Intempérie (Rey)

Rey © Dupuis – 2017

Il part.

Il fuit le tête-à-tête avec son père mais c’est avant tout pour se soustraire de la brutalité et des coups de ce dernier qu’il part. Au début, il se cache dans les terriers creusés par les animaux pour que les hommes qui sont à sa recherche ne le trouvent pas. Puis, la nuit, il poursuit son ascension toujours plus loin vers le Nord jusqu’à s’échouer sur le campement de fortune d’un vieux berger. L’homme le prend sous son aile et va tenter d’apprivoiser l’enfant.
Sur les traces de l’enfant, un chasseur de prime sans pitié est chargé de ramener l’enfant à son bourreau.

Un dessin anguleux qui sert la vision d’un monde agressif et sans pitié. Seul ces paysages espagnols arides, un enfant est aux abois. Ses nuits sont peuplées de cauchemars où, telle une petite Alice, il revit sa fuite à l’infini et tente de se faufiler dans des portes qui freinent sa progression et l’empêchent de se mettre à l’abri des molosses qui veulent le dévorer.

Les échanges sont rares entre les personnages, réduits à l’essentiel comme s’ils avaient le souci d’économiser leur salive. Les propos sont laconiques et donnent l’impression au lecteur qu’il y a comme une urgence à lire ce récit, à tourner les pages comme si, nous aussi, nous étions aspirés par la fugue de l’enfant… un enfant qui court pour sa survie.

Javi Rey a réalisé un album qui nous coupe le souffle, qui nous coupe les jambes… il nous fige face à l’album que l’on dévore avec un mélange de frénésie et d’appréhension. Adapté de l’œuvre éponyme de Jesús Carrasco, « Intempérie » mêle le roman d’apprentissage au thriller qui glace le sang. De fait, il y a une alternance entre des passages très apaisants et tendres et des temps plus anxiogènes.

Les couleurs délavées de l’album font ressentir l’inhospitalité de ces paysages désertiques que le vieil homme et l’enfant traversent. Nul doute qu’on aspire à quitter ce décor le plus rapidement possible. On souhaite s’extraire des morsures de la chaleur assommante des lieux, de cette vie rude imposée par le vagabondage et la fuite. On aspire à ce que les personnages trouvent un havre de paix et y mangent à leur faim. On colle à la peau de l’enfant, on se blottit sous son aisselle dans l’espoir d’y trouver le refuge qui lui fait défaut. Par moment, on a envie de rugir face aux violences qui lui sont faites. On a envie de lui hurler de suivre ce vieil homme bienveillant mais l’enfant est rongé par l’angoisse et les souvenirs des maltraitances qu’il a subies le poussent à se méfier de l’adulte. Pourtant, si l’enfant survit encore, c’est bien grâce à cet inconnu.

Une ambiance à couper au couteau. Un récit addictif et haletant. Une intrigue qui se déroule dans une atmosphère électrique mais on s’engouffre dans cet album comme si on était hypnotisé. Superbe.

Extrait :

« Il s’était enfui de chez lui précipitamment, le jour où il n’avait pu en supporter davantage » (Intempérie).

Intempérie

One Shot
Adapté du roman de Jesús CARRASCO
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur / Scénariste : Javi REY
Traducteur : Alexandra CARRASCO
Dépôt légal : juin 2017
152 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-8001-7159-3

Bulles bulles bulles…

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Intempérie – Rey © Dupuis – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Blandine :                            Amandine :                                   Mylène :

Jérôme :                                 Antigone :                                  Enna :

Fanny :                              Noukette :                                   Nathalie :

Caro :                                    Jacques :                                        Karine :

Keisha :                                      Sabine :                                  EstelleCalim :

 

Hélène :                                 Itzamna :

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Philippine Lomar, tome 2 (Zay & Blondin)

Zay – Blondin © Editions de la Gouttière – 2017

Philippine est une adolescente de 13 ans qui vit seule avec sa mère sourde et muette. Toutes deux ont une belle relation complice. A la maison, Philippe est une jeune fille posée qui fait tout pour ne pas inquiéter sa mère… mais son côté espiègle la trahit plus qu’elle ne le croit.
En dehors du cocon familial, c’est une autre histoire. La collégienne a une vie bien remplie. Après les cours, elle va à ses entraînements de boxe et quand elle ne boxe pas, elle enquête. Son portable peut sonner à n’importe quel moment de la journée, elle répond, enregistre les premières informations et commence déjà à dégager quelques pistes pour ses investigations.

