Ipak Yoli, Route de Soi(e) (Mandragore)

Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Dans les voyages, des fois, on laisse des petits morceaux de soi sur la route

L’idée de ce voyage est venue lors d’un séjour à l’hôpital.

En 2007, suite à un A.V.C. provoqué par une tumeur, Mandragore subit une intervention chirurgicale. L’opération est délicate et les risques sont importants. Sur la table d’opération, juste avant de s’endormir, elle se fait la promesse – si elle s’en sort – de réaliser un vieux rêve : parcourir la route de la soie et découvrir ces ailleurs qui l’ont faite rêvé à maintes reprises mais qu’elle n’a contemplé que par l’intermédiaire des livres ou de reportages télévisés.

La convalescence est longue et Mandragore la met à profit pour monter son projet. Acheter un véhicule pour faire ce voyage, trouver des fonds, définir l’itinéraire…

Pendant un semestre, Mandragore et son compagnon vont traverser un paysage pluriel. Un trajet de près de 7000 kilomètres, reliant Rennes à Tachkent (Ouzbékistan). Un voyage pour se reconstruire après la lourde intervention chirurgicale, un voyage jalonné par de nombreuses étapes prévues ou impromptues. Un voyage pour découvrir et mettre des mots, des sons, des odeurs sur des paysages maintes fois fantasmés. Equipée de sa harpe celtique, Mandragore part à la rencontre de musiciens.

Budapest, Sofia, Istanbul, Tabriz, Achgabat… sont quelques une des villes qui ont été traversées lors de ce périple. Un voyage pensé dans un premier temps pour se ressourcer mais également motivé par une envie de consigner, à l’aide du matériel d’enregistrement embarqué dans le camion, des instruments et des voix… Garder une trace de ces cultures et traditions du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie Centrale.

Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Sitôt ouvert, le voyage démarre. Le lecteur n’a aucun effort à faire pour répondre à l’invitation lancée. Au pinceau et feutre noir en main, Mandragore propose des planches sur lesquelles l’œil navigue à sa guise. Laissant tout le loisir de regarder ces fines broderies qui ornent les cols des robes des femmes turkmènes ou les mosaïques d’une façade qui nous rappellent ces décors de contes des mille et une nuits… de profiter de la chaleur d’un regard ou du généreux feuillage d’un arbre. Le départ est immédiat et même s’il commence sur un lit d’hôpital, on s’appuie très vite sur ce graphisme subtil. Ponctuellement, on verra des cases fleurir de ci de là mais une bonne partie des planches s’en affranchissent totalement, laissant respirer les illustrations.

Mandragore nous livre un carnet de voyage fascinant. On s’y laisse surprendre par le hasard d’une rencontre, on s’amuse d’une anecdote, on se laisse bercer par ces sons venus d’ailleurs et qu’on a la possibilité d’écouter sur le CD qui est fourni avec l’album. Tout au long de l’ouvrage, des repères visuels nous indiquent quand il faut enclencher une piste du CD pour entendre la musique associée à la scène qui se déroule.

Répondant aux objectifs de son reportage sur les musiques traditionnelles, elle enrichit son propos de tout ce qui a pu jalonner son parcours. Elle témoigne ainsi de ses rencontres, du contexte social et politique de chaque pays traversé, des mœurs et des coutumes, des traditions, de la place de la femme dans ces sociétés, du fonctionnement kafkaïen de ces administrations (la question des visas et des autorisations de circuler revient régulièrement), l’histoire des lieux traversés… L’étonnement est à chaque coin de rue…

D’un pays à l’autre, de nouveaux repères sont à trouver. La Turquie occidentale et sa course effrénée vers le capitalisme, la cohabitation entre des traditions ancestrales et un melting-pot de nationalités et de cultures qui vivent sur un même territoire. En changeant de continent, c’est une Turquie plus traditionnelle, moins industrialisée, moins consumériste qui les accueille ; autre mode de vie, autre rythme et un sens de l’hospitalité très marqué, « un mélange de curiosité, de sens de l’honneur et de tradition séculaire ». Puis c’est l’entrée en Iran, une lutte pour obtenir des visas et l’étonnement, encore…

Passé le rideau de fer invisible, une réalité qui ne rentre pas dans tes grilles d’analyse. Jetées toutes les idées préconçues, c’est un nouveau monde. (…) Nous découvrons des gens d’une affabilité infinie, passionnés de musique, de poésie, de fleurs…. Ensuite vient l’incompréhension : par quelle équation absurde, un peuple si raffiné issu d’une civilisation millénaire peut-il se retrouver ainsi, piégé par une bande de mollahs abrutis, élus par les urnes ?

Le Turkménistan et sa dictature. Dernière étape, l’Ouzbékistan, à mi-chemin entre l’Europe et la Chine. Un voyage ponctué par des rencontres organisées et/ou impromptues. Des artistes, célèbres ou anonymes, apparaissent dans le récit. Un témoignage riche, complet, dépaysant. L’album contient également un « bestiaire » des instruments rencontrés pendant ce périple. Mandragore explique de façon claire et succincte l’origine (géographique) de chaque instrument, leurs particularités (vibrations, sons…), les sensations ressenties à l’écoute de ces mélodies. Il est enfin question de l’histoire de ces musiques traditionnelles et des histoires/de l’Histoire qu’elles véhicule(nt).

