Massacre au Pont de No Gun Ri (Chung & Park)

Massacre au Pont de No Gun Ri
Chung – Park © Vertige Graphic & Coconino Press – 2007

L’histoire d’Eun-yong débute durant l’été 1950. Alors étudiant en Droit dans la ville de Séoul, il coule des jours heureux avec sa femme et ses deux enfants. Jusqu’à ce 25 juin 1950 où un communiqué à la radio leur annonce que les troupes nord-coréennes ont rompu les accords de paix. La guerre est déclenchée, les populations débutent leur exode. Quelques jours plus tard, Eun-youn et sa famille prendront la route à leur tour, avec la volonté de rallier Daejeon où il retrouve son frère puis JOO GOK RI, son village natal situé dans le Sud de la Corée. Ils y trouveront un havre de paix de courte durée puisqu’ils assistent impuissants à la débâcle des troupes américaines sous-équipées et incapables d’assurer leur protection face aux troupes nord-coréennes.

Chassés de leur village, ils vont – dans un premier temps – trouver refuge dans la montagne la plus proche. Pourtant, la sécurité d’Eun-youn, ancien policier, reste incertaine. Des rumeurs courent au sujet du sort que les « Rouges » réservent aux anciens fonctionnaires d’état sud-coréens. Il prend donc la fuite et laisse sa famille sur place. Il trouve refuge chez un lointain cousin, apprend l’hospitalisation de sa femme et décide de remonter vers le Nord. Lorsqu’il la retrouve enfin, elle lui apprend le décès de leurs enfants et de toute leur famille. Son épouse est la seule survivante d’un massacre perpétré par les Américains au Pont de No Gun Ri. Le couple doit désormais apprendre à vivre avec les plaies béantes laissées par ce drame.

Ce manhwa est une adaptation du roman éponyme d’Eun-youn Chung qui a voulu témoigner de cet épisode sanglant de l’histoire de la guerre de Corée. En un peu plus de 600 pages, Kun-woong Park transpose donc ce témoignage de manière à lui donner une portée remarquable. Le récit est très aéré, on fait des pauses sur des cases qui en disent bien plus long que les mots.

L’ouvrage se découpe en 7 chapitres avec une particularité pour le sixième. Ce dernier se développe sur près de 350 pages et se consacre uniquement aux quatre jours du massacre du Pont de No Gu Ri (perpétré entre le 26 et le 29 juillet 1950). Le ton de la narration change, l’auteur se fait alors le passeur du témoignage de sa femme auquel s’ajoutent des témoignages mêlés d’autres survivants de cet épisode sanglant. Alors que jusque-là on suivait Eun-youn dans sa fuite, rongé par la culpabilité d’avoir abandonné sa famille, Kun-woon Park opte pour un style plus dépouillé, ce qui a pour effet immédiat de faire ressentir au lecteur toute la tension de cet épisode. Le graphisme perd de sa superbe, les magnifiques lavis réalisés à l’encre de Chine (les détails de la flore sont superbes) laissent place à un trait plus malhabile, mordant, presque brut tant l’émotion est encore à fleur de peau après tant d’années.

On prend de plein fouet le trouble et l’incompréhension de la population. Les expressions des personnages nous font ressentir toute l’horreur de ce moment (ils ont été parqué pendant 4 jours dans sous un pont de chemin de fer et tenus en joue d’un côté comme de l’autre par les soldats américains qui tiraient au moindre mouvement). Hommes, femmes, enfants et vieillards ont vécus ainsi, entassés les uns sur les autres, côtoyant les cadavres de leurs proches, de leurs voisins. Le désir de survie est devenu de plus en plus prégnant, ils ont fini par accepter l’inacceptable et se sont servi des corps pour ériger des remparts espérant que cela les protégerait des balles américaines. Je disais qu’on ressentait toute l’horreur de la situation, mais on est aussi témoin de toute l’incompréhension de ces gens qui vouaient une confiance quasi aveugle envers les soldats américains devenus leurs bourreaux pour des raisons qui leur échappe. Comble de l’ironie : les 25 survivants ont été sauvés par les soldats nord-coréens, ceux-là même qu’ils fuyaient quelques jours plus tôt.

