Suiza (Belpois)

Belpois © Gallimard – 2019

« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.

Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse. »

 

C’est l’histoire de Tomàs. Sa confession. Immédiatement, dès les premiers mots, on pressent la douleur et le drame. Tomàs a bientôt 40 ans. Il est veuf. Seul. Il est doté d’une belle exploitation agricole. En Galice. Un morceau de campagne qui le remplit de puissance et de fierté. Son bout de pays. Sa terre. C’est tout ce qu’il a. Tomàs y travaille sans relâche, aidé par Ramón, le vieux. Son ouvrier agricole de toujours. Comme un substitut de père.

Tomàs a un cancer. Un cancer tout neuf qui vient d’être découvert. Un cancer de merde. Un cancer des poumons bien dégueulasse. Tomàs angoisse. Seul. Il va mourir, c’est sûr….

Tous les midis, parfois même le soir, Tomàs et Ramon mangent chez ce vieux débris d’Alvaro qui cuisine comme personne. Ce midi, derrière le bar, il y avait Suiza. Une femme. Belle à en coupé le souffle. Conne un peu non ?

Ce midi, la vie de Tomàs a basculé. Il est devenu comme fou. Fou de désir. Fou de vie. Fou, fou fou. Il veut Suiza. Il la veut de toutes ses forces. Tomàs est un prédateur.

« J’ai laissé faire tout à coup, je ne pouvais plus lutter, je m’épuisais à tenter de l’oublier. Je bandais gentiment, pépère, pas énervé.
J’ai pris ma décision, elle est tombée comme un couperet d’évidence. De toute façon je n’avais plus le temps devant moi pour les fioritures. Finalement, j’irais au bar, ce soir-là, pour sentir encore cette femme. Cette perspective m’a rassuré. J’irais ce soir. Mes lèvres étaient des babines qui découvraient mes dents blanches de bête sanguinaire, en un sourire que je voulais féroce. Pour un peu, j’aurais tendu le cou et j’aurais hurlé à la mort toute ma rage et mon envie.
J’ai programmé en toute conscience que, ce soi-là, j’irais chez Alvaro. J’avais un plan de tueur à gages, simple et précis, méthodique. Je la verrais, j’attendrais qu’elle sorte, je la coincerais et je la baiserais.
Peut-être même bien devant tout le monde. »

Et puis, l’histoire prend un autre chemin, plus doux, paradoxalement. C’est pas complètement le bonheur ni la douceur mais ça y ressemble un peu… Tomàs et Suiza vont s’approcher (c’est peu de le dire !), s’apprivoiser, se reconnaître, s’aimer peut-être…

« Les manques lui ont fait une fragilité d’œuf, alors qu’ils t’ont donné une carapace de tortue. Elle seule sait te l’enlever sans t’arracher la peau, toi seul sait la protéger comme elle le souhaite, sans la casser. Vos deux faiblesses mises ensemble, ça fait quelque chose de solide, une petite paire d’inséparables. C’est pas souvent, mais des fois, quand tu mélanges bien deux malheurs, ça monte en crème de bonheur. »

Et puis l’histoire continue et moi je ne dis plus rien si ce n’est vous encourager fort fort à lire ce livre. D’abord parce que l’écriture est remarquable, libre, crue. Pleine d’ironie. Mordante. Comme la vie. Un brin cruelle aussi. Absolument réjouissante. Et que le récit est implacable. Incroyablement maitrisé. Il est à tomber ! Et surtout, impossible à lâcher ….

J’ai tout aimé dans ce livre. Tout. Suiza est mon coup de cœur des 68 premières fois.