PictoOKJolie découverte d’auteur. « Route de Soie » – « Route de Soi » est l’occasion pour l’auteur de faire le point – break nécessaire pour se reconstruire – et de réaliser un intéressant reportage sur les musiques traditionnelles. L’auteur montre la capacité de la musique à relier les hommes entre eux, à tisser du lien social et à porter la mémoire et l’histoire d’un peuple. A la fois identité culturelle et mode de communication universel. Très belle lecture musicale que je vous invite à découvrir.

Extraits :

« Je n’ai pas envie de répondre. Je suis ailleurs. Je suis partie dans cette immense fuite. L’organisation quotidienne n’efface pas la question obsédante : à quoi rime ce voyage ? J’attends quelque chose comme une réponse à une autre question non formulée » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Et nous voilà à 10000 kilomètres de chez nous, un quart de tour de la Terre… Ça change son rapport au monde. La Terre s’apprivoise-t-elle ? » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« De Route de la Soie, il n’y en eut pas qu’une mais de nombreuses et au-delà de la soie, c’est la fascination de l’Orient qui amena Alexandre, les Polo ou les espions anglais à écrire l’histoire de cette route mythique » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Je pense à quel point un tel voyage est salutaire pour se rendre compte de ce qui nous différencie de l’autre, mais aussi de ce qui nous rassemble. Vivre le monde comme une unité (…). Et puis sentir l’énorme liberté de se réinventer chaque jour dans l’œil d’une nouvelle rencontre » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

Ipak Yoli, Route de Soi(e)

One shot
Editeur : L’Œuf
Dessinateur / Scénariste : MANDRAGORE
Dépôt légal : novembre 2016
360 pages, 28 euros, ISBN : 978-2913308-51-0

Bulles bulles bulles…

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Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 22 février 2017 !

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Cliquez sur les liens pour dénicher les pépites des bédéphiles :

Blandine :                                 Sabine :                                      Enna :

Enna :                                      Cristie :                                      Antigone :

Nathalie :                                  Amandine :                              Jérôme :

Noukette :                                       Hélène :                                     Caro :

    Mylène :                                         Bouma :                                    Marion :

Fleur :                                       Karine:) :                                 Keisha :

    Sandrine :                                     Jacques :                                  Estelle :

Soukee :                                      Laeti :

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Proies faciles (Prado)

Prado © Rue de Sèvres – 2017
Prado © Rue de Sèvres – 2017

Espagne.

La crise mordante n’en finit plus d’étrangler les plus pauvres, de les contraindre à quitter leur logement, écrasés par les charges, par les dettes. Victimes du système bancaires et de ses mensonges, des personnes âgées tentent le tout pour le tout et misent souvent sur le mauvais cheval. Ce jour-là, un couple de retraités s’est donné la mort. Impensable pour eux de vivre à la rue.

Acheter. Epargner. Emprunter. Spéculer.
S’endetter.
Un avis d’expulsion posé sur la table.

Les expulsions et la saloperie des préférentielles, ça oui, c’est l’apocalypse pour ceux qui se retrouvent sans rien afin que vos entreprises continuent à faire des bénéfices.

Lundi 10 mars 2014. Le corps d’un commercial de la banque Ovejero est retrouvé dans son appartement. Pas de traces de lutte, pas de lettre de suicide. Le corps est confié au légiste. Dans la même semaine, d’autres autres corps sont retrouvés, tous salariés du secteur bancaire. Au total, six morts en six jours.

Les enquêtes sont confiées à l’inspecteur Olga Tabares. Elle fait équipe avec son coéquipier, l’inspecteur Carlos Sottilo. Tous deux supposent rapidement qu’il y a un lien entre tous ces décès. Tueur en série ? Mais quel serait le lien entre ces affaires ?

– Ça voudrait dire qu’on cherche des gens en colère contre les banques…
– Autrement dit, le pays tout entier…

Noir et blanc, une ambiance charbonneuse, silencieuse s’installe très rapidement. On se cale dans ce polar comme on se calerait devant un bon film. Et puis on laisse le binôme de flics mener la danse, ils tâtonnent mais ne s’éparpillent pas. Après « Ardalén – Vent de mémoires » qui était sorti en 2013 chez Casterman, je n’avais pas relu Miguelanxo Prado. Un peu désabusée, j’étais restée sur ma faim. Pourtant, ce trait torturé, sombre, qui nous montre l’âme des personnages avant même que l’on prête attention à leur accoutrement vestimentaire, je l’apprécie.

Il revient cette fois avec un polar, genre qu’il manie très bien. On retrouve aussi son engagement fort dans les sujets qu’il aborde ; il sera ici question de manipulation, de corruption, de malversation à grande échelle, le tout sur fond de crise économique. Il dénonce les pratiques nauséeuses des banques et leur impacts catastrophiques sur la population et plus précisément sur les retraités. Il y a quelques mois, on pouvait déjà lire Juan Diaz Canales qui abordait une autre facette de l’impasse des seniors à faire face à cette crise espagnole (voir « Au fil de l’eau »).

