Les Equinoxes (Pedrosa)

Pedrosa © Dupuis – 2015
Pedrosa © Dupuis – 2015

Gris, violet, beige, marron, bleu… Un monde de couleurs, un monde d’émotions. Un monde peuplé d’individus qui se croisent.

« Automne »

Un tigre blanc se désaltère, les pattes avant plongées dans l’eau douce de la rivière. Un bruit attire son attention. A quelques mètres à peine, des bulles d’air viennent exploser à la surface de l’eau. Le tigre, intrigué, décide finalement de s’éloigner. Quelques secondes plus tard, un enfant surgit de l’eau et respire à pleins poumons. Scène muette, illustrée à l’aide de deux petits tableaux carrés par page. Quelques pages d’une scène d’un autre temps, celui-là même où l’homme était en proie aux prédateurs. La vie à l’état sauvage. Un album découpé en quatre grandes respirations, quatre saisons où chaque banalité humaine a sa couleur. Automne, hiver, printemps, été. Une année durant laquelle les émotions et les doutes vont assaillir les personnages de ce récit-chorale. Et durant ce laps de temps, les amours se font et se défont, les solitudes se creusent, les conversations d’un jour influencent le cours des choses. De quoi sera fait demain ?

Silence et précipitation de la lecture. L’ambiance graphique veille à chaque instant à ce que la tension de chaque moment soit saisissable au lecteur. On s’en imprègne, sensible à la poésie de chaque moment de la vie, qu’il soit douloureux ou agréable.

Cyril Pedrosa joue avec les jeux d’ombres et de lumière. Dans cet album, il dépeint une nouvelle fois les multiples facettes de la psyché humaine, les attitudes de protection que l’on peut avoir, nos forces et nos faiblesses.

Pourquoi faut-il porter sa vie avec soi comme un spectacle éphémère et invisible aux autres ?

Et alors que nous laissons l’enfant sauvage qui nous avait accueillis dans cet album, s’ouvre une autre scène dans les galeries du Louvre. Les visiteurs sont venus contempler les œuvres exposées. Marron, jaune, ocre dominent les illustrations, le tout étant recouvert d’une légère couche cendrée. Quelques tableaux chahutent l’œil en venant agacer la luminosité manquante. Quant à Elle, elle perce la foule. Cette femme semble même glisser à travers elle, comme une anguille qui se déplace en silence. Jeans et débardeur à rayures, à peine sent-elle le léger poids de son petit sac à main porté en bandoulière. Elle s’enfile dans les salles comme si elle était une habituée des lieux. Elle ne prend pas le temps de regarder les œuvres, elle regarde les gens. Pour elle, le spectacle est dans le vivant. Elle n’hésite pas sur la direction à prendre. Elle marque quelques pauses, observe, jette parfois un œil désinvolte sur un tableau puis reprend sa visite. A chaque fois qu’elle change de pièces, les conversations des autres viennent à ses oreilles, comme si un vieux transistor changeait inopinément de station, comme vieux transistor capricieux qui papillonnerait d’un programme à l’autre. Dans chaque salle, un guide récite sa présentation. Soudain, la femme s’arrête. Elle a trouvé ce qu’elle cherchait inconsciemment. Une émotion posée là sur le visage d’une lycéenne assise sur un banc. La pièce est déserte, la jeune fille immobile contemple un portrait ; elle est perdue dans ses pensées. Alors la femme au sac en bandoulière saisit son vieil argentique et « CLIC », elle immortalise cet instant. Le flash sort la lycéenne de sa torpeur, les regards s’échangent avant que rideau ne se baisse sur cette scène, les illustrations laissent la place à la voix-off de la photographe.

Après quelques minutes de répit, elle avait lentement levé la tête et s’apprêtait à rejoindre les autres élèves du lycée Aristide Briand, mais quelque chose l’avait retenue. A mi-hauteur du mur qui lui faisait face, sur une feuille de papier gris, à pleine plus grand qu’une copie double dépliée dans le sens de la hauteur, le portrait au fusain, rehaussé de blanc, d’une jeune fille nouant son chapeau. Un trouble inattendu la traverse depuis qu’elle observe cette image et mobilise toute son attention. Là, à l’intérieur, il lui semble voir émerger en elle comme un territoire jusqu’alors inconnu. Un lac, immense.

