La Tête dans les nuages (Remnant)

 

C’est la période des remises de diplômes universitaires. L’aboutissement de plusieurs années d’études.

Maintenant qu’il a obtenu son diplôme en Arts, Seth devrait être satisfait. Il devrait être soulagé de ne plus avoir à se pencher sur des projets artistiques insipides, ravi de pouvoir se lancer dans la vie active et de tenter d’imposer son style, content d’aller à cette fête de fin d’études avec les étudiants de sa promotion…

… mais c’est tout l’inverse qui se produit. Malgré les nombreux compliments qu’il reçoit sur la qualité de son travail artistique, Seth nage dans un profond pessimisme. Voilà… il en a donc terminé avec les études. La vie active s’ouvre enfin à lui mais il est morose et tétanisé. Il se sent sans talent, inutile. Pour lui, la fin des études sonne le glas des années d’insouciance bien qu’il ait connu une réalité économique déjà difficile. Pour lui, demain ne peut qu’être pire. La première raison qui s’impose à lui est son prêt étudiant. Avoir le diplôme en poche a pour conséquence directe que la banque va mettre en place l’échéancier qui permettra de le rembourser. Seth est donc acculé par le besoin de trouver rapidement un emploi pour faire face aux prélèvements. Il va devoir se serrer la ceinture encore plus que durant ses années en Fac. Il finit par trouver un boulot payé au lance-pierre dans un fast-food mexicain qui l’éloigne des réseaux artistiques.

Les mois passent. Seth stagne. Il ne peint plus. La seule chose qu’il parvient encore à faire, ce sont des croquis qu’il dessine. Où qu’il aille, il a toujours sur lui son inséparable carnet.

Seth pourrait s’appuyer sur son colocataire – ami qui était avec lui en Fac d’Arts – mais ce dernier consacre de plus en plus son temps à jouer à la console. Et comme l’un ne va pas sans l’autre, la consommation de drogues va également croissant. C’est n’est donc pas sur Jeff que Seth peut s’appuyer car Jeff le renvoie à son propre échec.

De l’autre côté, son amie Allison a saisi l’opportunité à même de sa carrière d’artiste. Elle s’apprête à exposer dans une galerie réputée. En moins d’un an, son nom devrait commencer à sortir de Cincinnati et à tourner à New-York. Elle a eu de la veine… ce qui renvoie Seth à son propre échec.

Quelle que soit la direction dans laquelle il regarde, il ne voit pas comment s’en sortir. Comment se dégager un minimum de temps pour peindre ou dessiner ? Comment se faufiler dans le milieu sans se louvoyer, sans avoir à lécher les bottes d’individus pédants et prétentieux… mais qui offrent l’avantage d’avoir un énorme carnet de contacts auprès desquels Seth pourrait se placer ?

La Tête dans les nuages – Remnant © Guy Delcourt Productions – 2018

Le récit de cet album est inspiré de l’expérience de Joseph Remnant. La galère, l’entrée dans la vie active, les petits boulots, le manque de considération, la trouille de ne pas savoir imposer son propre style… C’est tout cela que le scénariste aborde en donnant un coup d’œil dans le rétro et en prenant – au passage – du recul sur son propre parcours. On suit son alter égo de papier dans cette période délicate et on découvre page à page comment il a pris ce tournant si délicat qui attend tout le monde à la sortie des études. La remise en question est d’autant plus forte qu’il s’oriente vers une carrière d’artiste. Il est donc amené à s’exposer et à prendre des risques pour espérer retenir l’attention d’un public. Il n’est pas certain d’avoir les épaules suffisamment larges pour assumer la critique quand elle se présentera.

La peur d’échouer le met en situation d’échec avant même d’avoir essayé. A partir de là, il s’enfonce dans un immobilisme qui le cloue littéralement sur place. Elle a sur lui l’effet d’un rouleau compresseur. Il perd l’envie, perd l’inspiration. Il devient aigri… La plume de Joseph Remnant détaille cela par le menu et on se lie rapidement de sympathie pour le personnage principal. Le scénario se déplie avec beaucoup de naturel au point que j’étais remplie de curiosité vis-à-vis de ce témoignage semi-fictif qui nous est proposé.

