La petite Souriante (Zidrou & Springer)

Zidrou – Springer © Dupuis – 2018

« Protch » fait le bruit de la massue lorsqu’elle casse un os.

« Protch » … il met tout son cœur, toute sa force et toute sa haine dans les coups de masse qu’il donne sur le crâne de sa femme.

Josep Pla, dit « Pep » , met ainsi un terme à treize années d’un mariage raté. Un venin s’est répandu peu à peu dans leur couple.

« Protch » … un dernier coup de masse pour la faire taire à tout jamais. Et déjà il pense à l’apaisement de ne plus avoir à vivre avec elle. « Protch » … il frappe. S’acharne.

« Protch » … le crane devient bouillie… « Flotch ! » « Flotch ! » « Flotch ! » Pendant qu’il met tout son cœur à l’ouvrage, une chanson que lui chantait sa grand-mère lui revient à l’esprit : « Elle était souriante »

Puis il jette le corps dans un puits et rentre.

Sitôt chez lui, Pep est accueilli par… son épouse.

Prenons déjà un instant pour parler de l’objet, d’un format plutôt intimiste (19.5 * 25.8 cm) que l’on tient bien en main et que l’on manipule sans difficulté. En caressant la couverture, on découvre qu’elle est rugueuse. Et pendant qu’on savoure ce petit détail éditorial, on observe l’autruche qui est venue se camper juste devant nous… et rapidement, on se met à loucher sur ce qu’elle tient dans son bec. Impossible de retenir une moue de dégoût à la vue de ce nerf optique sanguinolent. On ne tarde pas trop à ouvrir l’album pour savoir de quoi il en retourne…

… et on confie donc notre sort à Zidrou, scénariste de talent qui tour à tour a su m’enchanter (Lydie, Les beaux étés…) et me décevoir (La peau de l’ours, La Mondaine…). Ça passe ou ça casse, il n’y a pas de demi-mesure. Auteur de scénarii en tous genres, Zidrou est un auteur plein d’humour et capable de livrer des personnages profondément humains qui m’ont émue ou, à l’inverse, de parfaits clichés que je n’ai pas trouvés crédibles. Quoi qu’il en soit, il m’impressionne par sa capacité à écrire de façon aussi prolifique. Une demi-douzaine d’albums par an tout de même !

Quant à Benoît Springer, je l’ai découvert avec Les funérailles de Luce. L’album m’avait chamboulée. La dernière fois que je l’ai lu, c’était justement sur un album qu’il avait réalisé avec son acolyte Zidrou (Le beau voyage)… et l’album ne fut pas à la hauteur de mes attentes. Autant dire que La petite Souriante n’arrivait pas en terrain conquis.

Pourtant, j’ai été d’emblée charmée par l’ambiance graphique installée par Benoît Springer. Ce dernier joue sur les contrastes entre des couleurs chaudes et des couleurs froides et parvient à nous faire sentir à l’étroit sitôt qu’on pénètre dans un bâtiment. Cette impression s’accentue lorsque l’épouse assassinée entre dans notre champ de vision. L’atmosphère se charge alors d’électricité au point que l’on ne sait plus qui est la proie et qui est le prédateur. Je n’ai pu m’empêcher de me demander si elle était au courant qu’elle avait été sauvagement abattue et quelles pouvaient être ses intentions.

Le scénario fait le reste et rend cet huis-clos absolument malsain. Il y a une haine sourde qui se répand son poison à mesure qu’on cerne les personnages. Dès la première planche, on est pris dans le feu de l’action. Il n’y aura aucun suspense sur la nature de l’affection que cet homme ressent pour sa femme. Il s’acharne, évacue toute son amertume sans aucune retenue. Les pages se tournent et on découvre à chaque nouvelle étape une nouvelle variante de la haine, de cette violence pernicieuse qui guide les personnages dans cette tragédie familiale. Par moment, j’ai regretté que le récit nous blackboule autant, précipite les choses et présente une succession si rapide de différents événements.

Un étrange thriller psychologique où tout se précipite. Un album qui glace, qui dérange et qui se lit si vite qu’on se demande si on ne l’a pas rêvé.