Texte en abondance sur quelques passages… comme ici où, le temps d’un court passage, l’écrit mange tout l’espace de la planche. Le lecteur marque un temps d’arrêt. Ne plus voir les formes mais se les représenter. Juxtaposer une scène qui nous est racontée alors que les dernières cases sont encore imprimées sur notre rétine. On nous force à introspectif ce moment durant lequel le voile de mystère se lève légèrement sur la personnalité de la jeune lycéenne que le portrait au fusain transporte ailleurs.

Puis, nous repartons ailleurs, en France, dans une petite bourgade en bord de mer, nichée au pied des montagnes. Gris, vert, bleu. Antoine. Une maison isolée. Non loin, dehors, une manifestation contre l’implantation d’un aéroport. Antoine est venu rendre visite à son père. Il en profite pour réparer deux ou trois choses, cela facilitera le quotidien de son vieux qui semble fatigué. Louis.

Puis nous découvrons d’autres ailleurs en quelques cases, sur quelques planches. D’autres couleurs, lieux, d’autres inconnus qui évoluent dans les cases de Cyril Pedrosa. Des scènes d’un quotidien déroutant. Tout nous est familier. Et ces inconnus vont peu à peu nous devenir familiers à leur tour. Le lecteur scrute, observe, emmagasine les détails de toutes ces petites parcelles d’existences. Le lecteur prend connaissance de toutes ces petites pièces de puzzle. Le lecteur se sent prêt à le reconstituer lorsque le moment sera venu.

Les Equinoxes – Pedrosa © Dupuis – 2015
Les Equinoxes – Pedrosa © Dupuis – 2015

D’ailleurs… Paul, Louis, Vincent, Antoine, Damien, Catherine et « TAC ! », scène de vie, un couple, leur fille, une ado… celle-là même qui était perdue dans la contemplation du portrait au Musée. Pauline est dorénavant chez elle, en présence de ses parents fraichement séparés. Quelques détails encore à régler sur cette séparation, des chemises hawaïennes qui étaient restées dans un carton au grenier retrouvent les mains de celui qui aime à les porter.

Tous ces gens, Antoine, Pauline, Louis, Vincent… ce sont eux qui sont là et qui nous accueillent sur la couverture des « Equinoxes », vivants, morts, en errance, en réflexion…

« Pendant les équinoxes, la durée du jour égale celle de la nuit, comme si le monde trouvait alors l’équilibre parfait entre l’ombre et la lumière. Un équilibre fugitif, semblable à l’enjeu de nos destinées humaines. Un récit en quatre tableaux, quatre saisons, traversées par des personnages de tous horizons géographiques ou origines sociales. Des êtres aux équilibres instables qui croiseront d’autres solitudes. Ils tisseront, les uns avec les autres, le fil ténu d’une conscience tourmentée par l’énigme du sens de la vie. Chaque saison a son identité graphique, chaque voix également. Auteur majeur de la bande dessinée contemporaine, Cyril Pedrosa signe ici une œuvre polyphonique d’une intensité et d’une sensibilité narrative unique. Et jamais sans humour. » (quatrième de couverture).

Peu à peu, nous sympathisons avec Pauline qui tente certainement d’oublier le divorce de ses parents, Vincent-l’orthodontiste perdu dans ses pensées alors qu’il pratique un soin… Vincent le père de Pauline… Antoine venu entourer de toute sa bienveillance son père qui est malade…

Ailleurs… encore. Nous nous retrouvons de nouveau aux côtés de la photographe du Musée. Cette fois, elle est dans le métro. Elle baigne dans de nouvelles conversations. Celles des usagers de la rame. Et puis elle remarque cet homme hagard, assis sur un strapontin. Un bruit lui permet de se reprendre. Il se lève d’un bloc, comme s’il reprenait conscience qu’il était au milieu d’une petite foule. Il n’est plus seul. C’est l’occasion de dire, de sortir ces maux qui le rongent mais les mots ne franchissent pas la porte de sa bouche, les sons s’étouffent dans sa gorge. Il s’affale sur lui-même, se relève et se précipite sur le quai. La photographe lui emboîte le pas, fascinée et inquiète pour cet homme. « CLIC ». Photo. Station « Palais Royal ». Et la voix-off reprend, masquant les illustrations, imposant son temps d’arrêt et stimulant la réflexion du lecteur. Mélancolie.

