La Voie des chevriers (Figuière)

Figuière © Warum – 2016
Figuière © Warum – 2016

« Est-il raisonnable pour un jeune couple de se lancer à partir de rien dans une vie d’éleveur de nos jours ?

Non, mais c’est pourtant ce qu’ont fait Cécile et Nico.

Un choix d’autant plus difficile qu’ils défendent un élevage à taille humaine à une époque où seules les logiques industrielles prévalent et d’un combat pour la reconnaissance d’un travail artisanal et une lutte contre la normalisation, le puçage et l’industrialisation du métier des premiers hommes. À travers ce reportage Samuel Figuière se propose de témoigner de leur expérience, leurs joies, leurs difficultés, leur travail » (synopsis éditeur).

Partir de son petit bagage de culture BD pour découvrir sans cesse de nouveaux titres. C’est ce que je tente de faire régulièrement pour ne pas arpenter sans cesse les mêmes sentiers, côtoyer les mêmes auteurs, vivoter autour des mêmes sujets. Lorsque j’ai pris connaissance du sujet de cet album, j’ai tout d’abord pensé à « Rural » (d’Etienne Davodeau). Si les deux seuls points communs que je peux voir ici se limitent 1/ au fait que le sujet est très éloigné de ma zone de confort et de connaissances et 2/ le reportage nous emmène dans un petit microcosme isolé et atypique, cela m’a pourtant suffi pour entreprendre cette lecture.

Les premières pages de l’album décrivent un quotidien rôdé et maîtrisé. On est en septembre 2014 sur la place d’un petit marché de la Drôme. Nico vend ses fromages de chèvre puis rentre ensuite à la ferme après avoir traversé des petites routes de campagne de plus en plus sinueuses, après avoir emprunté un sentier à flanc de colline et s’être enfoncé dans la forêt. Une fois à destination, les abords de la chèvrerie donnent une impression d’espace nous assaille. Le seul vis-à-vis que l’on a est celui du Mont Ventoux. Couleurs printanières, luminosité des planches, absence de regards indiscrets et de bruits jusqu’à ces « Dliing » « Cling » « Scling » qui annoncent l’arrivée d’un troupeau. Conduit par Cécile, il rentre après plusieurs heures passées au pâturage. Tout semble aller de soi, tout semble être facile et pourtant rien n’était gagné d’avance.

En 2005, Cécile et Nico font le projet de devenir éleveurs. Ils cherchent alors un emploi auprès des éleveurs déjà installés afin d’apprendre le métier et se faire la main mais la situation économique est telle que les professionnels ne peuvent les embaucher. Le couple se décide donc à s’inscrire au « Centre de Formation professionnelle et de promotion agricoles » afin de suivre une formation qualifiante et ainsi obtenir le B.P.R.E.A. (Brevet Professionnelle Responsable d’Exploitation Agricole) qui leur permettra d’acquérir les bases techniques pour pouvoir s’installer. Une fois le diplôme en poche, le parcours du combattant commence réellement : trouver une exploitation à acheter, monter les dossiers permettant de décrocher des emprunts bancaires, rénover les bâtiments, lancer l’activité…

L’ouvrage est didactique de bout en bout et il ne souffre d’aucune lourdeur. Samuel Figuière, ami du couple, s’est rendu à plusieurs reprises à la chèvrerie afin de recueillir le témoignage de Cécile et Nico. Il n’est pas avare en informations et le propos développe tous les aspects de son sujet : l’histoire de la propriété que le couple a acheté, la particularité des chèvres qu’ils ont choisi d’élever (les chèvres du Rove), le quotidien de l’éleveur (les heures de pâture employées à observer les bêtes et repérer les éventuels problèmes comme une bête malade, une bête qui boîte, le jeu relationnel dans le troupeau entre les dominantes et les dominées, le rôle des chiens de troupeau, la période délicate des mises bas…), le travail à la fromagerie, les démarchages commerciaux, les problématiques du monde agricole, l’impact environnemental d’un troupeau sur l’écosystème et sur la dynamique locale (relations avec les habitants de la région)…