Miguelanxo Pardo cisèle l’intrigue avec du fil d’or et ses illustrations lui donne énormément de profondeur. Il y a là quelque chose qui relève d’une recherche d’esthétique parfaite pour autant, son regard sur la société est cru. Les visages parfois grimaçants de ses personnages, les marques de la fatigue ou celles de la vieillesse ne sont pas là pour embellir les protagonistes. En revanche, elle donne un relief à cet univers et l’œil du lecteur circule tout à fait naturellement d’une case à l’autre.

PictoOKIl restera des parts d’ombre que l’auteur choisit délibérément de ne pas développer. Cela ne nuit en rien au récit et permet justement au lecteur d’imaginer d’autres possibles, d’autres réponses, d’autres pièces qui viendraient compléter ce puzzle macabre et captivant.

La chronique de Mylène.

Une lecture que je partage avec Jérôme, sa chronique vous attend ici.

la-bd-de-la-semaine-150x150Et puis c’est une « BD de la semaine ». Noukette nous accueille aujourd’hui. Moult lien sur sa chronique du jour pour découvrir les bulles des lecteurs-lectrices qui participent à l’aventure.

Extrait :

« Quand le système cesse de remplir ses fonctions, quand il laisse ses citoyens sans protection et qu’il permet les expulsions en les justifiant avec son baratin de bon vendeur, alors il perd sa légitimité » (Proies faciles).

Proies faciles

One Shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Miguelanxo PRADO
Dépôt légal : janvier 2017
95 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-369-81026-1

Bulles bulles bulles…

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Proies faciles – Prado © Rue de Sèvres – 2017

Le quatrième Mur (Corbeyran & Horne)

Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016
Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

Une représentation de la pièce d’Antigone dans un pays en pleine guerre. C’est le projet fou de Sam, metteur en scène grec. C’est le projet fou qu’il va demander à son ami de porter. La pièce se jouera à Beyrouth. Mais ça, Georges ne le sait pas encore.

La première fois Samuel Akounis apparaît devant Georges, c’est un jour de janvier 1975. Sam s’apprête à faire une intervention dans l’amphithéâtre où Sam suit son cursus universitaire. Sam vient témoigner sur la violente répression du mouvement des étudiants de Polytechnique ; lorsque les chars ont été lancés contre des jeunes gens, faisant une quarantaine de morts et une centaine de blessés. Sam le grec avait plusieurs casquettes : metteur en scène, artiste et résistant.

Georges est impressionné, lui qui milite depuis de nombreuses années de façon aveugle, souvent violente. Il se laisse dépasser par une haine qu’il ne comprend pas. Très vite, les deux hommes sympathisent. Une amitié solide sur laquelle ils pourront compter pour des années. Sam devint ainsi le témoin de Georges puis le parrain de sa fille. Jusqu’au jour où, sur son lit d’hôpital, Sam demande à Georges de lui rendre un service : monter Antigone pour lui avec une trouve cosmopolites de comédiens.

Je t’avais aussi parlé de mon idée de monter la pièce d’Anouilh dans une zone de guerre. Mon projet était d’offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin…

Georges découvre Beyrouth. Venu pour monter une pièce de théâtre, il découvre la guerre.

Une nouvelle fois, je n’ai pas lu le roman originel qui donne lieu à cette adaptation. Une bonne chose en soi car cela m’évite d’avoir à déplorer des éléments manquants et/ou trop différents de l’idée que j’en avais. Déjà que je dois composer avec les chroniques de Noukette et de Jérôme dont je me souviens très bien…

Qui est donc le réel personnage principal de cette histoire ? Est-ce Georges, qui agit au jour-le-jour et acceptera le service que lui demande son ami ? Est-ce Georges sans qui rien de tout cela ne serait arrivé ? Est-ce finalement Antigone, la pièce de théâtre de Jean Anouilh autour de laquelle se tisse l’intrigue ?

Eric Corbeyran tisse son intrigue avec finesse. Il nous permet dans un premier temps de faire la connaissance des deux principaux protagonistes dans un contexte social tumultueux. Les étudiants sont mobilisés dans un mouvement contestataire des réformes universitaires et Georges, éternel étudiant, éternel adulescent, est en première ligne. Un personnage animé de bons sentiments mais trop fougueux, trop « brouillon » pour mener une lutte constructive. Sam est son double, l’aîné qui a tiré leçons de son expérience, celui qui prend sous son aile et tente – lentement – un travail de fond, appelant au calme et à la raison. Penser, raisonner, prendre du recul pour ne pas foncer tête baissée dans une lutte futile. Identifier la cause du combat, ne pas faire d’amalgames.

Un récit qui propose une réflexion sur la guerre, sur les motifs d’un conflit séculaire. Un heurt entre religions, entre identités. Une légitimité différente qui convainc chacun qu’il est dans son bon droit et que l’autre est un usurpateur. On rentre pleinement dans ce récit. On épouse les convictions des personnages qui appellent à la tolérance, au respect, à l’apaisement. L’intrigue se construit autour d’une utopie : croire que l’Art est capable – le temps d’une heure – de faire taire les animosités, de permettre un havre de paix, un ailleurs qui permet de s’échapper de la réalité.

