Pause (Fabcaro)

Fabcaro © La Cafetière – 2017

Comment rebondir après le succès de « Zaï Zaï Zaï Zaï » ? Comment parvenir à réaliser un album qui soit aussi bien accueilli par le public, qui soit aussi percutant en termes de contenu… ? Comment faire quand la page blanche vous renvoie chaque jour son vide intersidéral ?

Fabcaro est livré à lui-même et n’a plus aucun garde-fou. Le public est conquis, les éditeurs lui donnent carte blanche et que le sujet qu’il propose soit totalement loufoque ou on ne peut plus sérieux, il est désormais en roue libre. Un excès de confiance dont il devrait se réjouir et pourtant, cela a sur lui l’effet inverse… Il cherche et tente de forcer les idées de scénario à sortir mais il ne peut constater que rien ne vient. A croire que le succès de son dernier album l’a pris de court et que la consécration artistique ne fait que renforcer ses angoisses.

Habitué de l’autobio (« Steak it easy », « Carnet du Pérou »…), il donne pourtant l’impression d’arriver au bout de ce qu’il acceptait de raconter de lui-même et s’est entiché de l’effet de surprise provoqué par « Zaï Zaï Zaï Zaï ». Quoi de plus normal que de vouloir retrouver ce plaisir d’inventer une intrigue de toutes pièces ? Quoi de plus grisant de se laisser porter par les rebondissements – versant par ailleurs dans une critique piquante de la société de consommation et de ses travers – qu’il était parvenu à inventer.

Rebondir … mmhh… pas évident.

– Et si l’inspiration revenait pas ? T’y as pensé ?
– Ah Ah, t’es fou ça revient toujours ça…

Pause – Fabcaro © La Cafetière – 2017

Page blanche. Trouver un sujet à attraper, pas de thème, pas de trame, foutraque et foutoir, il cherche, creuse, cherche un os à ronger, n’en trouve pas, en trouve un et le laisse, tente, cherche… hésite. Ce qui au final donne lieu à un album hybride proposant une succession d’anecdotes du quotidien entrecoupées d’idées plus ou moins fructueuses, plus ou moins subtiles… d’idées fantaisistes qui ne l’intéresse parfois pas.

C’est plutôt une sorte de carnet de route de cette période un peu flottante…

Un album très agréable à lire et malgré les difficultés rencontrées par Fabcaro, il y a ici une bonne humeur dont on profite à chaque instant. L’autodérision est le meilleur moyen de contourner le problème et bien que l’auteur semble conclure qu’il n’a plus rien à dire… ce n’est pas l’impression qui domine en sortant de cette lecture.

Noukette a bien aimé également ; je vous laisse lire sa chronique.

Pause

One shot
Editeur : La Cafetière
Collection : Corazon
Dessinateur / Scénariste : FABCARO
Dépôt légal : avril 2017
64 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-84774-025-7

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Pause – Fabcaro © La Cafetière – 2017

La « BD de la semaine » est aussi chez :

Noukette :                                 Enna :                                        Enna :

Mylène :                                  Jérôme :                                   Blandine :

Sabine :                                Amandine :                                 Antigone :

Natiora :                                Gambadou :                                   Hélène :

Ludo :                                        Laeti :                                         Sophie :

Jacques :                                   Caro :                                      Karine :

Fanny :                                    Faelys :                                       Bouma :

EstelleCalim :                              Soukee :

.

Chaussette (Clément & Montel)

Clément – Montel © Guy Delcourt Productions – 2017

Une nouvelle fois, le duo formé par Loïc Clément et Anne Montel se forme. Après « Shä & Salomé », « Les jours sucrés » et « Le Temps des mitaines », leur collaboration artistique est désormais rodée et nous fait découvrir aujourd’hui Chaussette, une vieille dame que son voisin – un petit garçon qui se prénomme Merlin – va se mettre à pister parce qu’il trouve qu’elle a un comportement bizarre.
En effet, ce matin-là, Chaussette sort de chez elle sans Dagobert, son fidèle compagnon. Et si la vieille dame suit son parcours matinal habituel, son attitude dans les différents lieux qu’elle fréquente est assez surprenante. Merlin est bien décidé à percer ce mystère de cet étrange et dérangeant changement. Le scénario nous fait vivre cette journée durant laquelle le gamin au parka jaune mène son enquête. Tous ses sens sont en éveil et les bizarreries de l’excentrique Chaussette le laissent dubitatif. Le narrateur commence par nous présenter Chaussette et le train-train journalier de la dame.