(Pour découvrir tous les romans de la sélection et les billets c’est par là : https://68premieresfois.wordpress.com/ )

Extraits

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»

 

« La vie était rude ici, nous étions loin de tout, nous vivions dans une autarcie presque complète. Nous avions l’habitude de nous priver de tout, d’économiser. Le moindre morceau de viande, le moindre poulpe prenaient une valeur inestimable. Des générations sous le joug de la pauvreté, et une crise qui nous avait impactés de plein fouet, rajoutant une couche de difficulté. La dureté était devenue plus vive, nous étions comme des pierres, surprises par une gelée d’hiver. Le plus frappant était qu’habitués à nous priver, et ne pouvant le faire davantage, nous étions devenus économes jusque dans nos sentiments, nos rapports aux autres. Nous parlions peu, juste pour dire l’essentiel, voire l’indispensable. Nous nous en tenions au strict minimum. Nous ne savions plus faire avec la douceur. Les valeurs étaient toujours les mêmes, l’amitié, l’honneur, l’amour, le respect, mais nous ne les exprimions plus qu’en actes, eux aussi réduits à l’extrême. La parole avait disparu. Le bonheur était fugace, presque un miracle et souvent culinaire. Un bon verre de vin, une bonne assiette de viande, un pain gris qui tenait au ventre nous ravissaient plus sûrement qu’un compliment. »

Bénédicte Belpois, Suiza, Gallimard, 2019.

Le Matin est un tigre (Joly)

Joly © Flammarion – 2019

« C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. Un matin à mettre du bois dans le poêle, et à se recoucher immédiatement. Ou bien à se lever, à la rigueur, mais pour écouter un disque sur le tapis, quelque chose qui râpe un peu. Un matin à ranger ses trésors, à écrire une lettre à la main, à manger du beurre de cacahuète. Un matin à guetter le filet d’or du soleil border les toits, en tirant sur sa cigarette, le cul d’une tasse de café dans sa paume. Au lieu de ça, aller attraper un jean, réveiller Billie, et essayer de ne pas louper le RER de la demie. »

Alma est bouquiniste sur les quais de Paris. Elle détient un petit rien héritée de sa mère. « Une caverne d’Ali Baba ». Alma est une rêveuse. Depuis toujours. Elle imagine. Ça rend un peu les choses un peu moins lourdes.

Alma est mère. Sa fille, Billie, a 14 ans. Elle souffre d’un mal étrange. « Anorexie ? Dépression ? Psychose ? » Maladie rare ? Charbon peut-être ?

Depuis la maladie de sa fille, Alma se sent vide. Comme au bord du monde. « Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour, et qu’on appelle la vie lui échappe. » Car Billie, va mal. Très mal. Et personne ne semble savoir pourquoi. Alors le monde semble se brouiller et sombrer. Pour Billie et ses parents surtout, la vie se dissout.

Il s’agit d’une histoire d’amour filial, de douleur partagée, transmise. Il s’agit de l’histoire d’un combat mené et qui fait sens en chacun de nous. La mère-bataille. La mère-courage mêlée à la mère-douleur. La mère-débrouille qui tient debout malgré tout.

J’ai aimé le lien qui unit la mère et la fille. J’ai aussi aimé la langue poétique de ce récit et la douceur qui s’en dégage. Ce roman se lit à toute vitesse. Dans un souffle.

Je me le suis offert immédiatement, à sa sortie, tellement il me faisait envie. Un peu trop sans doute. Je n’ai pas cru toutafé à l’histoire ou disons au dénouement. Je suis restée un peu en dehors. C’est un roman que je relirai, car, assurément, je suis passée à côté d’une très belle histoire.

Extraits

« Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge. »

« Alma regarde de plus près. Une araignée dort dans l’argent de son fil. Les pattes graciles des insectes piquent un fond d’eau rouillée. Une colonne de fourmis à l’assaut d’un morceau de viande rose tombé dans l’herbe. Sous la terre, à sa surface : la vie lente et impérieuse de sociétés organisées. Partout, la vie, cette force qui pousse ces existences minuscules à un travail obstiné. Le jour trébuche. Il tombe dans le seau d’eau croupie, où finit de fondre le soleil. Ça suffira pour aujourd’hui, pour Alma. »