Passé le chapitre du massacre, les lavis reviennent et l’auteur reprend son témoignage.

Une lecture que je partage avec Mango et les participants aux

Mango

Cet avis intègre le Challenge PAL Sèches, sur les recommandations de Choco, dont voici sa chronique !

PictoOKPictoOKUn album imposant, un témoignage qu’il n’est pas facile d’entendre mais pourtant, je pense que ce type d’album est la preuve que la bande dessinée est un médium incontournable et nécessaire.

Pour la première fois, j’adhère pleinement à un manhwa.

Extraits :

« Soudain, sur la route de Kyung-Bu, j’aperçus une immense marée humaine se déplaçant. C’était un flot ininterrompu d’hommes, de femmes et d’enfants. On eût dit un fleuve de couleur blanche » (Massacre au Pont de No Gun Ri).

« En perdant cette bataille, l’Armée américaine perdit la confiance que le peuple sud-coréen avait placée en elle. Le doute s’installa dans les esprits, cette armée supposée invincible avait essuyé une si cinglante et rapide défaite. Ces soldats américains trop vite élevés au rang de quasi-divinités avaient rapidement retrouvé leur statut d’hommes » (Massacre au Pont de No Gun Ri).

« Jusqu’à présent, notre village avait été préservé des malheurs de la guerre… Maintenant, il nous fallait fuir, nous possédions juste de l’orge, de quoi tenir une semaine, tout au plus. C’était là toute notre richesse. Nous pensions que si nous quittions le village, c’était la mort qui nous attendait. Personne ne savait combien la guerre serait affreuse, on l’ignorait… Personne n’était capable de nous guider ni de nous indiquer un endroit où se réfugier. Personne n’avait la moindre idée de ce qu’était le communisme. Ce n’est qu’après la libération qu’on a sans cesse entendu dire que sous un régime communiste l’égalité était un concept réel. Pas de riche, pas de pauvre. Comme les Nord-coréens étaient en train de gagner la guerre, de plus en plus de gens pensaient que finalement ce ne serait peut-être pas si terrible de vivre sous un régime communiste » (Massacre au Pont de No Gun Ri).

« Mes chers enfants qui étaient si doux, chaleureux, gentils et pleins de vie. L’odeur du lait maternel émanant de leur petite bouche, leur rire et leurs petits corps si doux… combien de fois ai-je pu frotter mon nez contre leur joue… Ils n’étaient plus là, à nos côtés, nous laissant, ironie du sort, orphelins » (Massacre au Pont de No Gun Ri).

Massacre au Pont de No Gun Ri

One shot

Éditeur : Vertige graphic & Coconino Press

Dessinateur : Kun-woong PARK

Scénaristes : Eun-yong CHUNG & Kun-woong PARK

Dépôt légal : février 2007

ISBN : 978-2-84999-041-4

Bulles bulles bulles…

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Massacre au Pont de No Gun Ri – Chung – Park © Vertige graphic & Coconino Press – 2007

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30 commentaires sur « Massacre au Pont de No Gun Ri (Chung & Park) »

    1. Passionnant… euh… captivant plutôt (parce que la passion nous fait vibrer de plaisir alors qu’ici, j’ai plutôt été atterré de constater, une nouvelle fois, à quel point l’homme est capable du pire).
      Un beau témoignage

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  1. Cette bande dessinée est dans ma bibliothèque depuis sa parution mais je ne me suis pas encore lancée dans sa lecture (mais mon mari oui et il dit que c’est un excellent livre). Peut-être un jour, je lirai ce pavé…

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    1. Je trouvais cet album très (top ?) impressionnant avant lecture. Mais il se lit assez vite au final, la présence de nombreux passages muets donne un bon équilibre au récit je trouve

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  2. Un album témoignage qui a l’air furieusement intéressant ! Le sujet est certes lourd, mais, s’il est bien traité, il permet de mieux appréhender et comprendre cet événement historique. Je note, cela va sans dire !