Ce qui m’amuse avec Chaussette, c’est qu’elle est réglée comme le métronome de mes cours de piano

Alors forcément, lorsqu’un grain de sable vient se glisser dans cette organisation très bien huilée, que d’autres grains de sable viennent former un petit tas de « hics » inhabituels et qu’on est en présence d’un enfant à l’imagination débordante… on a tôt fait de comprendre que « l’affaire Chaussette » va nous intéresser.

Loïc Clément se glisse dans la tête d’un enfant d’une dizaine d’années. Que l’on soit petit ou grand lecteur, on s’identifie rapidement au personnage. Dès la première page, le gamin à la parka jaune nous présente Chaussette et ce qu’il sait d’elle. On comprend que Chaussette est quelqu’un d’assez prévisible et donc d’assez rassurant pour un enfant. Il a vite fait de voir le changement et de nous mettre la puce à l’oreille. D’autant que le gamin jette des petits cailloux dans l’intrigue qui titillent notre curiosité. Il questionne et tente de trouver des réponses cohérentes à ses interrogations. Parfois, son raisonnement bute, ne trouvant pas de sens logique à donner à ce qu’il observe et nous, en écho, on tourne la page avec avidité, en se disant qu’on trouvera forcément dans la nouvelle planche un embryon de réponse.

Le personnage principal fait le point sur ce qu’il a compris de la vie et du sens à donner à certaines habitudes. Ce qui est drôle, c’est qu’il peut questionner les agissements de sa vieille voisine sans pour autant se sentir concerné par ses déductions. « Je crois qu’il y a des gens qui se rassurent avec la routine » … oui, les personnes âgées accordent une importance particulière aux gestes quotidiens… et pour les petits garçons qui s’inquiètent du moindre changement dans la vie des autres ? Voilà de quoi donner un peu de grain à moudre à notre jeune lecteur qui n’avait pas forcément vu les choses sous cet angle !

« Chaussette » est un album malin, rusé et qui offre une réelle interaction. Les réflexions du personnage principal font écho aux questions du jeune lecteur qui se pique au jeu de l’enquête. Au-delà de la question des habitudes, le récit nous emmène en douceur sur la notion d’absence et ce qui fait qu’un être qu’on a aimé nous manque. La mort nous rend triste mais la vie ne s’arrête pas là. Heureusement, on a eu le temps d’emmagasiner tout un tas de souvenirs, on pourra faire appel à eux dès que l’envie nous prend.

Les dessins colorés et aérés d’Anne Montel illustrent ce superbe scénario. Les aquarelles de l’artiste sont un vrai régal. On ne rate rien des petits détails qu’elle dispose un peu partout. Ils rendent ce monde très vivant, très ludique et plein d’espièglerie. Les teintes sont gaies et donnent une touche d’optimisme à cette histoire qui pourtant parle d’un sujet bien sérieux. Beaucoup d’humour dans cette histoire, une petite aussi bien dans le fond que dans la forme de l’histoire.

Ce que l’on remarque avant tout dans le scénario, c’est la fraîcheur avec laquelle cette intrigue est menée et la spontanéité des réactions de l’enfant. Un regard tendre et pétillant sur la vie. Rien ne dénote, tout est à sa place, « logiquement bancal » comme une réflexion enfantine peut l’être. Une interrogation pertinente sur le sens et l’importance des habitudes dans notre quotidien. L’ensemble est crédible jusqu’à ces mots d’enfants sucrés-salés et ces petites réflexions naïves qui pointent avec justesse la réalité. Un album touchant et drôle à la fois. Un beau coup de cœur jeunesse que j’ai découvert avec Noukette.

Extraits :

« Maman m’a expliqué qu’on parle d’ « artisan-boulanger » parce que la dame qui tient la boulangerie « met du cœur dans ce qu’elle fait ». Certains font juste du dépôt de pains, elle c’est plutôt du plein-pot de spécialités » (Chaussette).

