Anuki, tome 9 (Maupomé & Sénégas)

Petite chronique pour ce neuvième tome d’Anuki…

Maupomé – Sénégas © Editions de La Gouttière – 2019

C’est l’été. Le temps de l’insouciance. Anuki est avec ses amis, au bord de l’eau. Au programme, de joyeux sauts au milieu des éclats de rire. Pendant que les enfants s’en donnent à cœur-joie, un sanglier et un putois tentent de se désaltérer au bord de l’eau. L’instant est comme suspendu, les amis sont légers lorsqu’ils rentrent au camp. Loin de se soucier qu’un terrible incendie est en train de dévorer la forêt.

Lorsque les fumées se dissipent, c’est un paysage ravagé qui apparaît. Au milieu des arbres calcinés, c’est toute une famille d’une tribu étrangère qui se présente au seuil de leur campement. Le feu les a contraints à quitter leurs terres.

Au rythme d’un album par an depuis neuf années, l’univers d’Anuki poursuit son bonhomme de chemin. Si l’amitié et l’entraide sont au cœur de chacun des tomes de la série, chaque album apporte sa pierre à l’édifice et sensibilise le jeune lecteur à un sujet d’actualité. Cette fois il est question de migrants et de l’accueil qui leur est réservé. Des individus qui ont tout perdu, qui n’ont eu d’autres choix que de fuir et de livrer leur survie au destin et aux hasards des rencontres. L’exil. Le contact avec une autre langue, une autre culture, une autre terre. Autant de différences qui ravivent les jalousies et la méfiance. Frédéric Maupomé traite de ce sujet avec toute la pudeur nécessaire. Cela rend l’histoire bienveillante et surtout accessible à son lectorat. Aborder la question des migrants pour des petites têtes blondes de 4-5 ans, cela implique tout de même une certaine finesse et une grosse dose de talent !

Les autres ingrédients qui font le sel de la série sont présents : péripéties, courses poursuites effrénées, quelques jalousies enfantines, beaucoup d’entraide, de l’humour… tout y est. Stéphane Sénégas illustre le tout d’un trait vif. Les trognes des gamins sont impayables, l’absence de textes n’est pas un frein à la compréhension de l’histoire car elle est largement compensée par la qualité du graphisme. Beaucoup de dynamisme et un découpage des planches qui se met au service de l’histoire. Les cases s’agrandissent et rétrécissent au gré des pages… tout est bon pour éviter que le récit ne s’appesantisse trop et que la lecture reste ludique.

Un album amusant et un bon support intermédiaire pour parler des migrants avec son enfant.

Album muet, à partir de 4 ans.

En fouillant le site, vous trouverez les précédents tomes de la série (excepté le tome 8 !).

 Anuki, tome 9 : L'Eau et le Feu (série en cours)
Editeur : Editions de La Gouttière
Dessinateur : Stéphane SENEGAS / Scénariste : Frédéric MAUPOME
Dépôt légal : septembre 2019 / 40 pages / 10,70 euros
ISBN : 978-2-35796-002-2

Le Boiseleur, tome 1 (Hubert & Hersent)

« En ces temps fort lointains habitait dans la ville de Solidor un jeune apprenti sculpteur du nom d’Illian » …

Illian travaille chaque jour dans l’atelier de Maître Koppel. Ce dernier, un homme acariâtre et avare, a fait signer à Illian un contrat d’apprentissage extrêmement contraignant. Si Illian rompt le contrat, il devra rembourser l’intégralité des frais qui ont été engagés pour le former. De plus, partant du principe que le gîte et le couvert sont proposés au jeune apprenti, Illian ne perçoit aucun salaire pour le travail qu’il réalise. Et il croule littéralement sous la tâche !

Illian n’a que peu de temps libre pour se consacrer à son passe-temps favori : se promener dans les rues de Solidor pour écouter les chants des oiseaux exotiques. Chaque habitant détient au moins un oiseau. Les beaux jours, les cages sont suspendues aux poutres extérieures des maisons. Les rues sont un charivari de couleurs et de chants mélodieux… cela suffit à faire le bonheur du jeune homme. Malheureusement, sans revenus, Illian n’a pas les moyens de s’acheter un oiseau. Il décide de sculpter un rossignol et de le peindre. Il aura ainsi tout loisir de le contempler quand il se couche le soir. Lorsque Maître Koppel constate que son apprenti se divertit ainsi, il sort de ses gonds… L’intervention de sa fille calme la fureur du maître mais les conséquences de cette découverte vont avoir un effet inattendu sur la ville et ses habitants.

