont réunis, ils ont même retrouvé leur père. Hope Larson consacre maintenant son récit à l’apprentissage. C’est l’occasion de faire passer certaines valeurs morales et de parler d’une vision vieillotte de la place accordée aux femmes dans la société. Pourtant, rien ne picote dans cette aventure de piraterie.

On vogue tranquillement vers le dénouement. Chaque nouvel élément narratif trouve sa place naturellement, sans forcer, sans se bousculer. De fait, on obtient toutes les réponses que l’on pouvait attendre d’une telle épopée sachant qu’elle avait été ambitieuse puisqu’il est question jumeaux orphelins, d’un trésor et de personnages secondaires qui soulèvent les uns après les autres le mystère qui les entoure.

Au dessin, Rebecca Mock réalise des planches que je trouve finalement assez sobres. Le dessin est propre, parfois un peu trop lisse mais finalement, vu la richesse du scénario, le lecteur n’est pas en reste.

Un récit d’aventure sympathique. Duels à l’épée, voyage en mer, courses poursuites, romances, amitiés, suspense… voilà un diptyque jeunesse réussi.

La chronique du premier tome.

Pile ou Face

Tome 2 : Cap sur l’île aux trésors
Diptyque terminé
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Rebecca MOCK
Scénariste : Hope LARSON
Dépôt légal : août 2017
224 pages, 16 euros, ISBN : 978-2-36981-307-1

Bulles bulles bulles…

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Pile ou Face, tome 2 – Larson – Mock © Rue de Sèvres – 2017

Sixtine, tome 1 (Maupomé & Soleilhac)

Maupomé – Soleilhac © La Gouttière – 2017

Il y a un peu plus d’un an, je vous présentais Sixtine. Voilà ce que j’en disais :

« Depuis que son père est décédé lorsqu’elle avait cinq ans, Sixtine vit seule avec sa mère. Cette dernière cumule les petits boulots pour faire face au quotidien mais les dettes s’accumulent dangereusement. D’ailleurs, un avis d’expulsion vient d’être remis à la mère de Sixtine.
Sixtine est une adolescente espiègle. A l’école, Sixtine peut compter sur Martin et Sophie, ses amis d’enfance. Mais Sixtine a un secret. Le jour où sa mère a disséminé les cendres de son père sur la plage, elle a rencontré Igor le Muet, Tranche-trogne et Archembeau. Depuis, ils sont inséparables. Avec eux, elle fait les quatre cents coups et ces derniers lui apprennent tout ce qu’ils savent, à commencer par le code d’honneur des pirates. Car les trois lascars ont écumé les mers et pillés des navires. Mais c’était il y a longtemps et aujourd’hui, ces fantômes se sont pris d’affection pour Sixtine et partagent sa vie » (extrait de mon premier article de Sixtine).

Oui… parce que sur ce coup-là, j’ai eu l’honneur d’être dans le secret des dieux. Des dieux bien nommés (et qui vont m’en vouloir de les qualifier ainsi 😛 ) puisqu’il s’agit de Frédéric Maupomé et Aude Soleilhac. Une belle aventure que j’aurais aimé pouvoir partager davantage avec vous mais il y a toujours ce fichu mauvais temps libre qui nous file entre les pattes…

Sixtine enfant

« Sixtine » c’est avant tout une histoire d’amitié que l’héroïne tisse avec ses camarades d’école et avec trois drôles d’énergumènes qui sont en réalité des fantômes. Depuis que Sixtine les a rencontrés sur une place lorsqu’elle était enfant, il ne se passe pas un jour sans qu’elle ne les voit. Elle se confie à eux, grandit à leurs côtés et se forge une personnalité pour le moins étonnante. Elle tire sa force de cette amitié, une confiance en elle et en ses convictions qu’elle n’a à envier à personne. Dans cette nouvelle série, on retrouve des thèmes chers à Frédéric Maupomé : l’amitié, l’enfance, l’aventure, l’intégrité. De nouveau, la question du trio : le trio des fantômes, celui que Sixtine a construit avec Martin et Sophie (dans d’autres albums, il y a celui de SuperS aussi avec la fratrie de Mat, Benji et Lili, ou bien encore celui d’Anuki). Des trios qui permettent aux dialogues de fuser, aux idées de jaillir et au scénario de rebondir en permanence.