« Ceux qu’on ne remarque pas, ceux qu’on traite comme de vieilles chaussettes, vivent parfois des joies et des peines sans un bruit » (Chaussette).

Jolie découverte que je partage à l’occasion de la « BD de la semaine ». Les pépites des bulleurs se retrouvent aujourd’hui chez Stephie !

Chaussette

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Delcourt Jeunesse
Dessinateur : Anne MONTEL
Scénariste : Loïc CLEMENT
Dépôt légal : avril 2017
30 euros, 10,95 euros, ISBN : 978-2-7560-7526-6

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Chaussette – Clément – Montel © Guy Delcourt Productions – 2017

Revue Pierre Papier Chicon, numéro 1 (Collectif)

Couverture de David François pour le numéro 1 de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017
Couverture verso de David Périmony pour le premier numéro de Pierre Papier Chicon – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

Premier volume d’une revue pour laquelle j’ai suivi l’avancée via les newsletters régulières. Un appel à la cotisation participative a permis de lever les fonds nécessaires à la finalisation du projet. Une belle équipe est derrière « Pierre Papier Chicon », une initiative picarde visant à ce que les auteurs locaux puissent « se réapproprier tous les maillons de la chaîne de fabrication du livre et donc se réapproprier leur métier ». L’idée est aussi d’afficher les couleurs picardes et de permettre aux lecteurs de Picardie et de Navarre de la (re)découvrir.

Le premier numéro nous propose deux histoires.

L’une est réalisée par David François (« Un homme de joie », « De briques et de sang »…). Elle met en scène le célèbre Lafleur, figure locale amiénoise. Une préface de l’auteur nous donne tous les éléments qui nous permettront ensuite de découvrir – en connaissance de cause. La légende Lafleur est née au XVIIème. A l’origine, le gars Lafleur était un valet. Très vite, Lafleur incarne l’humaniste, le résistant qui dénonce les humiliations faites à la classe populaire. Ce personnage est repris par le Théâtre amiénois cabotin. Sa marionnette incarne le héros qui refuse l’oppression « il dressait haut la révolte des humiliés, frappant à grand coups de pied le ventre de l’autorité. (…) il annonce la révolution qui rougit ». La nouvelle de David François – intitulée « Ch’Lafleur : Ene fricassée pour Papa Tchutchu » place Lafleur au cœur d’un récit qui se déroule au beau milieu du XVIIème siècle. On part dans les dédales des rues amiénoises aux côtés de Lafleur, homme entier, convivial et un peu porté sur la bouteille. Il montre un personnage spontané, gouailleur, déterminé. Une bonne louche de patois picard est versée dans les phylactères, ça pique un peu pour qui n’y est pas familiarisé mais un lexique viendra lever les incompréhensions. Le coup de pinceau de l’auteur est bien agréable et appuie sur le ton moqueur de cette succulente histoire. Le personnage est charismatique, il inspire la confiance, sait trouver les mots pour soulever les foules et dénoncer les injustices, les malveillances… Un esprit taquin enveloppe ce récit qui se termine sur un superbe clin d’œil à l’univers d’Astérix.

L’autre est réalisée par David Périmony qui réalise-là sa première bande dessinée. Il revient le temps de quelques pages sur la genèse de l’attachante et naïve Bécassine, un personnage qui a bercé ma jeunesse. Quel est le déclic qui a fait naître – dans l’imagination de Joseph Pinchon – ce personnage incontournable de l’univers du 9ème Art ? Une question qui sert de base à cette courte histoire qu’un texte de Camille Picard vient compléter. Il explique les premiers pas que Bécassine a fait dans « La Semaine de Suzette » puis montre comment l’héroïne de papier a su conquérir le cœur de ses lecteurs, allant jusqu’à « éclipser la notoriété de son créateur ».

Magnifique et succulent premier numéro de la revue picarde « Pierre Papier Chicon » tiré à 1500 exemplaires.

Un complément d’informations dans cet article d’Alexandra Oury, journaliste, qui était présente à la soirée de lancement de la revue.