Hubert revient avec un magnifique conte écologique. Touche-à-tout, l’auteur montre une nouvelle fois qu’il est éclectique dans les sujets qu’il aborde. Il peut aussi bien se pencher sur les troubles psychiques ( « La Chair de l’Araignée » ) que le Paris des années 30 au travers d’une série polar pétillante ( « Miss pas Touche » ), de frivolité ( « Monsieur désire ? » que je n’ai pas chroniqué) ou d’homosexualité avec l’excellent « La nuit mange le Jour » ). Puis il y a eu l’inclassable série « Beauté » (également non chroniquée) réalisée avec les Kerascoët… Sans compter les albums qu’il a réalisés en tant que dessinateur et/ou coloriste et qui sont les résultats de ses collaborations avec Jason, David B., Tronchet, Frédéric Richaud, Zanzim, Lewis Trondheim, Bertrand Santini, …

L’intrigue du « Boiseleur » est à l’origine une nouvelle écrite par Gaëlle Hersent. Cette histoire lui est venue il y a quelques années. Le texte a finalement été retravaillé avec Hubert pour devenir plus complet, plus dense. Au final, cette petite histoire de sculpteur est devenue grande puisqu’elle se développera en un triptyque.

Il est question d’un jeune adulte qui fait ses premières armes dans la société. On s’indigne pour lui des conditions de travail oppressantes qui sont les siennes. Lui, ne se révolte pas. Ne conteste pas. Ne se plaint pas. Il est jeune, sans expérience, mais pas sans opinions. C’est là le rôle de la voix-off que de nous décoller du factuel pour avoir un regard critique sur les événements. Le personnage principal prend sa revanche en profitant de rares instants de liberté qu’il parvient à s’aménager : ses excursions en ville sont de réelles bouffées d’air pour lui comme pour nous. On y trouve-là toute l’ambiance d’un conte ; poésie, rêverie et sensibilité.

Hubert prend délicatement la main de son lecteur pour lui permettre de construire ses repères. Les codes sociaux qui ont cours dans cette cité nous sont dévoilés progressivement. L’angle de vue que le scénariste développe nous invite à une réflexion sur la société de consommation et le rapport qu’on nourrit avec notre environnement. Les oiseaux de l’album sont une métaphore. Les « objets » de consommation sont différents de ceux que l’on peut avoir pourtant, il y a un socle commun dans les dérives que cela induit. Ça dérape dans l’excès, comme si l’homme était incapable de se réguler sans goûter à l’excès. Les centres d’intérêts collectifs passent d’une mode à l’autre sans aucune transition ni demi-mesure.

Graphiquement, Gaëlle Hersent pose un regard tendre sur le jeune artisan. Elle l’enlace de douceur, s’attarde sur sa mine concentrée lorsqu’il sculpte ou qu’il peint, elle prend le temps de travailler les expressions de son visage. On lit en lui comme dans un livre, son visage s’illumine ou se renfrogne comme celui d’un enfant. L’autrice s’arrête généreusement sur son cadre de vie et propose régulièrement de grandes illustrations en pleine page. Ces dernières nous offrent ainsi tout loisir de découvrir les ruelles animées de Solidor avec ses poutrelles traversantes reliant les maisons, ses vérandas suspendues qui s’agrippent aux façades, ses oiseaux exotiques qui égayent la ville. On aimerait pouvoir y déambuler, le nez en l’air. Le dessin de Gaëlle Hersent est sublime et regorge de détails.

Très jolie surprise que cet album. Vivement la suite !

