Abaddon, diptyque (Shadmi)

Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013
Shadmi © Ici Même – 2013

Sommes-nous capables d’apprendre de nos erreurs ? Sommes-nous capables de ne pas reproduire sans cesse les mêmes gestes ? Quelle fonction joue la mémoire dans la conscience que nous avons de nos actes ? Quel rôle jouons-nous malgré nous ?

Ter frappe à la porte de l’appartement 262. Il a rendez-vous pour visiter un appartement en colocation. Les quatre autres locataires ont sensiblement le même âge que lui, le lieu est agréable… l’affaire est conclue. Une chambre étant libre, Ter peut emménager de suite. Dès lors, Ter partage son quotidien avec Bet (séduisante jeune femme), Seth (plus rondouillarde mais d’un abord chaleureux), Vic (musicien qui supporte mal les effets de l’alcool) et Nor (solitaire et mystérieux, il passe son temps à façonner des sculptures).

Tandis que Ter se familiarise avec son nouveau cadre de vie, il tente de reconstituer les bribes de souvenirs qui remontent à sa mémoire par bouffées. La vision d’un néon fait remonter un souvenir, une situation impromptue crée une sensation de déjà-vu, une perte de connaissance le replonge dans un épisode de sa vie de soldat… Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelle était sa vie d’avant ? Ses tentatives d’introspection s’avèrent être des échecs. Cette amnésie le perturbe d’autant plus que ses colocataires en souffrent également. En parallèle, d’étranges phénomènes le mettent sur le qui-vive. Un chat trucidé réapparaît le lendemain, les fenêtres sont obstruées par un mur de briques, le frigo se remplit sans que personne n’ait à s’en préoccuper et comble de tout, la porte d’entrée refuse de s’ouvrir. L’appartement semble doté d’une âme et ses caprices impactent l’humeur de ses habitants. Ter n’a plus qu’une seule idée en tête : fuir. Mais comment ?

Note 8 : J’ai découvert le nom de cet endroit : Abaddon. Difficile de dire de quand date cet appartement, mais je suppose qu’il a probablement plus de 200 ans. Mes « colocataires » sont très peu enclins à m’aider à en découvrir davantage sur l’histoire de cet endroit. Et ils n’ont absolument aucune envie de s’évader d’ici. Ils se sont entièrement abandonnés à l’esprit putrescent de ce lieu. Ils ont une idée très floue du temps qu’ils ont déjà passé ici, ou des détails de leur vie d’avant leur arrivée.

Né en Israël et installé aux Etats-Unis depuis plusieurs années, Koren Shadmi développe ici un univers particulier, à la croisée entre rêve et réalité. « Abaddon » : un sens évocateur puisqu’en hébreu, le terme signifie « destruction » ou « abîme » (voir Wikipedia) ; c’est aussi le nom donné à l’ange exterminateur de l’Apocalypse. La première impression après avoir lu quelques pages d’Abaddon est d’avoir atterri brutalement dans un épisode de la « Quatrième Dimension ». Si cette sensation ne disparaît pas durant la lecture en revanche, le côté brutal s’estompe progressivement. A mesure que croissent l’inconfort et l’important malaise du personnage principal, le sentiment de jouissance et la fascination du lecteur pour cet univers vont aller crescendo. Gonflé de certitudes, le lecteur pense à tort pouvoir anticiper les rebondissements de l’intrigue pourtant, on a beau tourner les pages, tout nous pousse pourtant dans des situations qui nous prennent au dépourvu. A peine le temps de se remettre et l’auteur fait bifurquer son scénario de plus belle vers l’étrange mécanique interne d’un monde qui n’obéit qu’à sa propre logique.

Cet endroit !!! Cet Abaddon de malheur !!! Je n’arrive même plus à pleurer ici ! Mes larmes se sont taries du jour où j’ai posé le pied ici ! (…) Bon sang ! Mais qu’est-ce que c’est qu’Abaddon ?

Fascinant.

Le choix même du format des ouvrages (format à l’italienne) se joue du lecteur en l’obligeant malgré lui à balancer doucement la tête de droite à gauche pour suivre la lecture, page après page, bande après bande… inconscient du mouvement de balancier qu’il opère en lisant.

Je te l’ai dit. Cet endroit, c’est comme des sables mouvants. Plus tu te débats, plus tu t’enfonces. Ça ne sert à rien d’essayer de s’échapper.

Fasciné.

L’auteur travaille son huis-clos avec minutie. La psyché du personnage est observée à la loupe. Nous la regardons de si près que nous en perdons tout recul. Une tension électrique s’installe très tôt dans le récit et nous donne l’impression de marcher sur un fil, à l’instar du héros qui semble en être équilibre sur un fil de nylon. Les couleurs utilisées se heurtent en permanence. Vert et rouge, froid et chaud, passé et présent, vie et mort, désir et aboulie, raison et folie… Le rêve et la réalité sont totalement intriqués. Le calme des lieux contraste avec la représentation que l’on se fait de l’extérieur, là où la guerre gronde et envahit tout l’espace sonore, tout l’espace public, tout l’espace intime. Dans le cocon de cet immeuble angoissant où le bon sens n’a plus sa raison d’être, les rares bruits de la bâtisse interpellent. S’y habituer ou tenter de les faire taire sont les deux facettes d’un même symptôme : la folie.

PictoOKDeux tomes pour visiter cet univers. Le premier explore l’huis-clos d’un appartement. Le second quant à lui étend le champ des possibles aux limites d’un immeuble. Reste maintenant à savoir si vous aurez envie de vous frotter à cette surprenante expérience de lecture. En tout cas, je vous y invite.

Vous êtes dans l’Abaddon, Ter. Pourquoi cet endroit serait-il moins réel que n’importe quel autre lieu où vous avez été ? Vous avez juste évolué d’une grande cage vers une plus petite…

La chronique d’Yvan (pour le tome 1).

Abaddon

Diptyque terminé

Editeur : Ici Même

Dessinateur / Scénariste : Koren SHADMI

Traduit de l’anglais par Bérengère ORIEUX

Dépôt légal : avril 2013 (tome 1) et septembre 2013 (tome 2)

ISBN : 978-2-36912-000-1 (tome 1) et 978-2-36912-003-2 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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Abaddon, diptyque – Shadmi © Ici Même – 2013

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14 commentaires sur « Abaddon, diptyque (Shadmi) »

      1. vais me mettre en quête, keske tu crois ?! JE VEUX SAVOIR !!!!
        purée ce billet, c’est une merveille, c’est moche de nous appâter ainsi, coquine !

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        1. Chronique écrite à chaud, je venais tout juste de terminer la lecture. Du coup, j’étais encore bien prise par l’ambiance 😉
          Woilà, tu sais tout
          Bon dimanche ! 😉

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    1. Je m’y attendais ^^ Avec le recul, il y a tout de même un titre qui propose un univers « entre rêve et réalité » qui mériterait que tu t’y pose. J’y ai pensé après Angoulême mais pour le coup, je regrette de ne pas te l’avoir pris à cette occasion. Je vais tenter de réparer ça mais quand… ça… 😀

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    1. Un OVNI oui, et je ne regrette pas ! C’est étrange mais très plaisant à lire. Une expérience à faire me semble-t-il (si on aime un peu les univers bizarres)

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