Etunwan – Celui qui regarde (Murat)

Murat © Futuropolis – 2016
Murat © Futuropolis – 2016

« 1867. Pittsburgh, États-Unis d’Amérique. Dans la ville industrielle grouillante et riche, Joseph Wallace, 33 ans, est photographe et tire le portrait des nombreux notables, ce qui lui assure une vie confortable mais sans possible fantaisie artistique. Il s’engage à suivre l’expédition dans les Montagnes Rocheuses. Le programme dirigé par le Docteur Walter est financé par le Gouvernement américain afin d’explorer de nouvelles zones à cartographier et découvrir si de nouveaux gisements d’or ou de charbon sont exploitables, s’il existe, toujours plus loin, d’autres terres à coloniser. Parmi les plus éminents scientifiques de la côte Est, Joseph Wallace a pour mission de photographier les régions traversées, le relief, la végétation, et aider à cartographier le territoire. Mais l’expédition se révèle être un voyage intime sans retour. Suivant le dédale géographique, Wallace entame un cheminement artistique. Le tranquille époux et père de famille rencontre les Indiens Sioux Oglalas et sa vie va s’en trouver changée. Il est désormais Etunwan, Celui-qui-regarde. » (extrait synopsis éditeur).

« Désormais, cette histoire est vraie, puisque je l’ai inventée »… c’est avec ces mots que Thierry Murat termine ses remerciements. Comme si ces mots nous rassuraient, nous raccrochaient à quelque chose de concret… comme pour nous dire qu’on ne l’a pas rêvée. Ce sont ces derniers mots qui nous permettent de quitter un album durant lequel nous nous sommes imprégnés des mots d’un homme en quête de sa propre identité. De façon indécente, nous avons parcouru son journal intime… le carnet de bord qui l’a accompagné durant ses longs voyages au-delà des frontières de son monde. Il a osé pénétrer dans un territoire qui n’est pas celui qui a été façonné par ses pairs. Il est allé à la rencontre d’un peuple aux mœurs et aux coutumes différentes des siennes. Il a regardé au-delà des apparences et a fait fi des rumeurs colportées par les gens de son « espèce » pour comprendre ces hommes et ces femmes d’une autre culture que la sienne, a dépassé sa peur de l’inconnu.

En imaginant ce récit, Thierry Murat revient sur le destin des amérindiens. La petite histoire d’un homme s’imbrique dans la grande histoire de l’humanité. On retrouve la même ambiance que celle des « Larmes de l’assassin » ; elle s’appuie en grande partie sur une voix-off qui décrit le cheminement et la réflexion du personnages. Le témoignage apparaît tantôt en dessous des illustrations, tantôt il se glisse dans les dessins, marquant chaque page d’une certaine nostalgie… celle d’un ailleurs rêvé, fantasmé… l’endroit-même où la véritable personnalité de quelqu’un a la possibilité de s’épanouir. Les mots semblent être tapés à la machine à écrire et grâce aux teintes chaudes de l’album, le lecteur a bien peu d’effort à faire pour s’imprégner de cette atmosphère et emboîter le pas du personnage. Malgré les risques qu’il prend, on ne sent jamais en danger. Bien au contraire, on a cette soif de liberté, on a cette envie démesurée qu’il aille toujours de l’avant, à la rencontre d’un peuple aujourd’hui éteint, fondu dans la masse et complètement absorbé par cette folie occidentale qui ravage tout sur son passage.

Dans ce voyage vers l’inconnu, le héros se met à nu et livre ses réflexions les plus intimes.

Pourquoi ai-je décidé, au lendemain de mon trente-troisième anniversaire, de m’éloigner, pour plusieurs mois, de ma chère Marjorie, de nos deux beaux enfants et du confort sucré de mon studio de photographie de Pittsburg ? Pourquoi ? La routine de mon quotidien de portraitiste est-elle à ce point épuisante ? Non, je ne le crois pas. Contrairement à la peinture, la photographie offre cet avantage incommensurable de ne pas fatiguer la bonne volonté de ses modèles trop longtemps. Et, de surcroît, celle du portraitiste non plus…

Pour ne rien gâcher, l’auteur nous fait profiter d’illustrations sublimes où le regard embrasse chaque détail qui passe sous son regard. On contemple ces plaines qui s’étalent à perte de vue, des territoires immaculés sur lesquels la main de l’homme blanc n’a pas encore posé son empreinte. Les teintes sépia du début de l’album (début du voyage) imposent une émotion inhabituelle à l’égard des paysages traversés et cette impression va grandissant à mesure que l’on s’enfonce dans l’album.

PictoOKTrès bel album qui relate la démarche d’un homme en quête de sens.

Une lecture que j’ai le plaisir dLABEL LectureCommunee partager avec Noukette et Jérôme.

Extraits :

« Oui… Je crois que, depuis le début de ce siècle, ces missions de reconnaissance de terres inconnues et de découverte de lieux inviolés sont vécues, pour la plupart, comme un fantasme. Le fantasme d’un Ouest lointain, d’un territoire encore vierge et primitif… » (Etunwan).

« J’ai entendu un jour, de la bouche d’un vieil Indien Chippewa, que la vie n’est qu’une petite ombre invisible qui court dans l’herbe pour aller se perdre dans la lumière du soleil couchant » (Etunwan).

« Je me perds dans la contemplation, un plaisir simple qui apaise toutes les questions et qui tend à annuler le vertige, mais ne cesse également de l’attiser. Alors j’essaye d’accompagner cette contradiction et d’en faire le récit avec mes yeux » (Etunwan).

« Peut-être est-il vain de vouloir à tout prix saisir les choses et d’en arrêter, même l’espace d’un instant, le mouvement – ou même de donner l’illusion de cet arrêt – parce qu’au bout du compte tout continue sans nous, inévitablement » (Etunwan).

Etunwan

– Celui qui regarde –

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Thierry MURAT

Dépôt légal : juin 2016

160 pages, 23 euros, ISBN : 978-2-7548-1197-2

Bulles bulles bulles…

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Etunwan – Murat © Futuropolis – 2016

9 commentaires sur « Etunwan – Celui qui regarde (Murat) »

  1. C’est aussi l’histoire d’un homme qui va finir par se perdre, un homme dont les convictions vacillent. Superbe album, graphiquement, c’est une tuerie !

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    1. C’est un homme qui m’a échappé sur la fin. Pourtant, il avait fait le premier pas : celui de se lancer, d’aller vers l’inconnu, de partir à la rencontre et de permettre ces rencontres. Et puis finalement, tout ça pour quoi ? C’est pour cela que je te disais que la fin m’avait surprise

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  2. Un très bel album ! J’aime vraiment beaucoup le travail de Thierry Murat et son regard si cinématographique (dans ses cadrages, découpages, manières d’amener une scène) et là j’ai été bluffée et touchée par cette double histoire : celle d’un « homme en quête de sens » comme tu le dis mais aussi l’inéluctable extermination des Indiens.

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    1. Les récits de Murat sont si sensibles ! Et la manière dont celui-ci aborde la question du génocide des indiens, sans pourtant rien en montrer…

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