Sans compter que le trait noir et épais de Joseph Remnant a attrapé les émotions justes. Elles collent aux dessins et le rendent vivant, elles donnent du relief aux expressions des personnages. J’ai trouvé qu’elles donnaient la juste touche de pathos au récit avec une petite pointe de désabusement qui donne une jolie crédibilité à l’ensemble. La déprime prend lentement ses quartiers, on ressent sa lourde étreinte envahir jour après jour le narrateur.

« La tête dans les nuages » croque le portrait d’une génération remplie de contradictions. Le groupe initial de quatre étudiants (deux mecs, deux filles) prend des chemins radicalement différents. Pendant que les garçons se laissent dériver (le personnage principal parvient toutefois à garder quelques garde-fous), les filles quant à elles se montrent audacieuses. Leur réussite saute à la gueule des garçons. On perçoit très bien l’écart entre l’état d’esprit des uns et des unes. Cela donne du liant au scénario. Ce dernier trouve l’équilibre entre le piétinement et la soif d’aller de l’avant.

Une belle surprise que cet album. Je croyais à tort qu’il s’agissait d’une pseudo-biographie de Seth, artiste canadien et auteur – notamment – de « La vie est belle malgré tout » (j’avais bien aimé cet album au moment de la lecture mais avec le temps, mes souvenirs ont fait le tri dans mes impressions de lecture, me laissant sur un amer goût d’ennui… ce qui explique certainement pourquoi je n’ai jamais cherché à lire d’autres albums de cet auteur nord-américain). Heureusement, il n’est pas question de biographie mais bien d’un témoignage dans lequel plusieurs personnages ont voix au chapitre. Leurs regards croisés enrichissent l’intrigue et adoucissent les aspects parfois anguleux que peut avoir un témoignage trop centré sur un seul protagoniste.

La Tête dans les Nuages
One shot
Editeur : Delcourt / Collection : Outsider
Dessinateur / Scénariste : Joseph REMNANT
Dépôt légal : septembre 2018 / 160 pages / 18,95 euros
ISBN : 978-2-7560-9092-4

Bien des choses (Morel & Rabaté)

« Tout au long du siècle dernier, le vingtième, l’une des traditions estivales consistait à s’adresser des mots écrits à la main sur des petits bouts de carton.
La carte postale jouait franc jeu, s’exposant à la vue de tous. Elle ne cultivait pas le secret. Elle faisait étalage de son bonheur, s’amusant à susciter la jalousie. Un concierge à Saint Germain des Près quand il montait son courrier à Hubert Deschamps savait discerner l’information essentielle « Paraît qu’il fait beau à Marseille… »
Au verso, on pouvait profiter d’une vue en couleurs : le casino de Royan, la promenade des anglais ou un coucher de soleil sur Pornichet.  Quelquefois, toute une ville était condensée sur quelques centimètres carrés : la cathédrale Notre Dame d’Amiens, l’hôtel de Berny, la place Gambetta et les hortillonnages. D’autres fois, c’était un âne ou une vache ou un verrat avec un soutien-gorge… La légende disait « vachement bonnes vacances ! », « Bonne ânée ! » ou « Ben mon cochon ! ». On savait rire.
C’était avant les e-mail, Internet. Déjà on communiquait en s’envoyant des « Bonjour du Lavandou », des « Grosses bises de Laval », des « Bisous de Béziers » et des « Pensées de Paimpol ». »

L’album s’ouvre sur ces mots. Pas de chichis. Pas de fioritures. Beaucoup de tendresse. Beaucoup d’amour pour son prochain. La vie comme elle est, dans son simple costume de banalités. Une habitude naturelle que celle d’écrire, même pour rien dire, juste pour le geste de dire « on pense à vous » . Cela témoigne d’un art de vivre qui était encore de mise il y a une poignée d’années même si, je m’en rappelle encore, je soufflais quand il s’agissait de m’y mettre.

