Ar-Men (Lepage)

Lepage © Futuropolis – 2017

Ar-Men, le phare situé au large des côtes bretonnes, difficile d’accès, construit sur un roc. Surnommé « L’enfer des enfers » . C’est là qu’Emmanuel Lepage est allé pour un reportage d’Herlé Jouon diffusé dans l’émission Thalassa. C’est là qu’Emmanuel Lepage a imaginé cet huis-clos où Germain – le dernier gardien du phare – vit un événement incroyable après qu’une énorme vague se soit engouffrée dans le phare, emportant les crépis qui recouvraient jusque-là les murs et faisant apparaître des écritures anciennes. Ces écritures sont celles de Moïzez, le premier gardien. Il raconte l’histoire de ce coin de la Bretagne, sa propre histoire et sa participation dans la construction du phare d’Ar-Men.

Emmanuel Lepage. Peut-être avez-vous eu l’occasion de lire Voyage aux Îles de la Désolation, Un printemps à Tchernobyl ou La Lune est blanche ? Des albums magnifiques où la nature règne en maître, où l’auteur sublime des paysages grandioses. Chaque ouvrage est une promesse de voyage et à chaque fois, le dépaysement est garanti.

Ar-Men ne fait pas exception à la règle. On se retrouve une nouvelle fois en pleine mer. On ne vogue pas sur un bateau en direction de terres lointaines mais on prend le cap vers le passé. Après un détour dans les légendes moyenâgeuses, on s’arrête au XIXè siècle. On voit grandir Moïzez puis le scénario prend le temps de raconter l’histoire du lieu. Le phare s’alluma la première fois le 31 août 1881 après plusieurs années de travaux.

Il aura fallu quinze ans de travail, deux cent quatre-vingt-quinze accostages, mille quatre centre vingt et une heures de travail… et un mort. Je deviens le gardien du rêve.

Pour en arriver là, à cette étape cruciale du récit, on aura déjà navigué vers les phares de Bretagne. Tout au long des premières pages de l’album surgissent des phares imperturbables de Bretagne. En les voyant sur ces pages, on prend la mesure de ces constructions solides. Des bâtiments fiers, forts et indestructibles qui restent stoïques face aux vagues qui se déchaînent contre eux. Leurs silhouettes se sont peu à peu installées dans l’histoire de la Bretagne et sont à l’origine de certaines légendes, comme celle du phare de Tévennec où il est question d’une malédiction ; plus aucun gardien ne veut y habiter. Dans ces mers démontées où hurle le vent, d’autres superstitions sont également très tenaces, comme celle de l’Ankou qui voguerait sur le Bag Noz.

Emmanuel Lepage…

… A nul autre pareil pour peindre des paysages sauvages, des mers en colère, des courants bouillonnants, des éléments déchaînés. Ici encore, il nous faire entendre le vacarme des vagues à l’aide de quelques coups de pinceau. Un travail d’artiste. On contemple longuement des vagues qui viennent se fracasser sur les rochers, des vagues capables de tout emporter sur leur passage ou de mettre en pièce une embarcation. Effet boule de neige des sens mis en éveil, on entend le bruit de l’écume qui se dissipe comme une mousse.

Au bout de cette basse froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots. Ar-men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. Il est le phare le plus exposé et le plus difficile d’accès de Bretagne. C’est-à-dire du monde. On le surnomme « L’Enfer des enfers » . C’est là où je me suis posé, adossé à l’océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre. Ici, tout est à sa place… et je suis à la mienne.

Après avoir « visité » les phares de Bretagne, on plonge dans les légendes. Celle de l’Ankou bien sûr – qui reviendra à différents moments du récit – et celle du roi Gradlon qui fit construire la Cité d’Ys pour sa fille Dahut.

Germain, le dernier gardien du phare, nous raconte. Il sert de fil rouge à ces différents récits. C’est par sa bouche aussi que nous découvrons la vie et les textes de Moïzez, le premier gardien du phare d’Ar-Men. Germain parle peu mais sa présence est permanente. En voix-off, il nous accompagne dans ce voyage dans le temps. Une fois qu’il nous aura raconté tout cela, il prendra le temps de se raconter à son tour. Sa confidence est inespérée ; j’étais fascinée par ce tête-à-tête.

Le dessin est vivant et chaud, les couleurs se répondent et nous fascinent. C’est dans une atmosphère où le temps est comme suspendu, où l’homme cale son rythme sur la lumière du jour et sur la météo. L’histoire s’installe doucement et on trouve naturellement notre place dans cet huis-clos où la solitude est la compagne de chaque instant. On voit le gardien s’échapper dans ses pensées. Parfois, pour peu qu’il n’y prête attention, il hallucine et laisse le flot de souvenirs le submerger. C’est ainsi que peut surgir, au moment où il s’y attend le moins, l’image de sa petite fille, apeurée par l’immensité noire de la nuit.

Avec la légende de la cité d’Ys, les couleurs crépitent, chaleureuses et lumineuses. Avec l’histoire de Moïzez, on sera dans des tons sépias. Avec Germain, le bleu envahit les planches, envahit le phare, les heures s’écoulent lentement.

On écoute ces hommes, gardiens de phare, et on saisit les rares points communs qu’ils partagent à un siècle d’intervalle. On en prend plein les yeux. On flotte entre passé et présent. On voyage entre les saisons et les périodes de l’histoire, entre l’Histoire et les légendes. On se laisse guider à en perdre toute notion du temps qui passe. On lit, tout simplement. Et je vous recommande chaudement cet album.