Minutieusement, scrupuleusement, Cyril Pedrosa tisse la toile de son échiquier narratif à l’aide de petits bouts d’existences anodines. Mélancolie. Tristesse. Tendresse. Solitudes. Des bouts d’existence épars qui s’ignorent les unes les autres et « CLIC ». Photo. La photographe est le fil rouge qui vient relier ces vies solitaires et en fait un patchwork d’émotions, d’attitudes, de devenirs, d’égarements.

Récit-choral dont le point commun est ce personnage féminin qui immortalise ces êtres au moment où ils se croient soustraits au regard que la société pose sur eux. Ils se sont recroquevillés en eux-mêmes, plongés dans leurs pensées les plus intimes. Ces gens ont cet espoir de pouvoir, un jour peut-être, trouver cette quiétude qui rendrait la vie plus commode. Un point d’équilibre pour donner du sens à leur vie.

« Equinoxes » : un roman dessiné. Le roman graphique d’un auteur qui, après « Trois ombres » et « Portugal » vient compléter le kaléidoscope d’une œuvre à la fois très personnelle et universelle. Cyril Pedrosa dépeint une société individualiste. Il met en images tous les éclats d’un miroir brisé. Dans chaque petit morceau, on peut observer le détail d’une parcelle d’humanité refoulée. Faire sens, faire lien, interagir, écouter, aider, s’entraider, comprendre… l’auteur tente d’y parvenir par l’intermédiaire de cette femme-photographe. Comment questionner sa place dans le tableau que constitue la société dans laquelle nous évoluons ?

Les quais se remplissent, se vident, puis se remplissent de nouveau de vagues régulières. Il observe ce chassé-croisé fluide des passagers du matin, celui des gens qui ont à faire. Tous semblent portés par l’illusion rassurante d’être reliés entre eux, protégés par une loi inébranlable de la physique. Comme les atomes d’une même molécule, chacun à sa place, son rôle. Hier encore, lui aussi avait le sien, il s’en souvient. Il doit aujourd’hui se contenter d’observer leur ballet

PictoOKPictoOKVieillesse, solitude, séparation, filiation, amitié, quête de sens et d’identité, changement, foi, mémoire, décès…

« Photographier pour essayer de saisir cette petite part de vérité humaine, singulière et qui pourtant nous anime tous. L’attraper avec précision et prudence »… Le dessin est à Pedrosa ce que la photographie est à son personnage principal, le moyen de laisser une trace de soi dans l’histoire humaine.

Un cycle complet. Quatre saisons. Des personnages que l’on investit. Des réflexions que l’on prolonge. Un coup de cœur.

La chronique de Jérôme et le site sur lequel publie l’auteur.

Extraits :

« Ils vont et viennent devant lui. Il faudrait tendre la main, passer définitivement de l’autre côté, se sentir coupable et honteux de chercher à survivre. Il ne parvient pas encore à s’y résoudre » (Les Equinoxes).

« Elle aussi, à son tour, aux yeux de tous, devient lentement une image dans l’album du passé. Une mutation irréversible, difficile à admettre, mais c’est bien ainsi que la jeune femme l’avait vue. Enfermée à double tour derrière le masque de sa vieillesse » (Les Equinoxes).

« ʽʽ Holàlà, c’est pas croyable, qu’est-ce que ça fait plaisir de vous voir ! ʼʼ Je me demande toujours d’où viennent ces phrases malgré soi. Prononcées avec beaucoup de naturel, sans en penser un seul mot » (Les Equinoxes).

« … en se regardant dans le rétro. Le même visage qu’avant, un peu plus vieux à chaque fois, c’est tout. Ils se connaissent depuis longtemps tous les deux, et pourtant chaque nouvelle rencontre est une surprise » (Les Equinoxes).

« Pendant des années, j’ai souvent pensé à la nuit où cet imbécile s’était assis complètement ivre à l’arrière d’une voiture conduite par un autre imbécile complètement ivre. Il faut du temps pour comprendre que c’est aussi net et définitif que cela. Allumé, éteint. Vivant, mort » (Les Equinoxes).

« Un sol. Sur le la mineur des voix féminines. Un accord tenu pendant une mesure de quatre temps. Sa gorge s’ouvre. Une colonne de son le traverse de part en part, comme elle traverse chacun d’eux. Aucun de s’efface, ne s’oublie. Pourtant, ils ne forment qu’un. La somme de leurs voix réunies. Un son complexe, coloré d’harmoniques aiguës qui surgissent et disparaissent, qui les rassemble et les porte, bien plus haut qu’eux-mêmes » (Les Equinoxes).