 Le Boiseleur / Tome 1 : Les Mains d’Illian (triptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Métamorphoses
Dessinateur : Gaëlle HERSENT / Scénariste : HUBERT
Dépôt légal : octobre 2019 / 96 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07778-2

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi (Smadja)

Smadja © Belfond – 2019

Sacha est grand reporter au journal Le Temps. Elle vit son métier pleinement. Elle arpente le monde ou plutôt les conflits du monde. Elle est journaliste de guerre. Sacha bouillonne et quand il s’agit d’écrire un reportage, elle raconte comme dans un livre. « Ce n’était plus du quotidien, c’était du magasine. Elle prenait son temps, insensible aux impératifs de bouclage, de place, étrangère à l’urgence. » Sacha a cette possibilité immense de pouvoir percevoir les évènements avec les yeux de l’autre et de pouvoir témoigner, transmettre les actions, les mouvements, les crépuscules, les affres des hommes. Sacha écrit le chaos du monde. Quand elle arrive au Rwanda en avril 1994, sa première impression se fait depuis l’avion. Du ciel, elle découvre : « l’enchevêtrement des collines, leur géométrie inachevée, tourmentée, d’une beauté à couper le souffle. La sensation d’une nature subjuguée. » Elle croit déceler quelque chose de singulier, « quelque chose qui nous dépasse, au-delà du hasard, au-delà de la main de l’homme, bien incapable de façonner un ordonnancement si subtil, une magie semblable à l’alternance des saisons, à la rosée du matin, à l’espérance. » Ce pays, elle s’y est peu intéressée avant de s’y rendre. C’est un évènement en Afrique du Sud qui l’a décidée. Pour son nouveau reportage, elle est accompagnée par Benjamin, le photographe.

C’est en avril 1994 que ses yeux se posent sur le Rwanda. Sur Kigali notamment. Dans ce pays, un conflit va se déchainer. Un conflit effroyable. Total. Bestial. « Se superposent deux niveaux qu’il est difficile de distinguer. Celui du conflit d’abord. » Celui de la guerre. Mais « plus insidieux est le niveau infraconflictuel, celui du maillage épais, poisseux, dont il est quasiment impossible de s’extraire, tissé par un gouvernement aux abois qui a associé la population aux tueries en convainquant les habitants que c’est « eux ou vous ». » Dans ce pays, l’impassable va se produire…

Rose est une jeune femme Tutsi. Sa voix ou plutôt ses mots s’intercalent dans le récit de Sacha. Elle aussi écrit mais ses mots sont destinés à Daniel, son mari. Son amour. Rose est née dans une petite maison à Kigali, située dans le parc de la résidence de l’ambassadeur de France. Rose est muette mais ses yeux « parlent bien plus que toutes les bouches de Kigali réunies. » Rose a un fils, Joseph. Et chaque jour, Rose raconte…

« Des yeux, j’ai tenté d’embrasser ce grand jardin. L’insouciance des enfants était contagieuse. Quelle qu’ait été l’existence de chacun, un doux flot pour certains, une gifle pour d’autres, chacun des visages que je voyais là arborait un sourire béat.

Le repas allait prendre fin lorsque le ciel craqua. Le Rwanda, comme pour se rappeler à nous, vint surprendre notre tablée, forçant les invités à débarrasser à la hâte, à reprendre le chemin de leur maison, à se rendre à l’évidence : ce dîner n’avait été qu’une parenthèse, un enchantement. »

C’est un premier roman formidable (malgré le sujet). Très fort évidemment mais formidable dans la tonalité donnée, celle d’une journaliste de guerre dont le récit est, si on peut le dire ainsi, adouci par les mots sensibles de Rose. Cette alternance de mots et de regards posés sur le génocide rwandais en fait toute la force et l’intérêt. C’est palpitant, vivant et bouleversant. J’ai tout aimé dans ce roman que j’ai trouvé passionnant, riche et envoutant. Très bien documenté. Un roman qui traduit l’amour et la vie, malgré tout. A découvrir absolument !