Pourquoi ai-je décidé de me lancer là-dedans ? Tout d’abord parce que les privés sont rarement des femmes. Ensuite parce que les détectives ne sont jamais des ados. Et surtout, parce que tout le monde m’a vivement déconseillé de le faire, mais comme je suis plus têtue qu’un têtard tentant de tenir tête à une tortue tenace, je suis donc devenue détective privée, voilà !

Ce jour-là, Philippine est contactée par la sœur d’une victime qui lui relate des faits pour le moins troublants. En gros, Philippine va devoir comprendre pourquoi un jeune caïd de cité flirte avec une adolescente grosse et boutonneuse ! Et pourquoi cette dernière est-elle devenue suicidaire depuis qu’elle vit cette idylle ?

Nous avions fait la connaissance de Philippine Lomar il y a un an alors qu’elle menait une enquête visant à faire tomber des racketteurs (voir chronique du premier tome).

On retrouve l’univers plein d’entrain de l’adolescente, le ton ironique de ses répliques, son sens de l’humour et sa faculté à relativiser la moindre difficulté. L’héroïne de Dominique Zay n’a pas froid aux yeux face au danger et fait preuve d’un sang-froid aussi impressionnant que crédible. Tout se tient dans la personnalité de la jeune enquêtrice et le lecteur lui emboîte le pas sans sourciller. Philippine est une jeune fille épanouie qui peut compter sur un bon réseau amical afin de démêler les nœuds de ses enquêtes. Malgré son jeune âge, Philippine trouve toujours des ressources dans son réseau amical pour lui donner un coup de main, lui donner une information qu’elle saura utiliser, la véhiculer, etc. Voilà le portrait d’une adolescente épanouie et résolue à faire reculer la délinquance.

Le dessin de Greg Blondin est au moins aussi entraînant que le personnage principal. Le trait rond et généreux ne s’encombre d’aucun détail superflu. Une expression, un geste, le dessinateur va à l’essentiel de manière aussi directe que Philippine lorsqu’elle a une réflexion à faire. Le dessin simplifie l’intrigue, la complète visuellement et s’occupe de transmettre tout ce qui relève des émotions, permettant ainsi au scénario de se concentrer sur l’intrigue et de faire fuser les répliques à un rythme assez soutenu (pour un univers jeunesse).

Beaucoup de franchise et de l’envie d’aller de l’avant, de faire tomber barrière, préjugés et complexes, voilà les leçons de vie que l’on peut aussi retenir de cette série jeunesse. Un très bon deuxième tome et un univers qui plait beaucoup aux jeunes lecteurs, filles ou garçons.

Philippine Lomar

Tome 2
Série en cours
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Greg BLONDIN
Scénariste : Dominique ZAY
Dépôt légal : juin 2017
48 pages, 12,70 euros, ISBN : 979-10-92111-51-4

Bulles bulles bulles…

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Philippine Lomar, tome 2 – Zay – Blondin © Editions de la Gouttière – 2017

Raven & l’Ours, volume 1 (Pinheiro)

Pinheiro © La Boîte à bulles – 2017

Raven s’est perdue. En jouant avec un papillon, elle s’est éloignée un peu trop de sa maison et elle ne parvient pas à la retrouver. Ses recherches l’ont poussée loin de chez elle, loin de ses parents, jusqu’à cette grotte où l’Ours sommeille. Inconsciente du danger, la petite Raven le réveille pour lui demander de l’aide.

