Carnet de santé foireuse (Pozla)

Pozla © Guy Delcourt Productions – 2015
Pozla © Guy Delcourt Productions – 2015

« Une maladie de Crohn détectée sur le tard, une hospitalisation difficile, et un carnet de croquis comme bouée de sauvetage… Dans cette BD Pozla nous plonge dans un voyage graphique détonant, témoignage brut imprégné d’autodérision, d’humour et de poésie » (quatrième de couverture).

En octobre 2011, et alors qu’il se plaint de douleurs aiguës au ventre depuis l’enfance, Rémi Pozla est admis dans le service de gastro-entérologie de l’hôpital Beaujon à Clichy. La raison en est que pour la première fois, un médecin généraliste a pensé qu’il était bon de réaliser des examens complémentaires afin de comprendre pourquoi son patient se plaint de violentes douleurs au ventre.

Grand bien lui fasse ! Car à partir de là, il va comprendre pourquoi depuis tant d’années il a mal et compose au quotidien avec une diarrhée permanente. Des mots viennent définir ses maux : la maladie de Crohn.

« Enfin ! J’étais pas un mytho ! »

Dès lors que le diagnostic est posé, Pozla va devoir s’habituer à arpenter les couloirs des hôpitaux. A la clé, si tout va bien, il devrait enfin pouvoir vivre sans avoir à supporter ces douleurs quotidiennes interminables.

Vous savez, vous n’auriez jamais dû vivre tout ça. Vous avez été victime d’erreurs médicales

Un titre qui pique, un visuel de couverture qui l’est tout autant… et la dédicace qui cueille le lecteur d’un explicite « à ma femme, à ma fille et ma mère ». A ce stade, on est loin d’imaginer toutes les galères par lesquelles est passé l’auteur. D’ailleurs qui est Pozla ? Il s’est fait remarquer dans le monde de la BD en 2010 pour son travail sur « Monkey bizness » (au Label 619 des éditions Ankama). Pourtant, ses crayons sont bien taillés puisqu’il bosse depuis un moment dans le domaine de l’animation (« Les Lascars » mais j’ai découvert il y a peu un petit film d’animation qui est fichtrement bien foutu : « Le Building »).

(Manu Larcenet) : Si tu n’es pas irréprochable dans la manière dont tu exploites ton sujet, ça fera un livre forcément raté. C’est que tu t’attaques à l’Everest, là…

Carnet de santé foireuse – Pozla © Guy Delcourt Productions – 2015
Carnet de santé foireuse – Pozla © Guy Delcourt Productions – 2015

Quand Pozla commence à plancher sur la réalisation de cet album, il a déjà derrière lui un parcours médical non négligeable : plusieurs hospitalisations, des interventions chirurgicales, des passages aux urgences… Sans compter la fatigue, les angoisses, la nécessité de s’armer de patience face à la douleur omniprésente ou que le corps médical trouve la bonne posologie.

Un témoignage pudique mais sans pudeur. Le corps n’est plus que le réceptacle de la maladie, un cumul de symptômes à part entière, une douleur permanente derrière laquelle le reste est parfois contraint de s’effacer. Famille, amis, travail, loisirs… tout cela est relégué au second plan. Les priorités sont fixées par d’autres considérations à commencer par celles des médecins. Il faut traiter le syndrome avant que le pronostic vital ne soit trop en jeu. L’auteur décrit parfaitement la spirale dans laquelle il a été aspiré. Le récit suit la chronologie des événements et montre un homme quelque peu balloté par le parcours qu’il doit suivre. La nécessité d’expliquer quelques termes s’impose. De fait, l’auteur se décharge de cette tâche, au sens figuré du moins. En effet, il utilise trois corbacs (un peu miteux tout de même) qui apparaissent régulièrement dans l’album. Leur rôle : permettre au lecteur d’accéder à certains éléments de compréhension (explication des termes médicaux de façon ludique), détendre l’atmosphère en jouant du comique de situation.

Intercalés à différents endroits de l’album, les dessins réalisés par Polza durant l’hospitalisation donnent davantage de force au récit. On y voit le caractère introspectif des illustrations qui résument l’état d’esprit dans lequel il était à un moment donné de son combat. Les dessins lui ont servi d’exutoire pour exprimer une angoisse et/ou une impuissance face à la douleur qu’il ne savait exprimer avec les mots. La métaphore lui a servi de béquille pour ne pas chanceler ou pire, sombrer dans la folie lorsque son état s’empirait. Sans compter que le fait de dessiner lui a permis de s’échapper et d’oublier, le temps d’un croquis, que son corps n’était qu’une plaie.