Antigone est palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, est un Druze du Chouf. Créon, toi de Thèbes et père d’Hémon, est un maronite de Gemmayzé. Le page et le messager sont chiites. La nourrice est chaldéenne. Et Ismène, la sœur d’Antigone, est arménienne et catholique ! (…) Il avait imaginé les communautés entrant dans ce théâtre d’ombres…

Croire qu’une trêve est possible et qu’un medium possible pour permettre ce dépôt des armes est la scène, l’expression artistique. Croire que les artistes ont cette capacité à faire abstraction du reste et que les badauds, à partir du moment où ils mettent leur costume de spectateur, ont cette même capacité d’abstraction. Les deux camps protégés par le quatrième mur. Un mur invisible que seul les deux personnages principaux sont susceptibles de franchir.

– Le quatrième mur ?
– Celui qui empêche le comédien de baiser avec le public. Cette façade imaginaire que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Cette muraille qui protège le personnage… Cette clôture invisible qu’ils brisent parfois d’une réplique s’adressant à la salle. Pour certain, c’est un remède contre le trac. Pour d’autre c’est la frontière du réel.

Georges, le metteur en scène est donc le seul, dans cette pièce d’Antigone, à briser le quatrième mur. Mais la métaphore est plus grande car c’est aussi le seul à venir d’un pays en paix, c’est le seul à ne pas connaitre la guerre au quotidien, le seul pour qui la réalité de Beyrouth est un choc… car les autres y sont habitués. Pour lui, il s’agit de trouver sa place dans cette abstraction qu’est la guerre. Pour les autres, il s’agit de passer outre les haines ancestrales. Pour tous, il s’agit de se plonger corps et âme dans le jeu scénique. Pour le lecteur, il s’agit de croire à l’utopie de Sam, croire dans tous les possibles.

L’exercice est facile malgré le fait que mon exemplaire du « Quatrième mur » fait une ellipse de près de vingt pages. Suite à une agaçante erreur lors de l’assemblage des cahiers, j’ai été contrainte de faire un bond de la page 75 à la page 93. Si cet « oubli » n’altère pas la compréhension du récit… cela suffit pour casser le rythme de lecture et devoir se réinstaller dans l’histoire en supposant ce qui s’est passé durant cette vingtaine de pages.

Le dessin de Horne fut une précieuse aide… le dessin de Horne fut comme une seconde peau durant toute la lecture. Le dessin de Horne… cette tuerie ! Il a pourtant quelque chose de bonhomme à première vue. Mais il est si naturel, si vivant que l’on s’y glisse spontanément. On trouve facilement notre place dans chaque scène. On perçoit les variations de tonalités dans la voix des personnages, du chuchotement au cri. On touche du doigt leurs émotions. On se trouble lorsqu’ils doutent. Dans ses dessins, Horne est parvenu à installer une ambiance qui nous est familière. Il campe des gueules, des attitudes, des décors, des liens forts entre les personnages. Il y a quelque chose de très assuré dans l’atmosphère de l’album, une convivialité prononcée dans ce trait assuré qui respecte la pudeur des personnages.

PictoOKReligion, identité, expression artistique, conflit armé, amitié… quelle richesse dans cet album ! Je vous invite à le lire. Quant à moi, j’ai maintenant très envie de lire le roman de Sorj Chalandon.

Une lecture commune que je partage avec Antigone. Je vous invite à lire sa chronique.

la-bd-de-la-semaine-150x150Comme chaque mercredi, je rejoints la « BD de la semaine ». Rendez-vous chez Stephie pour les participations d’aujourd’hui.

Extraits :

« C’est pour ça que je tenais à Sam. Il était mon reste d’évidence. Ni slogans. Ni passage d’un livre. Si mot d’ordre peint sur un mur. Il incarnait notre combat. Son arrivée m’avait redonné du courage. Il était ma résistance. Ma dignité. Dignité ! Le plus beau mot de la langue française » (Le Quatrième mur).

« Il y a des hommes comme ça, au premier regard, au premier contact, quelque chose est scellé. Cela n’a pas encore de nom, pas de raison, pas d’existence. C’est l’instinct qui murmure de marcher dans ses pas » (Le Quatrième mur).

Le Quatrième Mur

One shot
Editeur : Marabout
Collection : Marabulles
Adaptation du roman éponyme de Sorj CHALANDON
Dessinateur : HORNE
Scénariste : Eric CORBEYRAN
Dépôt légal : octobre 2016
136 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-501-11468-4

Bulles bulles bulles…

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Le Quatrième Mur – Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

L’Eté Diabolik (Smolderen & Clérisse)

Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016
Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

L’été d’Antoine devait être tranquille. Routinier. Sa mère et sa sœur en voyage en Irlande, il se retrouve en tête à tête avec son père. Ce dernier, un ingénieur qui travaille dans une usine fabriquant des turbines, est un homme très investi dans son travail. Souvent absent, il parvient pourtant à se libérer un peu de temps pour assister au tournoi de tennis que son fils remporte haut la main.

Pourtant, un incident émaille la cérémonie de la remise de prix. Le père de l’autre finaliste le prend à parti. Un mauvais perdant, c’est ce que tout le monde conclu. Puis, il y a cette rencontre fortuite le soir-même lorsque, installé à la table d’un prestigieux restaurant local, le père d’Antoine est interpellé par un homme qu’il a croisé lors d’un déplacement professionnel. Puis il y eu cette course poursuite dangereuse en pleine nuit sur les routes sinueuses de la côte. Il y eu la rencontre avec juan, cette fille mystérieuse et si attirante.