Une lecture que je partage avec les lecteurs-trices des « BD de la semaine. On retrouve tous les liens du jour chez Noukette !

Pierre Papier Chicon

Numéro 1
Revue
Editeur : Pierre Papier Chicon
Dessinateurs / Scénaristes : David FRANÇOIS et David PERIMONY
Dépôt légal : mars 2017
28 pages, 7,50 euros, ISBN : 979-10-97369-00-2

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Pierre Papier Chicon, numéro 1 – Collectif © Pierre Papier Chicon – 2017

Coquelicots d’Irak (Trondheim & Findakly)

© Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Des souvenirs d’enfance à Mossoul. De vieux clichés, témoins de ces morceaux de passé, instants heureux et insouciants des sorties en famille. Radieuse, une enfant pose entre les pattes des lions ailés du site de Nimrod ou bien escalade les pierres du site d’Hatra.
« Mais on n’avait strictement pas le droit d’emporter des pierres. Les voitures étaient fouillées à la sortie du site pour le préserver à jamais ». Des souvenirs à jamais ancrés dans un passé révolu, l’Etat islamique a détruit en 2015…

Brigitte Findakly raconte l’histoire de sa famille. Elle explique la rencontre de ses parents – en 1950 – dans une gare française et l’arrivée de sa mère en Irak. Elle parle de sa scolarité à Mossoul et de l’étymologie de son nom de famille. De ses rapports avec son frère aîné, de ses amitiés… tout un quotidien où se mêlent cultures et traditions françaises et irakiennes. Il est également question de religion, d’éducation, d’identité et de déracinement.

Lorsqu’elle a 13 ans, son père décide que pour leur sécurité à tous, il est préférable pour eux de s’installer en France. Jusque-là, elle n’avait séjourné en France qu’aux périodes de vacances. Très vite, Brigitte Findakly a le mal du pays. La vision idyllique qu’elle avait de la France se heurte à la réalité. La dynamique familiale est profondément modifiée. A cela s’ajoutent les difficultés d’intégration, le racisme, un rythme de vie plus agressif…

Avec tendresse et un peu de nostalgie, elle décrit ces jours heureux. Des bribes de son enfance se succèdent et l’auteure les agrémentent de quelques incartades dans le présent. Brigitte Findakly partage généreusement sa mémoire. A l’extérieur de la bulle familiale, son regard d’enfant perçoit le chaos d’un pays à l’histoire douloureuse et chaotique. Elle fait revivre l’Irak qu’elle a connu à l’aide de petites anecdotes et livre ainsi ses souvenirs des événements qui ont marqués son pays natal. On voit parfaitement qu’à mesure qu’elle grandit, sa compréhension du contexte socio-politique s’affine ; une histoire qui a connu moult remaniements, les coups d’état successifs, la censure, l’extermination des juifs, les coutumes irakiennes… Malgré tout, on sent que cette vie « d’avant » manque à la narratrice mais la nostalgie n’alourdit pas le scénario.

Son compagnon, Lewis Trondheim, est au dessin. Léger et fluide, l’absence de cases crée une ambiance inespérée. L’ambiance graphique est pleine de fraîcheur comme si le fait de raconter cette enfance rendait heureux. Les touches de couleurs généreuses égayent cette histoire de famille et lui donnent un petit côté amusé. De vieilles photos de famille sont insérées par lot de trois ou quatre clichés ; elles marquent symboliquement la fin de chaque grand chapitre.

Les auteurs ont fait de choix de ne faire apparaître aucun repère visuel pour marquer la fin d’une anecdote / le début d’une autre. L’absence de transition (titre des saynètes, marqueur de temps…) ne met pas en difficulté le lecteur. On se repère très facilement dans cet album savoureux.

Le témoignage est touchant. On sent une famille heureuse et unie, un profond respect de l’auteure pour ses parents aux caractères aussi différents que complémentaires (un père altruiste, une mère attentionnée mais au contact plus farouche). Beaucoup de passé, un peu de présent. Une histoire personnelle qui nous accueille à bras ouverts.

Beaucoup de plaisir à partager cette lecture commune avec Noukette. Un beau mercredi BD qui se donne aujourd’hui rendez-vous chez Moka !