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    1. Furieusement intéressant oui !! ^^ Et méchamment poignant. Ravie de t’avoir donné envie de découvrir l’album. J’avais été effrayée par son volume mhttps://chezmo.wordpress.com/wp-admin/edit-comments.php#comments-formais ça se lit très bien et assez vite

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    1. De Dong-hwa Kim, je n’ai lu qu’Histoire couleur terre. Magnifiques ambiances mais le genre de récit généralement trop lent pour moi… je rame pour en voir le bout, trop contemplatif. La quotidienneté c’est bien (on apprend des trucs) mais là, l’histoire de cette mère et de cette fille… je n’ai jamais réussi à relire le triptyque dans son intégralité.
      Là, c’est complètement différent. La partie graphique est aussi soignée en revanche, troublante sur le passage du massacre. Il faut que tu lises ce manhwa ! ^^

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    1. Moi aussi. Je trouve qu’avec la BD, on est moins « seul » face à notre imaginaire et aux projections que l’on peut faire de scènes de cruauté, d’agonie etc.

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  3. Ah ma chère Mo’ ! Quel plaisir de lire ton avis ! Je suis heureuse d’avoir pu te faire découvrir ce petit bijou ! Un album dur et poignant mais tellement fort ! Je garde encore un grand souvenir du passage sous le pont et ses atrocités.
    Je vois que tu as tout de même réussi à dégoter un de mes vieux billets, pas du tout à la hauteur… gggr 😉

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    1. Ah ma chère Choco ! ^^ Comprends-tu pourquoi je ne veux absolument pas lacher cette liste de conseils que vous m’aviez faits l’année dernière !! Des claques comme ça, j’en ai reçu une paire grâce à ces invitations de lectures et je suis sure que d’autres claques m’attendent aussi (la preuve : je viens de finir Billy Wild… sbafff ^^ trop bien l’ambiance).
      Le passage du massacre est très fort, limite dérangeant à certains moments. La co…rie humaine à l’état brut. Je ne sais pas comment ces gens sont parvenus à reprendre une « vie normale »
      Après ma chère, pour le vieux billet… je te dirais que pour une fois que je dégote une chronique sur un album que tu m’as conseillé, je n’allais pas me priver de renvoyer vers chez toi. Fais gaffe, tu m’as fais d’autres conseils de lecture… l’expérience risque de se reproduire. Tu peux trembler dans tes tongs ma chère 😆

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  4. A force, tu vas tout de même finir par épuiser mes réserves de claques !
    Ah billy wild ! peu connu mais un super dessin et une sacré ambiance comme tu dis ! Punaise, je ne sais même plus les autres trucs que j’ai pu te citer… Pr les billets, j’y peux rien, ce sont tous des albums lus avant le blog (pdt mon âge d’or de libraire bd….:( ) Et en fait, mes tout premiers avis de blogueuse étaient des reprises de brèves coup de coeur du boulot… rien de très constructif donc ! Mais tu sais quoi, ce sont des livres que j’ai envie de relire aujourd’hui, de les ajouter au blog pour conserver précieusement mon avis dessus…

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    1. alors pour les autres titres que tu as cité, c’est dans cet article : faites moi lire mai 2010 (il y a un lien dans la colonne de droite mais ok, il n’est pas très visible)
      Et oui, j’ai le même rapport que toi à mes premières publications. J’avais même eu envie de les détruire quand j’ai importé mes articles sur WordPress. Mais bon… j’assume ^^ En fait, il n’y a pas tant d’articles que ça dont je suis vraiment satisfaite. On en avait déjà parlé me semble, me semble aussi que c’était chez toi ? Enfin, je ne sais plus, mais la conclusion était en gros qu’il est assez difficile de se relire. Le pire critique sur ses propres avis, c’est soi-même ^^

