Jane, le renard et moi (Britt & Arsenault)

Britt – Arsenault © La Pastèque – 2012
Britt – Arsenault © La Pastèque – 2012

« Impossible de se promener aujourd’hui. Ni dans les couloirs de l’école, ni dans la cour, ni même dans les escaliers du fond, ceux qui mènent au local d’arts plastiques et qui sentent le lait caillé. Elles sont partout, comme leurs insultes griffonnées sur les murs. ».

La petite Hélène vit à Montréal. Il y a quelques temps encore, elle était entourée d’amies. Avec Geneviève, Anne-Julie, Chloé et Sarah, elle partageait goulument des conversations sur leurs films cultes, les derniers groupes de musique à la mode ou encore le plaisir de posséder puis porter de vieilles robes à crinoline. Mais ce temps-là est révolu. Aujourd’hui, Hélène est esseulée.

« Ne parlez pas à Hélène, elle n’a plus d’amies »

Ses amies sont devenues ses meilleures ennemies. Toujours à la rabrouer, à l’insulter, à la complexer sur son apparence physique.

« Hélène pèse cent seize »

Depuis un moment, Hélène a le vague à l’âme. Elle fuit, se fait toute petite pour se faire oublier. Espère ne pas croiser les filles dans le bus qu’elle prend tous les jours pour rentrer à la maison et trouve du réconfort dans ses lectures. En ce moment, elle plonge avec délectation dans le roman de Charlotte Brontë : Jane Eyre.

La tristesse d’Hélène nous happe dès les premières pages. En voix-off, on entend ses pensées les plus secrètes, celles dont elle n’ose parler à personne, pas même à sa mère pour qui elle a tant d’affection. Le lecteur est intrigué par cette enfant et par le motif de cette rupture brutale avec ses anciennes amies. Pourquoi s’acharnent-elles autant sur elle ? L’envie d’avoir la réponse à cette question m’a tenu en haleine pendant toute la lecture même s’il l’explication est ailleurs. Avec beaucoup de tact, Fanny Britt développe un scénario qui transcende la souffrance de l’enfant et nous permet de la matérialiser. Chahutée par une période de troubles, elle vit – sans aucun soutien extérieur – les derniers moments de son enfance avant d’entrer de plein pied dans l’adolescence. Elle tente de s’accepter mais le regard que les autres posent sur elle lui donne une image d’elle abîmée, vilaine… épouvantable. Est-ce que je suis grosse ? Est-ce que je sens mauvais ? Est-ce que je suis bête ?… l’enfant est incapable de trouver de réponse fiable à ses questions et sa solitude la contraint à supposer des réponses aussi douloureuses les unes que les autres. La fillette avance ainsi en aveugle sur le chemin de la vie et le lecteur est contraint d’avancer à l’unisson avec elle.

Britt – Arsenault © La Pastèque – 2012
Britt – Arsenault © La Pastèque – 2012

Pour étayer nos hypothèses, on s’appuie sur les dessins d’Isabelle Arsenault. On cherche à comprendre, à relativiser certainement, les propos incisifs des autres jeunes filles. Les traits d’Hélène sont plutôt doux, la fillette semble être jolie. Elle n’est pas obèse, pas « bizarre », pas coquette. A vrai dire, les propos des petites pestes semblent infondés. Est-ce tout simplement une question de jalousie excessive qui les anime ? Sont-elles elles-mêmes prises au piège dans leur jeu moqueur stupide ? C’est difficile à dire et tout ce qui fait le seul de cette lecture est justement le fait que les deux auteures parviennent à tenir le lecteur sur le fil d’un bout à l’autre du récit. Et puis il y a aussi ces passages durant lesquelles la fillette est plongée dans Jane Eyre. De fait, la dessinatrice développe deux ambiances graphiques différentes. Pour décrire le quotidien de la jeune fille, l’atmosphère dominante se développe dans des tons gris tourterelle, le trait est alors proche du croquis, on imagine des dessins réalisés au crayon de papier ou au feutre fin. En revanche, les incursions dans le monde imaginaire de la fillette – et la manière dont elle se représente l’univers de son héroïne – laissent échapper de multiples touches de couleur. Les formes se courbent, le trait s’arrondit et se pare de quelques accessoires (un pendentif, de la dentelle…). On ressent tout le réconfort qu’elle trouve à côtoyer cette femme fictive dans laquelle elle se projette.