Lu dans le cadre de l’opération Price Minister « La BD fait son Festival »

A lire aussi les chroniques de Charlotte et de Saxaoul.

Coquelicots d’Irak

One shot
Editeur : L’Association
Dessinateur : Lewis TRONDHEIM
Scénaristes : Brigitte FINDAKLY & Lewis TRONDHEIM
Dépôt légal : août 2016
112 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84414-628-1

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Coquelicots d’Irak © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Conduite interdite (Wary)

Wary © Steinkis – 2017

Ce qui est fou en Arabie Saoudite, c’est que les femmes peuvent parfaitement aller à l’étranger y faire des études mais à l’intérieur des frontières, il leur est impossible de faire le moindre de choix. Elles sont placées sous la tutelle d’un homme – leur père puis leur mari – et doivent s’en remettre à leur décision en ce qui concerne leur avenir. Cela fait un an que Nour est rentrée de Londres et elle mesure le décalage entre le mode de vie occidental et le mode de vie oriental.

Rien ne sera jamais plus comme avant. Personne ne se regarde, personne n’ose se parler. Je sens la liberté me quitter pour de bon. Londres m’a déjà oubliée. Sous mon abaya, je me cache et disparais.

Depuis son retour de Londres, elle se heurte à l’autorité paternelle et plus encore, elle rejette cette société qui prive la femme de ses droits, qui la prive de son libre-arbitre. La colère de Nour monte. Elle se sent privée d’une part d’elle-même. Jusqu’à ce qu’elle rencontre d’autres femmes qui, comme elle, aspirent à la liberté. Le 10 novembre 1990, elles bravent l’interdit qui, depuis 1981, « proscrit formellement la conduite aux femmes dans tout le royaume ». Elles sont 47 à prendre le volant pour dénoncer le système rigoriste saoudien. Leur cortège est un cri d’indignation, une révolte.

Un brouhaha de vie. Tout l’énergie de cette assemblée réveillait en moi la fièvre de la révolte. Je me sentais de nouveau forte et capable

Un choc de cultures pour le personnage principal. Chloé Wary signe ici son premier ouvrage et choisit à cette occasion de parler d’identité. Bien que son héroïne soit fictive, celle-ci est inspirée du parcours de plusieurs femmes saoudiennes qui militent pour la reconnaissance des droits des femmes en Arabie Saoudite.

Eh vous, là, femmes ! Couvrez votre visage ! Quelle indécence : Si vous ne savez pas vous couvrir, alors restez chez vous ! Vous n’avez pas honte ?! Vous cherchez la provocation ?! (…) Priez Dieu pour ne pas recroisez mon chemin ! Sinon, c’est moi qui vous apprendrai les bonnes manières !

Parvenir à s’accepter et à accepter les lois en vigueur. Faire profil bas face au diktat des hommes, à leurs interprétations des textes religieux. Accepter d’être reléguée à un rang inférieur.

La vérité c’est qu’ils sont là pour nous humilier, nous rappeler que nous ne sommes rien. Ils sont là pour nous faire peur et décourager toute tentative d’émancipation. Mais malgré ça, il faut trouver la force de sa battre encore et encore.

Chloé Wary construit ici un scénario qui prend le temps d’installer le contexte social que son personnage va devoir accepter. L’auteure s’attarde sur le décalage entre les sociétés occidentales laïques et libertaires et les états islamiques, leurs idéaux religieux et l’impact de ces derniers sur le quotidien. D’ailleurs, chaque chapitre se referme sur une sourate du Coran… le lecteur est laissé libre et peut ainsi mesurer l’amplitude d’interprétations possibles de ces textes. Il n’est pas nécessaire d’être une femme pour constater la violence que ce doit être de passer la frontière et de devoir se plier contre notre volonté à tout ce qui nous caractérise, à toutes ces choses que l’on fait sans même se rendre compte de la chance que l’on a : liberté de choisir les études vers lesquels on se tourne, le métier que l’on souhaite exercer… liberté d’aller et venir, liberté d’expression, liberté de choisir son compagnon… Chloé Wary nous oblige à faire face aux représentations que l’on peut avoir sur le Moyen-Orient. Quand les médias nous montrent souvent la partie émergée de l’iceberg, c’est nier l’invisible, nier tous ces gens qui désapprouvent le système, qui combattent en fonction de leur moyen et prennent des risques, refusant d’accepter l’inacceptable.

