Je ne suis pas d’ici (Yunbo) & Je suis encore là-bas (Dahmani)

Yunbo © Warum – 2017

Je ne suis pas d’ici

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : YUNBO
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6535-2987

Bulles bulles bulles…

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Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Ma vie aujourd’hui ne me convient plus. Ce qui me manque ici, je le trouverai là-bas. C’est effrayant ce saut dans l’inconnu mais j’ai hâte d’y être.

Eun-mee a l’impression d’être en cage. Elle s’ennuie à Séoul, elle tourne en rond et a obtenu l’autorisation de ses parents pour aller faire ses études supérieures en France. Le départ est imminent et Eun-mee est euphorique à cette idée. Une nouvelle vie commence pour elle.

Elle quitte toutes ses petites habitudes familières, une dernière après-midi dans un café pour réviser son français, une dernière soirée avec ses amies, un dernier repas cuisiné par sa mère, un dernier au-revoir à ses parents et à son frère…

C’est au début de l’automne que j’ai quitté toutes ces choses familières. Et pour la première fois de ma vie, je suis partie loin. Très loin.

Très vite, elle est frappée par le décalage qui existe entre les deux cultures. Déstabilisée, elle parvient malgré tout à s’accrocher à ses études. Elle obtient la reconnaissance de son diplôme en France et cette équivalence lui permet de déposer un dossier à l’EESI (Ecole Européenne Supérieure de l’image) d’Angoulême. Au bout de quatre années d’études, elle constate qu’elle a toujours autant de mal à s’acclimater à la vie en France. La Corée lui manque mais après un séjour de deux mois en famille pendant la période des vacances universitaires d’été, elle constate aussi qu’elle a du mal à trouver sa place en Corée. Qui est-elle ?

Le déracinement soulève des questions qu’elle n’avait pas anticipé. Le fait de ne se sentir à sa place nulle part lui fait perdre pied.

Ce matin, la curiosité, l’excitation et la confusion sont au rendez-vous. Tout m’intéresse : le paysage, les immeubles, les arbres, les odeurs. En Corée, j’étais la fille, la sœur, l’amie, l’étudiante qui aimait travailler toute la journée dans les cafés, manger dans les pojangmacha, discuter peinture ou cinéma et se promener dans la nuit des néons. C’était moi avant. Mais ici, qui suis-je ?

Je ne suis pas d’ici – Yunbo © Warum – 2017

Sans misérabilisme, Yunbo raconte son parcours indirectement en se glissant sous les traits de Eun-mee. Elle retrace chronologiquement les étapes qui se sont succédées après son arrivée en France. De la difficulté de communiquer dans une autre langue à celle de comprendre les codes sociaux. Du changement d’habitude en passant par l’envie de connaître une autre culture. Tout y passe plus ou moins facilement. Les petites victoires sur soi sont à l’égal des déceptions qu’il faut encaisser.

L’auteure propose une réflexion sur la construction de soi et, plus largement, sur les notions d’identité et d’appartenance (à une culture, à des valeurs…). On peut difficilement anticiper l’impact d’un déracinement géographique sur notre conception des choses. Très vite, le témoignage de Yunbo/Eun-mee nous montre que le fait d’être seule, livrée à elle-même, modifie en premier lieu la perception que l’on a de soi. Yunbo le montre très adroitement en changeant radicalement l’apparence de son double de papier. Du jour au lendemain, le visage de la jeune femme est remplacé par une tête de chien. Ce décalage entre la vision qu’elle a d’elle-même et ce que lui renvoient les autres, qui la rassure autant que ça la questionne.

Cette métamorphose provoquée par un changement radical de sa vie et de ses habitudes vient exacerber les peurs. Et les questions lancinantes qu’elle se repasse en boucle : qui suis-je ? Qu’est-ce que je veux faire de ma vie ? Ai-je fait les bons choix ? Où est ma place ?

J’ai bien aimé ce témoignage qui vient comme une catharsis. Comme la promesse d’une rencontre possible avec l’autre et qui sait… avec soi-même ?

Cet album de Yunbo fait écho à celui de Samir Dahmani qu’elle a rencontré pendant ses études et qui est devenu son compagnon. En préface de « Je ne suis pas d’ici », Thierry Groensteen aborde les ponts qui relient ces deux albums :

Très vite, dans les couloirs de l’école comme sur les pelouses, on ne voyait plus Yunbo sans Samir, on ne rencontrait plus Samir sans Yunbo. Samir Dahmani, déjà l’héritier d’une double culture, allait alors en découvrir une troisième et se passionner pour elle, jusqu’à s’initier à la langue et la culture du pays à l’occasion de trois séjours en Corée, à l’Université nationale de Chungnam. (…) Ces quatre dernières années, la vie de Samir et de Yunbo a été rythmée par des aller-retours entre la Corée et la France dont ils tirent aujourd’hui deux albums : « Je ne suis encore là-bas pour Samir et Je ne suis pas d’ici pour Yunbo. Les titres se font écho, explorant l’un l’autre le thème de l’expatriation. Ils traitent de la Corée, mais il pourrait aussi bien s’agir de n’importe quel autre pays.