Non décidément, cet été 1967 ne ressemblait à aucun autre été. Antoine avait 15 ans. Les événements étranges qui se sont succédés en très peu de temps et qui se sont soldés par la disparition de son père, Antoine ne les a toujours pas digérés au point que 20 ans plus tard, Antoine en ait fait un livre, comme une catharsis… comme une vaine tentative de reconstituer le puzzle de ces quelques jours qui ont fait de sa vie un chaos.

Double-sens, double personnalité, double jeu… les reflets que le miroir de la vie nous renvoient sont parfois trompeurs. A tel point qu’il est nécessaire de prendre le temps de s’arrêter pour les examiner à la loupe. Voir les incohérences, les comprendre ou les gommer. Raisonner. S’apaiser.

L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016
L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

Double jeu comme cet effet qui nous prend dès qu’on ouvre l’album. Le livre nous force à ouvrir le livre d’un autre, la fiction s’empare du récit. « Antoine Lafargue », son nom s’étale sur cette couverture épurée où apparaît la mention « récit » et indique un nom d’éditeur « Editions Clairville »… Clairville… du nom de cette localité où se déroule l’intrigue de « L’Eté Diabolik », mais ça, on ne le comprend qu’ensuite.

Double personnalité, du moins c’est la question que l’on se pose à force de voir le narrateur empiler les incohérences dans le comportement de son père. Et cet adolescent avec lequel Antoine commence à lier amitié ne semble pas si sincère qu’il en a l’air. En fait, dans ce microcosme, chacun semble tirer des ficelles qu’Antoine n’est pas en mesure de comprendre. Thierry Smolderen jette son jeune héros dans la fosse aux lions. Il dresse le portrait d’un adolescent tranquille qui se retrouve confronté à des événements qui le dépassent, qui se contente de relever les fausses notes dans le comportement de son entourage et qui n’a de cesse de relativiser la situation… car nous savons tous que notre imagination peut être notre pire ennemie. Etape par étape, le scénariste électrise son scénario et nous met – lecteurs – sur le qui-vive. On cherche la petite bête, tendus, à l’affût de l’indice qui nous mettra sur la voie… et on se noie de la même manière que le narrateur. On se noie… mais dans une délicieuse intrigue qui nous aimante. On hésite face à ces faux-semblants qui n’en sont peut-être pas, on se raisonne à l’idée d’être trop suspicieux. Comme on se projette dans ce personnage ! C’est diabolique.

Il faut dire que Thierry Smolderen met le paquet pour semer le trouble. Il est question d’espionnage industriel, de sentiments, de dépucelage, d’absence, de mort, d’étranges coïncidences et de références nombreuses à d’autres littératures. Car ce personnage masqué s’inspire en premier lieu des fumetti des sœurs Angela et Luciana Giussani. Mais la figure du justicier masqué nous renvoie à tant d’autres, à commencer par Fantomas.

« La vérité, c’est que les masques de la fiction ne cessent de se glisser dans la danse macabre de l’actualité. Aujourd’hui, les attentats du 11 septembre et les décapitations postées sur Internet font le bal avec les Avengers d’Hollywood ; hier Diabolik hantait les coulisses de l’assassinat de Kennedy et de ses légendes urbaines ; avant-hier, Fantomas, Nosferatu et le docteur Caligari faisaient la ronde autour de la Grande Guerre… Et si l’on devait remonter toute la généalogie de ces masques, qui nous proposent une interface portable et intime, capable de nous connecter personnellement aux forces globales de l’actualité, on aboutirait au premier d’entre eux, qui en a déjà tous les attributs : Harlequin Faustus, Harlequin Criminel, le super-héros des pantomimes anglaises, qui électrifiait les scènes londoniennes au début du XVIIIe siècle » (extrait de la postface de Thierry Smolderen).

Les illustrations d’Alexandre Clérisse contribuent grandement à nous plonger dans cet univers sixties. Là aussi, les références abondent. Le dessinateur puise généreusement et respectueusement dans le Pop Art. David Hockney, Andy Warhol, James Rosenquist… de l’ambiance graphique où l’auteur pousse son trait jusque dans le moindre accessoire, de la pochette d’un vinyle de Procol Harum jusqu’à la « robe Mondrian » d’Yves Saint-Laurent.

PictoOKPictoOKAprès « Souvenirs de l’Empire de l’atome », le duo d’auteurs formé par Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen nous scotche une fois de plus. Un must !

Les chroniques : Noukette, Stephie, Hélène, Pierre Darracq.

Cet album a reçu le Prix des lecteurs Ouest-France (Quai des bulles) et le Prix de la BD Fnac 2017.

L’Eté Diabolik

One Shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Alexandre CLERISSE
Scénariste : Thierry SMOLDEREN
Dépôt légal : janvier 2016
168 pages, 21 euros, ISBN : 978-2205-07345-4

Bulles bulles bulles…

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L’été Diabolik – Smolderen – Clérisse © Dargaud – 2016

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Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 25 janvier 2017.