Le dessin de Chloé Wary est rond, presque enfantin, parfois maladroit ou tremblant. Rapidement, on se rend compte que la naïveté graphique n’est qu’apparence. Elle s’efface derrière le propos, se fait discrète mais parvient tout de même à retranscrire avec justesse l’expression des visages. La colère, la honte, l’indignation, l’atterrement. La dessinatrice parvient tout à fait à retranscrire ces émotions. Si j’avais beaucoup d’attentes vis-à-vis du scénario, c’est le dessin qui m’a le plus surprise.

Côté récit en revanche, une légère déception. L’auteure prend effectivement le temps d’installer son sujet, son personnage ainsi que les personnages secondaires, le contexte social… mais lorsque l’on rentre dans le vif du sujet, qu’il est question de la rencontre de Nour avec un groupe de femmes militantes, on attaque déjà le dernier tiers de l’album et l’action de ces féministes est finalement vite abordée… pour ne pas dire survolée. Dès le prologue, le lecteur savait pourtant que ces femmes allaient frapper fort et que, pour cela, elles allaient contester l’interdiction qui leur est faite de conduire.

Le récit se situe en 1990 et c’est là la première action de révolte qui conduira plus tard à la création du mouvement « Women to drive ».

Un bon album mais j’aurais apprécié de rester un peu plus longtemps en compagnie de ces femmes, avoir un peu plus d’informations concernant leur quotidien, leur action et les fruits de cette action… Je vous conseille pourtant la lecture de cet ouvrage.

Une page Facebook pour Women2Drive.

Extraits :

« En Arabie Saoudite, il semblait aberrant qu’une fille fasse ses propres choix, mais à Londres, la liberté s’offrait à moi, et en toute légitimité. Je me sentais vivante plus que jamais » (Conduite interdite).

« Fuir en Occident, c’est oublier d’où tu viens, tes racines. Nous devons œuvrer ensemble et ici, en Arabie Saoudite, pour gagner notre liberté. Si nous fuyons toutes, qui se battra pour nos droits ? Nous avons le devoir de nous battre pour nos filles, pour nos sœurs. Mais si on n’a aucun moyen… c’est comme se condamner à une vie de soumission » (Conduite interdite).

Conduite interdite

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Chloé WARY
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 18 euros, ISBN : 978-23-68460-90-0

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Conduite interdite – Wary © Steinkis – 2017

La « BD de la semaine » s’invite aussi sur d’autres blogs :

Blandine :                                Nathalie :                                 LaSardine :

Saxaoul :                                    Laeti :                                         Jérôme :

Fanny :                                  Amandine :                                Keisha :

Sabine :                                   Fleur :                                      Karine:) :

Noukette :                                   Hélène :                               Bouma :

Faelys :                                    Mylène :                                  Jacques :

Soukee :                                     Sandrine :

.

Les Cent nuits de Héro (Greenberg)

Greenberg © Casterman – 2017

Au cours d’une soirée, un bourgeois opulent vaniteux vante les mérites et les qualités de son épouse. Il la voit comme une femme vertueuse, loyale et fidèle. Il fait le pari insensé qu’aucun homme ne parviendra à la faire sortir du droit chemin. Son meilleur ami, avec qui il converse, est lui aussi quelqu’un de très fier. Homme à femmes, il provoque le mari et cherche à lui fait entendre la naïveté de ses propos. Piqué au vif, ce dernier le met au défi : « Je vais m’absenter et tu vas essayer de la séduire. (…) Je te donne 100 nuits. Mais je te garantis qu’elle sera fidèle ».
Héro, la servante de l’épouse, a entendu toute la conversation et en fait part à Cherry – la femme du riche marchand. Toutes deux tentent d’élaborer une stratégie pour que Cherry échappe aux griffes de ce mâle prétentieux. Le soir même, lorsque celui-ci se présente à la porte de la chambre de Cherry et s’installe dans son lit, Cherry lui demande une faveur ; elle souhaite entendre pour la dernière fois une des histoires que sa servante raconte si bien. A la fin de la première nuit, l’histoire n’est pas terminée. L’homme demande à pouvoir entendre la fin du récit avant de passer à l’acte auprès de la femme de son ami, quitte à la prendre de force si elle s’oppose.
Et c’est ainsi que, de nuit en nuit, Héro vient se glisser sous les draps de son amie pour raconter ses histoires, contes modernes et légendes urbaines, et tente ainsi de repousser le moment fatidique.