« Depuis quand Alma se sent-elle comme ça ? Vide ? Au bord du monde ? Comme si elle penchait légèrement ? Elle ne sait pas le dater exactement, même si elle situe le moment à la fin de l’enfance. Était-ce quand elle avait pris douze centimètres en un été ? Elle avait alors poussé comme une plante sauvage, et était soudain devenue la plus grande de sa classe, la plus « femme » aussi. Elle avait alors adopté une posture un peu courbée, comme pour s’excuser. Elle s’était efforcée de disparaître, ce n’était pas si difficile : il suffisait de parler bas et de rêver fort. Et puis, à force de se noyer dans le paysage, elle avait fondu sans bruit, un pétillement dans l’eau, comme un cachet d’aspirine. Quelque chose en elle s’était lentement dissous. Alma avait perdu sa densité. »

 

Une découverte des 68. Allez voir les avis et les billets formidables (et plus enthousiastes que le mien), c’est ici :

Le Matin est un tigre, Constance Joly, Flammarion, 2019.

Amour, passion & CX diesel

Fabcaro © Fluide Glacial – 2017

Quoi de mieux qu’une bonne saga familiale pour dénoncer de vrais sujets de société, sans tabous ni fioritures. Nous voici plongés dans l’intimité d’une famille qui pourrait être la nôtre, la vôtre.

Quand Cynthia a annoncé que Harold, son mari, était souffrant, le sujet de la succession a aussitôt agité leurs quatre enfants et conjoints, Brandon et son épouse Jessifer, Bill, Pamela et son mari Tony, et Jean-Mortens.
Et notamment la question qui brûle toutes les lèvres : qui va hériter de la CX diesel que tous convoitent ?

La famille Gonzalès n’est pas épargnée par la cruauté de la vie. Elle rencontre des problématiques susceptibles de toucher tous les foyers. Chômage. Stérilité. Jalousie. Adultère. Homosexualité. Rivalités fraternelles. Maladie. Adoption. Non-dits. Racisme. Coupe nuque longue. Parentalité. Dépression. Secrets de famille. Vieillissement. Deshéritage. Manipulation psychologique. Alcoolisme….

Oui, mais voilà….. dans l’univers de Fabcaro, l’enfant adopté doit être assorti à la tapisserie de la cuisine, la chirurgie esthétique est presque, presque réussie, le coming-out, lui, est totalement foiré, le corbeau signe ses lettres de menace, le nouveau-né met tout le monde mal à l’aise… et une rutilante CX diesel, fleuron du luxe et de la technologie, dort dans le garage.

Tous les coups sont permis pour hériter de la CX paternelle, surtout les plus bas !

La saga se déroule en 3 saisons, le rythme est effréné et l’effet huit-clos fait monter la pression à merveille. C’est burlesque, barré à souhait comme j’aime ! Le passage de personnages secondaires hauts en couleur empêche l’essoufflement et renforce la (dé)cohésion entre héritiers.

L’ambiance est fidèle à l’univers complètement décalé de Zai Zai Zai Zai, Et si l’amour c’était aimer etc. Le foulage d’abdos est garanti, si si promis !

La force de cet album, c’est que ce n’est pas une simple caricature, ça va au-delà ; c’est une caricature de l’absurde, porté au 18e degré. Le choix du dessin anthropomorphique y fait beaucoup comme explique James dans le making-of, il apporte en effet une plus-value et met en valeur le scénario. C’est peut-être le petit + qui manquait à Talk Show de Fabcaro.

Des personnages loufoques, des problématiques contemporaines, le trait grossi à l’extrême font que le résultat tourne au génie !

Alors foncez, laissez-vous embarquer par cette saga, délectez-vous des malheurs des Gonzales et… ne manquez pas cette formidable occasion de vous sculpter des abdos de rêve pour cet été!

Pour ma part, j’y retourne !

Scénario: Fabcaro
Dessin: James
Couleurs: Bengrrr
Édition intégrale Fluide Glacial 2017

(1ère saison éditée en 2011, 2e en 2012, 3e en 2014)

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Amour, Passion & CX Diesel – Fabcaro © Fluide Glacial – 2017

 

Quelques jours à vivre (Bétaucourt & Perret)

Bétaucourt – Perret © Guy Delcourt Productions – 2017

Unité de soins palliatifs de Roubaix.