« Parce qu’elle est devenue adulte et brillante et mince et sage, Jane Eyre ne se fait plus jamais traiter de menteuse, de voleuse ou de laideron »

PictoOKPictoOKLe dénouement de l’album nous laisse sur une fin ouverte, nous laissant de nouveau supposer le meilleur comme le pire et nous glissant de nouveau à l’oreille que rien n’est figé, tout est en devenir… comme cette très jeune adolescente qui devra encore parcourir un long chemin afin de mener à bien sa quête identitaire. Un ouvrage très touchant dans lequel on ressent beaucoup d’empathie pour cette enfant victime de harcèlement et devenue le souffre-douleur de toute sa classe.

La chronique de Kikine, Theoma, Colimasson et la chronique vidéo de Pénélope Bagieu.

Extrait :

« L’hiver s’étire comme un invité sans manières » (Jane, le renard et moi).

Jane, le renard & moi

One shot

Editeur : La Pastèque

Dessinateur : Isabelle ARSENAULT

Scénariste : Fanny BRITT

Dépôt légal : octobre 2012

ISBN : 978-2-923841-32-8

Bulles bulles bulles…

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Jane, le renard & moi – Britt – Arsenault © La Pastèque – 2012

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34 commentaires sur « Jane, le renard et moi (Britt & Arsenault) »

  1. Je ne savais pas où laisser de commentaire, mais en parcourant ton blog j’ai soudainement tilté sur « BD Fugue » ! Je ne pensais pas qu’il y en avait un à Toulouse, j’étais une habituée de celui de Lyon pour leurs fameux cocktails maison ! C’était le seul bar où l’on pouvait savourer un « pipi d’Hulk » en feuilletant des BD/revues. Plaisir régressif de l’adolescence. En tout cas je reviendrais par chez toi, très sympa ici !

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  2. Ouf, voilà un coup de cœur qu’il m’est inutile de noter ! c’est chouette de me faire ce cadeau, le jour de la Ste Kikine 🙂
    Plus sérieusement, je suis ravie que tu aies succombé au charme des dessins d’Isabelle Arsenault et ait été touchée par l’histoire de Fanny Britt.

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    1. Tu as vu ça comme j’ai bien fait les choses… en plus, j’ai publié exprès un jeudi alors que d’habitude c’est un jour chômé pour ce blog ^^ (bon en fait non, je n’ai pas fait exprès mais je trouve que le hasard a très bien fait les choses ! ;))
      Une très belle découverte que je te dois. J’avais flashé suite à ta chronique et je ne regrette pas ! 😉

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  3. Bon, une tentation de plus, je ne te remercie pas. Et si tu enchaînes avec Orignal, tu va replonger au cœur de la question du harcèlement. Pas bien gai comme sujet mais difficile de fermer les yeux sur de telles situations.

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    1. Tu es très pressé de récupérer Orignal ?? Parce que justement, je voulais laisser décanter un peu cette lecture, lire deux-trois autres albums et partir ensuite sur la lecture d’Orignal. Tu me diras à qui je l’envoie ensuite ??

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  4. Je l’ai repéré il y a un bout mais je ne l’ai toujours pas lu. Pourtant, j’en ai bien envie ! Je trouve les dessins très beaux. Et, comme tu lui mets 2 pouces, il faudra bien que je le trouve !

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    1. Il est génial. On est tout de suite pris dans la bulle de la jeune fille et on n’en sort qu’en refermant l’ouvrage. Très beau ! 😉

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    1. Merci L’Or 😉 bonne soirée à toi !!
      J’ai vraiment apprécié cette lecture. On a l’impression d’être dans la tête de cette jeune adolescence, c’est très bien fait !

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  5. C’est rigolo, je n’ai pas du tout ce sentiment de « fin ouverte ». Pour moi c’est tout à fait optimiste ! En tout cas la lecture m’a beaucoup plu !

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    1. Le harcèlement, c’est tout de même un fait qui revient de manière récurrente. Du coup, il me semble que la réflexion se poursuit au-delà de cette histoire. Rien ne dit qu’elle soit à l’abri

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      1. Il y a pourtant ce coucou lointain de la main, signe d’abaissement des tensions avec ses anciennes copines, et surtout ce renouveau donné par de nouvelles amies, qui valent sûrement mieux que les autres !
        Les épreuves de vie ça renforce. J’y vois surtout le côté optimiste dans cette note de fin moi.

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        1. Il va falloir que je relise pour pouvoir développer mes arguments… Il faut dire que ça fait un bout de temps que j’ai découvert l’album moi… :mrgreen:

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