Un concours est ouvert jusqu’au 28 février sur le site de l’éditeur pour tenter de gagner l’album.

Noukette et moi partageons notre lecture commune avec les bulleurs de la « BD de la semaine » que l’on retrouve aujourd’hui chez Stephie.

La petite Souriante

One shot
Editeur : Dupuis
Dessinateur : Benoît SPRINGER
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : février 2018
72 pages, 14.50 euros, ISBN : 978-2-8001-6859-3

Bulles bulles bulles…

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La petite Souriante – Zidrou – Springer © Dupuis – 2018

L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

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L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Notes pour une histoire de guerre (Gipi)

Gipi © Futuropolis – 2018

Ils sont trois amis : Christian, P’tit Killer et Giuliano.

– T’as perdu des points Killer.
« Perdre des points » . C’était une de nos expressions. « Perdre des points… » On perdait des points chaque fois qu’on n’était pas assez durs. Quand on tombait de mob ou qu’une gonzesse nous envoyait bouler. Et ça, ça arrivait déjà avant la guerre.

Trois adolescents livrés à eux-mêmes. Leur pays est en guerre. Pour s’en sortir, il faut montrer les dents, jouer des coudes et se débrouiller. Leur repaire, il est là-haut sur la colline. Les trois faisaient la loi, leurs propres lois, et vivaient de petits larcins. En bas, les villages sont en partie détruits par les bombes.

Les attaques avaient lieu la nuit. Il y avait un village à l’heure du diner, et le matin il n’y en avait plus.

Un jour, alors qu’ils cherchent à vendre des pièces détachées de voiture, les garçons font la connaissance de Felix, un milicien trafiquant. Et là, c’est d’un tout autre business dont il va être question. Felix remarque les capacités de P’tit Killer dans lequel il se voit quand il était jeune. Le mercenaire va alors prendre les trois ados sous son aile et former P’tit Killer. Ce dernier va devenir son homme de main.

Notes pour une histoire de guerre – Gipi © Futuropolis – 2018

« Notes pour une histoire de guerre » décrit un monde d’hommes dans lequel les rapports humains sont un rapport de force entre dominants et dominés. Un monde aux codes âpres, rugueux, anguleux. Un monde où l’on survit, où il n’y a de chance que celle que l’on sait saisir… comme à la roulette russe.

Gipi décrit un pays en guerre sous le regard de ceux qui sont à l’arrière des lignes. Il parle du quotidien des civils qui tentent de survivre en s’affranchissant des règles habituelles. Ces trois jeunes réinventent la vie à leur manière. Ils se déplacent dans des paysages en ruines, à l’affût du danger. Ils rejettent la peur et la terreur. Des gosses, ce ne sont rien d’autres que des gosses qui jouent aux adultes pendant que les adultes jouent à la guerre grandeur nature. Que savent ces gamins de leur patrie ? Que savent-ils des raisons du conflit ? Le scénario est silencieux à ce sujet, nous donnant l’impression d’un monde à la dérive.

– Mais quel rapport ? Cette guerre-là, c’était pas la nôtre.
– Ah non ? Et pourquoi ? A quelle distance de ta pomme doivent exploser les bombes pour te faire dire qu’une guerre est la tienne ?

« Notes pour une histoire de guerre » a été écrit bien avant « La Terre des fils » mais on retrouve ce thème de l’enfant livré à lui-même dans un monde décharné, au bord du gouffre, sans foi ni loi, un monde à modeler. Le dessin fragile campe des gueules imberbes et charismatiques. Les corps parfois désarticulés qui se déplacent sur de magnifiques paysages en noir et blanc d’où la couleur jaillit naturellement de notre imagination.

Malgré l’austérité de cet univers, on s’installe immédiatement dans le trio principal. Le devenir de ces gamins nous soucie, les solutions qu’ils bricolent pour survivre nous inquiètent et nous fascinent. Superbe album de Gipi qui a obtenu le Prix René Goscinny en 2005 et le Fauve du meilleur album en 2006.

Une lecture partagée avec les bulleurs de « La BD de la semaine » . Retrouvez tous les liens des participants chez Moka.