Aujourd’hui, la carte postale est devenue désuète. Un objet du quotidien que l’on utilise pratiquement plus. C’est à peine si on a eu le temps de se rendre compte qu’elle est passée de l’objet utile à l’objet vintage. Encore moins de s’y préparer. Pourtant, on les voit encore nombreuses dans les boutiques des buralistes, les carteries et papeteries, les magasins-à-touristes. Mais qui prend le temps d’en acheter aujourd’hui, à l’heure du portable, alors que tout le monde se promène en permanence avec un appareil photo dans sa poche et une connexion et une connexion continue « à son réseau » ?

Au départ, « Bien des choses » est un spectacle de François Morel. Il y donnait la réplique à Olivier Saladin.

François Morel, comme à son habitude, dit les choses avec tendresse et simplicité. On retrouve l’amoureux des mots avec lesquels il joue avec brio, tantôt poète tantôt pince-sans-rire. On retrouve l’homme altruiste. Le propos fait toujours mouche même lorsqu’il décrit tant de banalités. Il est touchant à décrire ces petites gens dans leur petit monde de petites habitudes. François Morel ne cherche pas à briller. Il émeut toujours avec ses intonations chargées de la juste émotion, chargées de sens. Sans éclabousser son auditeur de mots savants, il sait toujours placer le bon mot, glissant deci delà une expression désuète capable de réchauffer nos oreilles. J’aime.

« Une carte postale, c’est juste un peu de rêve qui passe… »

Avec « Bien des choses » nous partons main dans la main avec Monsieur et Madame Rouchon en Bulgarie. Quelques pages plus loin, c’est au tour des Brochon, leur couple de voisins, de partir en voyage et de se fendre d’une petite bafouille durant leur séjour. Nous suivons leurs périples qui n’en sont pas et nous régalons d’une blague qu’en temps normal nous ne relèverions même pas. Nous les accompagnons en Angleterre, au Brésil et ailleurs encore, partout où le vent pousse ces retraités (rentiers ?). Malgré toutes ces destinations qui devraient les dépayser, ils restent obstinément penchés sur leur quotidien : celui du pain frais qu’ils trouveront sur la table à leur retour, celui des bons mots placés dans les grilles de concours de mots croisés, celui de la pelouse qui pousse et du rendez-vous médical à honorer.

Pour illustrer certaines anecdotes, Pascal Rabaté a fait le choix du croquis rapide. Ses illustrations donnent une impression de légèreté. Elles vont de pair avec le comportement superficiel de ces « petites gens » dont l’humour et la culture générale ont un potentiel assez… bas. Il y a parfois un soupçon d’absurde, une manifestation de grande naïveté et une secousse d’improbabilité qui nous secouent… Mais comment donc à des lieues de chez soi peut-on penser à de si petits riens ? Comment peut-on être si peu curieux, cultivé et original alors qu’on a l’idée de voyager à l’autre bout de la terre ?? Comment peut-on avoir les idées si étriquées alors qu’on va à la rencontre d’autres cultures !? …

« Cher Monsieur et Madame Brochon,
La chaleur qu’il fait au Lavandou. C’est épouvantable. C’est bien simple, avec Roger, la nuit, on est obligé de coucher avec des mousquetaires. »

Portraits de petites gens nourris par le tube cathodique. François Morel a sur les rendre drôles et touchants, philosophes à certains moments.

Un ouvrage comme une petite sucrerie.

« PS : Avant de partir, nous avons eu l’occasion de rencontrer (en coup de vent) le petit fiancé de Martine. Il s’appelle Jean-François, il est grand, bien bâti mais porte des lunettes. Il a l’air sérieux, il est en quatrième année de droit mais il ne sait pas encore exactement ce qu’il veut faire plus tard, il hésite entre procureur, juge, avocat ou prestidigitateur, il paraît qu’il est fortiche pour faire des tours de pousse-pousse, je lui ai dit qu’il avait encore le temps vu qu’il avait la vie devant lui. »

Bien des choses
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Pascal RABATE
Auteur : François MOREL
Dépôt légal : août 2009 / 104 pages / 19.30 euros
ISBN : 9782754803144

L’Emouvantail, tome 2 (Dillies)

Dans les rares chroniques que j’ai partagées avec vous cette année, il y eu celle sur « L’Emouvantail » au mois de janvier dernier. J’avais eu un coup de cœur très fort pour ce personnage de Renaud Dillies et j’ai plusieurs fois saisi l’occasion de relire l’album depuis.