Thierry Groensteen a réalisé avec Yunbo et Samir une interview en mai 2016.

Dahmani © Steinkis – 2017

Les couleurs des couvertures s’accordent. Le trait léché et délicat de Yunbo laisse place à une ambiance graphique plus maladroite. On est à Séoul aux côtés de Sujin, une jeune employée. Elle s’apprête à aller chercher un client français qui arrive à l’aéroport. Elle sera son guide le temps de son séjour. Au programme : découverte de Séoul et être sa traductrice lors des différentes rencontres professionnelles qu’il doit avoir. Tous deux sympathisent. Sujin s’étonne de sa facilité à se confier à cet inconnu. De fil en aiguille, elle lui parle de ses années d’études en France et de sa difficulté à retrouver sa place dans la société coréenne.

C’est aussi pour elle l’occasion de parler de la culture coréenne, des traditions, des règles de vie en société…

Parfait pendant de l’album de Yunbo, « Je suis encore là-bas » parle du retour chez soi après une longue absence, du deuil impossible à faire de la vie d’avant et de cette place si difficile à retrouver.

Pour le personnage de Sujin, Samir Dahmani s’est beaucoup inspiré du quotidien de sa compagne mais d’autres témoignages de femmes coréennes convergent aussi vers ce personnage fictif. On perçoit vite son malaise et son impression de n’avoir de place nulle part. On se pose aussi rapidement cette question : les tensions auraient-elles été aussi importantes si elle avait choisi de faire ses études en Corée ?

J’ai préféré l’album de Yunbo qui se sert davantage des interactions entre les personnages et qui est très agréable à regarder. Le récit est également moins figé, il est plus spontané.  Je n’ai pas eu de difficultés pour lire l’ouvrage de Samir Dahmani, mais le propos est vraiment massif. Cela doit tenir au fait que l’auteur a concentré plusieurs expériences dans un même personnage. Mais pour le coup, ce personnage a beaucoup de choses à dire sur la société coréenne et le résultat est un long monologue (un peu plombant). L’idée était bonne de se servir d’un étranger (l’auteur) pour permettre à la parole de se délier mais cet étranger est finalement secondaire dans le récit. Une BD-reportage aurait peut-être été de bon aloi.

Je suis encore là-bas

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur / Scénariste : Samir DAHMANI
Dépôt légal : septembre 2017
146 pages, 16 euros, ISBN : 9782-3-6846-0719

Bulles bulles bulles…

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Je suis encore là-bas – Dahmani © Steinkis – 2017

L’écorce des choses (Bidault)

Bidault © Warum – 2017

C’est l’été. Le temps des vacances est revenu. C’est moment de prendre la voiture, de monter à l’arrière, d’observer les paysages qui défilent, de s’émerveiller des couleurs de la nature, de ressentir les vibrations de la voiture. A l’avant, papa conduit et maman est assise sur le siège passager. Ils parlent en regardant une carte routière mais mon regard est attiré par un chat qui court se cacher dans la forêt. On a dû lui faire peur avec notre grosse voiture rouge.
La voiture freine. On doit être arrivé. Aujourd’hui, on emménage dans notre nouvelle maison à la campagne. C’est grand et puis il y a un arbre magnifique juste à côté de la maison. J’irai le voir demain. Mais aujourd’hui, je reste avec mes parents. Maman me parle. Je ne l’entends pas. Je suis sourde. Depuis toujours.
C’est l’histoire de cet été où tout à changer, où mon refuge est devenu cet arbre dont j’aime caresser l’écorce rugueuse. C’est la détresse de ma mère qui ne me comprend pas et que je ne comprends pas. C’est l’histoire de mon père qui n’est jamais là. C’est l’histoire où j’avance dans le silence espérant qu’un jour, je pourrais rencontrer quelqu’un qui acceptera de plonger son regard dans le mien et qui, patiemment, m’aidera à comprendre le monde dans lequel je suis née.