 

Extraits

« Il me semble, je n’en suis pas certaine, que mon père m’a un jour dit : « Ceux qui se sont adaptés à tout ont survécu, mais la majorité n’en a pas été capable et en est morte. » Il parlait de la Shoah. Ou peut-être de l’après. Car la tragédie d’un génocide réside aussi dans son dénouement. A un moment ou à un autre, il doit s’arrêter. Et que se passe-t-il après ? […] Ceux qui ne savent qu’écrire n’ont pas d’issue, car il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de mots. »

« Aujourd’hui que j’écris ces lignes, je me dis, peut-être, enfin, que tu vas venir. Me tendre la main et me laisser dormir. Plonger mon visage au creux de ton bras et rêver. Je ne rêve que de rêver au creux de tes bras. Petite, je voulais une vie extraordinaire. Aujourd’hui, je veux seulement une vie. »

« En dirigeant vers le véhicule, Sacha songea que ça ne lui était jamais arrivé. Quoiqu’elle ait vu, quoiqu’elle ait entendu, elle n’avait jamais posé son carnet. Ni en Afghanistan, ni en Somalie, ni ailleurs. Elle n’était jamais intervenue. Elle n’avait jamais saisi la main d’un enfant. Et elle comprit, quoique leur geste fût spontané, instinctif, irrémédiablement humain, que quelque chose s’était brisé. Non pas qu’elle serait incapable désormais d’écrire, de raconter, de hiérarchiser. Mais lorsque sa main s’était posée sur les yeux de cette enfant, elle était sortie du cadre qu’elle croyait s’être imposée. C’était ce qu’il fallait faire, mais ça changeait tout. Elle enfouit ce sentiment au plus profond d’elle-même. »

C’est un roman des 68 premières fois (pour découvrir les billets c’est par là et vous verrez, les avis sont drôlement enthousiastes, c’est dire si c’est un beau roman et s’il vous faut le lire !)

(Et je mets aussi là le lien vers le billet de Nicole, qui a écrit un très très beau billet sur ce roman)

J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi, Yoan SMADJA, Belfond, 2019.

Mondo Disco (Wild)

En 2007, Nicolas Wild avait fait son sac et filé à Kaboul. Là-bas, il avait trouvé un boulot d’illustrateur dans une entreprise. Mister Wild avait partagé ses années passées en Afghanistan en réalisant « Kaboul Disco » , un diptyque à la croisée de plusieurs genres ; à la fois journal intime, carnet de voyage et témoignage. Quelques années plus tard, « Ainsi se tut Zarathoustra » lui permettait de saisir l’occasion – suite à une rencontre avec un afghan sur les berges du canal Saint-Martin – pour réaliser un nouveau reportage qui scrute une des ramifications religieuses qui a cours au Moyen-Orient. Qu’est-ce qui le relie donc ainsi à cette partie du globe et à l’Afghanistan en particulier ?

« Mondo Disco » a une démarche différente car plus globale. Un carnet de voyages composé de différentes opportunités. L’éditeur résume parfaitement bien le côté patchwork des séjours de Nicolas Wild à l’étranger, je vous livre donc tel quel le synopsis de la fiche éditeur car je ne saurai faire mieux :

« Infatigable globe-trotteur et reporter graphique au mépris du danger, Nicolas Wild enfile une fois de plus sa casquette d’aventurier entre une sortie piscine et une partie de poker, pour notre plus grand plaisir.
Envoyé en reportage autour du globe par Arte, l’armée française ou mu par ses propres envies, il livre à l’issue de chacune de ses missions un récit court marqué par son regard tout à la fois pertinent et décalé.
De la France au Népal, en passant par l’Ukraine, la Turquie et le Liban, ses pas le mènent dans le capharnaüm des tuktuk de Phnom Penh, à la recherche de débris d’avion sur un glacier alpin et dans des camps de réfugiés sur le toit du monde. »

Mondo Disco – Wild © La Boîte à bulles – 2019

D’un pas léger et l’œil alerte, on embarque confiant dans la lecture ; premier arrêt à Beyrouth en 2012. En toile de fond du contexte social, une guerre civile… pour la énième fois, c’est encore la religion qui vient jeter de l’huile sur le feu et raviver les tensions entre chiites et sunnites. Une parenthèse ouverte sur la manière dont la jeunesse libanaise a intégré le conflit armé comme étant partie intégrante de leur quotidien. Second arrêt dans un camp de réfugiés au Népal ; des individus en transit, à bout de forces mais dont la plupart rêve d’une vie meilleure dans un eldorado lointain… et ainsi de suite, cet album nous fait faire le tour du globe.

