Sweet tooth, volume 1 (Lemire)

Lemire © Urban Comics – 2015
Lemire © Urban Comics – 2015

« Dix années se sont écoulées depuis la mystérieuse pandémie qui frappa la Terre et décima la quasi-totalité de la population. De celle-ci, naquit une nouvelle espèce : mi-homme mi-animale. Gus fait partie de ces enfants hybrides dont on ignore tout, livré à lui-même depuis la mort de son père. Au cours de son voyage à travers une Amérique dévastée, Gus croisera la route de Jepperd, homme massif et taciturne avec qui il se met en quête d’un refuge spécialisé. Mais sur leur route, les chasseurs sont nombreux. » (synopsis éditeur).

Je mourrais d’envie de lire ce récit publié pour la première fois outre-Atlantique en 2009. Il a fallu attendre six bonnes années pour qu’il traverse l’océan et soit réticents à lire dans la langue de Shakespeare. Jeff Lemire a écrit cette série en quatre ans, elle comporte une quarantaine d’épisode… cette première intégrale en regroupe une douzaine.

Jeff Lemire est un nom qui ne vous est pas étranger si vous passez de temps en temps par ce blog. Il faut dire que j’accroche furieusement bien avec les univers qu’il crée : « Essex County », « Trillium », « Jack Joseph »… autant d’immersions complètent dans des univers fictifs très maîtrisés. Science-fiction, monde réaliste, fantastique… Jeff Lemire est un touche-à-tout qui réussit chaque essai. Je n’ai pas les mots pour dire à quel point j’espérais que « Sweet tooth » soit un jour traduit en français… la traduction providentielle qui me permettrait d’entrer dans cette histoire est enfin arrivée ! Benjamin Rivière – traducteur – l’a fait… et la collection « Vertigo Essentiels » d’Urban Comics accueille diablement bien cette série.

On rentre à pas de loup dans l’univers de cet enfant doté de bois de cervidés. A pas feutrés, le lecteur s’approche pour ne pas l’effrayer. Car sous le crayon de Jeff Lemire, on le sent fragile et peureux. Pourtant, très tôt, on a envie de côtoyer cet enfant qui vit en huis-clos avec son père. Leur cabane isolée est retranchée dans la foret, loin des regards, loin de la route. A l’abri du monde extérieur. Sous le regard bienveillant de son père, l’enfant Gus a grandi pendant neuf années… jusqu’à ce que le protecteur paternel expire, laissant l’enfant livré à lui-même. Très tôt après ce deuil, le danger se présente à proximité de la maison natale, exacerbant le fait que l’enfant pacifique est sans défense. Mais, comme une apparition providentielle, le personnage de Jepperd fait son entrée, prenant l’enfant sous son aile et assurant sa protection. En quelques pages à peine, nous voilà lancés dans la lecture, touchés par la naïveté et la pureté de cet enfant, rassurés par la présence imposante de cet homme dont on ne sait absolument rien. Et puis, il y a cette complicité entre eux, cette tendresse ambiguë aussi. « Sweet tooth ». Gueule sucrée. C’est ainsi que le gros costaud de Jepperd surnomme Gus, l’enfant aux bois de cerfs. Les éléments narratifs se placent tour à tour et notamment les rêves prémonitoires de Gus qui alertent le lecteur, le mettent sur le qui-vive et le mettent en tension. Jeff Lemire prend la main de son lecteur, le berce, le prévient, le surprend… l’émeut.

Ces premiers temps sur la route… ça a duré des mois… des années ? Tout est flou. Je ne me souviens que de la faim, de la fatigue et de nous deux serrés l’un contre l’autre au milieu du chaos. En attendant de tomber malade… En attendant notre tour. Tout s’est passé si vite. Le gouvernement, l’armée, ils avaient disparu. Ils s’étaient effondrés. La radio, la télé et tout le reste étaient tombés encore plus vite. On a fait la route avec d’autres gens, au début, partageant ce que nous avions, cherchant tous un endroit sûr où se réfugier… quelqu’un qui nous dirait que tout allait s’arranger. Mais c’était peine perdue. Les camps de survivants se transformaient en charniers de malades en une nuit, et tout esprit de communauté se dissipait au fur et à mesure que la nourriture se raréfiait. Il valait mieux ne pas se faire d’amis, ne se lier à personne d’autre. On a fini par se retrouver que tous les deux. Je n’arrivais pas à décider de ce que je désirais le plus. Mourir avant elle pour ne pas la voir tomber malade ? Ou qu’elle parte avant pour ne pas la laisser seule ?

Le scénario fait régulièrement surgir des références à la Bible puisque ce texte est une importante référence dans l’éducation qu’il a reçue de son père. L’occasion, pour le lecteur, de voir – une nouvelle fois – que l’on peut faire moult lectures de ces textes « sacrés » et ainsi, de leurrer les plus fragiles d’entre nous… de les maintenir dans le mensonge et l’ignorance afin de les « contrôler » (au prétexte de les protéger). Pour autant, l’interprétation des faits reste à la charge du lecteur, Jeff Lemire ne s’autorise aucun jugement de valeurs.

