Le quatrième Mur (Corbeyran & Horne)

Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016
Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

Une représentation de la pièce d’Antigone dans un pays en pleine guerre. C’est le projet fou de Sam, metteur en scène grec. C’est le projet fou qu’il va demander à son ami de porter. La pièce se jouera à Beyrouth. Mais ça, Georges ne le sait pas encore.

La première fois Samuel Akounis apparaît devant Georges, c’est un jour de janvier 1975. Sam s’apprête à faire une intervention dans l’amphithéâtre où Sam suit son cursus universitaire. Sam vient témoigner sur la violente répression du mouvement des étudiants de Polytechnique ; lorsque les chars ont été lancés contre des jeunes gens, faisant une quarantaine de morts et une centaine de blessés. Sam le grec avait plusieurs casquettes : metteur en scène, artiste et résistant.

Georges est impressionné, lui qui milite depuis de nombreuses années de façon aveugle, souvent violente. Il se laisse dépasser par une haine qu’il ne comprend pas. Très vite, les deux hommes sympathisent. Une amitié solide sur laquelle ils pourront compter pour des années. Sam devint ainsi le témoin de Georges puis le parrain de sa fille. Jusqu’au jour où, sur son lit d’hôpital, Sam demande à Georges de lui rendre un service : monter Antigone pour lui avec une trouve cosmopolites de comédiens.

Je t’avais aussi parlé de mon idée de monter la pièce d’Anouilh dans une zone de guerre. Mon projet était d’offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin…

Georges découvre Beyrouth. Venu pour monter une pièce de théâtre, il découvre la guerre.

Une nouvelle fois, je n’ai pas lu le roman originel qui donne lieu à cette adaptation. Une bonne chose en soi car cela m’évite d’avoir à déplorer des éléments manquants et/ou trop différents de l’idée que j’en avais. Déjà que je dois composer avec les chroniques de Noukette et de Jérôme dont je me souviens très bien…

Qui est donc le réel personnage principal de cette histoire ? Est-ce Georges, qui agit au jour-le-jour et acceptera le service que lui demande son ami ? Est-ce Georges sans qui rien de tout cela ne serait arrivé ? Est-ce finalement Antigone, la pièce de théâtre de Jean Anouilh autour de laquelle se tisse l’intrigue ?

Eric Corbeyran tisse son intrigue avec finesse. Il nous permet dans un premier temps de faire la connaissance des deux principaux protagonistes dans un contexte social tumultueux. Les étudiants sont mobilisés dans un mouvement contestataire des réformes universitaires et Georges, éternel étudiant, éternel adulescent, est en première ligne. Un personnage animé de bons sentiments mais trop fougueux, trop « brouillon » pour mener une lutte constructive. Sam est son double, l’aîné qui a tiré leçons de son expérience, celui qui prend sous son aile et tente – lentement – un travail de fond, appelant au calme et à la raison. Penser, raisonner, prendre du recul pour ne pas foncer tête baissée dans une lutte futile. Identifier la cause du combat, ne pas faire d’amalgames.

Un récit qui propose une réflexion sur la guerre, sur les motifs d’un conflit séculaire. Un heurt entre religions, entre identités. Une légitimité différente qui convainc chacun qu’il est dans son bon droit et que l’autre est un usurpateur. On rentre pleinement dans ce récit. On épouse les convictions des personnages qui appellent à la tolérance, au respect, à l’apaisement. L’intrigue se construit autour d’une utopie : croire que l’Art est capable – le temps d’une heure – de faire taire les animosités, de permettre un havre de paix, un ailleurs qui permet de s’échapper de la réalité.