En 2016, 295 patients ont été accueillis dans le service. La durée moyenne d’hospitalisation est de 11 jours.

C’est avec l’arrivée de Juliette – élève infirmière – que l’on fait connaissance avec l’équipe du Docteur Heuclin. Une équipe dynamique composée d’infirmiers, d’aides-soignants, d’une psychologue et de bénévoles (visiteurs médicaux).

Très vite, nous découvrons les rituels quotidiens de l’unité. La journée commence par une réunion matinale durant laquelle les équipes débriefent : l’équipe de nuit fait le relai à l’équipe de jour en parlant de l’état de santé de chaque patient. Une réunion conviviale avec café et croissants, boutades et complicités. Vient ensuite le moment de visiter les malades ; le Docteur Heuclin prend le temps de faire le point avec chacun d’entre eux. Le reste de la journée, l’équipe se relaye autant que possible, bienveillante et organisée, pour assurer la qualité de l’accompagnement des malades et de leurs familles.

Accompagner un individu et ses proches dans leurs derniers instants, aider les uns et les autres à libérer leur parole. Un quotidien de travail souvent douloureux, chaque décès est un « micro-deuil » pour ses soignants.

On est là pour soigner, pas pour guérir.

Je commence à bien apprécier le travail de Xavier Bétaucourt ; j’ai lu deux des trois albums qu’il a publiés sur les deux dernières années et je n’ai pas eu le soupçon d’une déception (avec une préférence marquée pour « Le Grand A » publié aux éditions Futuropolis). J’avais donc très envie de découvrir son dernier-né : « Quelques jours à vivre » .

Londres, 1948. L’infirmière Cicely Saunders accompagne David Tasma, un immigré juif polonais de 40 ans, dans ses derniers jours. Il meurt, seul, d’un cancer. Il a certes besoin d’une prise en charge de la douleur mais surtout, il a besoin de se raconter. Alors ils parlent. Ensemble, ils imaginent un havre où les mourants pourraient trouver la paix dans leurs derniers jours. A sa mort, il lègue 500 livres sterling pour créer ce lieu où les soins seraient plus personnalisés. Où l’on s’occuperait de la douleur et où l’on écouterait les malades.

Le scénario est assez riche car il prend le temps de montrer l’évolution de la prise en charge du malade au travers des siècles, la lente prise de conscience (en France) de la nécessité de mettre en place des unités de soins palliatifs. Loin d’apporter de la lourdeur au propos, ces temps de récit plus didactiques offrent au contraire une respiration dans « l’histoire » de l’unité roubaisienne. Car au cœur de cette unité, des vies sont sur un fil et l’équipe œuvre pour accompagner au mieux chaque personne jusqu’au dernier souffle.

Massages, hypnose, parole, présence, médication, caresse, baiser, rire… chaque soignant veille à sa manière, avec douceur, bienveillance, empathie et toute la technicité de sa profession. Au dessin, Olivier Perret ( « Il fera beau demain » , « Journées rouges et boulettes bleues » ) caresse à son tour les personnages et donne à l’ambiance un côté apaisant. Sans pathos et respectant l’intimité de chaque patient, il illustre avec beaucoup de délicatesse les scènes de vies qui s’offrent à nous. Il parvient à accompagner la voix de chaque personne amenée à témoigner dans cet album (en l’occurrence, il s’agit de l’équipe de soignants) et donne beaucoup de profondeur à ce récit choral. Le dessinateur s’attarde également sur de nombreux détails graphiques qui montrent la volonté des professionnels à porter jusqu’au dernier instant les corps fatigués qui sont alités dans les chambres de l’unité.

Pour avoir passé quelques jours dans une unité de soins palliatifs cet été, j’ai retrouvé dans l’album cette ambiance calfeutrée, chaude et lumineuse. Un instant de lecture suspendu entre ici et ailleurs pour mettre des mots sur la fin de vie et saluer le travail d’accompagnement réalisé par ces équipes de soignants.

