Un printemps à Tchernobyl (Lepage)

Un printemps à Tchernobyl
Lepage © Futuropolis – 2012

En 2007, Emmanuel Lepage répondait présent à l’appel des Dessin’Acteurs, une association militante qui mène des actions de soutiens grâce à la mobilisation d’auteurs. Dominique Legeard, Président des Dessin’Acteurs, propose à Emmanuel Lepage de partir deux semaines à Tchernobyl, à une vingtaine de kilomètres de la « Zone interdite ». Il fera ce voyage en compagnie de l’illustrateur Gildas Chassebœuf, de la chanteuse et musicienne Morgan Touzé et du photographe et poète Pascal Rueff.

Morgan et Pascal sont déjà allés à Tchernobyl. Suite à son dernier séjour, Pascal a écrit un spectacle intitulé Mort de rien qui a beaucoup tourné. Cette fois, ils ont l’intention de poursuivre ce qu’ils ont déjà engagé là-bas et notamment de reconstruire le site internet de Radio Tchernobyl.

Pour Emmanuel Lepage, c’est l’occasion de réaliser son premier reportage et témoigner, à l’aide de son dessin, de la situation actuelle de Tchernobyl et du quotidien des gens qui y vivent.

L’immersion dans cet album est rapide. Pourtant, les premières pages servent à retranscrire l’appropriation de la démarche par l’auteur. Durant ce passage, il est en route pour l’Ukraine et lit encore quelques témoignages de victimes. L’occasion pour lui de revenir sur l’événement en tant que tel et sur les conséquences de ce drame survenu en avril 1986. L’ambiance de ces planches oppresse, les couleurs sépia sont accompagnées de lavis de noir qui imprègnent la lecture d’une certaine angoisse. Cette dernière fait écho à l’appréhension que j’avais avant de débuter ma lecture. Je pensais le sujet délicat, lourd, macabre. Passé le rappel des faits historiques et un bref aperçu des prises de positions gouvernementales…

La République fédérale d’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Autriche, l’Italie interdisent la consommation des produits frais. Les vaches sont enfermées dans des étables. En France, rien…

Emmanuel Lepage consacre ensuite un cours passage à présenter l’origine du projet et les artistes avec lesquels il effectuera cette mission. Puis, en décembre 2007, il témoigne de l’opposition farouche de sa famille à ce projet ; ses proches nourrissent une peur viscérale à l’idée qu’il parte quinze jours à Tchernobyl. De décembre 2007 au départ en avril 2008, il est affecté par la « crampe de l’écrivain ». La douleur l’empêche de dessiner, il passe un trimestre en arrêt maladie, une situation qui provoque une remise en cause personnelle profonde et le fait hésiter sur l’utilité de sa présence à Tchernobyl :

Ecoutez, je ne peux plus rien faire ! Il y a des gens, des festivals qui ont donné de la nourriture, de l’argent pour que ce livre se fasse. Il y a des expos prévues, des Associations qui nous ont promis de prendre des livres. On s’est engagé, on compte sur nous… et moi je ne ramènerai rien, aucun dessin ? A quoi ça sert d’y aller alors ?

Dominique, Morgan, Gildas et Pascal ne sont pas de cet avis. On assiste finalement au départ en avril 2008… 22 ans après la catastrophe nucléaire.

La suite de l’album nous emmènera de surprise en surprise. La tension, très palpable en début de récit. La présence du dosimètre, de son crépitement, du masque de protection… et la vigilance dont font preuve les acteurs, leur conscience presque palpable du risque auquel ils s’exposent… sont autant d’éléments très présents dans le récit. Puis, à mesure que l’auteur retrouve sa dextérité, la tension devient ténue, comme si elle s’évaporait dans l’air ambiant. Le dessin est précis, minutieux, à tel point qu’on a du mal à imaginer que l’auteur sort à peine d’une impasse. Certaines illustrations sont si détaillées qu’on pourrait facilement conclure qu’il s’agit d’un travail de retouche de photos… mais ce n’est pas le cas. Tout comme Emmanuel Lepage, le lecteur est peu à peu submergé par la vie saisissante des lieux.

J’avais imaginé dessiner des forêts noires, des arbres tordus, décharnés, étranges ou monstrueux… J’avais mes craies noires, mes encres sombres, mes fusains… mais la couleur s’impose à moi.

Le message n’est pas oppressant, le témoignage est troublant. Je n’explique pas comment je suis parvenue à faire une pause durant ma lecture tant on a tôt fait de se laisser happer par le récit qui nous est livré. Emmanuel Lepage se laisse contaminer par la convivialité des habitants de Volodarka – petite commune où est implantée la résidence d’auteurs – et accepte de se rendre à l’évidence : les paysages qui s’étalent sous ses yeux ne lui inspirent rien de morbide, ses dessins ne peuvent aller à l’encontre de son ressenti. A l’instar de ses hôtes, il ressent également cet étrange attrait hypnotique à l’égard de la « Zone interdite » (périmètre de sécurité qui s’étend 30 km autour de la Centrale). Au cœur de cette Zone, la ville fantôme de Tchernobyl que Lepage croquera avec avidité. Cependant, les incursions dans la Zone n’envahissent pas tout l’espace graphique et narratif. Dans cet album, il est avant tout question de rencontres, de soirées passées entre amis, d’amitiés qui se lient et de « visites de bon voisinage ». Pour les uns, la démarche nait dans le besoin de comprendre pourquoi ces étrangers ont eu envie de s’intéresser à eux et dans ce curieux attrait opéré par la présence d’un « artiste » qui vit à deux pas de leur maison. Pour d’autres, c’est une furieuse envie d’aller rencontre l’Autre : retrouver des amis de longues date (c’est le cas pour Morgan et Pascal, le couple d’artistes) ou de s’assurer qu’ici, à Tchernobyl, le cœur des ukrainiens bat au même rythme que le nôtre.