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Je vous invite à découvrir les autres trouvailles présentées par les bédéphiles embarqués dans l’aventure :

Sabariscon :                               Moka :                                  LaSardine :

Hilde :                                           Karine:) :                                 Saxaoul :

Syl :                                               Blandine :                                Noukette :

Jérôme :                                            Gambadou :                         Mylène :

Leiloona :                                        Bouma :                                 Stephie :

Marguerite :                                   Caro :                                         Mélo :

Soukee :                                          Amandine :                               Nathalie :

Estelle Calim :                                  Sandrine :

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Toutes les mers (Standjofski)

Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017
Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017

Animée par le désir de réaliser son arbre généalogique, Michèle Standjofski interroge sa mère et consigne chaque anecdote appartenant à l’histoire de sa famille. Un grand-père russe, fils d’un militaire et aristocrate, contraint de quitter sa terre natale lorsque la Révolution d’Octobre éclate. Un arrière-grand-père italien qui a été orfèvre puis jeté en prison sans qu’on en connaisse la raison et que l’arrière-grand-mère génoise parvenue à faire sortir son homme de prison, une grand-mère italienne sauvée par sa mère d’une mort certaine dans le grand incendie d’Izmir (Smyrne à l’époque) en 1922 et dont « elle gardera toute sa vie un goût prononcé pour les bains de mer et les croisières en bateau ».

Une famille dont les membres viennent des quatre coins de l’Europe. Pologne, Grèce, Russie, France, Italie, Turquie… Une famille cosmopolite et polyglotte. C’est à Beyrouth, ville plurielle, ville hybride, métisse, hétéroclite, où cohabitent Chiites, Sunnites, Orthodoxes, Maronites, Chrétiens… que ses ses arrière-grands-parents maternels s’installent. Une ville où grands-parents se rencontrent, là où ils fondent une famille. Une ville que son père stambouliote adopte. Là où l’auteur naît.

Son enfance se retrouve au carrefour de toutes ces histoires de vie, de toutes ces cultures, de toutes ces langues maternelles. Une enfance heureuse, une enfant entourée et aimée, peu de nuages à l’horizon si ce n’est toutes ses petites différences qu’elle peine à assumer. Il lui faudra attendre de traverser l’adolescence pour aimer cette touche d’originalité qui la caractérise, jeune fille qui ne fume pas les mêmes cigarettes que « tout le monde », qui n’a pas les mêmes goûts musicaux (préférant le rock à la disco), qui préfère les bandes-dessinées aux romans estampillés « best-seller ».

Michèle Standjofski livre ici un roman graphique autobiographique et très personnel pourtant, son témoignage est très accessible. L’ouvrage se découpe en deux temps : une première partie où elle présente les principaux membres de sa familles, commençant par ses arrières-grands-parents et descendant chronologiquement les strates des générations. Ainsi, le lecteur prend connaissance du parcours spécifique de chacun, de l’originalité de ces « personnages » hauts en couleurs. De leur attrait et de leur ouverture vers d’autres cultures, de leur acceptation sans réticence aucune d’autres croyances, de leur gourmandise à l’égard des langues étrangères avec lesquelles ils se familiarisent, jusqu’à les maîtriser et les parler couramment pour certains… plus approximativement pour d’autres.

Dans un deuxième temps, forts de la connaissance que nous avons désormais de cette lignée, nous partons à la rencontre de l’auteur elle-même. Nous la voyons grandir, hésiter, s’approprier son identité et ses racines. Très tôt, son grand-père paternel lui apprend à dessiner, une pratique qui va la passionner. Elle trouvera également des points d’ancrage auprès de chaque membre de sa famille mais le dessin est un mode d’expression qu’elle va réellement s’approprier.

Un récit généreux, riche qui dépasse la simple démarche autobiographique. Les dessins sont réalisés aux crayons (crayons gras et crayons de couleurs). Beaucoup de simplicité dans ce coup de crayon, une impression de naturel, de fraicheur, de spontanéité. C’est vivant, très agréable. On profite complètement de ce qui nous est raconté. Michèle Standjofski parle non seulement d’elle, de l’environnement dans lequel elle a grandi, mais aussi de son amour pour Beyrouth, de l’ambiance de cette ville. Il sera également question de la guerre ; la guerre des six jours tout d’abord puis la guerre du Liban qui éclate en 1975. Les couleurs accompagnent les époques : des bleus lumineux, des jaunes, des ocres de l’adolescence et de la vie estudiantine laissent place à des marrons, noirs, verts soutenus en période de guerre.

Ancrer ses racines, s’approprier son identité, construire ses opinions et les assumer, s’enrichir et se construire au contact de l’autre que l’on rencontre sur un banc d’école ou lors d’une soirée entre amis. Accepter la différence, observer ce qui nous est étranger pour le comprendre, l’entendre.

PictoOKTrès bel ouvrage qui traite de culture et d’identité. Un témoignage sincère entre l’album photo familial et la démarche d’écrire ses mémoires. Ecrire pour ne pas oublier ? Ecrire pour témoigner ? Ecrire pour mieux s’approprier ses racines ? Ecrire pour transmettre aux générations suivantes ? C’est un peu de tout cela et c’est à lire assurément.

Extrait :

« Mon Beyrouth est fait de celui de mes parents, de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents. Leurs efforts d’adaptation sont comme des strates, des couches superposées qui renforcent mon attachement à cette ville. » (Toutes les mers)

la-bd-de-la-semaine-150x150Le rendez-vous des « BD de la semaine » est aujourd’hui chez Stephie. Je vous invite à cliquer sur ce lien pour découvrir les pépites partagées par les lecteurs.