Ar-Men

One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur / Scénariste : Emmanuel LEPAGE
Dépôt légal : novembre 2017
96 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-7548-2336-4

Bulles bulles bulles…

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Ar-Men – Lepage © Futuropolis – 2017

Pour ce rendez-vous de la « BD de la semaine », j’avais dit en off : « Boissons à volonté pour ceux qui amènent leur album et qui souhaitent en parler »… Du coup, logiquement, il y a eu un peu de monde… 😛

Jérôme :                                        Blandine :                                          Nathalie :

EstelleCalim :                                          Maël :                                                Enna :

Saxaoul :                                            Karine :                                             Mylène :

Fanny :                                             Noukette :                                                 Natiora :

Blondin :                                          Sabine :                                               Jacques :

Hélène :                                          Amandine :                                            Khadie :

AziLis :                                                  Caro :                                            Soukee :

Eimelle :                                   Psyché des Livres :

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64 commentaires sur « Ar-Men (Lepage) »

    1. Ne t’inquiète pas, Emmanuel Lepage s’occupe de tout. Il s’arrête un temps sur la légende de la Cité d’Ys et pour les autres, on les connait davantage (Merlin, l’Ankou…). Il nous donne toutes les cartes pour profiter de cette histoire 😉

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    1. Différent des autres en tout cas, moins documentaire que ce à quoi j’étais habituée mais je suis loin d’avoir lu tout ce qu’il a fait

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      1. Je ne sais pas comment tu fais pour patienter comme ça. Il y a certains titres que je fais passer avant les autres tant la curiosité et l’envie sont trop fortes 🙂

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        1. Je sais, mais je l’ai fait emballer et mon père habite ma ville alors je le lirai vite 😉 par contre j’ai acheté les vieux fourneaux et comme il part à La Rochelle Après Noël, celui-là je vais le lire avant 😉

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    1. Ah ça… mais c’est bien d’avoir le choix entre plusieurs albums quand on a envie d’attaquer une nouvelle lecture. Et puis pour cet album, je sais que j’ai attendu d’avoir une petite heure devant moi, sans rien avoir d’autre à faire que lire, parce que je n’avais pas trop envie d’être interrompue dans ma lecture. Je savais qu’à chaque fois que j’ai lu un album, j’étais complètement prise dans le récit… pas de raison qu’il en soit autrement pour celui-ci

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  1. Dur-dur Lepage chaque fois. J’adore vraiment son dessin mais ses sujets sont particuliers. J’avais adoré La lune est blanche, bien aimé Tchernobyl (même si ce ne sont pas ses plus belles planches) mais pas accroché à Ulysse. Je crois qu’il ne vaut mieux pas trop réfléchir et se laisser juste porter par ses dessins toujours magnifiques. J’attend pour ma part un retour à de la BD plus classique, son meilleur album restant pour moi la Terre sans mal.

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      1. La Terre sans mal est le voyage d’une ethnologie en amazonie qui essaye de comprendre pourquoi un peuple d’indiens meurt. Forme de parcours initiatique vers une terre mythique. Intéressant et absolument magnifique. Ses albums suivants sont moins au format BD classique. J’avais trouvé le lien entre l’histoire des voyages d’Ulysse et l’Odyssée un peu forcé et les dessins moins beaux qu’à l’accoutumée. Les gouts et les couleurs…

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        1. Oui, d’un lecteur à l’autre, les sensibilités ne sont pas les mêmes. Sans compter qu’on peut bien accueillir un album parce qu’on l’a lu dans un contexte qui était propice alors que si on l’avait lu une semaine avant ou une semaine après, avec un environnement légèrement différent, on peut accrocher différemment.

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    1. Oui. Ça m’impressionne toujours de voir dans quelles conditions extrêmes il parvient à faire ses premiers croquis. Et puis franchement, la qualité de ses albums me laisse baba ! 🙂

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    1. Alors cet album devrait te plaire ! L’histoire de ce phare de Bretagne et la possibilité de s’y immiscer (avec toute une partie du récit qui se déroule en huis-clos), tu devrais te régaler 😉

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  2. Ho lala!! Je veux ABSOLUMENT lire cet album!! J’ai adoré « Un printemps… » et « Voyage… » (je n’ai pas encore lu « La lune… »), d’autant plus que je suis bretonne alors forcément Ar-Men hein…

    Je termine mon tour par ici, encore de jolies choses cette semaine! J’ai noté 8 titres!
    Merci pour l’accueil aujourd’hui!

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    1. J’en ai noté un tout petit peu moins.
      Il faut dire – à ma décharge – que j’avais déjà lu quelques pépites qui sont passées ce mercredi… Donc mon bilan serait : 3 notées et 4 rappels 😀
      Bonne semaine à toi 😉

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    1. Ah mais il faut !!
      Il y a quelques mouettes qui passent de-ci de-là sur les planches. Ma foi, je n’ai pu m’empêcher de penser à vous ! 😀
      Des bises copine 😉

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  3. Déjà Emmanuel Lepage + Bretagne, j’étais toute ouïe !! Après avoir lu cet avis… Je vais le lire, c’est sûr !! J’ai beaucoup aimé « un printemps à Tchernobyl », belle idée et super intéressante !

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    1. J’avais bien aimé aussi son « Printemps à Tchernobyl » qui contient une sacrée charge émotionnelle ! La scène où il croque ce qui l’entoure au son du dosimètre m’avait fait un sacré effet !
      Jusque-là, je n’avais lu que ses documentaires. J’étais assez curieuse de le voir sur un autre registre et pour le coup, je n’ai vraiment pas été déçue !

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  4. Depuis quelques années mes fils m’offrent des BD à Noël. Je rajoute celle-ci à ma liste. Ce sont eux qui m’ont déjà offert les autres album de Lepage: des errances immobiles de grande qualité !

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