La place de l’adulte aussi ; elle se décline différemment dans ces séries. Pour Sixtine, qui est orpheline de père, le lien à la mère est sa bouée, son phare. Pour que sa maman ne s’inquiète pas, Sixtine se montre forte et si elle garde le cap, c’est en partie dû à la présence des trois flibustiers ; ils lui ont appris bien plus qu’un vocabulaire pour le moins poussiéreux. Le fait que Sixtine soit la seule à les voir donne lieu à des scènes cocasses et entraîne la jeune fille dans des aventures rocambolesques.

« Sixtine » fut aussi l’occasion de découvrir le talent d’Aude Soleilhac. Un dessin doux, fluide, expressif qui illustre avec beaucoup de douceur cet univers mi-réaliste mi-fantastique. Elle accompagne Sixtine dans cette période si particulière où l’on se bien que sa vie va prendre un tournant décisif. La dessinatrice marque avec justesse les coups durs et les instants chargés d’émotion. Elle met en valeur les traits de caractère de l’héroïne, pointe avec pudeur ce qui la fragilise, une question d’identité, de filiation… Sixtine ne sait rien de son père et toutes les questions qu’elle a le concernant, et qui restent sans réponse, la mettent à mal.

Pour toutes ces raisons (et bien plus encore !), j’aimerais vraiment que vous découvriez Sixtine. Je vous garantis que cette série jeunesse vous réserve bien des surprises ! 😉

Sixtine est sur ce blog depuis 2016 !

Un album que je partage à l’occasion de « La BD de la semaine » qui se donne aujourd’hui rendez-vous chez Moka !

Sixtine

Tome 1 : L’Or des Aztèques
Série en cours
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Aude SOLEILHAC
Scénariste : Frédéric MAUPOME
Dépôt légal : septembre 2017
80 pages, 13.70 euros, ISBN : 979-10-92111-54-5

Bulles bulles bulles…

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Sixtine, tome 1 – Maupomé – Soleilhac © La Gouttière – 2017

Chroniks Expresss #33

Bandes dessinées : Cette ville te tuera (Y. Tatsumi ; Ed. Cornélius, 2015), Les Mutants, un peuple d’incompris (P. Aubry ; Ed. Les Arènes – XXI, 2016), Miss Peregrine et les enfants particuliers, volume 2 (R. Riggs & C. Jean ; Ed. Bayard, 2017).

Jeunesse : Trois aventures de Léo Cassebonbons (F. Duprat ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Les Echoués (P. Manoukian ; Ed. Points, 2017), Rien ne s’oppose à la nuit (D. De Vigan ; Ed. Le Livre de Poche, 2013), Women (C. Bukowski ; Ed. Grasset, 1981), Temps glaciaires (F. Vargas ; Ed. Flammarion, 2015), Les Jours de mon abandon (E. Ferrante ; Ed. Gallimard-Folio, 2016).

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Bandes dessinées

 

Tatsumi © Cornélius – 2015

Tokyo. Plongée au cœur d’une société en plein mal-être.

Stéphane Beaujean a réalisé une très belle préface qui explique à la fois le contexte social de l’époque et réalise une fine analyse de la démarche de l’auteur. « Dans les nouvelles qui suivent, Yoshihiro Tatsumi s’attarde plus précisément sur les relations entre hommes et femmes. Il témoigne de la mort du désir sexuel, de son dévoiement par le capitalisme et la modernité dans une civilisation en proie à une urbanisation étouffante ».