L’Ours n’est pas si mal léché qu’il n’y paraît et propose même à la fillette de l’aider. Raven plonge la main dans sa poche et en sort une boussole qui « montre la direction de la maison. Toujours. » Alors l’Ours fait quelques préparatifs, rempli deux sacs à dos de quelques victuailles et objets divers dont ils pourraient avoir besoin… et nos deux compères partent à l’aventure. En chemin, ils rencontrent un jeune homme qui les guide jusqu’à la ville la plus proche.
C’est ainsi qu’ils arrivent aux portes de la Cité des Énigmes. Pour entrer dans la ville fortifiée, il faut préalablement avoir résolu l’énigme donnée par le gardien de la porte. Mais nos deux héros en herbe ne sont pas au bout de leurs peines. Ils interpellent quiconque croise leur chemin pour obtenir des indications car une fois à l’intérieur de la cité, ils peinent pour obtenir des réponses à leurs questions. Car dans la Cité des Énigmes, chaque question posée implique une énigme à résoudre.

On se pose en douceur dans cet album. Après un survol rapide d’une forêt verdoyante, on repère l’entrée d’une grotte au fond de laquelle dort un gros ours. Il est réveillé en sursaut par une fillette qui passe par là. « Bonjour monsieur ! Vous n’auriez pas vu mes parents ? ». La scène prête à sourire, les couleurs sont toniques, ludiques… Voilà une entrée en matière qui intrigue autant qu’elle attendrit.

J’ai beaucoup pensé à « L’Ours Barnabé » pendant les premières minutes de la lecture… Ce laps de temps nécessaire que l’on emploie à nous familiariser avec les personnages et à chercher notre place dans l’univers, où l’on imagine leurs timbres de voix et le degré d’humour utilisé, où l’on repère les pointes d’ironie… l’Ours de Raven a un air de famille avec Barnabé : ils ont la même bonhommie, la même gentillesse et la même silhouette bedonnante. On apprécie rapidement cet ours placide, drôle, altruiste, moqueur, franc… qui donne le change à une petite humaine au minois mangé par de grandes lunettes et au sourire désarmant.

Bianca Pinheiro n’y va donc pas par quatre chemins pour nous mettre en confiance. Le courant passe vite entre les deux héros, aussi vite qu’il passe entre eux et nous (lecteurs). La petite humaine et le gros ours se complètent à merveille, tour à tour capricieux et astucieux, boudeur et boute-en-train.Lui a tendance à arrondir les angles tandis qu’elle questionne à tout va – comme une enfant – mais par moment, elle fait preuve d’une lucidité désarmante. Ils forment un duo très agréable.

Peu de temps morts dans le scénario. L’humour et la bonne humeur sont présents à chaque page et sont épicés d’une pointe de folie. Ce côté loufoque, parfois absurde, renforce les interactions entre le livre et son lecteur et provoque des éclats de rire au moment où l’on s’y attend le moins. Les répliques vont bon train et nous donnent de l’allant.

L’artiste joue avec ses personnages, elle les malmène parfois mais toujours avec tendresse. Bianca Pinheiro joue aussi avec son lecteur ; on tente de résoudre les énigmes avant que les personnages principaux ne donnent la bonne réponse. Elle joue enfin avec les codes de l’art séquentiel, fait de gros clin d’œil à des références (littérature, cinéma, bande dessinée). Au final, elle offre une jolie réflexion sur l’amitié mais aussi sur ce qu’est le pouvoir et la manière de l’investir.

Cet album est une très belle surprise. Il me tarde de connaître la suite de cette épopée et de retrouver ce duo improbable auquel on s’attache très vite.
Une bande dessinée lue en compagnie d’un petit lecteur de 8 ans… il est conquis !

Raven & l’ours

Volume 1
Série en cours
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : La Malle aux Images
Dessinateur / Scénariste : Bianca PINHEIRO
Dépôt légal : juin 2017
64 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-84953-284-3

Bulles bulles bulles…

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Raven et l’ours, volume 1 – Pinheiro © La Boîte à bulles – 2017

 

Le petit Rêve de Georges Frog (Phicil)

Phicil © Soleil Productions – 2017

New-York, fin des années 30.
Georges Rainette est une grenouille. Venu de France pour suivre les cours du Conservatoire, il rêve de devenir un grand jazzman, de trouver l’harmonie parfaite entre la mélodie et l’instrument, l’alchimie poétique qui fera vibrer son public.

