Soupe froide (Masson)

Masson © Casterman – 2003
Masson © Casterman – 2003

C’est un clochard. Il est âgé d’une cinquantaine d’années et a quitté le Centre de convalescence sur un coup de tête, parce que l’infirmière lui avait servi une soupe froide.

Il n’a nulle part où aller, l’hiver sévit dehors et lui, au bout de quelques kilomètres, se déchaussent… ses charentaises ont rendu l’âme. Il est perdu en pleine campagne, il n’a qu’une idée en tête… trouver un point de passage, une route, où un automobiliste pourrait le prendre en charge et le conduire jusqu’à l’hôpital de la ville.

Il a froid. Il est seul. Il est malade et les séquelles d’une vie précaire se rappellent à son mauvais souvenir : cancer de la gorge, fracture à la jambe mal cicatrisée, mal à l’âme en raison du fait que tous ses proches lui ont tourné le dos depuis belle lurette.

C’est un clochard… un homme qui aspire à un peu de dignité et à qui on vient de servir une soupe froide, comme à un chien.

Charles Masson, médecin de profession, a débuté sa carrière d’auteur BD avec cet album. Ce n’est pas un récit autobiographique et encore moins la biographie d’un de ses patients. Le scénario de Soupe froide lui est venu à la suite de deux événements : le premier se situe en 1998 lorsqu’un de ses patients, qu’il avait orienté en Maison de repos, a fugué pour revenir à l’hôpital. Le fil de ce périple pourrait être similaire à celui décrit dans cet album. Le second événement date de 2000, et concerne là encore un de ses patients, un homme également clochardisé (comme l’homme de cette fiction et comme le patient de 1998) mais là, les deux hommes ont sympathisé et ce que Charles Masson appris du parcours de son patient l’a bouleversé. Derrière cet homme à l’apparence très négligée, « alors qu’il avait l’allure d’un clochard alcoolique, il révélait une manière de penser bouillonnante et vivace » explique l’auteur en postface.

Charles Masson a alors repensé à ce patient décédé par une nuit d’hiver 1998, il a fait des liens pour tenter de comprendre ce qui l’avait motivé à fuir.

« Il s’est imposé à moi que je devais raconter cette histoire. Le fil conducteur serait la pensée d’un clochard, ces pensées qu’on lui dénie souvent ».

En une bonne centaine de pages, le scénario retrace cette longue errance d’un homme solitaire, oublié, chassé… déconsidéré de tous. Aucun dialogue, aucun échange, la narration est le long monologue d’un homme qui repense à son passé, à sa lente descente dans les recoins de l’oubli, avec comme seule consolation : l’alcool. Des mots pour décrire des maux inhérents à une vie précaire : cancer, tumeur, delirium tremens, les restes des autres dont il se contente depuis longtemps pour se repaitre… des marques d’attention qu’il trouve uniquement dans ses rares interlocuteurs : des médecins, des infirmières, des travailleurs sociaux.

Superbe dialogue intérieure que l’auteur nous livre ici, sans jugements, sans condescendances, sans fards… Le dessin emboîte le pas de ce qui s’apparente à l’oraison funèbre de cet homme. Une sorte de repentir mêlé de colère dans lequel il se situe tantôt en victime tantôt assume totalement sa responsabilité dans l’enchainement des événements. Le dessin est sans concession, presque jeté sur le papier. Brut, nerveux, s’arrêtant par moment sur l’expression d’un personnage, le trait décrit sans fioritures une réalité dure, une souffrance intolérable, une douleur que rien ni personne n’est en mesure d’apaiser.

Les illustrations s’évadent dans plusieurs espace-temps dans le sens où le lecteur accède à la fois au moment présent vécu par le clochard mais elles décrivent également des scènes de son passé (sa femme, ses après-midi au troquet…) ainsi que des scènes des tiers qui l’accompagnent. Ainsi, on voit l’inquiétude de l’équipe soignante qui prévient les services de police que l’homme a fugué, on voit le déroulement de l’enquête… on voit tous ces inconnus qui s’agitent et se démènent pour le retrouver alors que l’homme est certain, en son for intérieur, que personne ne se soucie de lui. Cette double narration accentue le côté cinglant du récit.

PictoOKTrès bel album au ton grave. Rare sont les ouvrages qui traitent ce sujet mais si vous souhaitez le découvrir et/ou vous tourner vers d’autres BD traitant de cette problématique, je vous conseille également Hosni (Maximilien Le Roy) et Le Marchand d’éponges (un récit de Fred Vargas adapté par Edmond Baudoin).

Soupe froide a reçu le Prix France Info de la bande dessinée d’actualité et de reportage en 2004.

Les chroniques d’Yvan et de Choco.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Aliment-Boisson : soupe

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Soupe froide

One shot

Editeur : Casterman

Collection : Ecritures

Dessinateur / Scénariste : Charles MASSON

Dépôt légal : novembre 2003

ISBN : 2-203-39605-9

Bulles bulles bulles…

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Soupe froide – Masson © Casterman – 2003

9 commentaires sur « Soupe froide (Masson) »

    1. Beau je ne sais pas ^^ Le trait est tout de même assez instinctif et peut peut-être créer une gêne chez certains lecteurs. Après, j’ai trouvé le ton très juste et comme je le disais (de manière déguisée) à Jérôme: j’espère avoir l’occasion de confronter mon ressenti à l’occasion de nouvelles chroniques de lecture 😉

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    1. Froid oui, aussi incisif que le froid hivernal qui mord le corps de l’homme qui est au cœur du récit. Sans jugement de valeur aussi, c’est ce que j’ai le plus apprécié 😉

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    1. 😀
      Cela faisait un moment que je voulais revenir vers cet auteur. J’avais bien aimé son « Droit du sol » (difficile de ne pas aimer je crois). Dès que j’en ai l’occasion, je découvrirais « Bonne santé » 😉

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