Cet album est le premier volume de l’anthologie des œuvres du Yoshihiro Tatsumi (« Une vie dans les marges »), il contient 23 nouvelles crées dans les années 1960 et 1970. Les histoires sont dures, brutales mais comme elles sont toutes assez courtes, le lecteur n’a pas le temps de s’apitoyer réellement sur un personnage. On traverse une succession d’avortements, de fœtus dans les égouts, de suicides, d’adultères. On voit des individus qui s’abrutissent au travail pour ne pas penser. Une ville inhospitalière. Des hommes désabusés, des femmes aigries et autoritaires et entre les deux, la communication est souvent en panne. Une sexualité à la fois contrariée, étouffée et pour d’autres, totalement débridée et pulsionnelle. C’est à la fois malsain et totalement affligeant, au point qu’on plaint ces gens en souffrance.

On sort un peu sonné de la lecture de ce gekiga mais tout de même, n’hésitez pas à le lire si vous en avez l’occasion.

A lire aussi : la présentation de l’album sur le blog de l’éditeur.

 

Aubry © Les Arènes-XXI – 2016

Service de pédopsychiatrie de l’Hôpital Sainte Barbe à Paris. Le pavillon Charcot accueille des adolescents âgés de 12 à 14 ans. Crises d’angoisse, tentatives de suicide, décompensation, overdose… les motifs d’hospitalisations sont multiples mais ils ont tous un point commun : leurs parents sont totalement dépassés par la « crise d’adolescence » et incapables d’aider leurs enfants à y faire face. Psychiatre, éducateurs spécialisés, infirmiers… assurent la prise en charge durant des séjours qui durent de quelques jours à plusieurs mois.

Pauline Aubry quant à elle est graphiste ; elle a repris par la suite ses études au CESAN, une école de BD. En 2013, elle sollicite son amie Camille, pédopsychiatre à Sainte-Barbe, pour savoir s’il est possible de faire un reportage BD sur le service. La réponse est positive mais en échange, il lui est demandé d’animer un atelier BD à destination des jeunes patients du service.

Un album à mi-chemin entre l’autobiographie et le reportage, entre la découverte des problématiques propres à l’adolescence et la démarche cathartique. Car pour adapter son atelier au public qu’elle va côtoyer, Pauline Aubry se remémore sa propre adolescence (état d’esprit, relations familiales, hobbies…). Elle va animer au total 8 séances d’atelier (de novembre 2013 à mars 2014). L’album est ponctué par ces repères chronologiques. Pour le reste, l’auteure relate l’ambiance de chaque séance d’atelier, et montre comment le service de pédopsychiatrie s’organise (profil des ados, travail d’équipe, méthodes de travail, liens avec les familles…). Entre les séquences de reportages, l’auteure fait remonter les souvenirs et décortiquent les informations qu’elle a reçues en faisant le parallèle avec sa propre adolescence.

Pour être honnête, cette BD est parfaite pour se sensibiliser sur la prise en charge des adolescents fragiles (manifestant des troubles du comportement, ayant des conduites addictives et/ou qui se mettent en danger). Je vois bien ce medium être utilisé dans des groupes de parole d’adolescents. Par contre, pour les personnes qui connaissent déjà ces services hospitaliers en pédopsychiatrie, ça fait vraiment redite. Globalement, je baigne un peu trop dans ce milieu professionnel. Je suis au contact quotidien avec la clinique, les thérapeutes, les éducateurs, les publics… en permanence en train d’écouter des gens parler de leurs vies, de leurs échecs, de leurs angoisses… Bref, un livre pour réviser les bases…

Vu aussi chez : Sabariscon, Joëlle, Tamara.

 

Riggs – Jean © Bayard – 2017

Les enfants particuliers recueillis par Miss Peregrine sont en cavale. Ils fuient les Sépulcreux et les Estres qui tentent de les capturer afin de pouvoir pratiquer d’obscures et de traumatisantes expériences en laboratoire. Dotés de pouvoirs surnaturels, les Enfants Particuliers vivaient jusqu’à présent – pour les plus chanceux d’entre eux – sous la protection d’ombrunes bienveillantes, sortes de nurses qui leur assurait le gîte et le couvert mais aussi la possibilité de mieux connaître les pouvoirs de chacun et … d’accepter d’être différents des autres enfants.