L’Emouvantail est un épouvantail qui, pour une raison inconnue, a pris vie. On peut supposer que c’est parce que le fermier qui l’a assemblé a mis tellement de cœur à l’ouvrage qu’il a insufflé un peu de vie à son mannequin… mais ce n’est qu’une supposition parmi d’autres.

La première fois qu’on pose les yeux sur l’Emouvantail, on le découvre planté dans un champ et l’âme en peine car il est bien incapable de faire ce à quoi il est destiné : effrayer les oiseaux. Il les aime tant et tant qu’il ne parvient pas une seconde à les éloigner du champ du fermier. L’Emouvantail se contente donc de les observer avec ravissement tout en se lamentant de voir les graines de son fermier englouties… et les promesses belles récoltes fondre comme neige au soleil. Cela met l’Emouvantail dans un affreux dilemme qui fait toute l’histoire du premier tome.

Pour tout dire, je ne m’attendais pas à avoir en mains un second tome de l’Emouvantail. Alors c’est avec beaucoup de curiosité et d’excitation que j’ai commencé cette lecture.

L’Emouvantail, tome 2 – Dillies © Editions de La Gouttière – 2019

A l’instar du premier tome, l’histoire commence au milieu d’un champ. Mais cette fois-ci, l’Emouvantail n’est pas captivé par les couleurs chamarrées des oiseaux mais envoûté par la beauté d’une femme épouvantail. Malheureusement, elle n’est pas (comme lui) animée d’une flamme de vie. Elle est immobile, sa beauté est suspendue dans sa gracieuse posture et dans son si beau sourire. Elle est plantée là, au beau milieu d’un champ, incapable elle aussi d’effrayer les oiseaux. Au premier coup d’œil, l’Emouvantail tombe amoureux. Il va tenter de trouver le moyen de réveiller cette magnifique femme-épouvantail.

Une nouvelle fois, Renaud Dillies emprunte à la métaphore ses plus belles notes pour composer un album délicat. Dans ce monde imaginaire, la violence n’existe pas. Le trouble, l’émoi et la joie ont tout loisir de s’exprimer pleinement. Aux côtés de l’Emouvantail, on prend le temps de vivre, de contempler, d’écouter… et cela fait un bien fou de quitter la ville et toute son agitation pour se poser là, au creux de l’album, au cœur de cet objet tout en papier et carton vêtu pour profiter d’une douceur bénéfique car inespérée. On savoure aussi tout le charivari des couleurs de la faune et de la flore qui peuplent ce monde onirique. Rien ici ne vient nous heurter.

C’est surtout un régal de côtoyer cet émouvant personnage, si sensible, si candide et tellement empathique. Comment rêver meilleur guide pour permettre à Renaud Dillies d’explorer le sentiment amoureux. Car avec l’Emouvantail, l’art de la séduction est un tâtonnement rendu difficile du fait de son inexpérience. Il se fie à son instinct, à ces frissons qui parcourent son échine quand il repense à sa belle. L’amour est un voyage délicat qui nous emmène à la rencontre d’un autre individu et de l’accueillir dans sa vie comme il se doit.

Un délicieux album que je vous recommande chaudement.

A partir de 5 ans.

Le premier tome est également sur le blog. Cliquez ici pour lire la chronique.