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      1. Euh si, il est visible, c’est juste que je n’ai pas cherché 😆
        Moi aussi, je me tate tjs à les supprimer ces billets à la con… Oui on en avait déjà parlé mais je continue à ne pas les assumer lol
        Note tout de même que j’ai amélioré, quelque temps après leur parution, les 5 lignes de départ pour un truc un peu plus « dense » (tout est relatif). Et uniquement pour les mangas… j’ai eu la flemme pour le reste ^^
        Bon vais aller voir ce faites moi lire… 🙂

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  5. Je n’ai pas lu beaucoup de manhwa jusqu’ici mais un chinois dernièrement, Maruta 454 de Laquerre et Song Yang, m’a beaucoup impressionnée qui est comme celui-ci sur un massacre de population lors de l’invasion de la Chine du Nord par les Japonais en 1934 (C’est aussi l’histoire de « la Joueuse de Go » qui a eu tant de succès) Seulement ici 600 pages, je trouve ça énorme et ça m’effraie un peu!

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    1. Je me rappelle très bien de ton article sur Maruta 454. Ici, le nombre de page crée une fausse frayeur. Les passages muets sont nombreux, l’album se lit vite

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  6. Bon, j’en viens. On peut pas laisser de com ? c’est une « page » ? T’es sûr qu’il y a tout les conseils donnés ? 😆
    Petite suggestion : tu devrais mettre les liens des albums que tu as chroniqués au fur et à mesure (oui je suis chiante ^^)

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    1. 😆
      Alors oui, il y a tous les conseils que vous m’aviez faits à l’époque. J’étais encore sur Overblog, c’est dire ! ^^ Après, non ce n’est pas une page, c’est un article mais j’ai verrouillé les commentaires (déjà qu’ils ont pas été importés comme il faut… z’ont meme pas été importés d’ailleurs… grr) et puis faut pas dec’ ! Je suis réaliste : si la liste s’allongeait en permanence, je ne voudrais même plus la regarder ^^
      Après, c’est prévu le truc de « on me l’a conseillé… je l’ai lu là »… sauf que c’est un article que je mets à jour au fur et à mesure et qu’il est dans mes brouillons. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?? Ben… je sais pas ! 😆

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  7. Ce thème m’intéresse beaucoup et le nombre de pages me fait pas peur :3. Les informations sont souvent plus facile à « digérer » avec la bande dessinée… Argh ça arrange pas ma PAL cette découverte XD !!

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    1. 😆
      Mais je suis sure que votre PAL sera ravie que vous la nourrissiez de telles lectures ^^ Oulà, qu’est ce que je raconte ?? J’espère avoir été de bon conseil et que ce témoignage vous plaira 😉

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  8. un « manga » coréen très attirant…
    petite info : les Corée n’ayant pas signé d’armistice ou de paix (depuis), les deux pays sont donc toujours en guerre !

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    1. Très bon album oui. Sinon, pour rester dans la BD mais dans un style différent, Delisle revient sur la situation actuelle de la Corée dans Pyongyang

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  9. Flûte, la biblio ne l’a pas … ils n’ont qu’un triptyque de cet auteur (Fleur) et je me rappelle effectivement l’avoir vu sur étagère mais n’avoir que moyennement accrochée au dessin d’où le fait que je ne l’avais toujours pas lu. Là, même si je suis toujours aussi mitigée côté graphisme, au moins le thème m’intéresse beaucoup ! Je crois bien que je vais faire une suggestion d’achat à la biblio 🙂

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    1. De mon côté, j’irais regarder « Fleur » qui semble être un prolongement de la réflexion amorcée ici (du moins, c’est ce que j’en déduis des avis consultés). Merci !

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