Mais l’avenir des Particuliers et compromis. Miss Peregrine ayant été blessée lors du dernier affrontement avec les Estres, les Particuliers qu’elle avait pris sous son aile décident d’aller demander de l’aide à d’autres ombrunes afin que Peregrine soit sauvée. Ils prennent la direction de Londres avec toute l’appréhension de se jeter délibérément dans les griffes de leurs adversaires. Pire encore, Londres est plongée dans les affres de la Seconde Guerre Mondiale.

C’est suite à la sortie de l’adaptation cinématographie de « Miss Peregrine… » que nous avions découvert, mon fils et moi, cet univers fantastique. Sitôt sorti de la salle de cinéma, nous avons voulu découvrir l’adaptation BD de la série (avant de lire éventuellement les romans originels). Profitant de la réédition du premier volume (Editions Bayard – Collection BD Kids), nous avons pu découvrir des détails et des interprétations qui étaient différentes de la vision de Tim Burton voire qui étaient totalement absente du film.

Les personnages sont intéressants, élaborés et cohérents. L’univers fascine, les motivations questionnent et les desseins des « méchants » n’est pas sans rappeler les agissements des nazis (d’ailleurs certains ont brodé sur leur uniforme une croix gammée).

Une série agréable à lire et qui sait capter notre intérêt. Loin d’être un récit incontournable ou un coup de cœur, les albums permettent de passer un bon moment de lecture et j’ai très envie de découvrir le troisième et dernier tome de cette histoire.

 

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Jeunesse

 

Duprat © La Boîte à bulles – 2017

Léo Cassebonbons est un petit garçon comme les autres : espiègle à souhait, naïf et spontané, il est dans cet âge où chaque chose se questionne et à chaque question sa réponse. Souvent, les conclusions auxquelles il aboutit sont sans concession pour les adultes qui l’entoure.

Cet ouvrage est une intégrale de trois albums de « Léo Cassebonbons » précédemment édités aux Editions Petit à Petit : « Chou blanc pour les roses », « Demandez la permission aux enfants » et « Mon trésor ».

Le premier tome regroupe des petits gags de quelques pages. Anecdotes du quotidien, à l’école ou en famille. Les scénettes sont de qualité inégale et rares ont été celles qui m’ont arraché un sourire.

Le second emmène la famille en vacances et c’est, pour le lecteur, l’occasion de découvrir davantage les proches de Leo, à commencer par sa tante et sa cousine. Délaissant l’historiette pour proposer une histoire complète, François Duprat s’amuse à rebondir de personnage en personnage. J’ai préféré cette seconde partie à la première, l’humour fonctionne mieux et rare sont les épisodes où il retombe comme un soufflet.

Le dernier tome de cette intégrale est aussi le cinquième et dernier tome de la série (publié en 2006). Après, est-ce que l’arrivée de la série à La Boîte à bulles va donner lieu à de nouveaux albums (on l’a déjà vu pour « L’Ours Barnabé ») ?? Quoiqu’il en soit, cette troisième partie est pleine de tendresse et propose des situations réalistes. La majeure partie de l’histoire se passe à l’école et le scénario propose de réfléchir aux relations entre des filles et des garçons âgés d’environ 8 ans et aux rapports de force qui peuvent se tisser entre eux. La question de l’amitié est au cœur du récit et notamment celle qui concerne les enfants de sexes différents. Pas évident à cet âge !

J’ai bien failli ne pas parvenir au bout du premier tiers de l’album. Et puis finalement le personnage principal est un petit bonhomme bien sympathique. Pour autant, la série n’a jamais fait de vagues et je ne pense pas qu’elle me laissera un souvenir ému.