Cette musique, c’est toute ma vie… Je l’écoute, je la joue… J’en rêve même la nuit !

Il rêve aussi de se hisser aux côtés des plus grands jazzmen de son temps et pour cela, il a décidé de se consacrer entièrement à son art : le jazz. Il abandonne alors les cours et perd le bénéfice de sa bourse d’études. L’aventure est risquée en cette période de crise économique. Rien ne semble en mesure de résorber le chômage qui va croissant ; la pauvreté touche chaque jour de nouvelles familles. Georges est conscient des risques qu’il prend d’autant que les places sous les projecteurs de la gloire sont rares. Georges sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Il se met à travailler comme un forcené, le jour empiétant largement sur la nuit. Il compose, jette, recommence avec acharnement afin de composer la mélodie qui estomaquera, qui marquera, qui emportera l’engouement. Durant cette période, il est en tête-à-tête avec son vieux piano ; l’unique compagnon avec qui il partage toutes ces heures, l’unique compagnon qui pose un regard à la fois critique et encourageant sur les œuvres qu’il crée, son confident, son ami, son conseiller.

Tu sais Georges, je trouve que tu n’entends pas assez ce que tu joues. Tu devrais entendre intérieurement ce que tu joues. Ce ne sont pas que les doigts qui doivent jouer… Mais avant tout, la tête et le cœur.

C’est à cette période que deux événements majeurs vont influencer son devenir. Georges trouve enfin le nom de scène qu’il portera avec fierté : Georges Frog. Bien décidé à jouer des coudes pour se faire connaître, il ose envoyer ses maquettes à des producteurs et ressent un mélange d’excitation et d’appréhension. Ses projets artistiques de Georges sont cependant chamboulés le jour où il fait connaissance avec Cora, sa nouvelle voisine. Ils filent l’amour parfait mais Mister Cat, le père de Cora, ne voit pas leur idylle d’un très bon œil.

Georges Frog est né en 2006 sous la plume de Phicil. La série compte au final quatre tomes qui seront édités chez Carabas. La belle collection Métamorphose de Soleil les réunit aujourd’hui dans cette intégrale.La série compte au total quatre tomes réunis aujourd’hui dans cette belle intégrale.

Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Très vite, on perçoit que derrière l’auteur de bande dessinée, se cache un passionné de jazz. Phicil fait évoluer un personnage sensible aux sonorités du jazz, une musique capable de faire passer n’importe quelle émotion de la plus profonde des peines à la plus vibrante joie. Son héros, Georges Frog, ne se contente pas de jouer du jazz, il ressent le jazz.

Pour bien jouer, il faut avant tout faire ressortir la petite faille interne qui sommeille en nous, jusqu’à faire pleurer son instrument !

Dans ce récit la musique sert de support pour aborder d’autres sujets. Certains sont graves et sérieux (la misère, le chômage, la condition sociale des afro-américains), d’autres sont communs à tous les êtres humains (les sentiments, le dépassement de soi, l’envie d’atteindre ses idéaux…), d’autres sont plus personnels (les complexes, les peurs…).

Entre musique et sentiments, Georges Frog est un récit généreux, le cheminement et la réflexion d’un individu qui met tout en œuvre pour dépasser ses aprioris, acquérir une meilleure estime de soi, s’épanouir le mieux possible sans pour autant laisser les amis sur le bord de la route. Ce monde anthropomorphe de Phicil est à la fois assez réaliste mais l’apparence de ses personnages [et les couleurs de Drac] arrondit les angles et rend l’univers un peu plus doux, un peu moins sombre et laisse la place à la poésie et aux rêves alors que le contexte social s’y prête mal à première vue. Pour ceux qui auraient déjà lu les albums de Renaud Dillies (Betty Blues, Loup, Bulles & Nacelle…), il est difficile de ne pas faire le parallèle entre les deux univers [anthropomorphes de surcroît] pourtant Georges Frog me semble bien plus abouti.

Un petit bijou de série, un personnage auquel on s’attache, un scénario bien ficelé, un univers ludique et pertinent, un voyage musical que je vous conseille.