Le coup de cœur est venu dès que j’ai vu la couverture. « Ça ne présage » de rien me direz-vous (et vous avez raison) pourtant ici, la première impression était la bonne. Le fait de pouvoir plonger dans les yeux de cet enfant au sourire discret, le fait de la voir ainsi assise au milieu des feuilles rouges de l’automne… c’est à cet instant précis que la rencontre s’est faite. Ouvrir le livre, entrer dans l’histoire à pas feutrés, balayer du regard ces planches muettes, puis revenir au début, prendre le temps de scruter détails et visages. On est très vite aux côtés de cette fillette. Et très vite, on voit que son rapport au monde est différent du nôtre.

Sans emphase, Cécile Bidault aborde le monde de la surdité. En un coup de crayon elle nous fait voir le fossé qui sépare les entendants des malentendants. Elle nous montre la détermination de ce père à faire parler sa fille, exagérant les « A » et les « O » que fait sa bouche, invitant la fillette à toucher sa gorge pour sentir les vibrations, l’incitant à reproduire à l’identique un son qu’elle n’entend pas…

Des parents désarmés face à une enfant qui cherche à communiquer. Avec ses propres moyens, elle mime, dessine et cherche à apprivoiser ce sens dont elle est dépourvue. Le travail d’illustration de Cécile Bidault est délicat. L’auteur nous invite, le temps d’une lecture, à nous mettre à la place de cette fillette. On a très vite de l’empathie pour le personnage, on attrape le moindre détail qui nous permet de mieux appréhender ce qui se passe autour d’elle. Une dispute, un orage, une radio qui hurle des sons mais joie ! car ce sont autant de vibrations qui s’en dégagent, un rythme qui permet d’être bercé. Les premières pages contiennent quelques phrases ; la fillette nous parle en voix-off. Puis le silence s’installe définitivement et c’est au lecteur de comprendre seul le reste.

Coup de cœur pour cet album silencieux !

Sur le site Combat, une interview de Cécile Bidault qui revient sur la genèse de cet album. Je vous propose aussi ce lien qui vous permettra de découvrir le site Tumblr de l’album.

L’écorce des choses

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : Cécile BIDAULT
Dépôt légal : octobre 2017
128 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36535-297-0

Bulles bulles bulles…

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L’écorce des choses – Bidault © Warum – 2017

Tu sais ce qu’on raconte… (Rochier & Casanave)

Rochier – Casanave © Warum – 2017
Rochier – Casanave © Warum – 2017

Le môme Gabory est revenu après une longue absence. La dernière fois qu’on l’avait vu, c’était au moment de l’accident, il y a deux ans. Alors, dans sa petite ville natale, les commentaires vont bon train. L’occasion de régler quelques comptes personnels et de se laisser aller à quelques suppositions mesquines.

Chacun a sa petite interprétation des faits et de l’histoire du fils Gabory.

« – Chacun a sa vérité là-dessus.
– Chacun raconte des conneries surtout ».

En tout état de cause, une fille de vingt ans est morte. Mais à qui la faute ? Au môme Gaborit ou parce que c’est une sale affaire de magouilles ? Et pourquoi revient-il ? Pour voir sa famille… ou pour se venger ?

La rumeur. Détestable. Exécrable. Celle qui excite les mégères et se nourrit de fantasmes. Celle qui vire au glauque. Celle dont c’est la faute de personne mais personne n’est capable de s’empêcher de l’alimenter… comme si c’était plus fort que soi, comme si ça nous protégeait d’y participer aussi.

Gilles Rochier vient jeter de l’huile sur le feu avec ce récit choral où l’on voit les habitants d’une ville parler d’une seule voix pour créer une légende urbaine de toute pièce. Certains se font la voix de la raison, d’autres entonnent les mises en garde, les derniers inventent, supposent… et il est impossible pour nous de savoir où est le faux du vrai. D’un foyer à l’autre, la rumeur enfle, elle se répand comme un virus et contamine même ceux qui pourtant, ne devraient pas avoir voix au chapitre, faute de connaître l’histoire et ses protagonistes.

Des tons rouges, qui piquent, qui heurtent, à l’instar de ces propos en apparence anodins. Chaque détail s’infiltre dans les interstices. Avec ses illustrations, Daniel Casanave fait lui aussi rumeur. Cette dernière, d’un coup de crayon, devient vivante ; elle déforme la réalité, elle se joue des non-dits pour créer une vérité nouvelle, fausse, virtuelle et malsaine.

PictoOKUn album qui fait mouche d’autant plus qu’il se lit vite. On le dévore. Pour un peu, on pourrait le comparer à la rumeur qu’il décortique et qu’il observe, qu’il installe sur la paillasse de son laboratoire pour mieux la regarder. Une histoire sans fin, vicieuse, qui revient avec le vent, comme un palindrome.