Notes pour une histoire de guerre

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : GIPI
Dépôt légal : janvier 2018
144 pages, 23 euros, ISBN : 978-2-7548-2448-4

Bulles bulles bulles…

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Notes pour une histoire de guerre – Gipi © Futuropolis – 2018

Betty Boob (Cazot & Rocheleau)

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Je m’appelle Elisabeth. J’étais plutôt épanouie avant que le crabe ne me fasse cette vilaine morsure. Tout me réussissait plutôt bien. J’étais profondément aimée par un homme, profondément décidée à réussir,

Et puis le crabe est arrivé et il a fallu qu’on m’opère. Ablation d’un sein. Mon amoureux n’a pas supporté mon nouveau corps. Mon employeur n’a pas supporté ma difformité. Et moi, pendant une période, j’ai eu beaucoup de mal à accepter tous ces changements.

J’ai passé une période de tourments. Une longue période de tourments.

Jusqu’à ce que je rencontre ma nouvelle famille. Finalement, l’amour que le crabe m’a porté a presque été une aubaine. Sans cela, je ne les aurais jamais connus… et je ne me serais jamais révélée à moi-même.

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Un album pour parler de femmes et de féminité. Un album pour parler du corps dans une société qui tolère trop peu la différence et l’anormalité. Un album pour parler finalement de la nécessité de s’affranchir des stéréotypes et du combat mené par une femme pour reprendre le contrôle de sa vie. Un album pour parler du cancer et des surprises que la vie peut réserver.

Au scénario, Véro Cazot réalise le tour de bras. Elle réussit un exercice des plus difficiles en bande dessinée : réaliser un album muet. La scénariste réussit avec brio son clin d’œil au personnage de Betty Boop – figure féminine emblématique des années 1930 regorgeant de charme et de sensualité – et montre que la maladie est une épreuve dont on peut se relever… encore faut-il pour cela être bien entouré.

Pas de mots ici sauf quelques rares exceptions où l’on attrape un prénom ou le nom d’un lieu. A la place, des onomatopées, des notes de musique et de généreuses métaphores graphiques. Les dessins de Julie Rocheleau sont plein d’humour, de bonne humeur, de sourires et de vie. Le trait généreux de l’illustratrice nous emporte dans un tourbillon d’événements. D’un bout à l’autre de ce récit, j’ai apprécié l’utilisation de cette magnifique métaphore graphique pour exprimer le tourment, la joie, l’émotion, la douleur… Le ton malicieux des dessins donne beaucoup de consistance au propos silencieux de cette excellente bande dessinée.

Et si je vous disais que je vous conseille la lecture de « Betty Boob » … en seriez-vous étonnés ?

Les chroniques de Karine, Noukette, Antigone, Leiloona

Un album partagé avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Aujourd’hui, on s’est donné rendez-vous chez Moka !

Betty Boob

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur : Julie ROCHELEAU
Scénariste : Véro CAZOT
Dépôt légal : août 2017
184 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-203-11240-7

Bulles bulles bulles…

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Betty Boob – Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Mon Traître (Chalandon & Alary)

Chalandon – Alary © Rue de Sèvres – 2018

Un album qui s’ouvre sur les mots de Sorj Chalandon. De la démarche initiale qui l’a conduite à écrire le roman à cette adaptation BD, en passant par son interprétation au théâtre, Chalandon chemine, prend davantage de recul sur cette période de sa vie, se l’approprie et s’en détache mais toujours, ce récit restera une part de lui-même.

Antoine, luthier parisien se prend d’amour pour l’Irlande. Fasciné par sa culture, ses paysages et par la chaleur des gens, le jeune français rencontre Jim et Cathy qui deviendront des amis précieux. Tous font partie du mouvement républicain irlandais, et mènent des actions pour le compte de l’IRA. Un soir à Belfast, il fait la connaissance du charismatique Tyrone Meehan, responsable de l’IRA, vétéran de tous les combats contre la puissance britannique. Antoine ne tarde pas à embrasser la cause de ce peuple. Captivé, le jeune Français trouve en Tyrone un mentor, un ami très cher, presque un père. Puis un traître… « Mon traître » , comme l’appelle Antoine, pour désigner cet homme qui fut en réalité, vingt-cinq ans durant, un agent agissant pour le compte des Anglais. Il les avait tous trahis, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis et lui, chaque matin, chaque soir…

(synopsis éditeur).