Antigone est palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, est un Druze du Chouf. Créon, toi de Thèbes et père d’Hémon, est un maronite de Gemmayzé. Le page et le messager sont chiites. La nourrice est chaldéenne. Et Ismène, la sœur d’Antigone, est arménienne et catholique ! (…) Il avait imaginé les communautés entrant dans ce théâtre d’ombres…

Croire qu’une trêve est possible et qu’un medium possible pour permettre ce dépôt des armes est la scène, l’expression artistique. Croire que les artistes ont cette capacité à faire abstraction du reste et que les badauds, à partir du moment où ils mettent leur costume de spectateur, ont cette même capacité d’abstraction. Les deux camps protégés par le quatrième mur. Un mur invisible que seul les deux personnages principaux sont susceptibles de franchir.

– Le quatrième mur ?
– Celui qui empêche le comédien de baiser avec le public. Cette façade imaginaire que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Cette muraille qui protège le personnage… Cette clôture invisible qu’ils brisent parfois d’une réplique s’adressant à la salle. Pour certain, c’est un remède contre le trac. Pour d’autre c’est la frontière du réel.

Georges, le metteur en scène est donc le seul, dans cette pièce d’Antigone, à briser le quatrième mur. Mais la métaphore est plus grande car c’est aussi le seul à venir d’un pays en paix, c’est le seul à ne pas connaitre la guerre au quotidien, le seul pour qui la réalité de Beyrouth est un choc… car les autres y sont habitués. Pour lui, il s’agit de trouver sa place dans cette abstraction qu’est la guerre. Pour les autres, il s’agit de passer outre les haines ancestrales. Pour tous, il s’agit de se plonger corps et âme dans le jeu scénique. Pour le lecteur, il s’agit de croire à l’utopie de Sam, croire dans tous les possibles.

L’exercice est facile malgré le fait que mon exemplaire du « Quatrième mur » fait une ellipse de près de vingt pages. Suite à une agaçante erreur lors de l’assemblage des cahiers, j’ai été contrainte de faire un bond de la page 75 à la page 93. Si cet « oubli » n’altère pas la compréhension du récit… cela suffit pour casser le rythme de lecture et devoir se réinstaller dans l’histoire en supposant ce qui s’est passé durant cette vingtaine de pages.

Le dessin de Horne fut une précieuse aide… le dessin de Horne fut comme une seconde peau durant toute la lecture. Le dessin de Horne… cette tuerie ! Il a pourtant quelque chose de bonhomme à première vue. Mais il est si naturel, si vivant que l’on s’y glisse spontanément. On trouve facilement notre place dans chaque scène. On perçoit les variations de tonalités dans la voix des personnages, du chuchotement au cri. On touche du doigt leurs émotions. On se trouble lorsqu’ils doutent. Dans ses dessins, Horne est parvenu à installer une ambiance qui nous est familière. Il campe des gueules, des attitudes, des décors, des liens forts entre les personnages. Il y a quelque chose de très assuré dans l’atmosphère de l’album, une convivialité prononcée dans ce trait assuré qui respecte la pudeur des personnages.

PictoOKReligion, identité, expression artistique, conflit armé, amitié… quelle richesse dans cet album ! Je vous invite à le lire. Quant à moi, j’ai maintenant très envie de lire le roman de Sorj Chalandon.

Une lecture commune que je partage avec Antigone. Je vous invite à lire sa chronique.

la-bd-de-la-semaine-150x150Comme chaque mercredi, je rejoints la « BD de la semaine ». Rendez-vous chez Stephie pour les participations d’aujourd’hui.

Extraits :

« C’est pour ça que je tenais à Sam. Il était mon reste d’évidence. Ni slogans. Ni passage d’un livre. Si mot d’ordre peint sur un mur. Il incarnait notre combat. Son arrivée m’avait redonné du courage. Il était ma résistance. Ma dignité. Dignité ! Le plus beau mot de la langue française » (Le Quatrième mur).

« Il y a des hommes comme ça, au premier regard, au premier contact, quelque chose est scellé. Cela n’a pas encore de nom, pas de raison, pas d’existence. C’est l’instinct qui murmure de marcher dans ses pas » (Le Quatrième mur).