Tu sais ce qu’on raconte…

One shot
Editeur : Warum
Collection : Civilisation
Dessinateur : Daniel CASANAVE
Scénariste : Gilles ROCHIER
Dépôt légal : janvier 2017
88 pages, 15 euros, ISBN : 9782365352574

Bulles bulles bulles…

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Tu sais ce qu’on raconte… – Rochier – Casanave © Warum – 2017

La Casa (Hussenot)

Hussenot © Warum – 2016
Hussenot © Warum – 2016

D’un coup de vent, elle s’envole parce qu’elle était trop fine ou mal accrochée. A d’autres moments, c’est un refuge car ses bords épais sont solides, comme les murs d’une maison. Elle tient un décor et parfois contient quelques accessoires pour s’asseoir, boire ou se cacher. Elle est carrée, ronde, petite ou prend carrément toute une page. Elle se tort, se brise, se monte ou se démonte. Elle vibre, enferme, protège ou prend au piège. Elle vit, est malléable, mobile ou immobile, elle est noire, blanche ou en couleurs. La case.

En 2011, je découvrais « 3 secondes » l’album expérimental de Marc-Antoine Mathieu. Je découvrais ses champs et contre-champs, ses jeux de miroir, l’utilisation du reflet à l’infini. Je trouvais ça original, drôle, étonnant. Je ne connaissais pas encore « Ici » qui réalise la prouesse de faire défiler des siècles d’histoire sur un même plan figé par une case immobile. Je n’avais jamais vu de personnage qui pliait, froissait ou piétinait (de rage) la case dans laquelle il évoluait jusque-là. Je n’avais pas non plus lu « Philémon » ni « Les trois chemins », je venais à peine de lire « Cerebus », ne connaissais pas l’OuBaPo et ce n’est que trois ans plus tard que nous avons construit le thème du « petit laboratoire d’exploration séquentielle » sur kbd. Puis surtout, je n’avais pas lu « La Casa » de Victor Hussenot, publié la première fois en 2011 et réédité cette année à l’occasion d’un tirage-anniversaire. En somme, j’avais une vision assez classique de l’utilisation de la case et j’ai découvert peu à peu que l’on pouvait la contourner et qu’on se plait à en savourer le côté ludique ; ça impressionne et change un peu le rapport à l’objet que l’on a en main.

Présentation de l’éditeur : « La case, maison des personnages de bande dessinée, n’aura jamais aussi bien porté l’ambiguïté de son nom… Victor Hussenot se joue et déjoue les codes, triture l’espace, pousse les cases, les détruit, les étire, joue avec les cadres – ceux des cases comme ceux, plus vastes, de la narration. Ses personnages, au travers d’histoires qui ne semblent pas (à première vue du moins) connectées les unes aux autres, se font acteurs de la bande dessinée, constructeurs de cases, créant et détruisant au gré de l’imagination de leur auteur leurs propres prisons. Un jeu subtil, sur le fond et sur la forme, une réflexion sur les doubles sens – dans tous les sens. »

Un album drôle, simple en apparence car permettre au lecteur de ressentir ce vent de liberté qui envahit les personnages relève de l’ingéniosité. Les personnages se laissent aller. Les planches sont leur maison, ils y sont bien, d’autant qu’ils se sont désormais affranchis des cases qui les enfermaient, qui les empêchaient de voir la ligne d’horizon et de prendre leur aise. Ponctuellement, certains y retournent, comme si l’idée d’avoir un territoire à soi les rassurait. Ils jouent, se battent, se poursuivent. Ils s’inventent à chaque instant une histoire ou un défi. Il y a toute une tribu de personnages qui grouille dans ces pages. On ne sait rien d’eux excepté la manière dont ils interagissent et parfois Inattendue est la chute, souvent car souvent imprévisible. Surprenant sont ses personnages qui provoquent le rire du lecteur.

Plus qu’une recherche, Victor Hussenot propose une réflexion sur l’utilisation de l’espace et des codes de l’art séquentiel. « La Casa » est son premier album pourtant il y a là une maîtrise du medium qui impressionne. Un sens du cadrage, de l’utilisation de l’espace comme de l’humour. Des personnages éphémères cohabitent avec des individus qui reviendront à plusieurs moments de l’album pour acheminer une case d’un point A à un point B, pour se venger d’une escarmouche, regarder un autre personnage se prendre les pieds dans le tapis ou faire les frais des expérimentations diverses et variées de l’auteur.