Une lecture que je partage également avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Et découvrez les albums présentés par les autres lecteurs !

PictoOKPictoOKSuperbe album à tous points de vue. La technicité dont fait preuve Emmanuel Lepage est bluffante, ses illustrations font preuve d’une maîtrise impressionnante. Le témoignage quant à lui retranscrit en tout simplicité la manière dont l’auteur a vécu cette expérience humaine. Un coup de cœur que je ne peux que vous encourager à découvrir à votre tour.

A l’occasion de la publication de cet ouvrage, Les fleurs de Tchernobyl (initialement publié en 2008) sont rééditées aux Editions La Boîte à bulles.

A lire : cet article de Telerama sur le voyage (photos de Pascal Rueff).

Les chroniques : Yvan, Plienard (sur Krinein), E. Guillaud (blog France 3), David Lerouge.

Extraits :

« En toute discrétion et silencieusement la table se garnit de toutes sortes de mets. Comme si nos hôtes, malgré le fossé de la langue, savaient qu’après l’expérience que nous venions de vivre, il fallait convoquer la vie… Comme les repas qui suivent les enterrements » (Un printemps à Tchernobyl).

« Si la région de Tchernobyl est la plus subventionnée d’Ukraine, pour certains, abandonnés à leur sort, l’alcool et la foi semblent être les seuls horizons » (Un printemps à Tchernobyl).

« Je croyais me frotter au danger, à la mort et la vie s’impose à moi » (Un printemps à Tchernobyl).

Un printemps à Tchernobyl

One shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE

Dépôt légal : octobre 2012

ISBN : 978-2-7548-0774-6

Bulles bulles bulles…

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Un printemps à Tchernobyl – Lepage © Futuropolis – 2012

41 commentaires sur « Un printemps à Tchernobyl (Lepage) »

  1. J’aimerais bien le lire bientôt (tu t’imagines bien qu’il est déjà archi noté parce quand même Voyage aux îles de la désolation). Ton avis m’encourage bien.

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    1. De mon côté, je fais le cheminement inverse. Je n’avais initialement pas prévu d’acheter « Voyage aux Iles de la Désolation » mais j’ai changé d’avis. Je me demande d’ailleurs bien pourquoi ^^

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  2. Un témoignage qui a l’air d’une grande force. Il faut absolument que je découvre cet auteur mais je vais peut-être commencer par Voyage aux îles de la désolation.

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    1. Oui, il n’y a pas d’impression d’étouffement durant la lecture. Du moins, elle s’évapore vite passées les premières pages. Je m’attendais à quelque chose d’assez sombre et je me suis laissée surprendre par la couleur lorsqu’elle intervient. Très beau témoignage

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    1. Malgré les avis enjoués sur son album précédent, j’avais eu du mal à percevoir comment le lecteur pouvait cheminer en compagnie de cet auteur. Maintenant que les choses sont plus concrètes pour moi, j’ai très envie de faire cet autre voyage qui t’avait séduite 😉

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  3. beaucoup aimé aussi… passionné par l’implication de l’auteur et le glissement en dehors des chemins militants. Très très beau (de David Lerouge, en un seul mot ;), ce n’est que mon nom de famille, pas mon étendard 🙂 )

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    1. Oups 😀 J’ai corrigé ma bévue 😳
      Très bel album effectivement. Me concernant, c’est une réelle découverte que je fais, je n’avais jamais lu cet auteur jusqu’à présent excepté à l’occasion d’un Collectif auquel il avait participé. J’ai très envie d’explorer son univers d’auteur à présent

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        1. J’ai du retard aussi dans mes écrits. Je rame cette année ^^ Il y a un article sur « Texas cowboy » que j’aimerais rédiger mais je sens qu’il va passer à la trappe si j’attends trop ! ^^ En tout cas, je serais ravie de te lire sur cet album. Quant à l’auteur, j’espère qu’il poursuivra dans le registre du reportage :mrgreen:

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    1. Je m’étais « mise en condition », un peu comme quand je me prépare à la lecture d’un album d’Igort. Je ne m’attendais pas à autant de respirations et de vie dans cet ouvrage. Une très belle découverte en tout cas 😉

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  4. J’avais lu « Les cahiers ukrainiens » publié lui aussi chez Futuropolis … Un album marquant, je comptais lire celui-ci, avec une appréhension certaine … ton billet me rassure donc. 😉

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  5. Je viens juste de finir de le lire et du coup je suis venu voir si tu l’avais déjà lu (si c’était pas le cas je te l’aurais conseillé, même si je me doutais bien qu’il était déjà passé entre tes mains xD).

    Une sacré claque dans la tête n’empêche cet album, c’est vraiment un magnifique témoignage et les illustrations sont justes superbes. Je regrette pas d’être sorti de mes sentiers de lecture de prédilection lol.

    Ton article dessus est excellent en tout cas, chapeau la miss !!

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    1. C’est une magnifique lecture qui t’attend !! Et merci à toi pour cette visite. J’espère avoir l’occasion de te lire en retour sur ce titre et l’accueil que tu lui as réservé. Un petit blog quelque part… peut-être ^^ 😉

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    1. Pas facile d’écrire une chronique de cet album. C’est un vivier d’émotions cette lecture. J’ai également eu du mal à trouver les mots !

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