 

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Romans

 

Manoukian © Points – 2017

On est en 1991. Virgil est moldave, Assan et Iman – le père et la fille – sont somaliens, Chanchal est bengladais… tous sont des immigrés. Tous ont traversés des épreuves pour échouer en France, dans l’espoir d’une vie meilleure. Tous ont fui la misère, la guerre, la peur, les ruines, leurs morts, la famine… pour venir respirer l’air d’un eldorado européen. Mais arrivés à destination, ce sont d’autres épreuves qui les attendent. Les squats, la faim, les coups, les humiliations… pas tout à fait les mêmes que les maux de leurs pays mais au fond, pas si différentes. Et puis les hasards de la vie ont fait qu’ils se sont rencontrés, qu’ils se sont entraidés. Entre eux, des liens d’amitié forts se sont tissés. Envers et contre tous, unis, ils ont tenté de poursuivre leur chemin. A plusieurs, on a moins peur que tout seul. Ensembles, on retrouve une dignité, une identité, une raison de vivre.

Pascal Manoukian est journaliste grand reporter. Pendant 20 ans, il a couvert les conflits qui embrasaient la planète. Puis, non content de témoigner dans les médias, il publie « Le Diable au creux de la main » en 2013 avant de livrer « Les Echoués » son premier roman paru initialement en 2016 aux Editions Don Quichotte.

Un livre dur, sans concessions, qui témoigne en premier lieu de la violence de ces trajets de la peur qui transporte des hommes comme on transporte du bétail. Enfermés dans une cale, entassé dans une benne, recroquevillés dans une cabine… entassé par dizaines parfois par centaines, ils traversent des pays et des mers au risque de leur vie. Les coups pleuvent, les réprimandes, la soif, la faim et la peur alourdissent leurs maigres bagages. Un traumatisme.

Arrivés en France, le calvaire continue. Contraints à supporter la clandestinité, ils dorment dans des conditions effrayantes ; vieilles usines désaffectées où grouillent les rats, caravanes remplies d’odeurs de pisse et de détritus, trous creusés à même la terre et j’en passe. Alignés comme des sardines à l’aube, regroupés par nationalités, droits comme des « i », ils attendent dès l’aube le passage d’un employeur qui – ils le savent – va les payer au lance-pierre. Mais même sous exploités, c’est mieux que les conditions de vie dans lesquelles ils vivaient avant de faire le voyage. « C’est comme ça ici, les pauvres s’en prennent aux pauvres ».

Un roman coup de poing, superbe. Des notes d’espoir et des plongées dans l’enfer nous font faire les montagnes russes. Un cri révoltant qui donne l’impulsion pour se mobiliser et tendre la main à ces exilés. Mais par où commencer ?

Extraits :

« Avant, en Moldavie, il adorait les chiens et détestait les mulots. Mais, depuis son arrivée en France, beaucoup de choses s’étaient inversées. Ici, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur » (Les Echoués).

« Depuis son arrivée en France, personne ne l’appelait plus jamais par son prénom, et il n’aurait jamais imaginé qu’avec le temps il puisse lui-même l’oublier. C’est ça aussi, l’exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d’une vie et qui brusquement s’effacent jusqu’à ne plus exister pour personne » (Les Echoués).

« Aujourd’hui, le premier analphabète venu prenait une arme et parlait au nom d’Allah. Ça donnait à l’islam une bien mauvaise haleine » (Les Echoués).

 

De Vigan © Le Livre de Poche – 2013

Fin janvier, Delphine De Vigan découvre le corps de sa mère. Un suicide. Sa mère avait 61 ans.

L’auteure décide alors de raconter sa mère. Un roman cathartique pour comprendre, s’approprier les choses, intégrer sa mort, donner du sens à sa douleur.