Une interview que Victor Hussenot avait accordée au webzine Du9 en mai 2014 a été actualisée et intégrée dans un dossier inséré à la fin de l’album. Pour le lecteur, c’est l’occasion de découvrir la démarche de cet artiste et de donner sens au travail artistique qu’il vient de lire. C’est aussi une réelle invitation à découvrir ses autres ouvrages. Le concernant, vous pouvez d’ailleurs fureter sur son blog mais aussi sur différents espaces comme GrandPapier qui propose des extraits de certains de ses albums.

PictoOKAlbum amusant et ingénieux qui devrait plaire aux curieux.

la-bd-de-la-semaine-150x150La BD de la semaine est aujourd’hui accueillie par Moka !

La Casa

One shot

Editeur : Warum

Dessinateur / Scénariste : Victor HUSSENOT

Dépôt légal : novembre 2016

108 pages, 20 euros, ISBN : 9782365352543

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La Casa – Hussenot © Warum – 2016

Anesthésie Générale (Vandam & Hermans)

Vandam – Hermans © Warum – 2016

Phil partage son temps entre sa vie de famille, ses copains et son boulot d’auteur. Couple solide et deux enfants bien portant, aucun nuage à l’horizon en apparence, jusqu’au jour où il apprend que leur fils aîné est atteint d’une leucémie lymphoblastique. Coup dur.

Il faut trouver une autre organisation. Durant les semaines qui suivent, Phil et Nath vont se relayer auprès de Maxime pour que l’enfant soient le moins seul possible à l’hôpital. Souvent, c’est Nath qui reste dormir dans la chambre de Max tandis que Phil reste avec Léo. Tout faire pour que le cadet soit le moins inquiet possible, dédramatiser autant que possible. Mais lorsque l’enfant est couché, Phil prend son téléphone. Le portable est devenu un exutoire, une possibilité de témoigner et tenter de sortir de la tristesse et de l’inquiétude.

La situation fait voler le couple en éclats. Nathalie annonce son souhait de rompre. Aux nuits d’hôpital, s’ajoutent les semaines de garde alternée. Dans un premier temps, le couple parental s’entend sur le fait que les enfants resteront vivre à la maison. Phil se prend un studio pour les semaines où il n’a pas la garde alternée.

Il faut trouver de nouveaux repères, une autre manière de vivre ensemble et surtout, accorder une vigilance particulière à la parole. Les enfants en ont besoin. Parler de la maladie, de la séparation… et de cette nouvelle vie qui commence.

Il y avait comme un air de famille avec le travail de Brecht Evens dans ces dessins. C’est du moins ce que j’avais perçu lorsque j’ai aperçu les premières planches sur différents sites. Ce n’est que dans un deuxième temps que j’ai pris connaissance du synopsis. Intéressée tant par le fond que par la forme de ce témoignage, j’ai donc souhaité le découvrir. A tort.

Dès les premières planches, on constate que la mise en page n’est pas opérationnelle et cantonne le récit à une description factuelle des événements. Fermement accrochée à l’exemplaire, j’ai lu cet album presque d’une traite, craignant que la moindre pause dans la lecture ne m’encourage à refermer ce livre définitivement.

Parti d’une base autobiographique, cet album s’inspire de l’expérience de Michel Vandam qui, comme l’explique l’éditeur, a vécu une expérience douloureuse par le passé. Son témoignage émeut, en partie du moins. Cet homme encaisse coup-sur-coup deux gros chocs (la maladie du fils et la rupture conjugale). Le scénario décrit chaque étape et montre la motivation de cet homme à ne pas baisser les bras. La présence de ses fils l’aide à maintenir la tête hors de l’eau et la tendresse avec laquelle il les entoure est touchante. Avancer, encaisser, rebondir, réagir, s’adapter, ne pas plier. Il n’en reste pas moins que l’empathie que l’on peut ressentir est timide… bien trop timide pour ce genre de récit. La cause : le lecteur doit se caler sur une narration linéaire qui s’affranchit de transitions. Les courts chapitres nous permettent certes d’avancer dans la chronologie de l’histoire mais leur contenu est décousu. Tourner la page, c’est courir le risque de faire un nouveau saut de puce dans le temps. Pour se retrouver où ? A l’hôpital ? Dans cette maison au « 8 rue de la Madeleine », une adresse qui – pendant longtemps – a d’ailleurs été le titre provisoire de cet album ? Dans une soirée organisée entre amis ?