Parce qu’il y eut, auparavant, un album dépaysant « L’Encyclopédie des débuts de la Terre » d’Isabel Greenberg. Parce que j’en garde un bon souvenir et que l’idée de retrouver cette auteure m’a séduit.

Le prologue rappelle étrangement son album précédent : quelque part dans l’immensité de la galaxie vit un dieu tout puissant : l’Homme-Aigle. Ce dieu a deux enfants d’apparence humaine mais dotés d’un bec. Ces deux enfants se nomment Gamin et Gamine. Un jour, pour s’amuser, Gamine créa la Terre et les humains. Ils étaient heureux, vivaient d’amour et d’eau fraîche, procréaient. Gamine s’en amusait. Quand son père découvrit cela, il décida de s’occuper de la Terre et d’interférer dans ce qui s’y passe. Mais ni lui ni Gamine n’avaient anticipé les facultés étonnantes de l’Homme à s’adapter et son imprévisibilité. Parmi les nombreuses surprises que l’espèce humaine réservent aux dieux, il y a ce sentiment étonnant et capricieux qu’est l’amour ; face à lui, les théories de l’Homme-Aigle volent en éclats.

Nous voilà à fouler de nouveau le sol de « La Terre des débuts », monde moyenâgeux imaginaire, société patriarcale où l’homme semble vivre en harmonie avec la nature. Les superstitions vont bon train et la religion – le culte voué à l’Homme-Aigle – régit les lois sociales qui sont édictées. Dans ce monde traditionaliste, la place de la femme est cantonnée à un rôle bassement domestique et, dans les milieux les plus modeste, elle doit travailler pour assurer la subsistance de son foyer. La femme n’a pas le droit d’apprendre à écrire, encore moins à lire. L’accès aux livres est strictement règlement et réservé à de rares privilégiés.

Isabel Greenberg ne cache pas son penchant pour les contes et légendes ancestraux. Dans ce monde qu’elle invente – la Terre des Débuts – on ne peut manquer de remarquer les similitudes des croyances qu’elle invoque avec de vieilles superstitions ancestrales piochées dans différentes cultures primitives. Les peuples de la Terre des débuts ne maîtrisent pas la technologie, très peu d’entre eux possèdent l’écriture. Les traditions sont donc dépendantes d’une transmission orale. Les superstitions sont nombreuses. Pourtant, çà et là, l’auteure injecte des personnages qui tentent d’ébranler l’ordre établi. Des femmes ont ainsi l’ambition de sortir de l’avilissement dans lequel elles sont enfermées. Elles ont cette finesse d’esprit et cette prudence de ne pas faire les choses de manière frontale. Elles s’unissent, se serrent les coudes, espérant ainsi éveiller des consciences.

Sans en faire une critique acerbe, Isabel Greenberg questionne également l’impact des dogmes religieux, lorsqu’ils sont imposés de façon autoritaire et que la doctrine ne souffre aucune remise en question, aucune critique. Il y a des similitudes explicites avec les actes religieux pratiqués à la période de l’Inquisition. Ceux qui fautent, les femmes qui sont prises sur le fait alors qu’elles étaient en train de lire sont soumises à la sanction divine. Pour elles, il n’y a pas d’autres alternatives que la mort.

On est également sensible à la référence forte faites aux « Contes des Mille et une nuits », à cette femme qui recule chaque nuit l’instant fatidique. C’est joliment mené et le dessin faussement naïf vient donner un côté intemporel à cet univers. Pour rehausser le tout, le quotidien de ces deux femmes éprises l’une de l’autre, l’auteur insuffle dans le scénario un rythme étonnant. Les propos tenus par les protagonistes sont à la fois formulés dans un langage tout en retenue, légèrement précieux, jusqu’à ce que surgissent des termes de notre « monde » actuel et pioché dans un parlé plus vulgaire, plus instinctif, plus franc et qui donne une touche détonante.