Ainsi, elle revient sur l’enfance de Lucile, sur ses 8 frères et sœurs et ses parents, George et Liane. Très tôt, Lucile se démarque par sa beauté tout d’abord. Liane lui fera d’ailleurs faire de nombreuses séances de photos ; enfant, Lucile deviendra l’égérie de plusieurs marques, son visage apparaît sur les grandes affiches dans les couloirs du métro, dans les rues de Paris… la ville où elle a grandi. Lucile se fera aussi remarquer pour son côté sombre et mystérieux. Très tôt, elle s’est repliée dans son silence, préférant observer les autres que de participer à leur conversation. Elle échappe aux autres, secrète. Elle se soustrait au tumulte de la vie familiale. A l’adolescence, déjà habituée depuis longtemps à l’effervescence de la vie, aux amis qui passent, aux cousins qui partagent leur vie de famille le temps d’un été, Lucile se désintéresse de sa scolarité, fume ses premières cigarettes, vit ses premières relations amoureuses. Elle tombe enceinte à 18 ans ; pour ses parents et ceux du père de son enfant, l’avortement est inenvisageable. Leur mariage est organisé. Lucile se réjouit d’être la première de la fratrie à quitter le cocon familial, elle se réjouit de pouvoir enfin créer son cocon à elle, elle s’éloigne de cette famille et de ses drames familiaux déjà si nombreux, si douloureux, si lourds à porter.

Huit ans après, elle quitte son mari et refait sa vie. Peu de temps après, les premières crises surviennent. Une alternance entre des phases maniaques et de profondes périodes de déprime. Il faudra près de 10 ans pour qu’elle reprenne le contrôle de sa vie. Entre temps, plusieurs séjours en psychiatrie, des tentatives de thérapie inefficaces, une camisole chimique qui la tasse avant qu’elle ne rencontre un médecin psychiatre en qui elle a confiance. Mais pendant ces 10 années, elle s’est laissée submergée, ballotée entre hystérie et aboulie, incapable de s’occuper d’elle et de ses deux filles. En racontant sa Lucile, Delphine De Vigan s’approprie à la fois l’histoire de sa famille, celle plus personnelle de sa mère et la sienne.

Delphine De Vigan enquête sur sa mère, sur la vie qu’elle a menée. Pendant longtemps, du fait qu’elle a grandi dans une grande fratrie puis, par la suite, du fait de ses choix de vie, sa mère a vécu entourée… en communauté. Jusqu’à ce que la maladie prenne le dessus. Delphine De Vigan plonge dans les écrits que sa mère a laissés mais elle replonge aussi dans ses propres journaux intimes qu’elle a tenu pendant toute son adolescence. Elle est allée questionner ses oncles et tantes, son père, ses grands-parents, les amis de sa mère, sa sœur, ses cousins… Elle croise tous ces témoignages et tente de rassembler les pièces du puzzle pour comprendre les raisons qui ont amené sa mère à se réfugier dans la maladie et l’incapacité de cette dernière à prendre le dessus.

Parentalisée très jeune, abusée, noyée dans la masse de la fratrie, séduite par l’alcool et la drogue… autant de morceaux d’une vie cassée. Jusqu’à la chute, la folie, la bipolarité, les lubies et les phobies. Une mère dépassée, déboussolée mais surtout une femme qui a vécu toute sa vie sur un fil, en proie au moindre coup de vent qui provoquera la rechute.

Un livre où l’intime est dévoilé, où la douleur tisse un fil rouge qui relie chaque période de la vie. Un livre écrit avec une chanson d’Higelin en tête et qui lui vaudra finalement son titre… rien ne s’oppose à la nuit… un livre pour pardonner, écrire pour s’approprier le deuil. Entre le passé de sa mère et sa propre histoire, Delphine de Vigan parle aussi de son rapport à l’écriture.

Magnifique. La suite (« D’après une histoire vraie« ) m’attend.

 

Bukowski © Grasset – 1981

Charles Bukowski a écrit « Women » à la fin des années 1970. Au rythme d’un roman par an (parfois deux), il se penche une nouvelle fois sur son rapport à l’écriture, son gout prononcé pour l’alcool, les femmes, la débauche… Son aversion pour les autres, les conventions, …

Il se met en abîme, se montre sous son meilleur jour par l’intermédiaire de son double de papier, le taciturne Henry Chinaski.

« Chinaski ne quitte son lit que pour faire une lecture de poésie – d’où il revient généralement avec un chèque (pour le loyer, l’alcool, le téléphone) et une femme (pour le lit) » (…). Ici, profitant honteusement de sa notoriété, de son charme et de sa grosse bedaine blanche de buveur de bière, Chinaski/Bukowski fait des ravages dans les rangs du sexe opposé. Ici, aussi, les femmes font craquer Bukowski » (extrait quatrième de couverture).