Toutes les mers

One shot
Editeur : Des ronds dans l’O
Collection : Un Roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Michèle STANDJOFSKI
Dépôt légal : janvier 2017
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-37418-026-7

Bulles bulles bulles…

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Toutes les mers – Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017

 

Sweet Tooth, volume 3 (Lemire)

Lemire © Urban Comics – 2016
Lemire © Urban Comics – 2016

Depuis 2009, l’humanité est rongée par un mystérieux mal. Des enfants hybrides naissent tantôt avec des bois, tantôt avec de la fourrure, une nouvelle espèce mi-homme mi-animale. En parallèle, les hommes sont décimés par une épidémie qui se répand à une vitesse vertigineuse. Attaque chimique ? Intervention divine ? Nul ne le sait, quoi qu’il en soit, sur Terre, c’est le chaos. Les morts jonchent les rues partout sur la planète et les survivants tentent de trouver des solutions alternatives pour enrayer le phénomène. Des milices armées barricadent les villes pour empêcher l’intrusion d’étrangers et éviter ainsi la contagion. Des bases de l’armée deviennent des tombeaux à ciel ouvert pour les enfants hybrides, laboratoires de l’horreur où les enfants sont disséqués, étudiés, catalogués afin de trouver les causes du virus et mettre au point un remède. Le monde est devenu hostile. Les hommes, effrayés par la perspective que leur race va disparaître, sont capables de toutes les abominations.

C’est dans ce contexte qu’est né Gus. Premier enfant hybride. Sa naissance coïncide avec l’apparition du virus. Il a vécu les premières années de sa vie dans un bois avec son père, méconnaissant tout de ce qui se passe partout sur Terre. Mais un jour, son père meurt, emporté par la maladie. Pour survivre, Gus doit donc sortir du bois. C’est là qu’il rencontre Jepperd, un homme désabusé, un prédateur solitaire qui ne pense qu’à combattre pour assurer sa propre survie. Jepperd va prendre Gus sous son aile. Pour Jepperd, Gus est « Gueule sucrée ». Ce dernier ayant entendu parler d’une réserve où les enfants hybrides seraient en sécurité, Jepperd décide d’y accompagner l’enfant. Mais nombre d’embûches jalonnent leur chemin et de leur long périple va naître une profonde amitié.

J’ai perdu l’habitude de chroniquer une série tome par tome. C’est que, au bout d’un moment, si je trouve intéressant d’ouvrir l’échange sur un one-shot, un tome de lancement de série complète, je ne vois plus l’intérêt – pour un lecteur – de partager son ressenti détaillé sur un tome d’une série déjà bien avancée. Alors certes, il y aura toujours des personnes qui verront un intérêt à savoir qu’une série se poursuit et que la qualité est toujours au rendez-vous. Certes. Mais une série, n’est-ce pas aussi un univers à prendre en compte dans son ensemble ? Et puis, oser écrire sur l’album central d’une série qui compte… je ne sais pas… trente tomes !… quel intérêt ? Bonjour la figure de style. Bonjour l’exercice d’équilibriste pour ne pas spoiler ! Bref, je n’aime pas « saucissonner » une série et je fais allègrement l’impasse sur les chroniques qui se l’autorisent. Mais comme il y a toujours des exceptions à la règle…

« Sweet tooth » est une série de Jeff Lemire initialement pré-publiée dans des revues comics. Les quarante épisodes ont ensuite fait l’objet de cinq intégrales parues entre 2009 et 2013 aux Etats-Unis. Pour la France… il a fallu attendre 2015 pour que la série soit traduite. Un projet éditorial suivi par Urban Comics. Décembre 2015 – décembre 2016. Un an pour proposer « Sweet tooth » au lectorat francophone. Une trilogie consistante qui nous téléporte dans un monde post-apocalyptique dans lequel on est en alerte. A l’affut du moindre rebondissement, on s’inquiète rapidement pour les personnages et cela ne va pas en s’améliorant à mesure qu’on s’approche du dénouement.

Au début pourtant, le périple semblait simple : un homme, un enfant, un environnement hostile. Déjà, la relation privilégiée qui s’instaure entre l’adulte et le gamin est un point d’ancrage auquel on s’accroche. Cette relation est la petite flamme d’humanité sur laquelle repose tout le récit. Au fil des pages, des personnages secondaires viendront épauler le duo Jepperd-Gus. Leur périple est fait de haltes, imposées ou choisies, temps de répits ou temps de tension, temps de repos ou de réflexion. Des horreurs, ils en croiseront ; sur ce point, on dépasse largement le cadre de la fiction pour s’ancrer dans quelque chose qui nous est bien trop familier : les camps où sont parqués les enfants hybrides n’ont rien à envier – dans l’horreur – aux camps de concentration des nazis. C’est un album photo de la bêtise humaine et de ce que l’homme peut créer de pire (fanatiques, despotes, fous, désespérés…) et une incroyable quête pour la survie. Jeff Lemire montre un monde dans un état déplorable, un monde qui court à sa perte, il imagine le devenir de l’humanité de façon pessimiste. Il intègre à son scénario des références religieuses et mythologiques qui donnent une toute autre dimension au récit, le rendant à la fois plus profond et plus mystérieux encore.