Extrait :

« Avant de jouer le blues, il faut savoir qu’il prend racine dans la culture des animaux sombres. A travers cette musique, c’est toute la douleur de l’esclavage qui transpire des centaines années d’oppression. Mais le blues traditionnel parle le plus souvent de choses bien plus banales. Comme par exemple de musiciens qui refusent d’en aider un autre, ou d’une fille qui laisse tomber son ami sans aucune explication. (…) Mais bon, on peut aussi traiter le blues de manière plus joyeuse, comme un pied de nez aux coups durs de la vie ! » (Le petit rêve de Georges Frog).

Une lecture que je partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Stephie accueille notre rendez-vous aujourd’hui.

Le Petit rêve de Georges Frog

Intégrale
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur / Scénariste : PHICIL
Dépôt légal : juin 2017
208 pages, 27 euros, ISBN : 978-2-302-06323-5

Bulles bulles bulles…

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Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Macaroni ! (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Sur la couverture, un vieil homme, sa bouteille d’oxygène à portée de main et son fantôme qui le hante. Le petit-fils dans l’encadrement de la porte à l’air perdu dans ses pensées. C’est Roméo. Il a 11 ans. Et Ottavio est son grand-père. Quant au titre, « Macaroni ! », c’est un quolibet dont on affublait les immigrés italiens, du temps où leur installation était encore récente et qu’ils n’étaient pas encore intégrés à la population.
L’histoire se passe en Belgique, dans les cités ouvrières proches des exploitations minières. Payés au lance-pierre, vivant dans la misère, ils gardaient toujours un bout du soleil d’Italie dans leur cœur. Paysage urbain d’une cité ouvrière parmi tant d’autres, des maisons qui s’enfilent en chapelet dans des rues rectilignes, toutes identiques les unes aux autres à quelques détails près. Des façades rouges tomate, rouge sang… rouge brique.

Roméo doit passer une semaine chez son grand-père paternel. Il ne le connaît pas ou très peu, la visite annuelle n’a jamais suffi à ce qu’il se sente proche de son aïeul. Roméo ne comprend pas pourquoi son père tient absolument à le confier à son grand-père le temps de… de quoi !? « C’est un peu le bordel en ce moment » à la maison.

L’accueil est plutôt froid. Le vieux est bourru, très attachés à ses rituels. Roméo se sent triste.

Je ne vais jamais tenir…

Le premier jour, le réveil est un peu rude et… matinal. La journée de Roméo commence au jardin. A 7 heures, il devra nettoyer l’auge de Mussolini. 3pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » lui dit Ottavio. Puis, il faut s’occuper du jardin, arracher les mauvaises herbes en prenant soin de ne pas abîmer les plants qui poussent dans le potager. Mais Roméo se rebiffe. « Hé ho, ça va aller ?! Je suis en vacances, moi ! ». Les deux générations cohabitent mal, leurs rythmes respectifs ne s’entendent pas, ils ne savent pas encore s’entendre même s’ils s’acceptent… de fait… ils sont de la même famille. A la première anicroche, le vieux doit se poser car l’air vient à lui manquer. Posé là sur la terrasse, il fixe son masque à oxygène sur son visage et s’assoupit. « C’est à cause de la silicose, la maladie des mineurs. (…) C’est parce qu’il a respiré trop de poussière dans les mines de charbon. Il a les poumons tout noirs » explique la voisine à Roméo. C’est Lucie. Elle a le même âge que Roméo et lui apprend au passage qu’Ottavio était mineur. Roméo découvre avec stupeur qu’il ne sait rien de son grand-père.
La semaine s’égrène lentement. Les jours se suivent, se ressemblent. Lentement, timidement, l’enfant et l’adulte s’apprivoise. Ottavio, que Roméo ne nommait pas, devient « nonno ».