Sur le même thème, j’avais aussi fort apprécié « Journal d’un adieu » de Pietro Scarnera.

La chronique d’Alice.

Quelques jours à vivre

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur : Olivier PERRET
Scénariste : Xavier BETAUCOURT
Dépôt légal : septembre 2017
128 pages, 14.95 euros, ISBN : 978-2-7560-8226-4

Bulles bulles bulles…

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Quelques jours à vivre – Bétaucourt – Perret © Guy Delcourt Productions – 2017

Betty Boob (Cazot & Rocheleau)

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Je m’appelle Elisabeth. J’étais plutôt épanouie avant que le crabe ne me fasse cette vilaine morsure. Tout me réussissait plutôt bien. J’étais profondément aimée par un homme, profondément décidée à réussir,

Et puis le crabe est arrivé et il a fallu qu’on m’opère. Ablation d’un sein. Mon amoureux n’a pas supporté mon nouveau corps. Mon employeur n’a pas supporté ma difformité. Et moi, pendant une période, j’ai eu beaucoup de mal à accepter tous ces changements.

J’ai passé une période de tourments. Une longue période de tourments.

Jusqu’à ce que je rencontre ma nouvelle famille. Finalement, l’amour que le crabe m’a porté a presque été une aubaine. Sans cela, je ne les aurais jamais connus… et je ne me serais jamais révélée à moi-même.

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Un album pour parler de femmes et de féminité. Un album pour parler du corps dans une société qui tolère trop peu la différence et l’anormalité. Un album pour parler finalement de la nécessité de s’affranchir des stéréotypes et du combat mené par une femme pour reprendre le contrôle de sa vie. Un album pour parler du cancer et des surprises que la vie peut réserver.

Au scénario, Véro Cazot réalise le tour de bras. Elle réussit un exercice des plus difficiles en bande dessinée : réaliser un album muet. La scénariste réussit avec brio son clin d’œil au personnage de Betty Boop – figure féminine emblématique des années 1930 regorgeant de charme et de sensualité – et montre que la maladie est une épreuve dont on peut se relever… encore faut-il pour cela être bien entouré.

Pas de mots ici sauf quelques rares exceptions où l’on attrape un prénom ou le nom d’un lieu. A la place, des onomatopées, des notes de musique et de généreuses métaphores graphiques. Les dessins de Julie Rocheleau sont plein d’humour, de bonne humeur, de sourires et de vie. Le trait généreux de l’illustratrice nous emporte dans un tourbillon d’événements. D’un bout à l’autre de ce récit, j’ai apprécié l’utilisation de cette magnifique métaphore graphique pour exprimer le tourment, la joie, l’émotion, la douleur… Le ton malicieux des dessins donne beaucoup de consistance au propos silencieux de cette excellente bande dessinée.

Et si je vous disais que je vous conseille la lecture de « Betty Boob » … en seriez-vous étonnés ?

Les chroniques de Karine, Noukette, Antigone, Leiloona

Un album partagé avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Aujourd’hui, on s’est donné rendez-vous chez Moka !

Betty Boob

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur : Julie ROCHELEAU
Scénariste : Véro CAZOT
Dépôt légal : août 2017
184 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-203-11240-7

Bulles bulles bulles…

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Betty Boob – Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Mademoiselle à la folie – Pascale Lécosse