Un récit autobiographique. Là, sur le papier, Sorj Chalandon devient Antoine. Là, sur le papier, les mots de Sorj Chalandon, son émotion, ses souvenirs, sa colère… tout y est, tout est repris de façon à répondre aux codes de la bande dessinée. Les visages en revanche, ils proviennent de l’imagination de Pierre Alary. Les visages des protagonistes, ce sont ceux que Pierre Alary a imaginé pendant sa lecture du roman de Chalandon.

L’album se découpe en plusieurs chapitres, nous obligeant à faire des coupures, à faire des pauses. Intercalés entre chaque chapitre, des extraits de l’interrogatoire de Tyrone Meehan / Denis Donaldson réalisé en décembre 2006 par les membres de l’IRA. A cette période, l’Irlande venait d’apprendre que Meehan/Donaldson avait vendu ses informations aux Anglais.

On rentre dans l’album sans aucun préalable. Une courte fenêtre nous aspire en décembre 2006, le jour où Antoine/Sorj apprend que son ami a trahit. Puis, on referme vite cette fenêtre comme pour se protéger d’une bourrasque et on atterrit en Irlande au milieu des années 1970, lors du premier voyage en Irlande d’Antoine/Sorj, de sa première rencontre avec son traître. A chaque voyage, les amitiés se renforcent. Très vite, écourte le laps de temps entre ses voyages en Irlande. Une fois par an, puis tous les six mois… de plus en plus souvent. On évolue dans des tons vert olive, ocre, marron, gris. C’est la guerre dehors, la tension, le danger… la chaleur est dans les foyers, dans les cœurs.

La force des convictions, le combat, les joies et les peines, tout y est, à l’état brut.

Un album coup de poing. C’est à lire !

Mon Traître

– d’après le roman de Sorj Chalandon –
One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Pierre ALARY
Scénaristes : Sorj CHALANDON & Pierre ALARY
Dépôt légal : janvier 2018
146 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-369-81474-0

Bulles bulles bulles…

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Mon Traître – Chalandon – Alary © Rue de Sèvres – 2018

 

Bilan BD

Mes collègues de « La BD du mercredi » ont toujours des mots merveilleux pour introduire ce partage de liens quand c’est à leur tour de l’accueillir. Moi pas. Je sèche, je trouve mes formules fades… Une chose est sûre pourtant : cliquez sur les liens qui suivent et vous allez découvrir des pépites !

Enna :                                                Enna :                                             Nathalie :

La Sardine :                                    Moka :                                          Blandine :

Karine :                                            Sabine :                                                 Sabine :

Blondin :                                            Antigone :                                              Gambadou :

Saxaoul :                                                Jérôme :                                               Jacques :

Hélène :                                             Hilde :                                                  Laeti :

PatiVore :                                         Cristie :                                                  Mylène :

AziLis :                                           Noukette :                                              Natiora :

Stephie :                                          Bouma :                                                Caro :

Alice :                                             Khadie :                                              Soukee :

.

 

Fondu au noir (Brubaker & Phillips)

Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017

Hollywood, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Charlie Parish est scénariste. Depuis qu’il est revenu du front, Charlie n’est plus le même. Une part de lui-même est resté là-bas, incapable d’accepter les horreurs dont il a été témoin… incapable d’imaginer un lendemain à sa vie. Auteur renommé, il a déjà écrit les scénarii de plusieurs films et a été récompensé pour cela. Mais c’était avant la guerre… Depuis, il est incapable d’écrire plus de deux mots d’affilée. Ses textes, c’est Gil qui les écrit. Gil Mason est celui grâce à qui il est entré dans le métier, celui qui lui a tout appris. Mais Gil est communiste et depuis la terrible « chasse aux sorcières » cet homme est devenu un paria dans le microcosme d’Hollywood. Les deux amis se sont mis d’accord : Gil écrit les textes et Charlie les signe. Leurs faiblesses font leur force.