Il a le pouvoir d’absorber mes souffrances, de distordre le temps, d’effacer mon corps, de me transposer. Les hachures me rassurent. Esprit happé, mon corps s’apaise

Pozla explique également qu’un an après la première intervention chirurgicale, il a ressenti le besoin de s’aider d’autres formes de thérapies. Cette démarche l’a conduit à consulter un psychosomaticien et à envisager un autre régime alimentaire.

PictoOKBel album qui secoue et remue. Outre le parcours absolument hallucinant de l’auteur, cet ouvrage ouvre sur une réflexion plus large et visant à questionner le corps médical. Comment expliquer le laxisme dont ont fait preuve la grande majorité des médecins traitants qui l’ont examiné ? Comment accepter certains discours de ces-dits soignants lorsque ceux-ci, dépassés par la description des maux de leur patient, n’offrent que l’alternative des neuroleptiques ou des antidépresseurs ? On vient titiller-là une critique piquante (mais énoncée sur un ton parfois amusé, parfois grinçant) des dispositifs médicaux. A l’inverse, on ne peut qu’être admiratif devant la pugnacité de certains spécialistes rencontrés lors de la prise en charge de Pozla. Certains médecins – et notamment celui qui a eu en charge son dossier à l’hôpital de Clichy – n’ont de cesse que d’apporter le confort optimal auquel le patient puisse prétendre au vu de sa maladie et des symptômes inhérents à celle-ci.

La chronique de Jérôme (à qui je dois cette succulente lecture), celle de PaKa et celle de Cédric Villain.

Extrait :

« Période très floue. Je mange pas. La douleur ne me quitte plus. Je zone de nuits étoilées en levers de soleil. Douleur profonde, aigue, viscérale. Entourage impuissant. (…) Et ce putain d’Alien qui me grignote à petit feu » (Carnet de santé foireuse).

Carnet de santé foireuse

One shot

Editeur : Delcourt

Dessinateur / Scénariste : Rémi « POZLA »

Dépôt légal : septembre 2015

ISBN : 978-2-7560-6639-4

Bulles bulles bulles…

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Carnet de santé foireuse – Pozla © Guy Delcourt Productions – 2015

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20 commentaires sur « Carnet de santé foireuse (Pozla) »

  1. même enthousiasme que Jérôme pour une BD au sujet en effet bien casse gueule 😉
    C’est noté mais j’hésite hein un petit rien me retient…. la peur d’avoir mal au bide après peut être !
    un joli mercredi délicieuse jeune fille ❤

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    1. Pour ce qui est du mal de bide, Pozla ne le transmets pas au lecteur même s’il est assez explicite sur l’intensité et les effets des douleurs ressenties (ouille ^^ 😛 )
      Vraiment un chouette témoignage qui permet de comprendre un peu mieux ce qu’est cette maladie
      Bon mercredi à toi jolie quadra ❤

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  2. Je savais (du moins je me doutais) que ça te plairait. « Pudique mais sans pudeur », la formule est bien trouvée. Ce qui m’a le plus impression, c’est la façon avec laquelle il parvient à retranscrire la douleur. J’ai trouvé que graphiquement, c’était incroyable d’inventivité et d’expressivité.

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    1. 😀
      J’espère que tu parviendras vite à te le procurer. Quand un livre t’appelle comme ça, il ne faut pas chercher à lutter 🙂

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  3. Bon, j’ai croisé la bête en librairie, outch, c’est du lourd ! Suis curieuse, mais j’avoue j’hésite… Le dessin là, il ne m’emballe pas des masses…

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  4. L’album me fait de l’oeil depuis sa sortie, je crois que je vais me laisser convaincre et donc tenter 😉
    Merci, Mo’, pour cette chronique !

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  5. J’avoue que le dessin à la Reiser me tente assez peu… Et le thème de la maladie et de la douleur encore moins ! Mais je sors juste d’un bouquin qui relate les sensations d’un ex-otage… J’ai envie d’un peu de couleur et de gaité ! Par contre je me suis bien marrée avec le petit film d’animation « le building »!

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    1. Ce n’est pas évident de passer outre ses appréhensions à l’égard d’un dessin. Et j’ai moi-même pris une grande respiration avant de me plonger dans ce témoignage. Le sujet ne met pas forcément en joie… et puis ce dessin, oui, il me rebutait.
      Pourtant, très régulièrement, Pozla m’a surprise. son trait est ingénieux, bourré de métaphores et de formes qui, finalement, soulagent le propos autant qu’ils le rendent plus explicite. C’est à tenter, vraiment. Un bel album 😉

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