Manouches (Mirror)

Mirror © Steinkis – 2016
Mirror © Steinkis – 2016

« Archange est le patriarche d’une grande famille manouche. Mais son nom de voyageur est Tinoir. Il est marié à Marie dont le petit nom est La Blanche. Tinoir et La Blanche sont issus d’une longue lignée, française depuis le XVIe siècle. Tinoir et les siens ne sont que passagers, ils ne possèdent rien, ils nomadisent et ils invoquent. Ils sont à la merci des sédentaires, « les voleurs de terre », qui chassent les nomades, « les voleurs de poules ».

MANOUCHES illustre également les rapports complexes qu’entretient Archange avec son ami gadjo, sédentaire, instituteur itinérant. Ensemble, ils s’interrogent sur ce qui lie et sépare leurs modes de vie, sur le poids des souffrances et persécutions endurées par les Tsiganes, sur le présent et sur l’avenir.

« Manouche » veut dire homme debout. » (synopsis éditeur).

« Manouches » est le cinquième album de Kkrist Mirror sur la thématique des tsiganes. On sent très vite l’engagement et l’affection qu’il voue à ces gens, à cette « communauté » comme on dit souvent… même si le terme est somme toute assez réducteur, englobant les individus dans un « tout », annihilant les individualités et les particularités de chacun.

Les gestes de soutiens à l’égard des gens du voyage sont rares. Il y a pourtant une nécessité à parler de leurs conditions de vie. Nous, les « sédentaires », on a tendance à coller des étiquettes sur le front des gens du voyage. Souvent à tort car comme dans toute communauté, c’est souvent une minorité qui fait parler d’elle… un peu comme si on disait que tous les manifestants sont des casseurs…

Dans cet ouvrage, il est question d’amour fusionnel des tsiganes pour leurs enfants, d’intimidations régulières de la police pour leur faire quitter un lieu, de la méconnaissance du génocide des tsiganes pendant la seconde guerre mondiale (le Samudaripen) et de la méconnaissance – en général – des tsiganes pour l’histoire de leur peuple, de la résignation et de la peur face aux orientations et décisions politiques à leur encontre, des conditions de vie précaires qui font leur quotidien, de la difficulté d’accéder aux soins, des injustices qu’ils rencontrent, de leurs « gueules » qui ne leur permet pas de trouver un emploi, des actes racistes dont ils sont victimes, de débrouille, d’hiver en caravane… mais aussi de la solidarité qui fait leur force, d’amitié, d’amour, de traditions, de culture, de valeurs, de croyances, de fierté…

Le coup de pinceau de Kkrist Mirror est vif et nerveux. Les lignes se croisent, se mêlent et se démêlent pour former des masses, des petites rides, des silhouettes, des paysages. Le trait suit sa ligne, crée des motifs, des contrastes et si l’on prend le temps d’arrêter un tant soit peu son regard et d’entrer dans les nervures du dessin, on profite alors de la créativité et de l’inventivité contenues dans ce noir et blanc en apparence austère et désordonné.

Les propos sont livrés crûment, sans aucun filtre, un simple petit astérisque nous permettra d’apprendre la signification de « mùr tchavo », « clisto », « pràl » (et j’en passe) et nous voilà équipé pour suivre le fil des échanges où surgissent des mots d’argot, de romani… le parler gitan. Ce qui est pensé est dit avec franchise. Le personnage qui nous permet d’entrer dans ce clan se prénomme Daniel et exerce en tant qu’instituteur des gens du voyage. Outre les quelques précisions relatives au vocabulaire, ce narrateur nous donne les codes nécessaires pour comprendre la culture manouche.

On découvre ainsi leur quotidien au travers de la relation d’amitié qui lie Daniel et Archange. Il n’est pas utile de pousser la lecture très loin pour constater la tension dans laquelle ils vivent. La précarité de leur situation les inquiète, ils vivent avec la peur au ventre à l’idée qu’on leur retire leurs enfants et qu’on les place en foyer, ils appréhendent le moment où les forces de l’ordre vont intervenir pour leur demander de quitter les lieux. Où qu’ils aillent, on les chasse. Et quand bien même ils parviendraient à obtenir les fonds nécessaires pour acheter un bout de terrain en vue de se sédentariser…

« Tinoir était retourné, avec sa famille, sur un terrain dont il était propriétaire dans un petit village près de Rambouillet. Il l’avait acheté il y a une vingtaine d’années. Le terrain était non constructible. Tinoir l’avait acheté en espérant qu’il puisse un jour bâtir. Vingt ans après, tous les terrains autour étaient devenus constructibles, sauf le sien ! »

PictoOKEn dehors de la société, sans cesse, tels des parias. Leur force, c’est leur solidarité.

Intéressant, fort. Cet album permet de décaler le regard et de bousculer un peu les représentations que l’on a à l’égard des gens du voyage. A lire.

La chronique de Sabariscon.

Extraits :

« On s’traîne un passif plus qu’un passé, un boulet qui toujours nous fait tomber » (Manouches).

« Dehors, les gens voient pas comment c’est d’dans. Y voient ma campine « prestige » et mon vago Mercedes… Y voient pas l’poêle et l’bois plein de produits toxiques. Y voient pas qu’j’ouvre le carreau toutes les dix minutes pour pas crever asphyxié. Y voient pas la maladie parce qu’on mange trop gras, qu’on s’fait trop de tension, qu’on respire des mauvaises choses. Y voient la bague à mon doigt, mais pas les deux que j’me suis brûlé avec une grenade mal dégoupillée que j’ai voulu lancer sur les Boches… Y voient ma fierté mais pas l’souv’nir lointain de ma mère disparue dans les camps. Y voient ma peau mate, mes origines de l’Inde mais pas mon père soldat, blessé à la guerre, mort sans avoir touché sa pension… » (Manouches).

Manouches

One shot

Editeur : Steinkis

Dessinateur / Scénariste : Kkrist MIRROR

Dépôt légal : février 2016

156 pages, 20 euros : ISBN : 979-10-90090-96-5

Bulles bulles bulles…

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Manouches – Mirror © Steinkis – 2016

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6 commentaires sur « Manouches (Mirror) »

    1. C’est nerveux, vif, spontané. Le graphisme se marie bien au scénario. Avant lecture, j’appréhendais la confusion et le manque de lisibilité. Finalement, je n’ai rencontré aucune difficulté et même pris du plaisir à m’arrêter sur certaines illustrations pour observer les détails, les courbes prises par le pinceau. Bref… 🙂
      Belles lectures à toi Eric 😉

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    1. Le dessin peut donner l’impression d’avoir été vite installé mais ce n’est pas le cas je pense. Mirror livre des planches magnifiques et le fouillis apparent du dessin appuie souvent le propos. Les constats faits par l’auteur dérangent. Ça gratte.
      L’album vient casser les représentations que l’on a sur les nomades. Une bonne chose en soit

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  1. Pas trop ce que j’ai envie de lire en ce moment… et pas des masses emballée par le graphisme non plus. Je garde quand même l’idée dans un petit coin de ma cervelle de blonde ! 😉

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    1. J’avais découvert Kkrist Mirror dans un collectif sur l’immigration publié chez Futuro. C’est un auteur que je voulais lire depuis un moment. J’ai bien envie de découvrir ce qu’il a fait avant « Manouches » mais oui, ce sont des albums sombres et le dessin peut rebuter.

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