Nonno. Le scénario de Vincent Zabus en fait un homme mystérieux. Fort. Ce genre d’homme face auquel on s’efface instinctivement. Il y a quelque chose en lui qui force le respect. Et puis Roméo va oser. Oser lui tenir tête. Oser lui poser des questions, un mélange entre la curiosité enfantine et l’envie de mieux connaître son grand-père. Et le « vieux chiant » se raconte et accepte que la distance se réduise entre son petit-fils et lui. La complicité naît et le scénariste prend le temps d’observer les interactions qui se noue, il ne brusque rien. Les rapports farouches aux tonalités électriques vont laisser la place à l’affection. L’incompréhension mutuelle perd chaque jour du terrain.

Roméo ne voit pas les fantômes qui hantent son grand-père. Parmi eux, il y a Giulia, sa grand-mère qu’il n’a pas connue. Il y a des trains, des mineurs et des soldats. C’est l’histoire de toute une vie. Une vie imposée par des forces contre lesquelles on ne peut lutter.

Moi, je me suis toujours laissé faire. Et j’ai tout laissé filer. (…) à 18 ans, on m’a envoyé à la guerre. Benito Mussolini, il m’a dit de tirer. Je savais pas sur qui mais j’ai dit oui. Puis on m’a dit « Va en Belgique ! » J’ai dit oui ! « Descends à la mine » Oui ! « Crève de misère » Oui ! Oui, oui, oui !

Une éternité que je suis la page Facebook de Thomas Campi. Une éternité que je savoure avec les illustrations qu’il partage. Une éternité que j’ai envie de plonger dans cet univers graphique qui me régale les pupilles. Voilà chose faite. Merveilles ces illustrations qui décrivent si bien toute la fragilité d’un homme, toutes les subtilités de son quotidien, tous les tiraillements qui le taraudent. Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Les couleurs s’agitent, se pose, se parent et changent leur apparat, respectueuses de la luminosité. Le dessin s’installe, prend le temps de raconter cette rencontre entre deux générations, prennent le temps de caresser cette complicité naissante, prennent le temps de soigner la narration qui nous dit les affres de la guerre, celles de la mine et celle des petites gens qui vivent modestement. Les illustrations nous prennent par la main pour nous déposer, délicatement, à l’endroit adéquat, là où l’on peut observer ce qui se dit avec les mots et ce qui se dit avec les mains de ce vieil italien. Des teintes douces qui accompagnent parfaitement les heures de la journées, vives à midi, discrètes dans la chaleur agréable du début de soirée. Des couleurs qui, tout en portant chaque émotion, parviennent à atténuer l’aigreur du vieillard, de faire en sorte qu’elle ne nous envahisse pas, ne nous heurte pas de plein fouet.

Ma vie. Elle a filé comme du sable entre mes mains

De la nostalgie, des regrets et de la mélancolie flottent. Sensations diffuses, sentiments évanescents.
Rencontre, famille, complicité, affection.
On écoute. On apprend. On entend.
Coup de cœur !

Vite, un autre album de Thomas Campi !! « Les petites gens » il me faut trouver !

La chronique de Coco, Moka, Caro, Yvan et Fanny.

J’ai choisi un coup de cœur pour participer à la « BD de la semaine » . Je suis persuadée qu’il y a d’autres pépites qui vous attendent aujourd’hui pour cela, on se retrouve chez Stephie.

Macaroni !

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Grand public
Dessinateur : Thomas CAMPI
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : avril 2016
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-8001-6360-4

Bulles bulles bulles…

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Macaroni ! – Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Chronosquad, tome 3 (Albertini & Panaccione)

Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

L’enquête de l’équipe des Chronosquad se poursuit.
Après le triste constat que les deux adolescents fugueurs sont sortis de l’Egypte des pharaons (voir tome 1), après quelques enquêtes parallèles aux ères paléolithique et précolombienne et une romance dans l’Italie à l’épique de Léonard de Vinci, les trois agents reprennent la piste des adolescents et, au passage, débusquent tout un réseau clandestin de tours opérateurs qui vantent les louanges de leurs séjours dans le temps mais, pour achalander le client, commettent des infractions, totalement étanchent à la législation qui encadre ces voyages temporels afin d’éviter que le cours de l’histoire ne soit impacté par la présence des touristes  du futur.