D’autres difficultés jalonnent la lecture. En découvrant ce quotidien familial, je me suis agacée face à certaines manières de faire : parler et consommer de la drogue – « l’herbe qui fait rire » – devant les enfants n’est à mon sens pas très intelligent (sans compter que cela n’apporte absolument rien au propos). De même, peu de temps après la séparation, le père/narrateur prend l’habitude de mettre dans son lit la première fille venue, ce qui lui permet certainement d’oublier un peu la réalité. Ce comportement est l’objet de raillerie lors de soirées entre amis. Soit. Mais n’est-il pas possible de protéger les enfants de ce genre de sujet de conversation alors que ces derniers, cinq mois plus tôt, vivaient encore dans un cocon familial relativement préservé.

pictobofpictobofBeaucoup d’attentes sur ce titre qui malheureusement ne sont pas satisfaites. Les illustrations de Delphine Hermans ne sont pas en mesure d’apporter le liant et la profondeur que le scénario est incapable de mettre en place.

Anesthésie générale

One Shot

Editeur : Warum

Dessinateur : Delphine HERMANS

Scénariste : Michel VANDAM

Dépôt légal : avril 2016

224 pages, 20 euros : ISBN : 9782365351270

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Anesthésie générale – Vandam – Hermans © Warum – 2016

La Voie des chevriers (Figuière)

Figuière © Warum – 2016
Figuière © Warum – 2016

« Est-il raisonnable pour un jeune couple de se lancer à partir de rien dans une vie d’éleveur de nos jours ?

Non, mais c’est pourtant ce qu’ont fait Cécile et Nico.

Un choix d’autant plus difficile qu’ils défendent un élevage à taille humaine à une époque où seules les logiques industrielles prévalent et d’un combat pour la reconnaissance d’un travail artisanal et une lutte contre la normalisation, le puçage et l’industrialisation du métier des premiers hommes. À travers ce reportage Samuel Figuière se propose de témoigner de leur expérience, leurs joies, leurs difficultés, leur travail » (synopsis éditeur).

Partir de son petit bagage de culture BD pour découvrir sans cesse de nouveaux titres. C’est ce que je tente de faire régulièrement pour ne pas arpenter sans cesse les mêmes sentiers, côtoyer les mêmes auteurs, vivoter autour des mêmes sujets. Lorsque j’ai pris connaissance du sujet de cet album, j’ai tout d’abord pensé à « Rural » (d’Etienne Davodeau). Si les deux seuls points communs que je peux voir ici se limitent 1/ au fait que le sujet est très éloigné de ma zone de confort et de connaissances et 2/ le reportage nous emmène dans un petit microcosme isolé et atypique, cela m’a pourtant suffi pour entreprendre cette lecture.

Les premières pages de l’album décrivent un quotidien rôdé et maîtrisé. On est en septembre 2014 sur la place d’un petit marché de la Drôme. Nico vend ses fromages de chèvre puis rentre ensuite à la ferme après avoir traversé des petites routes de campagne de plus en plus sinueuses, après avoir emprunté un sentier à flanc de colline et s’être enfoncé dans la forêt. Une fois à destination, les abords de la chèvrerie donnent une impression d’espace nous assaille. Le seul vis-à-vis que l’on a est celui du Mont Ventoux. Couleurs printanières, luminosité des planches, absence de regards indiscrets et de bruits jusqu’à ces « Dliing » « Cling » « Scling » qui annoncent l’arrivée d’un troupeau. Conduit par Cécile, il rentre après plusieurs heures passées au pâturage. Tout semble aller de soi, tout semble être facile et pourtant rien n’était gagné d’avance.

En 2005, Cécile et Nico font le projet de devenir éleveurs. Ils cherchent alors un emploi auprès des éleveurs déjà installés afin d’apprendre le métier et se faire la main mais la situation économique est telle que les professionnels ne peuvent les embaucher. Le couple se décide donc à s’inscrire au « Centre de Formation professionnelle et de promotion agricoles » afin de suivre une formation qualifiante et ainsi obtenir le B.P.R.E.A. (Brevet Professionnelle Responsable d’Exploitation Agricole) qui leur permettra d’acquérir les bases techniques pour pouvoir s’installer. Une fois le diplôme en poche, le parcours du combattant commence réellement : trouver une exploitation à acheter, monter les dossiers permettant de décrocher des emprunts bancaires, rénover les bâtiments, lancer l’activité…

L’ouvrage est didactique de bout en bout et il ne souffre d’aucune lourdeur. Samuel Figuière, ami du couple, s’est rendu à plusieurs reprises à la chèvrerie afin de recueillir le témoignage de Cécile et Nico. Il n’est pas avare en informations et le propos développe tous les aspects de son sujet : l’histoire de la propriété que le couple a acheté, la particularité des chèvres qu’ils ont choisi d’élever (les chèvres du Rove), le quotidien de l’éleveur (les heures de pâture employées à observer les bêtes et repérer les éventuels problèmes comme une bête malade, une bête qui boîte, le jeu relationnel dans le troupeau entre les dominantes et les dominées, le rôle des chiens de troupeau, la période délicate des mises bas…), le travail à la fromagerie, les démarchages commerciaux, les problématiques du monde agricole, l’impact environnemental d’un troupeau sur l’écosystème et sur la dynamique locale (relations avec les habitants de la région)…