Il avait perdu la capacité à imaginer ce qui arriverait ensuite. Charlie ne savait plus penser au-delà du prochain verre. Il n’existait plus qu’au bord de l’oubli.

Leur fragile équilibre est quotidiennement mis à mal par leurs frasques d’ivrognes. Tous deux ont déjà sombré depuis longtemps dans l’alcool et le décès soudain d’une jeune actrice en pleine ascension, Valeria Sommers, est le grain de sable qui va gripper la machine. Val était l’actrice principale du dernier film de Charlie et sa mort survient pendant le tournage du film. Charlie est le premier à découvrir le corps de Val ; lorsqu’il découvre des traces de strangulation sur le cou de sa collègue (et compagne), il prend peur et quitte précipitamment les lieux du crime. Le problème, c’est que Charlie n’est pas fichu de se rappeler ce qui s’est passé durant la soirée.

Quel n’est pas son étonnement lorsqu’il apprend qu’elle s’est donnée la mort. « Suicide d’une starlette » titrent les journaux… et Charlie prend peur. Qui a donc maquillé ce meurtre et pourquoi ? Mais surtout qui était au courant qu’il était sur les lieux du crime et doit-il lui-même craindre pour sa vie ?

Séries d’Ed Brubaker & Sean Phillips

Pas simple d’écrire cette chronique parce que l’album sort tout de même de ce que j’ai l’habitude de lire et d’apprécier habituellement. Je sais pourtant que lorsque Ed Brubaker et Sean Phillips co-signent une série, cela donne généralement lieu à des titres remarqués par le lectorat. « Criminal » , « Incognito » , « Fatale » … qui n’a pas au moine une fois vu ces couvertures ? Quant à ceux qui ont mis le nez dans ces albums, d’après ce que j’ai entendu, il est difficile de lutter contre leur effet hautement addictif.

L’intrigue est riche, très riche. Dans un contexte social délétère de chasse aux sorcières, de faux-semblants, de profit et d’industrie cinématographique, ce thriller psychologique prend plaisir à torturer son personnage principal. Ce dernier, un homme brisé par son expérience au front, lutte chaque jour pour garder un semblant de dignité et sauver les apparences. Mais derrière le masque, il n’a plus de libre-arbitre, plus d’ambitions.

Chronique d’une mort annoncée, c’est un peu comme cela que j’ai engagé la lecture de « Fondu au noir » . Je suis entrée dans cet album par la petite porte car il a fallu que je m’accroche fermement au livre au début de ma lecture et que je lutte un peu contre mon envie de le reposer (j’ai notamment été gênée par le fait de ne pas reconnaître de suite les personnages d’une page à l’autre… cela s’estompe au bout d’un moment). Ce récit me conduit loin de ma zone de confort habituelle mais je suis finalement parvenue à entrer dans cet univers crade, corrompu et hypocrite… un milieu qui pourtant peut faire rêver rien qu’à l’évocation de son nom : Hollywood.

A l’instar des personnages, on plonge dans l’alcool, on se vautre dans le luxe et la luxure, les filles faciles et l’utilisation des médias. L’acteur est un produit marketing que l’on façonne de toute pièce et c’est encore plus vrai pour les actrices que les producteurs exploitent à plus d’un titre. Ed Brubaker crée une ambiance électrique et presque dépourvue de toute chaleur entre les personnages. Les rapports humains sont tellement faussés par les jeux d’argent qu’on est sans cesse en train de se demander qui est sincère et qui ne l’est pas. On a l’impression que tout le monde se contente de bouger ses propres pions pour se placer au mieux sur l’échiquier. Les alliances d’un jour se défont le lendemain.

Sean Phillips a affuté ses crayons pour nous faire profiter de cette atmosphère digne des productions américaines de la fin des années 1940. D’ailleurs, on lit cet album comme on regarderait un bon vieux film. Graphiquement, c’est un régal et les couleurs de Elizabeth Breitweiser renforcent le côté réaliste de l’univers graphique.