– Malgré les difficultés, le fait de partager votre passion pour votre métier est super important, non ?
– Oui, c’est un métier tellement prenant, c’est bien qu’il n’y en ait pas un des deux qui subisse. C’est une vie où le travail et le perso sont archi-liés (…)
– Il me semble qu’être en couple, c’est aussi un rempart à la solitude paysanne actuelle.
– Rempart, je dirais pas ça, plus un soutien mutuel. Ce qui est important, c’est de conserver un réseau d’amis. Car la vie sociale dans le monde agricole s’est effectivement énormément appauvrie. Avec la mécanisation, maintenant, le paysan passe ses journées dans son tracteur sans voir personne. Avant, il y avait les foins, les récoltes qui brassaient beaucoup de monde. Aujourd’hui, l’industrialisation transforme l’animal en objet et le paysan n’est plus qu’un opérateur. On le déshumanise aussi d’une certaine manière, en tout cas on l’isole.

Samuel Figuière ne se contente pas d’observer et de retranscrire « à chaud ». Avec l’aide de Cécile et de Nico, il livre également une critique du système agricole, coincé entre les pressions administratives qui incombent aux éleveurs,

Loin de crouler sous le poids des informations, le lecteur participe en néophyte à la vie de la chèvrerie. Le ton est convivial, le propos accessible, on a l’impression qu’on nous met en mains les bonnes cartes qui nous permettent de comprendre les tenants et les aboutissants de la situation.

PictoOKIntéressant et enrichissant, ce récit offre une dimension humaine de l’élevage. La BD-reportage « La voie des chevriers » est un ouvrage qui mérite d’être découvert.

Un album que je partage avec Noukette dans le cadre des BD de la semaine.

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La Voie des Chevriers

One Shot

Editeur : Warum

Collection : Civilisation

Dessinateur / Scénariste : Samuel FIGUIERE

Dépôt légal : février 2016

ISBN : 978-2-36535-1225

Bulles bulles bulles…

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La Voie des chevriers – Figuière © Warum – 2016

24 commentaires sur « La Voie des chevriers (Figuière) »

    1. Un sujet original en tout cas. On met un petit temps avant de rentrer complètement dans le quotidien de ce couple mais ça finit par opérer

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    1. Elle est intéressante parce que complètement atypique. Je ne suis pas capable de pouvoir me représenter tout ce qui sort en librairie mais je n’avais jamais vu un album sur ce sujet.
      Des bises copine 😀

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    1. Tout petit éditeur… alors je ne sais pas comment les bibliothèques font leur sélection mais ce n’est pas impossible qu’il soit nécessaire de leur signaler celui-ci

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  1. Ah je le note!! j’adore les chèvres, j’ai même travaillé dans un élevage de chèvre et j’en garde un sacré souvenir. Si ma médiathèque ne l’a pas je sens que je vais hurler à la mort!!!!!
    Dès les premières lignes j’ai pensé aussi à rural, j’aime bien que les BD fassent découvrir des univers un peu différents et souvent méprisés. Chic cette découverte 🙂

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    1. Sans « Rural », je ne serais certainement pas allée vers cette lecture. L’album de Davodeau m’avait surprise à l’époque où je l’ai découvert. Je ne pensais pas que l’on puisse rendre un sujet (si particulier) aussi abordable. Du coup, je suis partie plutôt confiante et assez intriguée par ce travail de Samuel Figuière. Sans regret en tout cas, j’ai appris plein de choses 🙂

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    1. Il est frais même si le parcours du combattant que ce couple a dû mener et leur quotidien qui bénéficie d’un équilibre fragile (poids des contraintes administratives notamment)… c’est en tout cas un sacré risque qu’ils ont pris

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  2. Il y a bien longtemps que je n’ai pas lu une BD reportage.
    Graphiquement, ce n’est pas forcément mon style, mais ça peut être bien aussi de changer 🙂

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    1. :mrgreen:
      Les biquettes ne sont pas mon « dada » mais par contre, relever les manches pour travailler un nouveau projet professionnel… why not. En tout cas, vu le risque pris par ce jeune couple, vu la satisfaction qu’ils en tirent… voilà qui a le mérite de revoir la question 😀

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