Catharsis (Luz)

Catharsis, /ka.taʁ.sis/ féminin singulier et pluriel identiques : (Psychologie) Thérapie utilisant l’extériorisation des traumatismes vécus (source : Wiktionnaire).

7 janvier 2015. Une date qui a marqué les esprits, celle des attentats à Charlie Hebdo. Cet événement crée l’hébétude dans tout le pays. Le soir-même, les premiers rassemblements dans toute la France mais aussi à l’étranger. Puis vinrent les marches des 10 et 11 janvier rassemblant des millions de personnes venus signifier par leur présence leur opposition aux opposants de la liberté d’expression.

Mais qu’en est-il des membres de l’équipe de Charlie ? Depuis ces dates, on sait qu’ils luttent pour maintenir à flot cet hebdomadaire satirique. On sait aussi qu’ils luttent contre le fait d’être devenu un symbole. Comme si Charlie était devenu l’emblème sous lequel se rallient les défenseurs de cette chère liberté : liberté de penser, liberté de dire.

Luz © Futuropolis – 2015
Luz © Futuropolis – 2015

Les attentats du 7 janvier ont été un choc pour nombre d’entre nous. Les réseaux sociaux se sont tus, incapables de décoder leur incompréhension. Un silence appréciable s’est installé, court… trop court. Puis peu à peu, la vie a repris ses droits et les voix se sont de nouveau élevées, pas toujours pertinentes, pas toujours constructives. Puis le flot des statuts Facebook, des tweet, des articles… chacun y allant de sa petite interprétation tandis que la grande majorité aurait dû se contenter de se taire.

Un silence que les dessinateurs de l’Hebdomadaire ont besoin de prolonger. Il y a eu le bouclage pour le numéro du 14 janvier, celui « des survivants » puis silence radio pendant plusieurs semaines. C’est le temps du recueillement, celui de la prise de recul, le besoin de panser ses plaies, de penser les choses.

Renald Luzier, alias Luz, raconte de façon personnelle et intime comment il tente de faire face à la tempête. Plus qu’un choc. Un effondrement. Une collision violente provoquée par l’assassinat de ses amis. Un coup à l’âme, un coup au cœur… dont il se relève difficilement. Il y a d’abord ce premier élan qui le porte, celui des marches de janvier. Puis, il s’enferme dans un mutisme passager. Toujours en état de choc.

7 janvier 2015. C’était son anniversaire ce jour-là. Sa compagne l’a aidé à le fêter à sa manière. Tak ! Tak ! Tak ! De fait, il est arrivé en retard à la conférence de presse de la rédaction du journal. Bien en retard, au point qu’il ne sera pas pris pour cible… qu’il ne pourra pas venir au secours de ses amis qui ont été atteints par les balles. Tak ! Tak ! Tak !

Introspection.

Peur. Angoisse. Culpabilité. Stupeur, apathie… aboulie. Puis, lentement, reprendre sa vie en mains, la boule au ventre. Luz regarde ses angoisses en face, il montre par quels moyens il tente de les relativiser.

Aller mieux. L’idée est pourtant simple… mais en avoir l’envie ne suffit pas. Tout un travail de deuil à faire mais la tâche semble colossale.

Quelques rares percées de couleurs, essentiellement rouges. Des dessins épurés à l’extrême, pensées brutes, intimes, viscérales. Et toujours ce sentiment d’incompréhension qui revient, qui diffuse son venin, qui sème le doute. Et toujours ces rappels à l’ordre permanents, où le moindre bruit peut créer de l’angoisse, la forme d’un nuage est sujette à toutes sortes d’interprétations, où la garde rapprochée dont l’auteur fait désormais l’objet vient lui rappeler sans cesse que sa vie tient finalement à bien peu de choses.

Des gardes du corps. Des paparazzis. Des inconnus déversant toute leur compassion. Des gestes de soutien face auxquels les membres de l’équipe ne sont pas capables de donner un sens.

L’album est composé d’une multitude de chapitres qui abordent tour à tour les facettes du traumatisme. La mort violente de ses amis semble avoir créé de multiples fractures dans la personnalité de Luz. Tétanie, angoisse, gestes nerveux… Ce sont des traumatismes invisibles auxquels l’auteur consacre ses courts chapitres. Comme si le choc de l’attentat diffusait continuellement ses ondes de choc. Pour autant, malgré ces scissions narratives récurrentes, le récit n’est pas saccadé, la chronologie est respectée, il suit son fil d’histoire personnelle et la manière dont il a vécu les événements qui ont suivi le drame.

L’auteur témoigne de sa lassitude face à cette absence de calme et de solitude. Il parle de sa compagne, Camille Emmanuelle (http://www.cestcamille.fr/), du soutien inconditionnel qu’elle lui prodigue, de la bienveillance dont elle fait preuve. Il raconte également qu’il flirte avec la folie. La mélancolie, la parano et le doute permanent sont ses compagnons d’infortune.