L’ouvrage contient huit reportages (certains sont assez courts) réalisés entre 2012 et 2018, nous permettant d’avoir un court aperçu d’un contexte donné. Entre anecdotes, témoignages et reportages, « Mondo Disco » livre une observation dépourvue de tout jugement (mais pas dépourvue d’humour et d’autodérision) et incite à la réflexion.

 Mondo Disco (one shot)
Editeur : La Boîte à Bulles / Collection : Contre-Cœur
Dessinateur & Scénariste : Nicolas WILD
Dépôt légal : novembre 2019 / 190 pages / 19 euros
ISBN : 978-2-84953-352-9

Les Etoiles (Goldstyn)

« Dans un parc du Mile End, un jeune garçon juif et une petite fille musulmane font connaissance. Ils réalisent bientôt qu’ils partagent une passion profonde pour les étoiles et les constellations, rêvant   de devenir un jour scientifiques ou astronautes et d’explorer l’infini du ciel. Leur histoire consistera à   rêver, à partager et à explorer ce qui est plus grand que nous, au-delà des questions religieuses. » (synopsis éditeur)

Dans ce quotidien routinier, un enfant grandi au sein d’une famille aimante et traditionnelle. Il a des rêves plein la tête mais son avenir est tout tracé par son père. Ainé d’une fratrie de quatre enfants et seul garçon, c’est à lui qu’il revient de reprendre le commerce familial. L’enfant aspire à autre chose, il veut devenir astronaute. Il passe son temps dans des livres d’astronomie ou à construire des vaisseaux spatiaux. Sans personne avec qui partager sa passion. Il lui en faut peu pour être heureux, jusqu’au jour où il découvre l’amitié et se rend compte à quel point cela donne du sens à sa vie. Dès lors, le récit redouble d’entrain. Une chaleur nouvelle s’en dégage, revigorante. Exit la solitude, désormais ils seront deux à avoir la tête dans les étoiles, à rêver d’explorations spatiales et de voyages interplanétaires.

« Rapidement, nous sommes devenus inséparables, comme des étoiles jumelles. J’ai l’impression d’être en orbite autour d’elle. »

Ce qui enrichit d’autant ce récit, c’est l’acceptation de l’autre tel qu’il est. De culture et de religion différentes, les deux enfants vont nouer une amitié forte. Sans arrière-pensées, loin des préjugés, ils profitent de chaque instant qu’ils passent ensemble.

Les dessins épurés à l’aquarelle mettent en images ce quotidien avec beaucoup de tendresse et de délicatesse. Les couleurs douces de Jacques Goldstyn créent une ambiance apaisante dans laquelle les rêves de ces deux enfants pétillent. Il y a toute une palette de couleurs qui s’entendent à merveille et créent une ambiance graphique harmonieuse.

Très bel album destiné à un jeune lectorat (8-10 ans). Bonne humeur et optimisme viennent donner le « la » à l’ensemble. 

 Les Etoiles (one shot)
Editeur : La Pastèque
Scénariste & Illustrateur : Jacques GOLDSTYN
Dépôt légal : novembre 2019 / 64 pages / 15 euros
ISBN : 978-2-89777-065-5

Dédales, tome 1 (Burns)

Il y eu d’abord « Black Hole » que j’ai lu il y a quelques années et qui fut une immense claque pour moi. Puis « La Ruche » que je ne suis pas parvenue à chroniquer. Puis quelques extraits lus çà et là. Pour la parution française de « Dédales » , je voulais être là. Déjà parce que Cornélius met souvent les petits plats dans les grands. Ensuite (et surtout)… par curiosité.

© Charles Burns / Cornélius 2019

Brian s’est mis à l’écart. Il s’est posé dans la cuisine pour dessiner pendant que les autres font la fête, parlent, dansent, boivent, vivent.

« Je suis un alien compressé, assis à une autre table, dans un autre monde. »

Son univers à lui est dans sa tête. Il traverse sa vie comme un fantôme. Ses pensées le happent vers des mondes lointains aux paysages rocailleux et désertés. Sous son crayon, naissent des créatures extraterrestres, étranges, mi aquatiques mi aériennes. Elles nagent dans le ciel et leurs ondulations dansantes sont fascinantes. La vie imaginaire de Brian l’aimante et le retient loin de ses pairs. Il ne côtoie les autres que partiellement. Il a le regard absent et l’oreille distraite, son corps n’est qu’une façade derrière laquelle il vagabonde en permanence dans son monde intérieur.