Le Quatrième Mur

One shot
Editeur : Marabout
Collection : Marabulles
Adaptation du roman éponyme de Sorj CHALANDON
Dessinateur : HORNE
Scénariste : Eric CORBEYRAN
Dépôt légal : octobre 2016
136 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-501-11468-4

Bulles bulles bulles…

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Le Quatrième Mur – Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

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24 commentaires sur « Le quatrième Mur (Corbeyran & Horne) »

  1. je n’avais pas non plus lu le roman mais j’ai trouvé cette BD vraiment très bonne ! (et du coup comme toi je suis curieuse de découvrir le roman 😀 )

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    1. Ah !! 🙂
      Je trouve ça bien qu’une déclinaison d’une œuvre donne à ce point envie d’aller vers l’œuvre initiale. Je pense que la prochaine fois que je vais à la librairie, je vais prendre ce Chalandon (« je pense »… parce qu’à chaque fois qu’on va dans ce genre d’endroit, on se fait agresser par tout un tas d’autres tentations avant d’atteindre son objectif premier… alors bon… je reste mesurée 😀 )

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  2. Quel dommage ce problème de pagination… ;( Merci pour cette lecture commune !! J’avais préféré le roman je crois (très forte impression) mais je ne sais pas comment j’aurais réagi si je ne l’avais pas lu en premier, et il y a vraiment de très belles trouvailles dans cet album, et un véritable message.

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    1. Oui, l’album invite à réfléchir.
      Pour le roman, je vais me le prendre. Mais je vais aussi attendre un peu pour le lire. Lecture de la BD trop fraîche, je veux pouvoir (re)découvrir tranquillement 😉

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    1. Je comprends tout à fait. De mon côté, je vais attendre un peu que la lecture de la BD décante avant de partir vers le roman (que j’imagine forcément plus fort de toute façon)

      Aimé par 1 personne

    1. Allez de la BD vers le roman doit être plus simple je crois. La BD canalise tout de même un peu l’imagination vu que le décor est déjà construit grâce aux illustrations, alors que dans le roman – forcément – le lecteur a un terrain de jeu plus vaste

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  3. Bon ok ok ok je note et je commande (g du bon d’achat qui trainasse depuis des mois, je crois que je vais refaire petit tour en librairie et me laisser tenter !)
    Bisous copine ❤

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    1. Suite aux échanges avec Antigone (qui m’a accompagnée pendant la lecture) m’ont fait plonger dans ma bibliothèque pour ressortir mon exemplaire de l’œuvre d’Anouilh. J’en gardais un très souvenir et j’ai très envie de le reprendre maintenant. Je l’avais lu plusieurs fois mais je crois bien que depuis que je suis entrée en fac, je ne l’ai pas ouvert (et ça commence à dater cette histoire ^^)

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    1. C’est très fâcheux ces pages manquantes. J’ai un arrêt abrupt au moment où il décide de partir à Beyrouth et je me suis retrouvée – sans transition aucune – au beau milieu d’un stade en ruine pour la première rencontre entre les comédiens. C’est assez désagréable. Il m’a fallu quelques pages tout de même avant de me remettre dedans

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  4. Il est préférable de ne pas avoir lu le roman avant. Ça m’a gâché la lecture de cet album. J’ai trouvé qu’il n’apportait rien de nouveau par rapport au roman que j’avais adoré.

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    1. Ça m’étonne pas ce que tu dis. Par contre, j’ai en tête ce que me disais Antigone pendant qu’on faisait lecture commune et elle trouvait en revanche que la manière dont était traitée la fin (et notamment avec cette métaphore graphique qu’Horne propose) donne une autre dimension à ce récit de Chalandon.

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  5. J’ai lu le roman juste après et je ne sais toujours pas si ça a été la meilleure façon de procéder pour apprécier à juste titre l’original et l’adaptation.

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    1. On est dans le même état d’esprit en fait 🙂 Sauf que j’ai attaqué par l’adaptation, j’avais un peu peur que cet album me déçoive si je le lisais après le roman de Chalandon

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