Le Rapport de Brodeck, diptyque (Larcenet)

Larcenet © Dargaud – 2015
Larcenet © Dargaud – 2015
Larcenet © Dargaud – 2016
Larcenet © Dargaud – 2016

« Hier soir, les hommes ont tué l’Anderer. Ça c’est passé à l’auberge de Schloss, aussi simplement qu’une partie de cartes. Moi, je venais juste acheter du beurre, je suis arrivé après, je n’étais pas de la tuerie. Je suis simplement chargé du rapport. Je dois expliquer ce qui s’est passé depuis sa venue et pourquoi on ne pouvait que le tuer. C’est tout »

Brodeck l’orphelin a été mandaté par les hommes du village. Lui qui, enfant, a été trouvé par une vieille femme, errant, sur les ruines de son village natal. Elle l’a pris sous son aile. Elle l’a protégé. Puis l’a invité à la suivre, chez elle, dans ce village d’adoption qui l’a vu grandir. Là, il s’y est fait des amis. Il est devenu un homme. Jusqu’à ce jour maudit où la guerre a éclaté et que les soldats ennemis ont pris possession du village. Ils sont arrivés par un jour d’hiver. Ils sont restés presque une année durant. Et durant ce laps de temps, le sort du village s’est noué. Les choses ont changé. Subrepticement, sournoisement, les esprits ont changé sous le joug de la peur. Comme il n’était pas né au village, son nom a été donné aux soldats étrangers. Ces derniers ont fait irruption chez lui, en pleine nuit. Puis ils l’ont rossé et attaché comme un chien. Ils l’ont emmené dans un camp de prisonnier. Un camp de la mort… dont il est revenu quelques temps après la fin de la guerre. Pendant toute cette période, il a connu l’horreur. Il a assisté, de force, aux exécutions matinales et quotidiennes que les soldats réalisaient pour se divertir. Il s’est rabaissé à exécuter leur moindre caprice. Il a accepté d’être mis en laisse. Il a fait le chien. Puis, libéré de ses oppresseurs… il a fui le camp. Erré des jours durant. Il a marché, hébété, affamé… et ses pas l’ont conduit jusqu’à sa maison. Il y a retrouvé sa femme… différente. Plongée dans une torpeur sans fin. Muette… elle a trouvé refuge dans le silence.

Jusqu’à ce jour où un nouvel étranger est arrivé. L’Anderer. Il a posé ses valises. Il s’est fait sa place au village. Il a appris à connaître les locaux. Il a laissé les autres l’observer, le jauger, le juger. Jusqu’à ce soir où, assoiffés de sang, les hommes du village l’ont assassiné.

Arrivé par hasard sur les lieux du crime, juste après que celui-ci ait été commis, Brodeck a été investi par les hommes du village. Ils attendent de lui qu’il rédige un rapport. Celui-ci devant contenir une description précise de ce qui s’est passé. Comme un témoignage collectif.

Adapté du roman éponyme de Philippe Claudel, « Le Rapport de Brodeck » s’ouvre sur le meurtre d’un homme. Appelé « Anderer » car il n’a aucune attache avec les gens de la région, c’est l’Etranger dans tout ce qu’il représente et symbolise. Ce récit se déroule en période d’après-guerre, probablement en Allemagne ou en Pologne. L’intrigue met en scène des gens frustres et le personnage principal est en proie à la peur. Il souhaite honorer son engagement, réaliser le rapport qui lui a été demandé, mais cette mission l’expose. Durant toute la lecture, on le sent tiraillé : hors de question pour lui de fuir, il assume cette responsabilité tout en sachant parfaitement que sa vie est en jeu. Il n’est pas certain que ses congénères apprécient la vérité.

Le Rapport de Brodeck, tome 2 – Larcenet © Dargaud – 2016
Le Rapport de Brodeck, tome 2 – Larcenet © Dargaud – 2016

Le scénario s’appuie totalement sur Brodeck. Grâce à lui, on découvre les villageois, on côtoie essentiellement les hommes du village. Ils vivent la peur au ventre, marqués par la crainte de l’autre et le besoin de se faire respecter. Ils sont traumatisés par la guerre et les souvenirs qu’ils en gardent. Ils ont peur, sont suspicieux, intranquilles. Le « rapport » est une bombe, Brodeck l’a très bien compris en voyant les regards méfiants qui se posent désormais sur lui. Pourtant, ce rapport permet au personnage de faire ce qu’il aurait dû faire depuis bien des années… avant même que la guerre n’éclate : aller à la rencontre des autres. Mais dans ces contrées reculées, cela n’est pas une habitude. On ne s’en remet pas facilement à la confidence. On reste sur le paraître et on rumine ses blessures. En tentant de retracer le fil des événements, Brodeck provoque des échanges avec les acteurs du drame. Ces derniers, terrifié par le poids du secret et retranchés dans leur propre solitude, se confient.

J’avais brièvement vu l’homme derrière l’homme… comme un paysage aux reliefs harmonieux, caché au bout d’un chemin aride et pierreux.

Manu Larcenet ( » Le Combat ordinaire « ,  » Journal d’un corps « ,  » Blast « …) propose un récit troublant et saisissant. Une réflexion sur la guerre, le mensonge, la honte, la peur. Meurtre de l’Anderer, l’étranger du village, cet « Autre » qui est le premier à venir en ces contrées reculées depuis la fin de la guerre. L’ambiance est tendue, pesante… mais on avance dans la lecture comme hypnotisé par les mots que le héros pose dans son cahier ; des mots que nous lisons, qui donnent forme à la voix-off… les pensées du narrateur.