Les Equinoxes

One shot

Editeur : Dupuis

Collection : Aire Libre

Dessinateur / Scénariste : Cyril PEDROSA

Dépôt légal : septembre 2015

ISBN : 978-2-8001-6377-2

Bulles bulles bulles…

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Les Equinoxes – Pedrosa © Dupuis – 2015

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30 commentaires sur « Les Equinoxes (Pedrosa) »

  1. suis passée vite vite te faire un bisou, sans lire ton billet sur ce coup de cœur (et ça me fait bien plaisir tiens !) y reviendrai quand j’aurai dévoré entièrement cette bd !

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  2. J’ai survolé ton billet, je dois écrire le mien mais je suis plutôt paresseuse quand il s’agit de BD J’aime mais j’en parle peu 😉 J’ai juste retenu que ce titre t’a beaucoup plu et je te rejoins !

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    1. Ahhh 😀 Et même si tu me dis que ton avis sera court, je suis bien impatiente de te lire !!! J’avais un peu peur après avoir lu Jérôme sur ce titre. D’un autre côté, peut-être m’a-t-il aidé à mieux me préparer à la lecture ??

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  3. Je savais que je foncerais sur cet album car j’avais adoré « Trois ombres » et « Portugal » mais de te lire enthousiaste ne peut que me donner encore plus envie de l’acheter!! (bon, je lis d’abord les 6 tomes qu’il me reste de Magasin Général et je vais voir mes libraires 😉

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    1. Rien ne t’empêche d’aller voir ton libraire avant de finir le « Magasin général »… on ne sait jamais : un violent orage t’empêche de sortir de chez toi au moment où tu refermes la série de Tripp et Loisel… :mrgreen:

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    1. Je te comprends. J’étais dans les starting-blocks quand j’ai appris qu’il allait sortir cet album. Acheté sans même le feuilleter… 🙂

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  4. Wahou ! Quelle magnifique critique pour cet album que je ne pourrais si bien décrire. J’ai pris le temps avant de le lire afin d’en déguster tout les aspects. En tout cas, tu mets les mots justes sur le travail de Pedrosa ! Merci beaucoup.

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    1. Je suis contente de ton retour. J’appréhendais réellement de ne pas parvenir à retranscrire exactement ce que j’ai ressenti durant la lecture. Mes notes de lecture m’ont servi de trame. J’ai continué à me laisser porter par l’ambiance.

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  5. Je regrette tellement de ne pas avoir été autant transporté que toi par cet album.Les récitatifs m’ont tué, à chaque fois que je voyais venir une page entière de texte, mon plaisir était gâché tant j’aurais juste voulu rester en permanence avec le dessin. C’est ballot comme raction mais c’est vraiment ce que j’ai ressenti.

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    1. Comme toi, j’ai eu beaucoup d’appréhension en voyant le premier récitatif et j’y suis allée un peu à reculons (à vrai dire). Je me suis bien appuyée sur les deux planches qui précèdent les récitatifs et qui sont déjà beaucoup moins loquaces que les autres. Ensuite, le fait d’accéder aux pensées de Camille (la photographe), de découvrir ce qu’elle imagine de la vie de ceux qu’elle prend en photo et de voir comment, peu à peu, elle reprend les choses à son compte… tout cela m’a beaucoup plus. Comme si, à la lecture de ces passages, elle chuchotait des confidences ou comme si elle écrivait dans son journal intime.
      Bref, oui, j’ai fondu 🙂

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  6. Et je n’ai toujours pas lu Portugal… Oui, tu peux sortir le fouet… Promis, juré, craché, je m’y mets avant la fin de l’année, après j’attaque celui là ! 😉

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  7. C’est vraiment un album magnifique. J’ai été pris d’affection pour le vieux Louis, pour son vécu et sa réflexion pleine de philosophie. Pour les autres aussi…

    « Elle ne prend pas le temps de regarder les œuvres, elle regarde les gens. Pour elle, le spectacle est dans le vivant. »
    Ce que tu écris bien 🙂

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    1. M’a bien inspiré pour écrire cet album 😀
      Superbe ouvrage en tout cas… je n’ouvre même plus les albums de Pedrosa quand je les vois en librairie. Je vois une nouvelle couverture, je prends le livre en mains et il passe directement à la caisse 🙂

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