 L’Emouvantail
Tome 2 : Cache-cache
Editeur : Editions de La Gouttière
Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : mai 2019 / 32 pages / 10.70 euros
ISBN : 978-2-35796-010-7

Les enquêtes polar de Philippine Lomar, tome 3 (Zay & Blondin)

Philippine est régulièrement contactée pour enquêter sur des affaires qui touchent aussi bien au harcèlement qu’à la corruption. La jeune fille a 13 ans mais elle a déjà fait ses preuves en tant que détective privé émérite. On a déjà eu deux fois l’occasion de côtoyer Philippine, on sait qu’elle est futée et aussi butée qu’un âne quand elle a une idée en tête ou un os à ronger.

Cette fois, Philippine est contactée par Maxime dont le cousin est en prison. Ce dernier aurait été injustement accusé de l’agression d’un épicier. Maxime pense qu’il s’agit d’une stratégie d’un groupe de malfrats que son cousin avait pris en flagrant délit, ces derniers auraient donc trouvé le moyen de mettre son cousin hors-circuit le temps de la procédure judiciaire.

Maxime charge donc Philippine de réunir des preuves de leurs actes délictueux afin que les véritables coupables soient arrêtés. La détective en herbe se met rapidement au travail mais elle constate tout aussi vite qu’elle a affaire à de vraies racailles. En tout cas, leurs méthodes d’intimidations ne laissent aucun doute sur leurs facultés à employer des méthodes très expéditives…

Chaque enquête de Philippine Lomar est l’occasion pour Dominique Zay d’aborder un sujet d’actualité… le genre de sujets dont on ne parle pas de prime abord avec de jeunes lecteurs. Certaines problématiques traitées peuvent faire partie de leur quotidien (la question du harcèlement par exemple) mais le scénariste pioche aussi dans d’autres registres comme le racket en bande organisée ou la pollution volontaire des rivières. Ces sujets font en partie l’originalité de la série. Ils servent à « camper le décor » et à installer les personnages secondaires amenés à intervenir durant l’intrigue. Des personnages dont les caractères et comportements sont loin d’être cousus de fil blanc. Les rebondissements multiples donnent au récit et à l’enquête un rythme vraiment plaisant. On tourne les pages avec gourmandise et on ne peut s’empêcher d’apprécier le sang-froid et l’humour dont fait preuve l’héroïne.

Outre l’originalité scénaristique de cette série, on évolue dans une ambiance graphique qui s’inspire des mangas : les expressions des personnages sont exagérées par moment et cela permet de décaler la tension grâce au comique de situation, évitant ainsi de dramatiser inutilement les moments où surviennent des événements qui conditionnent la suite de l’histoire.

On continue ici à apprécier cette série haute en couleurs. Un univers jeunesse qui va très prochainement être enrichi d’un nouveau tome.

Les deux tomes précédents sont également sur le blogs (aidez-vous des index si vous voulez accéder à ces chroniques)

Les Enquêtes polar de Philippine Lomar
Tome 3 : Poison dans l'eau
Série en cours
Editeur : Editions de La Gouttière
Dessinateur : Greg BLONDIN
Scénariste : Dominique ZAY
Dépôt légal : juin 2018 / 48 pages / 14.70 euros
ISBN : 979-10-92111-76-7

Ecorces vives (Lenot)

Lenot © Actes Sud – 2019

Cette histoire est comme une gifle. Elle secoue sévère. C’est une histoire sombre sombre. Genre plus noire tu meurs ! Le drame est déjà inscrit dans les premiers mots :

« Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché ; Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. […] Seul avec ses épaules voutées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’assoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. »

Je suis assez d’accord avec le qualificatif de « western rural » pour définir ce roman. Un western rude, âpre, à la limite du supportable (mais je suis une fille facilement impressionnable !). Un très beau texte aussi. Maitrisé. Il se déroule sur un territoire vide de sa substance. Vide de ses habitants. Un territoire abandonné. Ces terres du Nord du Cantal que tout le monde, depuis plusieurs générations, fuit.

Dans ces lieux, il y a tout de même des personnages qui luttent pour survivre : Eli, Louise, Laurentin. Ils sont des marécages humains. Ils sont des champs de bataille. Ils sont les écorchés. Les écorces vives. Pour être, tout trois arpentent la montagne et les bois. Sans cesse. Pour faire rentrer la lumière en eux. Des étincelles de vie.