La narration à la première personne. Des pleines pages totalement silencieuses, écrasées par la neige et le froid. Des trognes (une difficulté cependant à les reconnaitre, trop semblables entre barbes et toques, comme si la consanguinité avait uniformisé la gueule des habitants des environs). Des clairs obscurs et le jeu permanent d’ombres et de lumières. La même immensité blanche que dans « Construire un feu » (Chabouté) mais le trait de Larcenet est plus charbonneux. L’auteur joue avec les imprécisions visuelles, créant des flous grâce au brouillard, aux flocons, aux caprices de la mémoire qui grignotent des scènes entières de souvenirs…

Brodeck et sa personnalité qui change au fil du récit, l’impression qu’il reprend confiance en lui, il ose affronter l’autre et imposer ses choix et ce malgré toute l’appréhension qu’il a de le faire et la peur des conséquences. Ses prises de position le mettent en tension, comme si nous mesurions après coup les conséquences d’une phrase énoncée. Des scènes marquantes, des personnages touchants qui se mettent soudainement à nu alors que rien ne le laissait supposer. Comme cette scène avec le prêtre :

« – A qui t’es-tu confié Brodeck ? A l’homme ou à ce qu’il reste du prêtre ?
– Peu importe…
– Au contraire ! si je te pose la question, c’est justement parce que ce n’est pas la même chose du tout. Je sais que tu ne crois plus en dieu, Brodeck, depuis ton retour de… du… Comme tu as été honnête avec moi, je vais faire de même… Moi non plus je n’y crois plus. Longtemps je lui ai parlé, j’ai suivi ses pas… Parfois même, il semblait me répondre, par des pensées, des gestes qui me venaient… Il m’inspirait. Puis tout s’est arrêté. Aujourd’hui, je sais. Nous sommes seuls, voilà tout. Si j’entretiens encore la boutique, c’est uniquement pour quelques vieilles âmes qui seraient encore bien plus seules si je laissais tomber le spectacle. Il y a pourtant un principe que je n’ai jamais renié. Le secret de la confession. C’est ma croix, et je la porterai jusqu’à la fin. Je sais tout Brodeck… tout. Et tu ne peux même pas imaginer ce que « tout » signifie. Les hommes sont plus pervers que les pires bêtes sauvages. Ils commentent le pire si facilement, puis sont incapables de vivre avec la vérité de leurs actes ! Leurs souvenirs, Brodeck, ceux cachés tout au fond, bien au chaud, ils ne mentent pas. Alors, ils viennent me voir parce qu’ils pensent que je peux les soulager, et ils me parlent, ils me disent tout. Je suis celui dans le cerveau duquel ils déversent toutes leurs sanies, leurs ordures, pour s’alléger… » (Le Rapport de Brodeck, tome 1).

PictoOKPictoOKSuperbe récit, superbe maîtrise des contrastes, superbe composition graphique. Superbe.

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Noukette et Jérôme à l’occasion.

Je participe aujourd’hui à la « BD de la semaine » ; les liens des autres participants sont chez Noukette.

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Le Rapport de Brodeck

Diptyque terminé

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Manu LARCENET

Dépôt légal : avril 2015 (tome 1) et juin 2016 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Le Rapport de Brodeck, tomes 1 et 2 – Larcenet © Dargaud – 2015 et 2016

15 commentaires sur « Le Rapport de Brodeck, diptyque (Larcenet) »

  1. Sublime, superbe ! Vous êtes tous les trois dithyrambiques, je sais qu’il faut que je les lise, j’adore Larcenet, j’ai beaucoup aimé le roman, aucune raison de passer à côté !

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    1. De mon côté, j’ai découvert l’existence du roman lorsque le premier tome de l’adaptation est sorti. Hors de question que je découvre le roman avant son adaptation (trop de risques ^^). Alors maintenant que j’ai savouré ce diptyque, je vais pouvoir doucement envisager de partir à la découverte du récit originel 😉

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    1. Ce n’est pas souvent en effet. Quelle force dans les illustrations ! Et dans le récit !
      Bordel, j’ai pris une sacrée claque 😀
      Chouette de pouvoir le lire avec vous 😉

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  2. Il me semble que le thème central de cette histoire est la peur. Tout vient d’elle finalement. Et ce noir et blanc, punaise… ça me donne envie de boycotter les albums en couleur jusqu’à nouvel ordre !

    Aimé par 1 personne

    1. Tout vient de cette peur viscérale oui. Celle qui tétanise, qui empêche d’être lucide, qui fait prendre des chemins détournés… tout pour ne pas vivre ou revivre un traumatisme.
      Comme toi oui, je suis à la recherche d’un album qui a cette même trempe et oui, rien ne vaut un bon noir et blanc ! 🙂

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  3. Un must-have dans toute bibliothèque BD qui se respecte. J’en ressors moins « retourné » qu’après Blast, mais ça reste une sublime BD.

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    1. « Blast » nous a permis d’appréhender ce dont Larcenet était capable lorsqu’on ne lui impose pas la couleur. Enfin me semble-t-il.
      En tout cas, sachant cela, je m’attendais à ce que la lecture soit d’une force rare. Je n’ai pas été déçue 🙂

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