Graphiquement, Jeff Lemire me fait décoller. Ses personnages ont une expressivité incroyable malgré l’imprécision apparente qui tape l’œil quand on feuillète « Sweet Tooth ». Par contre, je trouve important de préciser que certains passages peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs ; c’est violent, il y a du sang et des cervelles qui explosent, une série à mettre dans les mains de lecteurs avertis. Le travail de José Villarrubia me fait même apprécier la couleur sur les dessins de Jeff Lemire que pourtant je préfère en noir et blanc.

PictoOKPictoOKUne trilogie magnifique qui, je l’espère, deviendra un classique dans les années à venir.

Chroniques sur le blog : tome 1 et tome 2.

… Et mon petit doigt me dit que vous n’avez pas fini d’entendre parler de cette série puisque Jérôme présente le premier volume aujourd’hui. Sa chronique en cliquant sur ce lien.

la-bd-de-la-semaine-150x150Pour ce mercredi, les pépites des lecteurs de la « BD de la semaine » sont chez Noukette !

Sweet Tooth

Volume 3
Trilogie terminée
Editeur : Urban Comics
Collection : Vertigo Essentiels
Dessinateur / Scénariste : Jeff LEMIRE
Dépôt légal : décembre 2016
384 pages, 28 euros, ISBN : 978-2-3657-7941-8

Bulles bulles bulles…

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Sweet Tooth, volume 3 – Lemire © Urban Comics – 2016

Le Temps des Sauvages (Goethals)

– Le chef de caisse lui a demandé d’accélérer, elle a dit qu’elle pouvait pas à cause de ses rhumatismes. Quand il l’a menacée, elle a lâché qu’elle était syndiquée.
– … syndiquée ?
– Dix ans de maison, pas un jour de maladie, pas un retard, pas chiante pour un rond, mais elle est syndiquée.
– Autant lui avouer direct qu’elle fait partie d’une secte satanique. Et qu’elle sacrifie des bébés les soirs de pleine lune.

Goethals © Futuropolis – 2016
Goethals © Futuropolis – 2016

Jean est chef de la sécurité dans un grand supermarché. Cette fois, il est chargé de coincer deux salariés en apportant la preuve à son employeur qu’ils ont une relation amoureuse. Avoir des rapports extra-professionnels est interdit par le règlement de l’entreprise et passible d’une rupture de contrat. Les « coupables » sont convoqués dans le bureau du directeur. Jacques, assistant-chef du rayon primeur, et Martine, caissière, doivent se justifier. Mais l’entretien tourne mal et Martine meurt suite à une mauvaise chute. Jacques parvient à fuir. Il va directement trouver les fils de Martine : quatre jeunes loups délinquants qui viennent de braquer un fourgon. Gris, Blanc, Brun et Noir vont vouloir venger leur mère.

Dans une société légèrement futuriste, société qui conduit les individus à réfléchir en prédateur. La crise a profondément modifié les rapports sociaux et a donné lieu à une société qui s’appuient sur de nouveaux codes : les jeux vidéo, le profit, le consumérisme… Génomes humains modifiés, procréation hautement réglementée, recherche de la rentabilité, de l’efficacité, l’homme se compare désormais à la valeur ajoutée qu’il est capable d’apporter à son entreprise. A la valeur ajoutée qu’il peut mettre sur le marché du travail, valeur qui le rend attractif pour une société, qui lui permet de se vendre au plus offrant. L’homme-animal est devenu carriériste au pire… il défend bec et ongles le peu qu’il est parvenu à obtenir, protégeant son poste.

Je n’ai pas lu le « Manuel de survie à l’usage des incapables », roman de Thomas Gunzig dont s’est inspiré Sébastien Goethals pour réaliser « Le Temps des sauvages ». Et c’est tant mieux… du moins je crois. La qualité d’une œuvre adaptant une autre œuvre s’évalue-t-elle uniquement à la fidélité qu’elle témoigne au récit originel ? Quoi qu’il en soit, cet album-là offre un dépaysement réel. On pourrait être sur Terre ou ailleurs, dans le passé, le présent, le futur ou dans une dimension parallèle… on part. On mord à l’hameçon, on nage dans ce monde aussi absurde que familier, on réfléchit, on se marre.

PictoOKPourquoi y aller par quatre chemins ? Et si vous le lisiez ?

Extrait :

« On a beau tourner les choses dans tous les sens. La seule réponse à l’existence de l’homme sur Terre, c’est qu’il est là pour contrôler le système. C’est ce qu’il sait faire de mieux. C’est son plus grand talent » (Le temps des sauvages).

la-bd-de-la-semaine-150x150Un album que je partage dans le cadre de la BD de la semaine.
Les liens sont aujourd’hui chez Moka.

Le Temps des sauvages

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Sébastien GOETHALS
Adaptation du roman de Thomas GUNZIG : « Manuel de survie à l’usage des incapables »
Dépôt légal : octobre 2016
266 pages, 26 euros, ISBN : 9782754815529

Bulles bulles bulles…

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Le temps des sauvages – Goethals © Futuropolis – 2016