Bloch, Penn et Beylogu se fondent dans les époques pour retrouver les deux adolescents qui sont portés disparus. L’enquête piétine et pour cause ! Une succession d’événements ne cessent de les tirer vers de nouvelles pistes. Le tout est de savoir si toutes ces pièces font partie d’un seul et même puzzle.

J’étais sortie totalement emballée de ma lecture des deux premiers tomes. Une bonne accroche avec les personnages, un postulat de départ original et une trame narrative qui tient la route… Alors que cela faisait plusieurs années que je ne lisais plus de S.F., trouvant que le genre avait du mal à se renouveler, voilà enfin une série qui me remettait le pied à l’étrier (aidée en cela par la série « Infinity 8 » en cours chez Rue de Sèvres).

Giorgio Albertini se lance dans la bande dessinée après une carrière d’archéologue. On imagine donc à quelque point cet exercice peut être ludique pour un passionné d’Histoire comme lui. Il se glisse comme une anguille dans les différentes époques et ancre le « présent » des personnages principaux dans une période identique à la nôtre si ce n’est que les hommes ont débusqué la bonne formule qui permet les voyages dans le temps.

Au dessin, on sent aussi que Grégory Panaccione se régale d’autant qu’avec cette pagination conséquente, il a tout loisir d’installer ses ambiances, de prendre le temps de nous régaler de quelques passages sans texte montrant une fois encore (voir « Un océan d’amour ») son talent d’illustrateur, son aisance à explorer toutes les mimiques possibles de la trogne d’un personnage et à camper des décors qui nous clouent sur place.

A la fin du second tome, les rebondissements de « Chronosquad » allaient déjà bon train et il me semblait que tous les éléments étaient en place. En attaquant ce troisième (et avant-dernier tome de la série), je m’attendais donc disons « logiquement » à ce que quelques-uns de ces éléments trouvent leur dénouement. Il n’en est rien, au contraire. Les auteurs semblent avoir jeté toutes les cartes sur la table et s’amuser à les battre et à les mélanger à l’infini. Chaque nouvelle époque de l’Histoire apporte son lot de mystères et je me demande comment un seul et ultime tome permettra d’arriver au bout de toutes ces pistes narratives qui sont béantes. La seule qui me semble suivre son fil sans broncher, c’est ce regard critique sur nos sociétés et ce penchant qu’à l’espère humaine à corrompre tout ce qui est à sa portée ; l’appât du gain, la recherche d’adrénaline, l’envie d’avoir du pouvoir.

Pour tout dire, même si ce troisième tome ne nous laisse pas le temps de souffler et s’il nous permet de découvrir de nouvelles facettes du trio central ; la mystérieuse et charismatique Penn brise un peu sa carapace, Bloch gagne en assurance et se révèle être un personnage tout à fait fascinant (il n’est pas sans me rappeler les personnages maladroits qu’avait incarné Pierre Richard). Quant à Beylogu, il est constant ; loyal, bienveillant et un peu naïf, comme à la première page de la série.

Ce troisième tome me laisse perplexe. Je crois qu’il s’éparpille. Tous s’y agitent et les plus flegmatiques en perdent leur latin. Tout se brouille. Où va l’intrigue ? Que nous raconte-t-elle ? Comment les auteurs vont-ils parvenir à dénouer tous ces nœuds en un peu plus de 200 pages (comme les trois premiers tomes de « Chronosquad » ) ? Bref, ce tome m’a mise à bout de souffle. Je suis curieuse de découvrir le dernier tome prévu pour septembre 2017.

Chronosquad

Tome 3 : Poulet et Cervelle de Paon à la romaine
Tétralogie en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Neopolis
Dessinateur : Grégory PANACCIONE
Scénariste : Giorgio ALBERTINI
Dépôt légal : mai 2017
232 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7415-3

Bulles bulles bulles…

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Chronosquad, tome 3 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Le Voleur de souhaits (Clément & Gatignol)

Clément – Gatignol © Guy Delcourt Productions – 2017

Félix est un petit garçon pas comme les autres. Rêveur, il adore flâner seul dans la nature. Et puis Félix a une lubie pour le moins originale. Il collectionne les souhaits. Il ne se sépare jamais de son sac à dos dans lequel il enfourne pêle-mêle petit et grands bocaux qui lui permettent d’attraper les souhaits des personnes qui éternuent. Des souhaits bleus, verts, jaunes, roses… des souhaits de partir en voyage, de trouver un trésor, de devenir fort… Félix a rempli des étagères complètes avec les souhaits des autres.