Alcool, strass et paillettes masquent la crasse de ce milieu. Un roman graphique conséquent et assez prenant dont la sortie en France a coïncidé avec la retentissante « Affaire Weinstein » donnant une dimension plus profonde encore à toute une partie de l’intrigue… Brrrr, on ne peut que constater que les sujets soulevés par le scénariste sont des verrues tenaces qui enlaidissent tous les milieux.

Je suis surprise d’avoir finalement accroché avec ce titre.

Une lecture commune avec Jérôme que l’on partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine » . Les liens des participations d’aujourd’hui sont à retrouver chez Stephie.

Fondu au noir

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Dessinateur : Sean PHILLIPS
Scénariste : Ed BRUBAKER
Dépôt légal : novembre 2017
400 pages, 39.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9504-2

Bulles bulles bulles…

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Fondu au noir – Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017

Bleu amer (Denné & Ladame)

Denné – Ladame © La Boîte à Bulles – 2018

« Printemps 1944, archipel de Chausey, au large de la côte normande. Depuis quatre ans, la France est occupée par l’Allemagne nazie. Les îles ne présentent pas d’intérêt stratégique pour l’occupant. Les Chausiais vivent hors la guerre. Seule une patrouille allemande surveille et ravitaille Grande Ile » … c’est sur ces mots que s’ouvre l’album.

Dans ce monde silencieux entouré d’eau, un homme est parti pêcher pendant que sa femme l’attend sur le rivage. Elle observe l’horizon, elle patiente et parvient difficilement à tromper l’ennui.

Un monde où les perspectives de chacun sont limitées, les semaines sont rythmées comme du papier à musique. Un monde en huis-clos et cet isolement-là rend les gens amers. Pêcher, retrouver les autres au bar du village, rentrer chez soi… puis retourner pêcher. Les hommes ont vite fait de s’emmurer dans leurs pensées. Les jours se suivent et se ressemblent et puis un jour, un soldat américain chute sur les rochers, non loin du rivage. Il parvient à s’enrouler dans son parachute avant de perdre connaissance. Nombreux sont ceux qui l’auraient laissé là mais en voyant son corps inerte, et malgré la présence des Allemands, Pierre décide de lui venir en aide. L’arrivée de cet Américain sous son toit va créer des tensions au village. Et son épouse, Suzanne, à qui il avait demandé de soigner l’Américain, n’est-elle pas plus souriante qu’à l’accoutumée ?

On dirait que Sophie Ladame a réalisé ses croquis pris sur le vif sur du papier craft, de vieilles cartes de navigation maritime ou des cartons. La trame du papier, sa couleur tabac qui s’impose est mêlée aux crayonnés qu’un coup de pinceau vient généreusement enrichir de bleus (bleu ciel le plus souvent) et aux légères touches de blanc. La veine graphique donne de suite une ambiance hors du temps dans laquelle on s’engouffre tête baissée. La mer, sa ligne d’horizon souvent cassée par les vagues et les mâts des bateaux font partie intégrante du paysage. Ils sont omniprésents. Çà et là les aspérités et les reliefs du carton (et notamment son cannelage) s’invitent dans la danse graphique … une touche d’originalité supplémentaire.

Tout en retenue, le scénario de Sylvère Denné est discret, presque muet. Il se pose à peine sur les planches, laissant libre court à notre imagination. Il complète avec parcimonie les détails graphiques déjà généreux. De fait, on a là une musicalité narrative et une belle harmonie entre le texte manuscrit et les illustrations tantôt peintes tantôt esquissées. Ces dessins me donnent envie de tenir les originaux en main ! Une qualité naturelle, à l’état brut, sans retouche, sans froufrous…

Un album qui n’est pas bien bavard mais magnifique ! Allez-y sans crainte, cet album-là mérite bien plus qu’un simple coup d’œil.

Hop ! Un petit tour chez Noukette qui accueille aujourd’hui la bande des bulleurs de la Bd de la semaine.

Bleu amer

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors Champ
Dessinateur : Sophie LADAME
Scénariste : Sylvère DENNE
Dépôt légal : janvier 2018
130 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-295-9

Bulles bulles bulles…

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Bleu amer – Denné – Ladame © La Boîte à Bulles – 2018