Quelques longueurs pour moi où l’on retrouve les thèmes de prédilection de l’auteur : l’alcool, sa relation chaotique aux femmes, les jeux (paris sur les courses hippiques), l’écriture de ses textes, les séances de lecture de ses poèmes dans des lieux publics. J’ai eu beaucoup de mal à terminer ce recueil.

 

Vargas © Flammarion – 2015

Le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est appelé par un de ses confrères pour venir observer l’appartement d’une vieille dame qui se serait suicidée. L’activité de la brigade des homicides étant calme, Adamsberg demande à Danglard, son lieutenant, de l’accompagner. Le corps de la morte git dans la baignoire et l’absence de lettre d’adieu interroge les enquêteurs tout autant que l’étrange inscription qu’elle aurait dessinée sur le meuble de la salle-de-bain. Arrivés sur place, Adamsberg et Danglard observent, supposent et ouvrent déjà de nouvelles hypothèses.

Quelques jours plus tard, dans l’appartement d’un autre suicidé, Adamsberg et Danglard retrouvent le même signe inscrit à la hâte sur une plinthe de son salon. Peu à peu, des similitudes apparaissent entre ces deux enquêtes, des nouveaux cas de suicidés et d’autres dossiers plus anciens. Elles vont conduire Adamsberg et son co-équipier sur les bancs d’une association qui fait revivre Robespierre et les événements de la Révolution française ainsi qu’un mystérieux voyage en Islande, une expédition vieille de plusieurs décennies.

Pour cette huitième enquête du Commissaire Adamsberg (les sept précédentes sont également sur le blog), Fred Vargas reprend les mêmes ingrédients, les mêmes personnalités qu’elle continue de développer, le même goût prononcé pour le suspense, le même humour qui permet de décaler les tensions en douceur. Ma fascination et ma sympathie pour le personnage principal est bel et bien là et j’ai un réel plaisir à lire chaque nouvel opus de l’univers Adamsberg. J’ai beau être maintenant familiarisée avec l’écriture de Fred Vargas, je me laisse à chaque fois surprendre par les rebondissements narratifs et je suis toujours étonnée au moment du dénouement.

Cette année, le neuvième roman de cette saga est sorti. Intitulé « Quand sort la recluse », il est d’ores et déjà dans ma PAL et fera sans aucun doute partie de mes lectures de l’été prochain.

 

Ferrante © Gallimard – 2016

« Olga, trente-huit ans, un mari, deux enfants. Un bel appartement à Turin, une vie faite de certitudes conjugales et de petits rituels. Quinze ans de mariage. Un après-midi d’avril, une phrase met en pièces son existence. L’homme avec qui elle voulait vieillir est devenu l’homme qui ne veut plus d’elle. Le roman d’Elena Ferrante nous embarque pour un voyage aux frontières de la folie » (synopsis éditeur).

Olga m’a fait penser à Elena, l’héroïne de « L’Amie prodigieuse » (chroniques sur ce blog) qui fait l’actualité littéraire d’Elena Ferrante (vivement le quatrième et dernier tome qui devrait sortir en début d’année 2018).

Olga m’a fait penser à Elena… en plus agaçante, en plus pathétique, en plus déprimante… en pire.

Olga m’a rapidement été antipathique et j’en suis même venue à me dire que sa séparation conjugale est méritée. C’est même surprenant que ce genre de femme ait trouvé chaussure à son pied du côté affectif.

Olga n’est pas allé jusqu’à provoquer chez moi une crise d’urticaire mais j’ai rapidement soufflé, râlé d’être si têtue dans mon obstination à terminer ce roman. Et puis zou, il a volé alors que j’étais en plein milieu d’une page, même pas capable de terminer le chapitre en cours.

Le titre du roman était prémonitoire. J’ai abandonné Olga à ses angoisses, à ses manies, à ses lubies et je suis loin de regretter ce choix.