« Je m’appelle Catherine, Catherine Delcour. J’aurai quarante-huit ans dans quelques mois, je suis plus vieille que ma mère ne l’était quand elle s’est tuée dans un accident de la route – elle venait d’avoir quarante ans. J’habite un grand appartement sur l’île Saint-Louis, où je vis depuis…. Depuis je ne sais plus quand. J’ai aussi une grande maison à la campagne, mais c’est à Paris que j’aime être, dans mon quartier, où les touristes ne me connaissent pas et où les commerçants restent discrets. Quand je désire quelque chose ou quelqu’un, il m’arrive, pour l’obtenir, d’implorer un dieu que j’oublie aussitôt après. Je ne crois pas au destin, ce que je veux, je le prends. J’ai depuis toujours le goût de l’effort, du travail, sans lesquels le talent ne suffit pas. L’échec me fait horreur et je suis loin de penser, comme certains, que c’est un mal nécessaire. C’est un mal, point. Que je me suis efforcée d’éviter tout au long de ma vie. Je n’ai pas peur du temps qui passe mais du temps perdu. Quant à la maladie, le meilleur remède que j’ai trouvé pour la combattre, c’est de rester en bonne santé. Je ne me ressers jamais d’un plat, j’ai renoncé au fromage, au pain, et je finis rarement mon verre de vin. Je fais du sport, raisonnablement, je travaille ma respiration et ma mémoire. Je fais l’amour régulièrement et bien. Je dors huit heures d’affilée, quelque soit le fuseau horaire qui m’abrite. Je ne fume pas, je ne me drogue pas, je bois du champagne chaque jour. Je canalise mes énergies vers ce et ceux qui m’élèvent, je fuis la médiocrité. Mon fonds de commerce, c’est moi et j’en prends le plus grand soin.

Le théâtre est ma façon de vivre. »

Catherine. Comédienne. Femme libre. Indépendante. Un brin narcissique. Ou auto centrée plutôt. Attachante. Volontaire. Forte et drôle. Belle et toutafé farfelue. Malade… Un jour, le diagnostique est tombé. Sévère le diagnostique. Et sans appel. Alzheimer.

Peu à peu, Catherine perd les mots. Des instants. Des souvenirs. Des noms. Des visages. Des proches. La mémoire. Peu à peu, Catherine perd la tête….

« Je perds le fil, le sens de tout cela m’échappe. Je suis prise de vertiges, suspendue au-dessus de l’abîme, sur le point de basculer, à moins que je ne dérive, incapable de remonter le courant. Je veux appeler à l’aide, mais ma langue bute, ma voix s’étouffe, ma volonté plie et se tord. »

Mais tout contre elle, il y a Mina. La fidèle. L’amie. Confidente et assistante. Et tellement plus encore… Elle est la mémoire de Catherine. Son secours. Elle est celle qui tient chaud. Qui tient droit. Envers et contre tout. Qui aime et qui s’inquiète pour Catherine. Son double.

Et ça dit l’amitié et la famille que l’on s’est choisie,  l’angoisse, l’oubli et la solitude, l’existence rétrécie et la maladie, le temps qui passe et qui arrache, les petites joies et les grandes douleurs, les rires, le champagne (tout de même, un peu de pétillant dans ce monde de brutes !) et la littérature… La vie surtout.

C’est un très beau premier roman, plein de délicatesse et de légèreté malgré le sujet grave. Lu 2 fois déjà et drôlement aimé !

 

Extraits 

« Je m’appelle Mina Flamand. Il y a dix-huit ans, j’ai laissé ma vie pour accompagner Catherine. Notre attachement repose principalement sur le respect et sur l’admiration. Nos échanges sont vifs, nos disputes de courte durée et notre partenariat est fondé sur la liberté que nous avons chacune d’y mettre fin à tout moment. Comme elle, je suis …. »

« Elle semble être si loin de là où nous sommes. Je voudrais l’accompagner, mais je ne sais pas quel chemin emprunter pour la rejoindre. »

« Combien de temps ? Quelques semaines ou quelques années avant qu’elle ne m’oublie. Je retiendrai les heures qu’il faut, pour les partager avec elle. […] Je resterai éveillée, repoussant ma fatigue pour veiller sur ses courtes plages de repos. J’épongerai de mes larmes contenues ses chagrins, je la ramènerai de ses déserts. Je lui inventerai un avenir souriant pour apaiser ses colères et balayer ses cris. […] Et puis quand elle ira mieux, enfin, je pourrais m’étendre et dormir un siècle durant. »

Un très beau 1er roman découvert grâce aux 68 (et pour lire les billets c’est par ici !)

L’avis de Leiloona à lire ici aussi !

 

Pascale Lécosse, Mademoiselle, à la folie !, Éditions de La Martinière. 2017.