Au dessin, c’est une nouvelle fois une tuerie. Jeff Lemire excelle et livre ici un récit de toute beauté. Michael Sheen (grand fanboy de Lemire) décrit cette impression dans son préambule : « Si on parle de langage cinématographique, le sens du cadrage de Jeff est impeccable. Sans même y penser, on voit toujours les choses d’exactement là où on le veut. Split screen, changements de cadrage, ellipse, travelling… Il joue avec la forme, s’en sert et prend des risques. Il brise les règles et manipule la structure de manière si créative. Chaque case, chaque page, chaque séquence est explorée de fond en comble de façon novatrice. Mais elles ne détournent jamais l’attention vers leur créateur et ne servent que l’histoire. La forme et le fond, dans une harmonie parfaite. Des réalités multiples se croisent et se superposent, obscurcissant puis éclairant. L’intrigue se déplace dans le temps avec facilité et assurance (…). Lemire invente ici de nouveaux rythmes surprenants, une véritable poésie de la chronologie ». Des propos qui retranscrivent exactement mon ressenti… un régal.

Un carnet de croquis préparatoires et de couvertures à la fin de ce volume (vous pouvez voir certains croquis sur le site de l’éditeur).

PictoOKPictoOKC’est assez rare que je me lance dans une série alors que seul le tome 1 est disponible en librairie. J’avais beaucoup d’attentes à l’égard de cet ouvrage en raison de l’accroche que j’ai déjà eues avec les autres œuvres de Lemire. Aucune déception, bien au contraire ! Une lecture addictive que je vous recommande chaudement et le premier coup de cœur de l’année.

La chronique d’Yvan et celle de Mickaël Géreaume (Planète BD).

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Une lecture que je partage avec Stephie à l’occasion de ce mercredi BD.

Sweet Tooth

Volume 1

Série en cours de traduction française

Editeur : Urban Comics

Collection : Vertigo Essentiels

Dessinateur / Scénariste : Jeff LEMIRE

Traduit de l’anglais par Benjamin RIVIERE

Dépôt légal : décembre 2015

ISBN : 978-2-3657-7714-8

Bulles bulles bulles…

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Sweet tooth, volume 1 – Lemire © Urban Comics – 2015

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36 commentaires sur « Sweet tooth, volume 1 (Lemire) »

  1. Il faut que je relise Jeff Lemire bientôt! C’est aussi ce que je m’étais dit après la lecture ton billet à propos de Trillium il y a quelques mois. Je ne suis pas certaine d’accrocher autant avec son univers fantastique mais j’ai bien envie d’essayer.

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    1. Je suis sensible à son trait un peu bancal mais qui rend visibles toutes les fragilités de ses personnages. Dans cet ouvrage-ci, même Jepperd (pourtant grand et costaud) semble sur un fil. Je l’ai perçu très tôt comme une brute au grand cœur… enfin, Lemire donne envie de dépasser la première impression que l’on peut se faire sur quelqu’un. J’ai hâte de pouvoir lire la suite
      Au final, je me rends compte que « Jack Jospeh » est l’album avec lequel j’ai le moins accroché.

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        1. « Essex County » reste le récit que je préfère mais c’est aussi grâce à cette histoire que j’ai découvert Lemire. Ceci explique surement cela…
          A voir une fois que l’intégralité de « Sweet tooth » sera traduit mais le récit est plus fort et puis vu la pagination, on a plus le temps de fouiller la psychologie des personnages

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  2. Dis donc quelle chronique; je ne suis pas attirée par le côté fantastique, et là, j’ai bien envie de lire ce sweet tooth. En plus la couverture est superbe et si tout est comme l’extrait c’est beau.

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    1. Fantastique ou science fiction ? J’ai hésité car au final, il n’y a pas de magie, pas d’événements surnaturels… dans ce monde légèrement futuriste.

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  3. Bon, a priori, je dirais que ce n’est pas ma tasse de thé…mais pour offrir à un ado qui aime les comics, je note et je te remercie car les idées ont parfois du mal à venir ^^

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    1. Ce n’est pas le premier titre qui me serait venu en tête pour un ado mais après, tout dépend de l’ado et… de la manière dont fini la série (et là, c’est encore le mystère pour moi ^^)

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        1. Ça marche ! J’espère pouvoir répondre présente parce que je ne suis pas très branchée « lectures ados ». En comics, il y a « DMZ » qui peut être sympathique (j’avais présenté les albums sur le blog il y a 4 ou 5 ans).

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    1. J’espère juste qu’il n’y aura pas trop à attendre d’ici la sortie du volume 2. Mais oui, c’est un bon début, tu verras 😉

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  4. Miiiiiiince…!!!!! T’as mis deux pouces !!!! Mais je fais comment pour résister maintenant moi ? Parce qu’entre le dessin et l’histoire, je suis cuite !!

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    1. Tu verras certainement passer le second volume sur mon blog, cela te permettra de voir de quel côté penchera la balance : lira / lira pas ? 🙂

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  5. Mo’ ou le talent de te filer envie d’un truc que tu n’aurais même pas feuilleté à la FNAC… Pfffffffffffffff………….

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    1. Mais Jeff Lemire c’est super bien ! Je suis totalement emballée par ce récit et du coup… je crois que ça se ressent un peu… 😀

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  6. ça a l’air très original ! Je ne suis pas fan du dessin, j’avoue, mais ton billet me fait reconsidérer ma position.

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    1. Ça faisait longtemps que je n’avais pas eu un coup de cœur comme celui-ci. Sur une série qui plus est… Si Benjamin Rivière pouvait rapidement terminer la traduction, cela m’arrangerait ^^

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  7. Voilà qui donne envie en effet! A feuilleter au prochain passage en librairie (mais j’ai une liste d’achats en attentes longue comme le bras!! :p)

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