Seule Laurie ose sortir le jeune homme solitaire de sa torpeur. Délicatement. Son regard se pose d’abord sur les dessins. Cela facilite le contact. Ce soir de fête, elle le questionne et le raccroche à la réalité. Ils se reverront les jours qui suivront. Brian s’ouvrira progressivement à Laurie et lui dévoilera l’importance qu’a pour lui cette autre dimension qu’il est le seul à percevoir.

Charles Burns construit son scénario sur de la dentelle. On oscille entre une représentation inconsciente d’un monde et une réalité fade. L’auteur mêle à cela l’univers cinématographique ; il incorpore à son récit des bribes de films d’horreur sur lesquels s’appuie le personnage principal pour nourrir son monde intérieur. Le « héros » se sert également de ce media et réalise des films amateurs qui lui permettent de matérialiser les visions qu’il a sur pellicule.

« Dédales » a cette particularité d’être un récit autobiographique. Charles Burns y couche ses obsessions et la part obscure de lui-même… celle-là même qui l’a poussé et qui l’a nourri pour écrire et dessiner tout au long de sa vie.

On y retrouve également ce thème de prédilection cher à l’auteur : l’adolescence. Un sujet récurrent qu’il aborde dans ses albums. Il est question des obsessions, des peurs et des fantasmes de toute une jeunesse adolescente souvent en quête de sens et de repères. Burns n’a eu de cesse d’explorer encore et encore cette période de l’adolescence dans la société américaine. Comme pour chasser ses propres démons. Pour cela, il utilise les images de son propre monde intérieur pour créer ses fictions qu’il juxtapose à la réalité… il tire ainsi les ficelles de la narration et fait évoluer ses personnages de telle sorte que le lecteur soit lui aussi amené à évoluer entre rêve et réalité. Burns sait jouer avec les frontières qui habituellement séparent réalisme et irréalisme, il crée des atmosphères complexes et captivantes.

« Dédales » raconte enfin la naissance d’une romance. Des liens vont peu à peu se tisser entre les deux personnages principaux (son alter-ego de papier et la jeune femme). Comme deux étrangers qui s’apprivoisent, cherchent à se comprendre comme pour s’assurer qu’ils se reconnaissent. Car il y a comme un lien ténu entre eux, comme si le fait d’être au contact de l’autre suscitait une attraction familière.

Furtivement, par petites touches, le héros sort de ses pensées et accepte de vivre cette rencontre. Lui fantasme, elle rationalise. Lui ouvre son imaginaire pour y accueillir cette femme, elle cherche à se protéger de ses visions fantasmées effrayantes qui pourtant l’interpellent. Ils se relayent et prennent à tour de rôle les rênes de la narration en voix-off. Deux mouvements opposés mais complémentaires. Cela crée de l’électricité, de la tension… un effet dont le scénario va profiter pour permettre à l’intrigue de se déplier.

Dédales, tome 1 © Charles Burns / Cornélius 2019

Le dessin de Charles Burns est une pure tuerie. La couleur est douce, elle ne crie pas, n’agresse pas. Elle a les tons de la rêverie et de la fantasmagorie. Les formes se tordent avec rondeur. Les images sorties de l’imagination du jeune homme prennent vie et se superposent à la réalité. Où commence le rêve ? Où s’arrête la frontière de la vie quotidienne ?

On est comme suspendu dans un cadre spatio-temporel indéfini. L’équilibre entre réel est irréel est fragile, on sent que tout peut arriver à n’importe quel moment… comme la menace qu’au détour d’une page, l’un des univers est capable de prendre le dessus. On est sur le fil et c’est délicieux.

 Dédales / Tome 1
Editeur : Cornélius / Collection : Solange
Dessinateur & Scénariste : Charles BURNS
Dépôt légal : octobre 2019 / 64 pages / 22,50 euros
ISBN : 978-2-36081-164-9