J’en peux plus ! Je suis tellement triste. J’en ai marre de cette tristesse

PictoOKOn ressent parfaitement le besoin qu’à l’auteur de se recentrer sur lui-même, de se décaler de l’image de symbole qu’il incarne aujourd’hui et qui n’a pas de sens en soi, de « parler de son cul » comme disait crûment mais simplement (parce que la démarche de « Catharsis » n’a finalement pas d’autre prétention) Joann Sfar lors d’une interview qu’il a récemment accordée à une émission du groupe Radio France. Un album intime, un exutoire pour l’auteur.

J’ai apprécié cette lecture pour autant, une question a germé durant la lecture et le fait d’avoir terminé l’ouvrage ne m’a toujours pas permis d’y répondre : le lecteur a-t-il une quelconque légitimité pour accéder à un tel degré d’intimité, une telle connaissance de la vie d’un auteur ?

Catharsis

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : LUZ

Dépôt légal : mai 2015

ISBN : 978-2-7548-1275-7

Bulles bulles bulles…

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Catharsis – Luz © Futuropolis – 2015

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16 commentaires sur « Catharsis (Luz) »

  1. Je l’ai encore feuilleté hier à la librairie, ai eu les larmes aux yeux, je ne sais pas si je suis prête … Je me pose souvent cette question, notamment pour les récits intimes, autobio, journal etc… Et en même temps, pénétrer (quand on y est autorisé) chez des auteurs qu’on aime, tout de même, moi j’aime (même si là, dans l’intimité et la douleur de Luz, bon, pas tout de suite quoi !)
    bisous 😉

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    1. Je suis d’accord avec toi. C’est un privilège de pouvoir rentrer dans la sphère intime d’un auteur. Cet album est comme une confidence. Je l’ai appréciée mais quelque fois, cela m’a légèrement dérangée qu’il se livre comme ça, à poil (au sens propre comme au sens figuré… mais c’est le sens figuré qui m’a un peu gênée), sans défense. Qu’il montre à tel point sa fragilité est émouvant mais il y a des choses que l’on doit garder pour soi, un petit jardin secret qu’il faut protéger

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        1. Je ne sais pas dire.
          En tout cas, il y a des choses intéressantes, des pensées que l’auteur laisse échapper et qu’on attrape à la volée. Il y a un passage qui m’a marquée. On y voit Luz qui marche dans la rue, tranquillement. Il se fait accoster par un inconnu qui lui tombe dans les bras et lui dit à quel point les attentats à Charlie ont été un choc pour lui, inconnu, qui ne connaissait absolument pas les membres de l’équipe de façon personnelle. Et puis une fois qu’il a terminé de s’épancher, il souhaite une dernière fois bien du courage à Luz qui reste là, figé, terrassé, vidé… Il n’a pas dit un mot durant ce laps de temps.
          Juste en montrant des faits, c’est vrai qu’on s’est tous dit terrassés. Mais en nous proposant de décaler ainsi notre regard, on se rend compte à quel point bien des initiatives de soutien ont été finalement dérisoires et loin d’être en capacité d’apaiser la tristesse des proches des victimes.

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    1. Cette question est finalement très personnelle. J’ai besoin de l’ouvrir à d’autres pour savoir s’ils la partagent aussi. Une question de sens finalement à laquelle tu réponds. Mais je serais curieuse de savoir si d’autres lecteurs ont ressenti ce léger trouble en lisant ce « journal intime » (le contenu s’en rapproche un peu) de Luz. Je ne sais pas si tu envisages de lire « Catharsis » ?

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    1. Après lecture, je me suis dit que le malaise que j’ai ressenti suite aux attentats était somme toute assez relatif.
      L’album est intéressant, car il nous force à en prendre la mesure. En voyant Luz si désireux de parler de lui, si soucieux de dégommer l’image qu’à aujourd’hui Charlie, on se retrouve un peu cons d’avoir repris si vite le cours normal de nos petites existences
      Il faudra que je relise cet album.

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  2. Je vais bientôt le lire mais j’ai déjà cette question. Est-ce que je dois vraiment l’ouvrir, le parcourir? Est-ce que je ne suis pas voyeuse? Tout cela me questionne. Ce mot « Catharsis » est terrible, il est lourd de sens, il est lourd de conséquences. Et quelque part, voir ton commentaire me « rassure » sur mes questions. Je ne suis pas seule. Et engage à nouveau une question : Est-ce que je dois vraiment l’ouvrir… Oui je tourne en rond.

    Merci pour cet avis en tout cas.

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    1. Oui il faut le lire, parce que mon avis est finalement bien trop personnel. Et puis parce que ce serait bien qu’à ton tour tu puisses répondre à toutes ces questions 🙂
      Ça me plairait de lire ta chronique et découvrir l’accueil que tu lui as réservé.
      Merci pour ta visite. Au plaisir de te lire 😉

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