Le talent de conteuse d’Isabel Greenberg ne fait aucun doute. En utilisant Héro, son héroïne charismatique, elle permet au lecteur de s’échapper dans un monde imaginaire des plus agréables.

Les Cent nuits de Héro

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur / Scénariste : Isabel GREENBERG
Dépôt légal : février 2017
222 pages, 29 euros, ISBN : 978-2-203-12195-9

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Les Cent nuits de Héro – Greenberg © Casterman – 2017

C’était ma « BD de la semaine » et je vous invite à découvrir les bulles pétillantes dénichées par les bédéphiles :

Sabine :                                      Enna :                                      Nathalie :

tome 1 / tome 2 / tome 3 / tome 4

Blandine :                                 LaSardine :                                  Mylène :

  Amandine :                                Saxaoul :                                      Fanny :

Sylire :                                       Gambadou :                            Laeti :

Karine:) :                                Stephie :                                    Jérôme :

Jacques :                                  Noukette :                                 Bouma :

Sita :

.

Wake up America, volume 3 (Lewis & Aydin & Powell)

Lewis – Aydin – Powell © Rue de Sèvres – 2017

« À l’automne 1963, le mouvement des droits civiques s’est imposé aux Etats-Unis. John Lewis, en tant que président du comité étudiant d’action non violente est en première ligne de la révolte. Tandis que Jim Crow élabore des lois toujours plus répressives et discriminantes, le seul espoir de Lewis et ses compagnons est de faire réellement appliquer le principe du vote pour tous, y compris aux citoyens noirs : « un homme, une voix ». Avec cette nouvelle bataille viendront de nouveaux alliés mais de redoutables ennemis, ainsi qu’un nouveau président qui semble être les deux à la fois. Les fractures au sein du mouvement s’approfondissent. Tout semble devoir se jouer dans une petite ville le long de l’Alabama, Shelma… » (synopsis éditeur).

Le dernier tome de la trilogie « Wake up América » (les chroniques sur le blog : tome 1 et tome 2) est beaucoup plus consistant que les précédents. Au niveau de la pagination tout d’abord puisque nous sommes en présence d’un petit pavé de 250 pages. Au niveau du rythme ensuite puisqu’il me semble que la chronologie des faits est beaucoup plus riche. Les événements se succèdent, certains passages relatent des manifestations quotidiennes où chaque jour, les citoyens noirs-américains se présentaient – en longue file indienne – à l’entrée des bâtiments administratifs afin de demander leur inscription sur les listes électorales. On est assommé par la récurrence des faits présentés et des scénarios qui se reproduisent quasi à l’identique de jour en jour. John Lewis, le dernier des Big Six, expose la réponse invariable que les forces de police donnaient aux citoyens noirs des états du sud : des coups, des brimades, des humiliations et des arrestations. Point d’orgue du scénario : la marche de Selma à Montgomery de 1965.

On y croise bien évidemment des figures de ce combat des droits de l’Homme : Martin Luther King, Malcolm X, Ella Baker… pour ne citer qu’eux.

Le medium BD est parfait pour transmettre ce genre de témoignage. L’avantage des illustrations permet de montrer toute la violence à laquelle ont été confrontés les manifestants noirs américains et de soulager d’autant le récit. Ce dernier se concentre quant à lui à transmettre à la fois la mémoire des faits et les réflexions de John Lewis. « Wake up America » est une série nécessaire et indispensable.

Une lecture que je partage avec Jérôme, amateur de cette série débutée il y a 3 ans déjà.

La « BD de la semaine » se réunit aujourd’hui chez Stephie.

Wake up America

Volume 3 : 1963-1965
Trilogie terminée
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Nate POWELL
Scénaristes : John LEWIS & Andrew AYDIN
Traducteur : MATZ
Dépôt légal : février 2017
253 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-36981-2

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Wake up America, volume 3 – Lewis – Aydin – Powell © Rue de Sèvres – 2017