Puis un jour, Félix rencontre Calliope. Elle le fascine. Elle l’intrigue d’autant que sa formule habituelle ne lui permet pas d’attraper les souhaits de Calliope quand elle éternue. Voilà un mystère qu’il est bien décidé à percer.

Il y a quelques semaines, je vous présentais « Chaussette », un album jeunesse scénarisé par Loïc Clément et illustré par Anne Montel. Un vrai coup de cœur. L’actualité de Loïc Clément était très riche en avril puisqu’il a publié non pas un mais deux albums chez Delcourt. Deux albums très différents. Tous deux mettent un jeune garçon au cœur de l’intrigue et tous deux parlent d’amitié. Oui mais voilà, en dehors de ces deux points communs, on ne trouvera pas d’autres similitudes.

Il est ici question d’une histoire d’amitié entre ce que l’on pourrait appeler des âmes sœurs. Un garçon blond, dynamique, curieux et passionné d’un côté. Un solitaire. Comme cette fille qu’il rencontre d’ailleurs. Elle est brune, mystérieuse, gracieuse et déjà très charismatique pour son âge. Il était peu probable qu’entre eux le courant passe et pourtant, ils parviennent à trouver un « terrain » d’entente. C’est autour de l’étonnante collection de souhaits de Félix que leurs liens vont se tisser et qu’ils vont finalement trouver le courage d’affronter leurs peurs et de s’ouvrir au monde. Une quête identitaire qu’ils mènent côte à côte. Et leur premier constat sera aussi surprenant que ce qu’ils vont découvrir sur eux-mêmes.

Le voleur de souhaits – Clément – Gatignol © Guy Delcourt Productions – 2017

Loïc Clément choisit de se concentrer exclusivement sur ce duo de personnages. Un huis-clos entre deux enfants, une bulle qui leur permet d’évoluer. Il n’y a pas d’adultes dans ce récit. On les voit tout au plus apparaître de-ci de-là dans les cases mais ils n’interviennent pas, ils n’interagissent pas et ils semblent ne pas avoir d’influence sur ces deux enfants qui construisent pas à pas leur monde imaginaire.

Les dessins de Bertrand Gatignol sont très expressifs et cassent le côté mélancolique de la narration. Beaucoup de rondeurs ici, beaucoup de non-dits également. Tout passe par le regard des enfants : la colère, l’agacement, la surprise, la bienveillance… J’ai trouvé le dessin trop doux, trop rond, trop lisse et cela tient en partie par la mise en couleur qui est vraiment basico-basique ; on a peu de dégradés et même si les mouvements des personnages sont fluides, l’ambiance reste superficielle… presque impersonnelle.. C’est simple, je suis restée à survoler le graphisme, à grogner en voyant que seuls les yeux des personnages expriment quelque chose (mais c’est loin de suffire !!). Et à la maison, j’ai deux jeunes lecteurs qui, après avoir feuilleté l’album, restent réticents à l’idée de lire ce récit.

Une petite parenthèse enchantée à deux facettes. Le scénario est aboutit, le postulat de départ est original et atypique. Une douce histoire d’amitié qui fait rêver. Une fin qui ouvre la porte sur tous les possibles. Mais le dessin qui accompagne l’histoire n’invite pas tellement à la lecture. Un album agréable mais pas indispensable.

Une lecture que je partage avec Noukette !

Le Voleur de souhaits

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Bertrand GATIGNOL
Scénariste : Loïc CLEMENT
Dépôt légal : avril 2017
32 pages, 10,95 euros, ISBN : 978-2-7560-7527-3

Bulles bulles bulles…

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Le voleur de souhaits – Clément – Gatignol © Guy Delcourt Productions – 2017