Il y a d’autres personnages qui peuplent ces contrées sauvages et désertiques. Il y a Lison et ses enfants. Il y a le vieux couple d’américains qui tiennent la ferme de Cézerat. Il y a les cousins Couble un peu cabossés, un peu siphonnés. Et puis, il y a les autres. Les habitants tout autour. Des sauvages. Des brutes parfois. Des tendres aussi. Mais pas très souvent apparemment.

Ce n’est pas un texte qui épargne, on va pas se mentir. Mais c’est superbe. Et puis, il a une portée sociale et toutafé politique. Un vent de révolte souffle dans ce roman et ce n’est pas pour me déplaire ! Et les personnages de femmes ne sont pas là pour rigoler et ça aussi ça me plait…. Louise surtout. Ainsi :

« Elle a la main parcourue de petits picotements. On dirait une arme qui veut réciter sa malédiction aux vents, qui veut qu’on l’use, qui chante le goût du sang, l’envie d’entrer dans les chairs et de marquer les âmes. Frapper, c’est mettre sa main dans un trou noir et profond, un trou de mort, et l’en fait ressortir plus vivante que jamais. Frapper, c’est palpiter. Frapper un homme, c’est rejeter le sortilège de sa naissance, réclamer sa part de l’histoire. C’est peser, c’est faire son poids. Frapper une fois, c’est faire naître le désir de continuer. »

A lire en écoutant la divine Roberta Flack et sa chanson recommandée par Alexandre Lenot et son personnage de fille superbe qu’est Louise : https://www.youtube.com/watch?v=VqW-eO3jTVU (ou celle-là aussi qu’elle est belle : https://www.youtube.com/watch?v=kgl-VRdXr7I)

Extraits

« Peut-être qu’il a raison, peut-être qu’il faudrait nager jusqu’au Mozambique. Peut-être qu’il faudrait nager dans les courants, se jeter dans les rapides, fermer les yeux et crier très fort en arrivant aux chutes. Peut-être il faudrait se réinventer un petit dieu, le faire à notre main, lui imaginer des chants païens, comme l’ont fait nos parents. Peut-être qu’il nous faut de nouveaux rites pour en finir avec nos peurs, de nouvelles forêts pour nous abriter du regard du ciel, de nouveaux faisceaux pour éclairer nos nuits, de nouvelles phalanges pour nous garder de nos ennemis. De nouvelles pluies pour nous faire reverdir enfin. »

« Il leur avait dit, « vous serez mon voyage ». Jusque-là il avait rêvé des minarets de Samarcande, d’immenses glaciers aux confins de l’Himalaya et la Chine, de pêche en Alaska, de dormir dans le Sahara, de bûcheronnage au Québec, des narvals du Saint-Laurent. Il avait dans la poche de sa veste, à hauteur du cœur mais côté opposé, une carte postale de l’ile de Santo Antão envoyée par un ami d’enfance qui s’était fait marin, brèches montagneuses abruptes sur fond d’océan opaque. Il n’était jamais allé nulle part, il était resté là, il avait dit à sa femme et à ses fils « vous serez mon voyage », et maintenant il repose au cimetière d’Auriac-l’Eglise, dans le caveau familial, cinquième héritier en ligne droite à n’avoir jamais dépassé les monts d’Auvergne. »

Encore une formidable découverte des 68 premières fois, à découvrir par ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Alexandre LENOT, Ecorces vives, Actes Sud, 2019

Salon Dolorès & Gérard (Cabot)

A 19 ans, Michel est toujours puceau et ce « statut » commence à devenir légèrement encombrant. Avec ses amis, il n’est plus question que de ça et le fait de l’avoir fait ou pas vous place dans le camp des mecs cools ou dans celui des losers… Michel a beau scruter l’horizon, il ne voit pas le soupçon d’une chance d’avoir l’occasion de rouler un patin à une fille dans avenir proche. Alors en ce qui concerne la possibilité d’avoir un rapport sexuel, ça relève du registre de la science-fiction. Son meilleur ami est dans la même situation que lui ; ils tentent de s’échanger « les bons plans » et des tuyaux sans trop y croire.