– Malgré les difficultés, le fait de partager votre passion pour votre métier est super important, non ?
– Oui, c’est un métier tellement prenant, c’est bien qu’il n’y en ait pas un des deux qui subisse. C’est une vie où le travail et le perso sont archi-liés (…)
– Il me semble qu’être en couple, c’est aussi un rempart à la solitude paysanne actuelle.
– Rempart, je dirais pas ça, plus un soutien mutuel. Ce qui est important, c’est de conserver un réseau d’amis. Car la vie sociale dans le monde agricole s’est effectivement énormément appauvrie. Avec la mécanisation, maintenant, le paysan passe ses journées dans son tracteur sans voir personne. Avant, il y avait les foins, les récoltes qui brassaient beaucoup de monde. Aujourd’hui, l’industrialisation transforme l’animal en objet et le paysan n’est plus qu’un opérateur. On le déshumanise aussi d’une certaine manière, en tout cas on l’isole.

Samuel Figuière ne se contente pas d’observer et de retranscrire « à chaud ». Avec l’aide de Cécile et de Nico, il livre également une critique du système agricole, coincé entre les pressions administratives qui incombent aux éleveurs,

Loin de crouler sous le poids des informations, le lecteur participe en néophyte à la vie de la chèvrerie. Le ton est convivial, le propos accessible, on a l’impression qu’on nous met en mains les bonnes cartes qui nous permettent de comprendre les tenants et les aboutissants de la situation.

PictoOKIntéressant et enrichissant, ce récit offre une dimension humaine de l’élevage. La BD-reportage « La voie des chevriers » est un ouvrage qui mérite d’être découvert.

Un album que je partage avec Noukette dans le cadre des BD de la semaine.

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La Voie des Chevriers

One Shot

Editeur : Warum

Collection : Civilisation

Dessinateur / Scénariste : Samuel FIGUIERE

Dépôt légal : février 2016

ISBN : 978-2-36535-1225

Bulles bulles bulles…

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La Voie des chevriers – Figuière © Warum – 2016

Chroniks Expresss #9

Le loup qui mangeait n’importe quoi – Donner – Larcenet © Mango – 2013

Donner – Larcenet © Mango – 2013
Donner – Larcenet © Mango – 2013

Un loup affamé plante ses griffes sur tout ce qu’il rencontre… sans savoir qu’il hérite de leurs flatulences intempestives : un mouton qui rote, un cochon qui pète… sans compter les enfants qui plongent les doigts dans leur nez… (synopsis éditeur).

Avouez que lorsque Jérôme et Noukette s’associent pour parler du premier album jeunesse illustré par Manu Larcenet (Blast, Le combat ordinaire…), il y a de quoi être intrigué. Pour l’occasion, il s’est associé à Christophe Donner qui a publié pléthore d’ouvrages jeunesse à L’Ecole des Loisirs. Tout cela me semblait donc de bonne augure.

Effectivement, la compagnie de ce loup affamé est ludique. A l’instar des contes classiques, nous sommes en présence d’un loup glouton. Le comique de situation tient au côté récurrent des mésaventures du canidé obstiné qui ne tire aucune expérience des leçons de la vie. Le mouton l’informe pourtant de ses éructations récurrentes et le met en garde : Ne me touche pas, le loup, ne fais pas ton méchant : tu pourrais hériter de mon vil penchant. Ce tic a gâché ma vie ancienne, pense qu’il pourrait aussi pourrir la tienne ! Qu’à cela ne tienne !! Le loup n’en fait qu’à sa tête et ne pourra que le regretter ensuite. Il en est de même lorsqu’il est en présence du cochon qui l’informe de ses flatulences incessantes etc… De quoi faire rire les enfants à la vue d’un loup caustique qui réunit à lui seul tous les interdits du quotidien…

Alors effectivement, ce loup amuse. Le texte de Christophe Donner est écrit en alexandrin, ce qui donne un rythme très agréable à la lecture. Seul grief : la présence de termes trop alambiqués qui ne font pas partie du vocabulaire courant d’un jeune enfant. Charge à l’adulte d’intervenir et de reformuler et/ou d’expliquer le terme, cassant le rythme de la mélodie narrative pourtant parfaitement huilée. Heureusement, cette histoire a un-petit-goût-de-reviens-y et de lecture en lecture, l’assimilation dudit vocabulaire permettra de profiter pleinement des nombreux rebondissements de cette amusante aventure.

Aâma, tome 3 – Peeters © Gallimard – 2013

Peeters © Gallimard – 2013
Peeters © Gallimard – 2013

« Verloc Nim et son frère Conrad partent en expédition pour récupérer la mystérieuse substance aâma, qui a complètement modifié l’environnement de la planète Ona(ji). Alors que le petit groupe progresse dans un univers aussi hostile que stupéfiant, la vérité sur la nature d’aâma reste inaccessible. Et la réalité a tendance à vaciller… » (synopsis éditeur).

Troisième opus de cette série qui a obtenu un Fauve (Prix de la série) au Festival International de la Bande Dessinée à Angoulême en 2013. Le rythme de publication est réglé comme du papier à musique au rythme d’un album par an. Mais avec le projet d’adaptation en téléfilm de Pilules bleues, Frederik Peeters conservera-t-il la cadence qu’il s’est imposée sur Aâma ?

La quête aveugle dirigée par Conrad (le frère de Verloc) se poursuit sur la planète Ona(ji). En chemin, les protagonistes croiseront différentes formes de vies, étranges et inconnues, hostiles ou bienveillantes. Les situations rencontrées sont troublantes, au point que le réel se confonde avec l’irréel. Où est le vrai du faux ? Qu’est-ce qui est induit par aâma ? Le scénario suit un rythme fou, on profite de quelques rares respirations lorsqu’on retrouve la scène [du tome 1] où Verloc tente de reconstruire sa mémoire en lisant son journal intime. Le lecteur peut se raccrocher à peu de choses pour démêler les fils de cette aventure qui frôle la schizophrénie.

J’ai parfois cherché à me rappeler le but de cette expédition insensée (voire les avis précédents : tome 1, tome 2). Les personnages sont sonnés par les obstacles qui jalonnent leur route… J’avoue avoir perdu les quelques repères que je pensais détenir grâce aux tomes précédents. Une relecture de ces trois premiers tomes s’impose avant de découvrir [dans un an] les surprises que nous réserve le tome 4.

Filandreux, vieux clou indigeste – Hureau © Warum – 2012

Hureau © Warum - 2012
Hureau © Warum – 2012

« Filandreux, n’est pas loin de ce que l’on pourrait appeler un vieux grincheux. Il résiste à tout, au temps, aux modes, aux courants d’air. Filandreux est bavard, d’une mauvaise foi exemplaire, il est un peu cynique, un peu méchant.

Un peu vieux con grande gueule très jeune encore dans sa tête et très vert, comme les arbres qu’il aime tant.

De grandes déclarations en combines sournoises, Filandreux traîne se carcasse dans la ville qu’il déteste, vaticinant, tançant, critiquant sans répit » (synopsis éditeur).

Tous aux abris !! Un vieux de mauvais poil erre dans les rues de la ville. Canne à la main, il déambule un peu avant de venir se poser sur son banc, banc sur lequel il cohabite assez mal avec ses congénères humains.

Moins pervers et plus malin que les vieux chnoques de sa génération, Filandreux nous emmène dans des réflexions passionnées sur l’écologie, l’espère humaine, les files d’attentes pour des dédicaces, la vieillesse, l’utilité sociale… Ce recueil contient de courtes nouvelles qui mettent en scène le vieux. Le trait ciselé de Simon Hureau (Hautes-Œuvres, Intrus à l’étrange, L’empire des Hauts-Murs…) renforce l’ambiance cocasse des scènes qui décrivent un énergumène au mode de vie légèrement décalé mais qui témoigne de réflexions très lucides quant aux effets pervers du capitalisme.

Une amusante découverte que je dois à Jérôme. En fin connaisseur de mes habitudes de lecture, il avait repéré que je n’avais pas lu cet album-là de Hureau… merci !! 😉

Extrait :

« Répugnante vie organique, immonde machine humaine, transit intestinal sur pattes… Machines à engloutir, avaler les productions de la nature, végétaux, animaux… Ereintage des ressources… Nature engloutie pour engraisser des corps exsudant, excrémentant, expectorant, urinant, éructant, pétant, et, au final, puant. Puanteur évitée moyennant un lavage quotidien. Lavage qui salit l’eau, déjections qui salissent les fleuves, déchets qui salissent la Terre. Désespérant… Nous sommes des mécaniques à cochonner l’environnement. C’est irrémédiable » (Filandreux – Vieux clou indigeste).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Gros mot : Vieux clou

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013