Après plusieurs redoublements, Michel s’oriente enfin dans une formation qualifiante qui semble lui plaire. Pour son apprentissage, il a trouvé un contrat avec le salon de coiffure « Dolorès & Gérard » où il va apprendre son futur métier. C’est là qu’il tombe sur Carole.

Carole est le maître de stage de Michel mais c’est aussi une séduisante blonde de 27 ans qui a une vie en perpétuel renouvellement. Elle parle sans complexe et sans retenue de ses rencontres affectives. Michel est impressionné par cette jeune femme solaire au caractère bien trempé. Il tombe vite amoureux de son maître de stage, ce qui le perturbe un peu dans ses apprentissages…

… Pourtant, c’est en présence de Carole qu’il ose poser à voix haute les questions qu’il ne pensait pas énoncer un jour à voix haute. Avec Carole, il découvre tout un tas de choses sur les femmes et la psychologie féminine. Michel gagne un peu en confiance mais ses complexes sur son physique ont la peau dure. Sans compter que l’idée de devoir faire le premier pas le tétanise encore énormément.

Dans quel sens doit-on tourner la langue quand on embrasse ?

En compagnie de son touchant personnage, Sylvain Cabot se risque sur le sentier hasardeux des premières expériences amoureuses et il parvient à le visiter avec brio. L’auteur s’amuse avec un personnage principal dont on apprend la virginité avant même de connaître son prénom ou son âge ! Etape après étape, Sylvain Cabot déflore lentement les autres facettes de la personnalité du narrateur… chacune de ces strates sera l’occasion de s’attacher davantage à ce tout jeune adulte introverti, inhibé et complexé.

Avec humour et naturel, le scénariste aborde cette période délicate où les premières expériences affectives sont un mélange de pur hasard et de haute voltige,

où la libido fait ses premiers balbutiements,

où chaque rencontre balaye autant de questions qu’elle n’en soulève.

On sourit, amusé par la naïveté et l’inexpérience de Michel qui n’a de cesse de nous rappeler qu’on a été un jour dans la même situation que lui… et que l’on a été tout aussi encombré que lui avec des questions pratico-pratiques pourtant totalement inutiles (mais ça, on le comprend que beaucoup plus tard).

J’ai aimé ce jeune homme pataud qui hésite, doute et se construit à partir de ses erreurs. J’ai aimé la manière dont il aborde de front le sujet de l’affect. Il tâtonne, questionne, n’hésite pas à se jeter à l’eau. Il se prend un, deux, trois vents. Se relève et essaie autrement. Il est franc. Intègre. Il n’y a rien de malsain dans la manière dont l’intrigue est menée. Dans les dessins – cerise sur le gâteau – il y a même ce petit côté intemporel qui montre que cette histoire n’est qu’un éternel recommencement ; elle touche tous les jeunes et les questions qui se posaient il y a des décennies se posent encore aujourd’hui, à l’identique.

 

« Carole me dit toujours « aie confiance en toi » , comme si c’était aussi mécanique que se tenir droit. Mais en fait, avoir confiance en soi, je sais même pas ce que ça vaut dire. Ça ressemble à quoi, un gars qui a confiance en lui ? »

La maladresse du narrateur fait son charme. Il est drôle malgré lui car sa timidité n’est pas de taille à lutter contre son intarissable curiosité. Il ose, tente et se risque en terrain hasardeux. Et bien que les premiers essais soient un peu désastreux, il gagne doucement en assurance.

Cette découverte des codes amoureux est accompagnée de beaucoup d’humour. L’ensemble est frais et la bonne humeur de cet univers est agréable. Un moment de lecture relaxant et plaisant que je voulais partager avec vous.

Salon Dolorès & Gérard
One shot

Dessinateur / Scénariste : Sylvain CABOT
Editeur : Michel Lafon
Dépôt légal : avril 2019 / 128 pages / 20 euros
ISBN : 978-2-7499-3606-2